‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 197 sur 411 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Qu'Albe et le Laliuni, les rois cl leurs sujets, Leurs noms et leurs honneurs , subsistenl à jamais ; Que la race ilalique, en conquéranis féconde, Fasse de Rome un jour la maîtresse du monde : Mais que de Troie enfui périsse juscju'au nom. «

Jupiter souriant à l'auguste Junon :

« Vous, fille de Saturne, et ma sœur cl ma femme, Faut-il à tant de haine abandonner votre ame ! C'en est trop : abjurez un stérile courroux ; Je me rends; Jupiter n'est plus que votre époux : Des Latins désormais (jugez si je vous aime!) Le langage, l'habit, le nom sera le même ; Les Troyens , adoptés par ces vastes étais. Mêlés à ce gi-and corps, n'y domineront pas; Mais je leur donnerai des dieux, des sacrifices; Leurs enfants, réunis sous mes heureux auspices. Seront braves, pieux; et jamais nuls mortels N'auront de plus d'encens fait fumer vos autels. » Junon se laisse vaincre à ce flatteur langage , Et quitte son courroux, les airs et son nuage.

Enfin Jupiter veut (les temps en sont venus) Que Julurne à son sort abandonne Turnus. Mégère, nous dit-on, eut pour sœurs deux Furies Que la Nuit enfanta , que l'enfer a nourries : Leur mère, en les formant, les arma toutes deux D'une aile au vol rapide et de serpents hideux; Et par un triple monstre, au sein de l'ombre obscure. Un même enfantement effraya la nature.

Deux de ces noires sœurs, les plus tristes des trois , Au trône où Jupiter fait entendre ses lois, Veillent pour accomplir ses volontés suprêmes; Font pâlir les mortels , font trembler les dieux mêmes. Faut-il des nations épouvanter l'orgueil, Là rallumer la guerre, ici porter le deuil. Elles partent. Soudain la plus prompte d'entre elles ,

Sit Roraana potcns Uala virtute propago, Occidit, occidciitque sinas cum nomine, Troja. »

oui subridcns lioiiiiiiuin reruniquc reperlor : 63o ,< Et gerraana Jovis, Satiirniqiie altéra proies, Iraruin tantos volvis sub pcctore fluclus! Verum âge et inceptuni frustra submitte fnrorera. Do, quod vis; et me victusque volciisqiie remitto. Sermonem Ausonii patriiim moresque tencbunt; Utqiie est, nomen erit; conmixti eorporc tantum Subsideiit Teiicri : morcra rituscjue sacrorura Adjlciaiu, l'aciamque omiiis uno ore Latinos. Hinc genus, Aiisouio raixtura quod sanguine surgel, Supra bomines, supra ire deos pielate vidcbis; 840 i\ec gens uUa tuos teque cclebrabit honores. » Adnuit his Juno, et mentcra la?tata retorsit : Interea exeedit cœlo , nubemque reliquit.

His actis, aliud Genitor secum ipse vokilal : Juturoaraque parât fratris dimitlerc ab armis. Dicuntur gemioae pestes cognomine Dira;, Quas et Tartaream Nox intempesla Megieram Uno codemque lulit partu , paribusque rcvinxil Serpenlum spiris, vcntosasque addidit alas. Hae Jovis ad solium, saevique in limine régis, •5o Adparent, acuuntque metum mortalibus a-gris, Si quando letura horrificum morbosque dcum rex Molitur, méritas aut bello territat urbis.

A la voix de son maître, a déployé ses ailes ; El, descendue aux champs où règne Lalinus, Hideuse, court s'offrir à la sœur de ïurnus; Autour d'elle ont frémi les airs qu'elle empoisonne; La Terreur la précède, et la Nuit l'environne. Telle, invisible aux yeux , part et siffle dans l'air La flèche dont le Parthe envenima le fer , Et qui, d'un vol bruyant fendant la nuit obscure, Court de ses sucs mortels infecter sa blessure. Ainsi , traçant dans l'air son horriljle sillon , La fille de la Nuit , dans un noir tourbillon , S'abattit sur la terre et fondit sur sa proie.

