‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 193 sur 411 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Tel s'élance l'urnus ; de ses «mrsiers lianants

Ainsi sa main terrible aiguillonne les flancs.

Dans son œil enflammé brille une affreuse joie :

Il presse, atteint, égorge et foule aux pieds sa proie;

Et , des rangs enfoncés écrasant les débris ,

Des mourants sous les morts il étouffe les cris.

Le sang au loin jaillit sous sa roue embrasée :

Sur le sable rougi jileut l'affreuse rosée ;

Et du char, dont la course emporte le héros ,

Le rapide sillon s'en abi'cuve à grands flots.

Il abat de sa main Stiiénélus et Thamjre ;

De loin du trait morlel l'ardent Pholus expire ;

De loin il a frappé les deux fds d'Imbrasus ,

Qu'aux sommets lyciens leur mère avoit conçus ;

C'est Glaucus, c'est Ladès, qui fiers des mêmes armes.

Avec la même ai^dcur affrontoient les alarmes ,

Soit qu'il fallût à pied combattre aux premiers rangs.

Soit que leurs prompts coursiei^s devançassent les vents.

Plus loin , du grand Dolon le neveu téméraire

Au nom de son aïeul joint l'ame de son père :

Son père , d'un haut fait audacieux auteur ;

Lui qui , des ennemis nocliu-ue observateur,

Ifasarda dans leur camp sa valeur inutile ,

Et demanda , pour prix , les beaux coursiers d'Achille.

Mais Diomède , hélas ! lui garde un autre sort ,

Au lieu du char d'Achille, il lui donne la mort.

Turnus a vu son fils , il en frémit de joie.

Long-temps avec ardeur le héros suit sa proie ,

Et , le fer à la main , élancé sur ses pas ,

Sans l'atteindre , long-temps médite sou trépas :

Enfin d'un saut léger il descend sur l'arène ,

Il fond sur le Troyen tremblant et hors d'haleine ;

Et, le pied sur son cou fortement imprimé.

Arrache le poignard dont il étoit armé ,

Le plonge dans son flanc , et lui dit : « Misérable !

As-tu cru te sauver de ce bras redoutable ?

Talis equos alacer média iater praelia Turnus Fumaotis sudore quatit, miserabilc cacsis Ilostibus iusultans : spargit rapida uogula rores ^4" Sanguineos, mixtaque cruor calcatur arena.

Jamque neci Sthenelumque dédit , Thamy rimque , Plioliim- HuQC congressus et hune; illum emiaus : cmiuus ambo [que; Imbrasidas, Glaucum atquc Laden, quos Imbrasus ipse Nutrierat Lycia, paribuique ornaverat armis; Vel conferre manura , vel equo pr<evertcre veBtos. Parte alla , média Eomedes in pra-lia feitur , Autiqui proies bcllo praeclara Dolonis; Nominc avum rel'erens, animo manibusque parentem : Qui quondam, castra ut Danaiim speculalor adiret,

3Jo Ausus Pelidœ pretium sibi poscere currus; llluin Tydides alio pro talibus ausls Adfecit pretio ; ncc cquis adspirat Achillis. Hune procul ut campo Turnus prospexit aperto : Ante Icvi jaculo longum per iuane sccutus; Sistit equos bijugis, et curru desilit, atque Semianimi lapsoque supervenit, et, pede coUo Inpresso, dextrae mucronem cxtorquet; et alto Fulgentem tingit jugulo, atque haec insuper addit : « En, agros , et quam bcllo, Trojane, petisti ,

2''° Hesperiam metire jacens : ha;c pra:mia , qui me

Ces champs tant désirés , ces bords hespcriens , Où dévoient s'élever les remparts des Troyens , Tiens , les voilà ! mesure eu tombant cette terre. De cfuiconque à Turnus ose livrer la guerre Telle est la récompense ; ainsi lui sont aa]uis Ces champs qu'un fol orgueil en espoir a conciuis. »

