‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 211 sur 411 · Cape dona extrema tuoiuni · texte numérisé non relu

Cape dona extrema tuoiuni

Cette idée est infiniment touchante: rien n'est plus cher aux âmes tendres que les dernières marques d'amitié qu'on recuit des personnes qu'on aime, lorsqu'on les quitte pour toujours; les derniers présents alors ressemblent aux derniers adieux.

38 0 mihi sola mei super Astianactis imago.

La beauté de ce vers si doux à l'oreille et à l'ame peut se sentir, mais non s'expliquer.

39 Sic oculos, sic iJIe tnanus, sic ora ferebat.

Racine n'a pas manqué de s'emparer de ce beau vers, qu'il a encore embelli; il fait dire à Andromaque (act. II, se. v): Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son auduce.

On peut remarquer dans le vers du poète français combien son audace est heureux, i'yrrhus , dans la bouche duquel il met cette expression, mais qui ne fait que répéter ce qu'il a entendu dire par Andromaque, a dû être frappé du plaisir avec lequel cette mère remarque l'ardeur naissante du fils d'Hector, qui est souvent représenté dans la tragédie comme le vengeur futur de Troie. Par cette légère addition. Racine s'est approprié d'une manière adroite le passage de Virgile.

40 Et nuDC aequali tecum pubesceret ekvo.

Voltaire a mis ce vers si naturel dans la bouche de Mérope (act. 11, se. Il) :

Il me rappelle Egystbe, Égysthe est de son âge. Mais il faut remarquer que le vers de Voltaire est plus simple, et celui de Virgile plus poétique cl plus (igiiré. Cela devoit

être : l'un écrit une épopée, et l'autre une tragédie. Enfin, ce qui ajoute beaucoup à l'intérêt de cette situation , c'est que c'est une mère privée de son lils qui parle à un fils privé de sa mère.

41 Hos ego digredicns lacrymis adfabar obortis , etc.

Rien de plus attendrissant que ce discours et ces adieux. Enée ne peut les entendre sans émotion. La comparaison qu'il fait du bonheur de ces deux époux jouissant d'un établissement solide, voyant tous les jours cette douce représentation de Troie, ouvrage de leurs mains, avec la fortune des Troyens fugitifs, poursuivant sur les flots cette Italie qui s'enfuit devant eux, est touchante par le contraste de cette double situation. Et combien sont intéressants encore les projets qu'il s'est formés de ne faire un jour de l'Épire et de l'Italie, deux colonies unies par les nœuds du sang et par ceux de l'amitié, qu'une même patrie et qu'une même nation ! Tout cela est beau, parce que tout cela est naturel, simple et touchant; c'est en outre une manière adroite de lier l'histoire des Romains à celle des Troyens, dont ils s'enorgueillissoieut d'avoir rempli les destinées.

42 Provebimur pelago vicina Ceraunia juxta.

En sortant de Buthrote, Énée remonte encore vers le nord, et suit la côte de l'Épire qu'habitoient les Chaones , afin d'atteindre les monts Cerauniens , aujourd'hui les mnnts Kiniaru , parce que cette terre est la plus rapprochée des cotes de l'Italie, vers lesquelles il se dirige et qu'il doit suivre ensuite.

Unde iter Itali.nni, cursusque brevissimui undis.

La citadelle de Minerve , le premier lieu de l'Italie où aborde Enée, nommée aujourd'hui Castro, est à huit milles romains, au midi X tiydruntum , Otranto, selon la mesure qui nous est donnée par la table de Peutinger. Denys d'Ilalicarnassc nous apprend que le port de cette citadelle, dont Virgile fait une description si pittoresque, fut xmmmk port de Fenus depuis qu'Énée y eut abordé. Le héros troycn se rembarque et traverse le golfe de Tarentc , sinus Uerculei Tarenti , qui a conservé son nom antique. Les Trovens voient en passant le promontoire Laciniuin , aujourd'hui le cap de IVitu , sur lequel se trouvoit le temple de Junon Lacinienne, à six milles romains » au midi de Crolon , aujourd'hui Cortone : peu après ils rencontrent la forteresse de Caulou et Scjlaceus ,

Caulonisque arces , et navirragum Scylaceum.