Dès qu'elle a vu les camps de Laurente et de Troie, Elle quitte ses traits : elle emprunte le corps De cet oiseau qui, seul sur le tombeau des morts , Funeste avant-coureur des grandes infortunes , Prolonge dans la nuit ses clameurs importunes; Sous ces traits , de Turnus elle assiège les yeux , Vient , revient mille fois avec un bruit affreux , Et bat son bouclier de son aile sinistre. Tinnus d'un dieu vengeur reconnoit le ministre : Il tremble, sa voix meurt, tous ses sens sont glacés, Et d'horreur sur son front ses cheveux sont dressés. A peine, au bruit lointain de son aile fatale, Juturne a reconnu la déesse hifernale.

Tout son corps a frémi ; dans son désordre affreux Elle meurtrit son sein , arrache ses cheveux , Déchire son visage : « O trop malheureux frère! C'en est fait ! le destin comble notre misère. Je renonce, il est temps, à d'impuissants combats : Vois ce monstre hideux, ministre du trépas; Quel art de tes beaux jours peut prolonger la trame ! Cessez, impurs oiseaux, d'épouvanter mon ame. Quels bruits, quels sons affreux retentissent dans l'air ! Je sens, je reconnois le puissant Jupiter;

Harum unam celercra demisit ab a;there summo Juppiter, inque omen Juturnœ occurrere jussit. llla volât, celerique ad tcrram turbine l'crtur. Non secus, ac nervo per nubem inpulsa sagitia, Armatam ssevi Partbus quara felle veneni, Parthus , sivc Cydon , telura inraedirabile, torsit ; Stridens, et céleris iucoguita transiiit unibras :

860 Talis se sata Noete tulit, terrasque petivit.

Postquam acics videt Iliacas atque agiuiua Turni, Alitis in parvie subitam coulccta figuram, Quae quondani in bustis, aut culmlnibus deserlis Nocte sedens, scrum canit inportuna per urabras; Hanc versa iii facieiii, Turni se pestis ob ora Fertque refertque sonans, clypeumque everberat ails. Uli membra novus solvit formidine torpor; Adrectaeque horrore coma;, et vox faucibus hœsit. At, procul ut Dirse stridorem adgnovit et alas,

870 Infelix crinis scindit Juturna solutos,

Unguibus ora soror fœdans, et pectora pugnis : « Quid nunc te tua, Turne, potest gerraana juvare ^ Aut quid jara durae supcrat mihi? qua tibi lucein Arte raorer? taliu' possura me opponcre monstro ? Jam jam liuquo acics : ne me terrete timentem , Obscense volucres; alarum verbera nosco, Letalemque sonum; ncc fallunt jussa superba Magnanirai Jovis: ha?c pro virginitale repouit!

Il parle : de mon frère il demande la vie...

Quel prLt, ô dieu puissant, de ma pudeur ravie!

Et que me font à moi tes présents inhumains !

Dcvois-lu du trépas me fermer les chemins,

M'imposor le fardeau d'une vie éternelle !

Eh cpioi ! mon frère meurt , et je suis inmiorlelle !

O Turnus ! ô regrels ! ta misérable sœur

Ne peut suivre Ion ombre! hélas ! quelle douceur

Puis-je goûter sans toi ? Terre , ouvre les abimes !

O terre, engloutis-nous, et reçois deux victimes!

Et toi, mort sccourable, ô mort! brise mes fers,

Et plonge une déesse au gouffre des enfers ! »

Elle dit, et fuyant le malheur qui s'apprête.

D'un nuage d'azur enveloppe sa tête,

Se plonge dans le fleuve, et disjiaroît aux yeux.

Cependant de Turnus le rival furieux Marche à lui , brandissant sa foimidable lance : K Eh bien , Turnus , eh bien, ta grande ame balance! Dit-il; te repens-lu d'un moment de valeur, Et crois-lu de nouveau retarder Ion malheur ? Viens, ce n'est plus ici le combat de la course : Du courage ou de l'art épuisant la ressource , Cache-toi dans la terre, envole-loi dans l'air; Je t'atteins dans les eieux, je te suis dans l'enfer : Va, ton heure est venue, et ton trépas s'apprête. — Barbare, dit Turnus en secouant la tête. Cesse de m'insuller, de menacer mes jours; Mon destin m'épouvante, et non pas les discours. »