Il dit , jette sur lui des victimes sans nombre ; Le vaillant Asbutès accomjiagne son ombre; Le jeune Sybaris expire sous ses traits ; Il y joint Thersiloque , et Chlorée , et Darès ; Th}mèle les suivra , l'infortiuié succombe , Et tombe renversé sur son coursier qui tombe Ainsi lorsque , du Nord enfant tumultueux , De la Thrace s'élance un vent impétueux , Il court ; les cieux , les flots à sou souffle obéissent ; Ainsi devant Turnus les rangs entiers fléchissent ; Sa fougue ainsi l'emporte; il court, vole, et le vent relance sur son front son panache mouvant. A son rapide essor, à sa bouillante rage Phégée ose lui seul opposer son courage, Vole devant son char, et , saisissant leur mor, Des rapides coirrsiers veut arrêter l'essor; Mais , pour être arrêtés, leur ardeur est trop forte. Tandis qu'il se suspend au timon qui l'emporte , Turnus étend sa lance, et sous le double airain Le trait au large fer vient effleiu"er son sein; Lui, de son bouclier opposant la défense , Des siens, le glaive en main, implore l'assislauce, Yauie attente! l'cssien rapidement lancé Roule, l'atteint, l'entraîne; il tonilje renversé. Alors, impatient de punir tant d'audace. Entre les bords du casque et ceux de la cuirasse Turnus abat sur lui son fer étincelant. Et sa tête a roidé loin de son tronc sanglant.

Tel combat l'Ardéen. Cependant de sa lance Aidant ses pas tardifs, et marchant eu silence,

Ferro ausi tentare, feruBt; sic raœnia condunt. « lluic comitem Asbulen conjecta cuspide mittit; Chloreaque, Sybarimque, Darctaque, TbersUochumque; Et sternacis equi lapsum cervice ThymœtCQ. Ac veiut Edoni Borcée quum spiritus alto Insonat Jigœo, sequiturque ad litora flactlis; Qua venti incubucre, fugam dant nubila cœlo : Sic Turno, quacumque viam secat, agmina ccdunt, Conversaeque ruunt acies; fert inpetus ipsum ,

370 Et cristam adverse curru quatit aura volantera. Non tulit instantem Phegeus animisque fremenlcm ; Objecit scsc ad currura , et spumantia frcnis Ora citatorum dextra detorsit equorum.

Dura trahitur, pcndetque jugis , bunc lata retectum Laucca consequitur, rumpitque infixa biliccm Loricam , et summum dégustât volnere corpus. lUe tamen clypeo objecto conversus in hostem Ibat , et auxilium ducto mucrone pelcbat ; Quum rota proecipitem et procursu concitus axis

38o Inpulit, effunditque solo; Turnusquc sccutus, imam inter galeam, summi thoracis et oras, Abstulit cose caput , truncumque reliquit arenae.

Atque ea dura campis victor dat funera Turnus; Interea yEncan Maestheus, et fidus Acliates

L'ENÉIDE

Éuée atteint son canij) , où ses braves amis Le placent tout trempé des larmes de son fils. Furieux, et domplanl la douleur qu'il endure. Il ébranle le fer brisé dans sa blessure, Des enfants d'Esculape implore les secours; Et son impatience a choisi les plus courts. Il veut qu'à l'instant même une main vigoureuse Ouvre au dard enfoncé sa route douloureuse; Qu'on presse les moments, que l'art n'hésite pas; Et sans plus différer le renvoie aux conibats. Vient alors pour sonder la blessure cruelle lapis , d'Apollon le disciple fidèle , A. qui ce dieu donna , louché de ses atlraits , Le bâton augurai, et sa lyre et ses traits : Inutiles présents ! lapis eut un père Dont son amour vouloil prolonger la carrière ; Aussi ce tendre fils , empressé de savoir Les noms des végétaux , leurs verlus, leur pouvoir, Préféra, pour sauver celui qu'il pleure encore. Aux chants harmonieux l'art muet d'Epidaure : Trop heureux si , payé de ce choix généreux , Il eût fléchi la Parque et désarmé les dieux ! Énée étoit debout, appuyé sur sa lance; Il se plaint d'un relard qui trahit sa vaillance. Autour de lui, formant un concert de douleurs. Ses amis et son fils lui prodiguent des pleurs : Tout gémit , tout frémit , lui seul est immobile. Aussitôt d'Apollon le nourrisson habile , Suivant l'usage ancien , de ses llotlauts habits Rejetant en arrière et retroussant les plis. S'approche, et de son art, de ses herbes puissantes. En vain fait tour-à-lour mille épreuves savantes ; En vain tâle le trait qui résiste à ses doigts ; En vain, d'un fer mordant le saisissant vingt fois , Il tâche d'ébranler cette flèche rebelle. Les secours de son dieu, les efforts de son zèle, Les herbes, son savoir, tout est infructueux. Cependant des deux camps le choc tumultueux