Ici Virgile semble intervertir l'ordre géographique; car, en venant du nord, le Scjlaceus sinus, ou golfe de Squillace , se présentoit avant Caulon, déjà détruite ou déserte au siècle d'Auguste 2, et qui pareil avoir été placée près de Castel-P'etere, sur les bords de la rivière Alano; cependant je ne crois pas que Virgile ail commis cette faute. En effet, on a dû remarquer qu'il donne à Scylaceum ) ipithète de navij'ragum , brise-vaisseaux , qui ne convient pas du tout à un golfe. Cette épithète semble nous désigner un promontoire, et je soupçonne que le cap de Bruzzanoportoit le nom de Scylaceum, quoique je ne trouve aucun autre ancien que Virgile qui en ait fait mention sous ce nom. Ce qui semnie appuyer cette conjecture, c'est que Virgile fait dire à Enée que, immédiatement après avoir passe Jcj/acifif/n, les (roycLs aperçurent la Sicile et \». mont Etna :

Tum procul e fluctu Trinacria cernitur i£tiia.

I Voyei Tite-Live, liv. XXIV, chap. |ei ?, Vo>ez Stiabon, Hv VI pag 2G1.

NOTES DU LIVRE III

Or, comment est-il possible de croire que ce grand poctc, qui se montre si exact jusque dans les plus petits détails géographiques, n'eût nommé aucun des caps qui formoient l'cx- Iréniité méridionale de l'Italie, ni indiqué que les Troyens doublèrent cette extrémité, événement le plus important de toute cette navigation? Les Troyens reconnoissent ensuite le terrible détroit signalé par Hélénus, séjour de Cbarjhde et de Scylln. La courte description qu'en donne Virgile est en partie traduite d'Homère; et Spallanzani, qui a observé ces lieux en babile naturaliste, a su démêler dansées deux grands poëtes des connoissances locales déguisées sous d'ingénieuses fictions. Les Troyens, dociles aux conseils d'Hélénus, tournent vers la gauche, et relâchent sur la côte des épouvantables Cyclopes : cette côte étoit celle qui s'étendoit au sud-est de l'Etna, dont les éruptions volcaniques avoient donné lieu à toutes ces fables : le nom de Jaci, que porte un village situe sur la côte, au nord de Catane, rappelle celui du fleuve Acis,&\ célèbre dans la mythologie •; et les lameux rochers des Cyclopes se retrouvent aussi dans les quatre écueils nommés Faraglioni. Le vent du nord souffle ensuite très à propos pour écarter nos navigateurs du redoutable Pel-ire , et les aider à longer b côte orientale de la Sicile. Ils dépassent l'embouchure du Pantagia , fleuve dont Thucydide, Ovide, rlinc, Silius Italiens ont fait mention. C'est, suivant nous, la rivière Lentini de la carte de Sicile de Zannoni, que Cluverius et Amico appellent Porcari ^. A l'une de ces embouchures (car cette rivière en a deux, et le mot ostia est par conséquent très exact), on distingue, près du cap Brucca, les rochers aigus dont parle Virgile. Le golfe de Mégarc est la vaste baie comprise entre les caps de Santa-Croce et de Santa-Panagia : l'ile de Tapsus, qui s'y trouve, est la presqu'île Magiiisi; elle étoit presqu'île comme aujourd'hui dès le temps de Thucydide qui en fait mention , et qui même ajoute qu'elle ne tenoit à la terre que par un isthme très étroit 3. Les Troyens paient ensuite en passant leur tribut d'adoratiou à l'ile lï' Ortjgie , qui fut le berceau de la vaste Syracuse, et qui renferme aujourd'hui toute la Syracuse des modernes. Cette île, qui dès les premiers temps fut liée au continent par une chaussée, s'étend vers le promontoire Plemmyriiim , et semble vouloir fermer l'entrée de la baie qui formoit le grand port, et qui est le Sicanius sinus de notre poète; derrière ce promontoire sont des marais formés par V A)iapus, l'Anapo ou VAlfeo des modernes 4. Virgile exprime très bien tous ces détails en deux vers :

Sicanio prcetenta sinii jacet insula contra Plemmyrium undosum ; nomen dixere priores Oitygiam.

