LIVRE XII
Tout-à-coup Tiinius vole, et, dans sa fougue allière,
Se dressant, ramassant sa force tout entière,
A. levé sur Ence un glaive audacieux :
Il frappe : les deux camps fout retentir les cieux ;
Tous les cœurs sont saisis; mais le glaive perlide
Se brise , et de Turnus trahit l'attente avide.
Son cœur en a frémi : c'éloit fait de ses jours ,
S'il n'avoit de la fuite emprunté le secours.
Il fuit; mais, o fureur! dans sa main indignée
Du glaive malheureux l'inutile poignée
Montre à ses yeux un fer étranger à sou bras.
On dit cpie, sur son char s' élançant aux combaîs,
Ce prince , an lieu du fer forgé par Vulcain même,
De son vieil écuyer, dans son ardeur extrême ,
Avoit saisi le glaive, et long-temps dans ses mains
Cette arme épouvanta la foule des Troyens;
Mais contre un fils des dieux, contre une arme célesle,
Quand de ce fer mortel il fit l'essai funeste.
Infidèle à sa gloire, infidèle à son bras.
Tel qu'un glaçou fragile, il jaillit en éclats;
Son débris dispersé resplendit sur l'arène.
Alors, voyant sur lui fondre une mort certaine,
Turnus fuit, vient, revient, fait, refait cent détours.
D'un coté, de Laurente il rencontre les tours;
De l'autre les Troyens, de l'autre un lac immense.
Son rival, dont Vénus adoucit la souffrance,
Foible, se plaint encor d'un reste de langueur,
El ses genoux tremblants servent mal son grand cann-;
Pourtant il se ranime, il part, et sa njenace
Du guerrier fugitif ne cpiille point la trace;
Ses pieds touchent ses pieds , ses pas pressent ses pas.
Ainsi, lorsfjue d'un cerf poursuivant le trépas,
Un chien toiU haletant le relance dans l'onde;
Ou lorsque, détournant sa course vagabonde,
Une pourpre mobile épouvante ses yeux,
Effrayé tour-à-lour du piège insidieux ,
Quem damnet labor, et quo vcrgat pondère Iclum. Eiuicat hic, inpune putans , et corpore toto Alto sublatum consurgit Turnus in ensem,
73o Et ferit : exclaïuaot Trocs, tre|)idique Latini, Adrectaeque ainhorum acies : at pcrtidus cnsis Frangitur, in racdioquc ardcntcm dcserit ictu; Ni fuga subsidio subeat : fugit ocior Euro, Ut capulum ignotura dextraïaquc adspexit inerinctn. Fama est, priEcipitem, quum prima in pralia jiinctos Conscendebat equos, patrio mucrone relicto, Dum trépidât, ferruni auriga; rapuisse Metisci ; Idquc diu, dum terga dabant palautia Teucri, Suff'ecit; postquam arma dei ad Volcania ventum,
740 Mortalis mucro, glacies ceu futiiis, ictu Dissiluit; fulva resplendcnt fragmina arena. Ergo amens diversa fuga petit aequora Turnus, Et nunc hue, inde hue incertos inpiicat orbis. Undique enini densa Teucri inclusere corona; Atque hinc vasta palus, hinc ardua mœoia ciaguut. Nec minus JEneas, quannquam tardata sagitta Interdura genua inpediunt, cursuiuque récusant, Insequitur, trepidique pedem pede l'crvidus urgct. iDctusnm vcluti si quando flumine nactus
'^ Cervum, aut Punicea; saeptum forniidine pcnnae,
Et du bord escarpé dont la hnuteiir l'arrête.
Le cerf en cent détours fuit sa mort qui s'apprête ;
Son ennemi, hâtant son barbare plaisir.
Court, la gueule béante; et, prêt à le saisir,
Rejoint et fait crier son double rang d'ivoire:
Le cerf vole, et se rit de sa fausse victoire;
El la dent qu'il évite, aussi prompt que l'éclair,
A cru mordre sa proie, et ne happe que l'air.
Des chiens et des chasseurs les cris au lohi résonnent :
Le rivage répond , l'eau frémit , les cieux tonnent.
Tel s'échappe Turinis ; il fuit, et toutefois Il appelle les siens , demande à haute voix Ce fer, ce fer divin, sa défense ordinaire. Son rival à grands cris s'oppose à sa prière ; Menace, si les siens volent à son secours, D'exterminer la ville et d'embraser ses tours. Ainsi tous deux, venant, revenant sur leur trace, Cinq fois du même cercle ont parcouiu l'espace. De foihies inlérêls n'animent point leur cœur : Il s'agit de la vie, il s'agit de l'honneur.