Ascaniiisque cornes, castris statnere crucntura, Alternos longa nitentera cuspide gressus. Ssevit, et iofracla luclatur aruudinc telum Eripere, auxilioque viam, quae ])roxiiiia, poscit : Ensc secent lato volnus, teliqiie latebram

390 Rescindant penitus, seseque in bclla remittant.

Jatnque aderat Phœbo ante alios dilectiis lapis lasides; aeri quondana cui captus amore Ipsc suas artis, sua munera , lœtus Apollo Augurium, citliaramque dabat celerisque sagittas. llle, ut depositi proferret fata parentis, Scirc potestates herbarum, usumqne mcdendi Maluit, et mutas agitare inglorius artis, Stabat, accrba fremens, ingentcm nixus in hastam, ^Eneas, magno juvenum et moerentis luli

♦oo Concursu, lacrymis inmobilis. llle rctorto Pieonium in iiiorem senior succinctus araictu , Multa manu racdica Phocbique potentibus lierbi» INcquidquara trépidât, nequidquain spicula dcxlra Sollicitât, prensatque tenaci forcipe ferrum. Nulla viam Fortuna rcgil : niliil auclor Apollo Subvcuit; et sœvus campis magis ac niagis lionur

Avec plus de fureur rallume le carnage;

Le péril croît : dans l'air monte un épais nuage,

On entend de plus près les escadrons poudreux ,

Le sifflement des dards, les accents douloureux

Du malheureux qui meurt , du malheureux qui tombe.

Aussitôt du héros , dont la force succombe, La mère en gémissant va cueillir sur l'Ida Cette herbe que le ciel à nos maux accorda, Le dictame sacré, poussant de sa racine Sa feuille cotonneuse et sa fleur pupurine. Tout ressent son pouvoir; et quand le daim blessé Emporte au fond des bois le trait qui l'a percé , Suivant et le besoin et son instinct pour maître. Parmi cent végétaux il sait le reconnoître. Sûre de la vertu de ce baume sacré, Vénus jette autour d'elle un nuage azuré, Dans le camp de son fils descend d'un vol rapide; Et dans l'airain du vase où tremble une eau limpide Infuse doucement l'herbe dont la vertu Doit rendre la vigueur à son fils abattu ; Y joint la panacée à la feuille odorante. Et le nectar qu'aux dieux la jeune Hébé présente. Le charme est consommé : le bienfaisant vieillard De ces sucs enchantés, plus puissants que son art, Abreuve doucement la blessure profonde , Ignorant quel pouvoir en secret le seconde. O prodige ! le mal est aussitôt dompté : Dans ses secrets canaux le sang est arrêté ; Et le trait meurtrier, sans que le fer l'arrache , De lui-même a suivi la main qui le détache; Il tombe; et, revenu de sa triste langueur. Le héros a senti renaître sa vigueur.

« Des armes , mes amis ; qu'on lui rende ses armes ! Courez , dit lapis : au succès de ses charmes , Recoimoissez les dieux ; oui, croyez que ma main Ne fut que l'instrument d'un pouvoir plus qu'humain; Un dieu seul a tout fait. Pars, guerrier magnanime ! Pars , suis la voix des dieux , suis ton destin sublime. »

Crebrescit, propiusque malura est: jara pulvere cœlum Starc vident; subeuntque équités, et spicula castris Dcnsa cadunt mediis : it tristis ad œtlicra clamor

410 Bellantum juvenum, et duro sub Marte cadentum. Hic Venus, iridigno nati concussa dolore, Dictamnum gcnctrix Cretaea carpit ab Ida, Pubcribus caulem foliis et flore comanlem Purpureo : non illa feris incognita capris Graniiua, quura tcrgo volucres ha;sere sagittiE. Hoc Venus, obscuro Caciem circnmdata oimbo, Dctulit; hoc fiisum labris splendentibus amncra Inficit, occulte medicans; spargitque salubris Anibrosise succos , et odoriferam panaceain.

420 Fovit ea volnus lympha longaevus lapis

Iguorans; subitoquc omnis de corpore fugit Quippe dolor ; omnis stetit imo volnere sanguis. Jamque secuta luanum, nullo cogente, sagitta Excidit, atque novae rediere in pristina vires. « Arma citi properate viro ! quid statis? lapis Conclamat, priiuusque animos adcendit in bostem. Non haec bumanis opibns , non arte magistra, Provcniuut; iicqnc te, ;Enea, mca dextera servat;

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