Ensuite Helorum et ses gras pâturages se présentent aux regards de la flotte; les ruines d'Helorus existent à mille pas de la côte, au sud-est de Noto, dans un lieu nommé Miiri- Ucci-Rocchari ^ ; enfin, nos navigateurs doublent le promontoire Pachynum, ou le cap Passaro, qui s'avance dans la mer comme une presqu'île; et bientôt ils passent devant Catnarina, qui, avec peu d'altération, a conservé son ancien nom, plus heureuse à cet égard que l'immense Gela, dont on voit les vestiges près de Terranova et de la rivière qui

1 Voyez Cluverius, Sicilia antiqua, pag. 114; Amico è Statclla ; Siculum typographium, tom. III, pag. 23, et la carte de Sicile en deux feuilles, par Zannoni.

2 Cluverius, pag. i3i; Amico, tom. I, pag 179.

3 Thucydide, llv. VI.

i Voyez Boich, Lettres sur la Sicile, tom. I, pag. i38. 5 Amico. tom. I, pag. 3o\,

porte aussi ce nom moderne. La ville à\4cragas ou ÂgrU gente , àonX. le nom s'est converti en celui de Girgentif étonne encore le voyageur par quelques foibles débris de son antique magnificence : les ruines de Selinus , riche en palmiers, se voient près de Torre Pollici et de Pileri, entre les deux petites rivières de Modiuni et de Belici ' ; cette dernière, qui est la plus occidentale, est l'ancien fleuve Hypsa. Les Troyens, tournant ensuite le Promontorium Lilybeuin , ou le cap Boeo des modernes, entrent dans le port de Drepanum ou Trapaiii d'aujourd'hui, où mourut Anchise. C'est en sortant de ce port que la flotte d'Énée fut dispersée par une tempête furieuse, et qu'il fut jeté avec quelques uns des siens sur la côte de la célèbre Cw-thage , dont on trouve avec peine quelques légères traces près de Tunis, qui s'est accrue de ses débris. c. a. walckebtaer.

43 Quuni prociil obscuros colles humilemque videmus Italiam. Italiam primiis conclamat Acliates; It.'iliam Ixto socii clamore salutant.

Toute cette peinture est pleine de vérité. Obscuros exprime fort bien les collines cachées à demi sous un voile de vapeurs; et la convexité des mers, qui suivent la forme du globe , suffit pour faire comprendre comment l'Italie leur paroit basse dans le lointain. Les navigateurs savent comment les rivages et les coteaux semblent sortir des eaux, et s'élever sur l'horizon à mesure qu'on en approche. Le mot Italiam, trois fois répété, donne à ce passage beaucoup de mouvement et de vivacité. J'ai pris soin de conserver cette répétition, qui rend parfaitement les cris redoublés des matelots lorsque la terre est aperçue.

4i Objcctae salsa spumont adspergine cautes.

J'ai remarqué dans ce livre peu de vers imitatifs : celuici, par la répétition de sa lettres, rend parfaitement le sifflement des vagues qui battent les rochers. Du reste, tous les détails des manœuvres nécessaires à la navigation sont partout bien rendus; et on ne peut rien ajouter ni à la vérité des images ni à la propriété de l'harmonie, toujours adaptée à l'objet qu'il faut peindre. Ceux qui nient l'existence de cette harmonie, ou qui en laissent tous les honneurs au hasard de la composition, ne pourront pas, je crois, méconnoître l'intention du poète dans le vers suivant, où il s'agit de peindre la longueur des antennes recouvertes de leurs larges voiles :

Cornua velatarum obvertimus antennarum.

La consonnance même, qui ailleurs seroit un défaut, est ici une beauté.

45 Sed horrlficis juxta tonat ^tna ruinis, etc.

Cette peinture de l'Etna est, sous tous les rapports, d'une grande perfection ; on y trouve aussi des effets savants d'harmonie imitative, remarqués avec beaucoup de goiît par Racine le fils (^Réflexions sur la poésie.) La répétition de la lettre t fait un bel effet dans ce vers , où il s'agit de peindre l'effet de l'Etna.

46 AdtoUitfiue globos flammarum , etc.

Les longues multipliées font là un bel effet, et marquent bien l'élévation des globes de flammes vomis par le volcan.

Dans les mots Urgeri mole hac , on croit entendre le craquement des membres du géant écrasés sous le poids de la montagne.

I Conférez la carte de Sicile par Zannoni, avec l'intéressante description d'Amico, tom. Il, pag. 178.