Mais alors le hasard vient varier la scène. Un olivier sauvage ombrageoit celle plaine; Faune le prolégeoit; là des flots écumanis Les naulonniers vainqueurs pendoient leurs vêlements; Et ces dons, qu'ordonna leur pressante détresse. De leur crainte pieuse aeqnitloient la promesse: Mais pour qu'un champ ))lus libre aux rivaux fut ouvert. Sans respect du dieu Faune, à qui l'arbre est offert, Les Troyens en avoieut délivré cet espace. D'Énée en ce moment la lance le remplace ; Et, par son bras puissant avec force poussé. Dans le pied du vieux tronc le fer reste enfoncé. Il se courbe, il s'apprête à retirer sa lance; Ce trait, mieux que son bras secondant sa vaillance. Atteindra mieux Turnus. Turnus glacé d'effroi S'écrie hors de lui-même : « Accours et sauve-moi ,
Venator cursu, caiiis cl latratibus, instat; Ille autem, insidiis et ripa tcrritus alla. Mille lugit, refugitquc vias : at vividus liniber flœrct liians, jam jamque tcnet, similisque tcnenti Increpuit nialis, ruorsuque clusus inaui est. Tuui vero cxoritur ciamor; ripa?que lacusque Kesponsant circa, et cœlum tonat omne tumuitii.
Ille, simul fugicus, Rutulos simul increpat omnis, Nomine qucnique vocans, notumqne eiflagitat ensem.
7^0 jtueas mortem contra, praesensque minatur
Exitiura, si quisqiiam adeal; terrctque trementis, Excisurum urbem minitans, et saucius instat. Quinque orbis expient cursu, totidemque retexunt Hue illuc : neque enim levia aut ludicra pctuntur Prasmia; sed Turni de vita et sanguine ccrtant.
Forte sacer Faune foliis oleastcr amaris Hic steterat, nantis olim venerabile lignum; Serval! ex ucdis ubi figcre dona solcbant Laurent! d!vo, et votas suspeiidcre vestis.
770 Sed stirpcm Teucri nullo discrimine sacrum Sustulerant, puro ut pussent concurrcre campo. Hic hasta JEuex stabat : hue inpetus illam Dctulerat Hxam, et lenta in radiée tenebat. Incubuit, voluitqi'.c manu convellere fcrrum
L'ENÉIDE
Dieu des pasteurs! et toi, Iwenfaisaule C^bèle! Si Turnus en tout temps vous a marcpié son zèle, Relencz cette lance, et d'un peuple ennemi Sauvez l'élat, le roi, sa fdie et votre ami ! «
Ses vœux sont entendus : en vain le bras d'Énée Sollicite vingt fois la racine obstinée ; Le fer inébranlable enfoncé dans son sein Trompe ses vains efforts et résiste à sa main. Juturne l'aperçoit, et la même imposture Du vieux Métisque encor lui rendant la figure, Elle vient de Turnus adoucir le malheur, El lui remet le fer qu'implore sa valeur, Vénus de l'artifice a reconnu l'adresse : L'audace de la nymphe inite la déesse; Elle court, et de l'arbre elle arrache le fer. Alors d'un bras plus sûr, d'un courage plus fier, Pour ce fatal combat chaque rival s'avance ; L'un armé de son glaive, et l'autre de sa lance.
De son nuage d'or Junon du haut des airs Sur ces fameux rivaux tenoit les yeux ouverts : ■< Chère épouse, lui dit le maitre du tonnerre. Quel terme mettez-vous à cette affreuse guerre ? Vous connoissez l'arrêt par les destins rendu : Dans le palais des dieux Énée est attendu. Quel est donc votre espoir ? dans quelle attente vaine Sur le trône des airs veille encor votre haine ? Pourricz-vous, ô déesse, exiger qu'à mes yeux Une mortelle main versât le sang des dieux ? Devio'z-vons, des vaincus rehaussant l'espérance. Rendre à Turnus le fer qu'iniploroit sa vengeance ? Vous, dis-je, (car sans vous qu'auroit osé sa sœur?) C'en est trop, laissez -moi fléchir votre rigueur; Trop long-temps de la haine épuisant l'amertume. Votre douleur chagrine en secret vous consume : Ouvrez-moi donc votre ame , et qu'un besoin plus doux
Dai'danidcs, tcloque seqiii, qucm prencicre cursn Non poterat. Tum vcro aniens forniidinc Turnus : « Faune, precor, miserere, inquit; tuque optima fcrriim Terra tene : celui vcstros si semper Lonores, Quos contra jEneadae belle fecere profanos. »
7"° Dixit, operaque dci non cassa in vota vocavit. Naraque diu luclans , lentoque in stirpe moratus , Viribus haud ullis valuit discUidere morsus Rohoris Jvneas. Dum nititur acer, et instat; Rursus in aurigte faciem mutata Mctisci Procurrit, fratiique enscra dea Daunia rcddit : Quod Venus audaci Nymphae indignata liccre, Adeessit, telumque alta ab radiée revellit. Olli sublimes, armis aniraisque refecli, Ilic gladio (idens, hic accr et arduus liasta,
M" Adsistunt contra certamine Marlis anheli.