Il dit, et près de lui voit une énorme pierre, Antique monument qui, partageant la terre, Mai(|ue des cliamps voisins les bords liligieux, Et conserve aux enfants les champs de leurs aïeux : Douze hommes, tels que ceux que notre siècle enfante, Douze hommes flérliiroienl sous sa charge pesante. Il l'enlève, et soudain , sur ses pieds se dressant,

Quo \itam dédit sctcrnain? cur mortis adciula est 880 Conditio? posscm tantos fiuiie dolorcs

Nunc certe, et niiscro fratri cornes ire pcr umbras. Iiiinoitalis ego? aut qiiidqiiam iiiihi dulcc meorura Te sine, frater, crit? O qu,T salis alla dehiscat Terra milii , Manisqiio dcam doiiiiltat ad imos ! » Tanliim cfl'ata , rapiit glaiico coiitexit amictu Milita genicns, et se fliivio dca condidit alto.

.Encas instat contra, tclumqiie coniscat Ingens, arboroum, et sœvo sic pectore fatur : «Quae nunedcindeiiiora est? aut qiiid jam, Turnc, rotrac- 890 Non cursu , sœvis certandura est coniininiis annis. [tas ? Verte omnis tête in faciès; et contrahe, quidqiiid Sive aniiuis, sivc arle vales; opta ardiia pcunis Astra sequi , clausnmve cava te condcre terra. » 111e caput quassans : « Non me tua fcrvida terrent Dicta, fcrox; di me terrent, et Juppitcr bostis. »

ISec plura effatus, saxum circunispieit ingens, Saxum anliqtuim, ingens, canipo qiiod forte jacebal. Limes agro positus, litcin ut discerneret arvis. Vix illtid Iccti bis sex cervice subirent, 9''° Qualia nunc bominura producil corpora tellus : lUe manu raptuin trépida torquebat in bostcm, Altior insurgens, et cursu eoncitus beros. Sed ncquc currentcm se, née cognoscit euntem, ToUcntemvc manu , saxumque inmane moventera ;

Sm- son fier ennemi fond d'un air menaçant; Mais, pour mouvoir ce roc , pour en lancer la masse , Sa vigueur l'abandonne et sert mal son audace ; Son cœur d'ini froid mortel se seul soudain frappé ; Il tremble, et, de ses mains mollement échappé, I.e roc, que du Troyen brave l'audace altière, N'a pu frapper le but ni foin-m'r la carrière. Tel, lorsciu'appesanli par un profond sommeil, L'illusion lui rend les scènes du réveil , L'homme, en songe essayant une course impuissante, Cherche et ne trouve plus sa vigueur languissante; Se soulève, retombe, étend en vain les bras; La voix manque à sa langue, et la force à ses pas. Tel est Turiuis : ainsi, dans sa rage implacable. Du poids de son destin la déesse l'accable; Il roule cent projets ; de ses sombres regards Son ail troublé parcourt l'armée et les remparts. Quel pouvoir opposer au sort qui le menace ? Comment de son rival épouvanter l'audace ? La mort est devant lui; plus de char, plus de sœur!

L'ennemi qui long-temps suspendit sa fureur Enfin cherche des yeux inie place à sa lance; Il l'élève dans l'air, la dirige , la lance. Avec moins de furein- fondent sur les remparts Les rochers qu'ont poussés les instruments de Mars, El la foudre en éclats rend un son moins horrible. Pareil à l'ouragan dans sa course terrible, Le Irait part, vole , atteint , perce le bouclier Dont l'art doubla sept fois l'impénélrable acier; Franchit d'un même vol la cuirasse impuissante, El s'enfonce, en sifflant, dans la cuisse sanglante. A ce terrible coup , de Turnus foudroyé Siu- la terre en tombant les genoux ont ployé. De joie et de douleur mille cris se confondent ; L'Olympe en retentit, et les monts lui répondent.