NOTES DU LIVRE III

47 Et, fpssum quotîes mutât latus, intremere oruneai etc.

Ce vers , arrêté au quatrième pied , exprime fort bien le mouvement brusque et la chute pesante du corps d'Enceladc, se retournant et retombant sous le poids qui l'accable.

48 Noctem iUam tccti silvis imtnania monslra Perferimus, etc.

Aucun poète n'a peint avec plus de vérité que Virgile les sentiments et les sensations qu'excitent dans le cœur humain les objets de la nature. Le bruit de l'Etna frappe d'autant plus vivement les Troyens, qu'ils n'en connoissent pas la cause. L'obscurité de la nuit ajoute à leur terreur. Ce sentiment est naturel, et tous les militaires conviennent que les combats nocturnes sont les plus effrayants. C'est ce que j'ai tâché d'exprimer dans les vers suivants, tirés du poëme de V Imagination, ch. IV:

Quand du fer, de l'airain, le brillant appareil Éclate, et resplendit aux rayons du soleil , Le soldat avec joie affronte les tempêtes : Les dangers sont des jeux, les combats sont des fêtes. Mais, quand la nuit répand sa ténébreuse horreur. Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur. Alors tout s'exagère à notre ame tremblante; Le danger moins connu cause plus d'épouvante.

49 Cum subito e silvis, Ignoti nova forma vi

! confecta supiema

Cet épisode est d'un genre absolument neuf, et appartient tout entier à l'ame tendre de Virgile. Deux choses le rendent intéressant : d'abord c'est un bel et touchant exemple de la pitié que se doivent même les ennemis; ensuite il ennoblit le caractère des Troyens, qui, victimes de la haine implacable des Grecs, respectent dans l'un d'eux les droits sacrés du malheur. Le tableau de sa vie misérable est tracé d'une manière à-la-fois vigoureuse et touchante , et prépare parfaitement l'accueil hospitalier des Troyens.

5o Immemores socii vasto Cyclopis in antro Dcseruere.

Cet épisode de Polyphème est emprunté d'Homcrc; mais Virgile lui est fort supérieur par la force, l'énergie, la hcaulé des images, et même l'harmonie, malgré les avantages de la langue grecque.

5i Vidi egomet , duo de numéro cum corpora nostro, Prensa manu magna, medio resuplnus in antro, etc.

Jamais Virgile n'a tracé un tableau plus terrible. Cette description offre quelques images qui ont paru révolter la délicatesse française. Il est temps de lutter contre ces préjugés; c'est à cette timidité des écrivains et des traducteurs qu'il faut attribuer toute celle de notre langue; c'est à la beauté de l'harmonie, au choix des expressions, de réconcilier avec ces peintures notre délicatesse pusillanime. Avant que Racine cùl écrit ces admirables vers :

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange P'os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange; Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputoient entre eiixl jithalie, act. II , se. v.

qui auroit pu croire que notre langue fût susceptible de i)areilles images? 11 faut, dans ces peintures, que ce qu'elles ont de dégoûtant soit couvert par ce qu'elles ont de terrible. Tout le monde a lu, et on a traduit dans toutes les langues, le passage du Dante où le malheureux Ugolin, représenté dans l'enfer rongeant le crâne de son ennemi, essuie sa bouche avec la chevelure de ce crâne ensanglanté. C'est la faute du traducteur, quand ces images révoltent, au lieu d'effrayer. Venons

maintenant à cet éjiisode de Polvpbcme : il prouve que le poêle a droit de peindre non seulement les objets naturels, mais encore ce qui est hors de la nature. Le monde ne suffit pas plus aux grands poètes qu'aux can<Juérauts; on peut dire d'eux comme d'Alexandre :

ride entier, s'y trouvoit trop serré BolLEAU, satire vm

Il me faut du nouveau, n'en fùt-il plu Clywene

nde.

dit La Fontaine. L'extraordinaire appartient encore plus que le vrai à la poésie épique; et, quand elle a peint ce qui est grand , elle a encore à peindre ce qui est gigantesque. Les récits des géants sont un des premiers charmes de l'Arioste. Enfin, tous les hommes sont enfants pour les fables, ce qui fait dire encore à La Fontaine :

Si Peau-d*j4ne m'étoit conté.

J'y prendrois un plaisir extrême.

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