Junoncm intcrea rex omnipotcntis Olympi Adioquitur, fulva pugnas de nubc tuentem : c< Quae jam finis erit, conjux? quld dcnique restai? Indigetem vEnean sois ipsa, et scire fateris, Deberi cœlo , fatisque ad sidéra tolli.
Quid struis? aut qua spe gelidis in nubibus hœres? Mortalin' dccuit violari volnere divum?
Aut ensera (quid cnim sine te Juturna valerel?) Kreptum reddi Turno, et vim rrcscere viclis?
Soo Oesine jam tandem , precibusqiic indcctere nostris.
Épanche votre cœui' dans le cœur d'un époux. Oui, les temps sont venus. Sur les mers, sur la terre, Votre haine aux Troyens a pu livrer la guerre , D'une longue discorde allumer les flambeaux. Changer l'hymen en deuil, les palais eu tombeaux; Mais , je le veux , là doit s'arrêter votre haine. >' Il dit : des immortels l'auguste souveraine Lui répond en ces mots d'un air triste et soimiis : « Non , je n'ai rien osé que vous n'ayez permis ; Sitôt que l'ordonna le maître du tonnerre, J'ai délaissé Turnus, et je quittai la terre; A vos ord-res enfin j'ai souscrit malgré moi. Sans ce i-especl profond dont je me fais la loi , Vous ne me verriez pas, seule sur ces nuages, Spectatrice immobile, endurer tant d'outrages : Le fer, la flamme eu main, contre ce peuple errant Vous me verriez encor combattre au premier rang. J'ai voulu, j'en conviens, qu'à son malheureux frère Juturne allât prêter une main lulélaire; Si celle nymphe osa blesser un demi-dieu, Ce fui sans mon secours, ce fui sans mon aveu : J'en jure par le Styx, ce fleuve inexorable. Aux célestes pouvoirs seul pouvoir l'edoulable! C'en est fait : au destin je ne résiste plus, J'abjure dès ce jour des combats superflus. Mais ce que vos décrets permettent que j'espère, Ne le refusez pas à ma juste prière.
Au nom du Lalium , des rois issus de vous : Si quelque jour l'hymen de ces nouveaux époux , Réunissant le père, et le gendre et la fille, Rend heureux, j'y consens, leur peuple et leur famille; Que du moins les Latins, enfanls de ces beaux lieux, De ce nom de Troyens, à mon cœur odieux. Ne soient jamais nommés; ce nom m'est un outrage. Qu'ils conservent leurs mœurs et gardent leur langage;
Ncc te lantus cdat tacitam dolor; et mibi cur<e
Sœpe tuo dulci tristes ex ore recurscnt.
Vcutum ad siiprcmura est: terris agitare, vel undis,
Trojanos potuisti, infandum adcendere bellum ,
Deformarc domum, et luctu miscere hymcnaeos;
Ulterius tcntare veto. » Sic Juppiter orsus ;
Sic dea submisso contra Saturnia voltu :
« Isla quidem quia nota mihi tua, magne, voluntas, Juppiter, et Turnum, et terras invita reliqui.
8io ivjpc tu me aeria solam nunc sede vidercs
Digna indigna pati; sed flammis cineta sub ipsam
Starcm aciem, traheremque inimica in prœlia Teucros,
Juturnam misero, fateor, suceurrere fratri
Suasi, et pro vila majora audere probavi;
îNon ut tela tamen, non ut contenderet arcura :
Adjuro Stvgii capul inplacabile fontis;
IJua suporstitio siiperis qu;e reddita divis.
Et nunc cedo equidera, pugnasque exosa rclinquo.
lllud te, nulla fati quod lege tenetur,
820 Pro Latio obtcstor, pro majestate tuorum; Quum jam counubiis pacem l'elicibus, esto, Conponcnt, quum jam leges et fœdera jungent, INe velus indigenas noraen mutare Latinos, Neu Troas ficri jubeas, Teucrosque vocari; Aut vocem niulare viros, aut vertere vestis. Sit Latium; siut Albani pcr sœcula reges;