Gciuia labant; gelidus concrcvit frigore sangnis. Tiun lapis i|)se viri, vacuum pcr inane volulus, INec spatium evasit totum , nec pcrculit ictura. Ac vclut in somnis, oculos ubi laiignida pressit Nocte quics, ncquiikjuam avidos extendere cursus

910 Velle \idemur, et in mcdiis conatibus aegri

Suecidiiuus; non lingua valet, non corpore notse Sufliciunt vires, ucc vox, aut vcrba sequuntur : Sic Turno, quacumquc viam virtutc pctivit, Succcssum dca dira ncgat : tum pectore sensus Vertunlur varii : I\utulos adspcctat, et urbem, Cunctaturqnc metu , telumquc instare trcmiscit; Ncc, quo se eripiat, nec, qua vi Icndat in bostcm, Ncc currus usquara videt, aurigarave sororem. Cunctanli telum iEncas fatale coruscal,

9'o Sorlitus fortunam oculis; et corpore toto Euiinus intorquct. Muraii concita nunquara Tormento sic saxa frcmunt, nec l'ulmiiic tanti Dissultant cre|)itus : volât atri turbinis instar Exitium dirum basta ferens , orasquc recludit Loricae, et clypei cxtrcmos scplemplicis orbis; Pcr médium stiidcns transit fcmur. Incidit ictus Ingens ad terram duplicato ]ioplite Turnus. Consurgunt gcniitu Rutuli, totusque remugit Mous circum, et vocem late nemora alla remiltunt 930 111e humilis supplexque oculos dextramque precantcm

NOTES DU LIVRE I

Lui, foible, suppliant, soumetlant sou grand cœur,

[)c l'œil et de la uiaiii implore le vainqueur :

«Oui, j'osai l'attaquer, et j'en subis la peine ;

Jouis de ton succès, et satisfais ta haine :

Loin de moi d'un pardon l'opprobre injurieux !

Riais un père autrefois étoit cher à tes yeux ;

Le mien respire encore, épargne son vieil âge;

Ou du moins, si tu veux ni'immoler à ta rage,

Du tombeau paternel accorde-moi l'honneur !

Tu le vois ; rien ne manque à Ion cruel bonheur :

Tous ont vu ma défaite, ainsi que la victoire;

Laviuie est à toi, ne souille pas ta gloire;

C'est peu d'être vainqueur, sois humain. » A ces mots ,

Le fer s'est arrêté dans la main du héros;

Long-temps il le regarde ; et déjà dans son ame

La clémence attendrit le courroux qui l'enflamme,

Quand d'un meurtre cruel le témoin odieux,

Ce baudriei fatal si connu de ses yeux ,

Qu'au malheureux Pallas , à Pallas jeune encore

Ravit en l'immolant le rival qui l'implore.

Avec ses boucles d'or, son mobile ornement.

Tout-à-coup vient s'otlVir à son ressentiment.

A peine il aperçoit cet horrible trophée. Réveillant dans son cœur sa colère étouffée, Furieux, il s'écrie : « Assassin d'un enfant! Eh quoi ! de sa dépouille à mes yeux triomphant , Tu vivrois ! Non , cruel ! que la mort le console ; C'est Pallas, par ma main, c'est Pallas qui l'immole. >•

Il dit, le sacrifie à ces mânes si chers. Et son ame en couitoux s'enfuit dans les enfers.

FIN DE l'Enéide.

Protendens : « Equidera raeriii, nec deprecor, inquit; Dtcre sorte tua. Miscri te si qua pareiuis Tangcre cura potest , oro, fuit et tibi talis Anchises gcnitor, Dauni miserere senectoe; Et me, seu corpus spoliatum luniiuc luavis, Redde meis : vieisti, et victum tendere palmas Ausonii videre; tua est Lavinia conjux; Ulterius ne tende odiis. » Stetit acer in armis iïncas, volvens oculos, dextramque répressif;

940 Et jam jamque magis cunctantem flectere serrao Cœperat; infelix humero quuni adparuit alto Balteus, et nolis fulserunt ciugula bullis Pallanlis pueri , viclum qucm volnerc Turnus Straverat, atque huraeris inimicua) insigne gcrebat.

llle, oculis postquaui ssevi monunicnta duloris ExHviasque hausit, furiis adcensus , et ira Tevfibilis : « Tune bine spoliis indute racorura Eripiare mihi? Pallas te hoc volnere, Pallas Intnolat, et pœnara scelerato ex sanguine suniit. >>

9^ Hoc dicens, ferrura advcrso sub pectore coudit Fervidus : ast illi solvuntur frigore meinbra , Vitaque cum gemitu fugit indignata sub unibras.

FIWIS /ElfEinOS.

NOTES

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