‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 23 sur 411 · I.A POLITIQUE · texte numérisé non relu

I.A POLITIQUE

Lorsque de l'univers l'aimable enchanteresse, L'Imagination, me porta dans la Grèce, Je ne m'attendois pas qu'un jour mes propres yeux Verroienlces belles mers, ces beaux champs, ces beaux Je les ai vus ! mon cœur a tressailli de joie : [cieux: Homère m'a guidé dans les champs oîi fut Troie. Pour moi, ses vers divins peuploient ces lieux déserts, El ces lieux, à leur tour, m'embellissoienl ses vers. Un délire charmant, qu'il m'inspiroit sans doute, D'enchantemcnis sans nombre avoit semé ma route; Je ne demandois plus, pour traverser les tlols. Ni le secours des vents , ni l'art des matelots ; Je disoisaiix triions, aux jeunes néréides. De pousser mon vaisseau sur les plaines humides. Tout-à-conp sur ces mers, à mes yeux s'est montré Un slupide pacha, d'esclaves entouré; Tout s'est désenchanté i : j'ai vu dans le silence S'asseoir sur des débris la servile ignorance; El j'ai dil, en pleurant sur ces illustres lieux ; « Séjour de la beauté, des héros et des dieux , Qu'as-tu fait de ta gloire .■' O malheureuse Grèce! As-tu donc oublié tes titres de noblesse.!' Par-tout sont des témoins de tes antiques arts ; Par-tout de les palais, de les temples épars , Quelque reste imposant, dans sa décrépitude, Semble encore à lui seul peupler la solitude. Vois gravés sur tes murs Plalée et Marathon * i Tant qu'il resie une pierre oii se lise leur nom. Elle accuse la honte el pleure la mémoire. Eh! pour(|uoi dépouiller tous tes droits à la gloire ? De la grandeur antique une ombre reste encor; Voilà I habit, l'écharpe et d'Hélène et d'Hector. Dans la jeune beauté qui bondit en cadence. Des vierges de tes clneurs j'ai reconnu la danse; Sa voix m'a rappelé leurs sons mélodieux. Celle langue sacrée el d'Homère et des dieux. Reine de la tribune, au lycée, au théâtre. Dans les chants du rameur, dans les accents du paire, J'ai reconnu son rhythme el son charme flatteur. N'as-lu plus ton beau ciel, Ion climat enchanteur .'' Deirière les rochers de Sparle el de l'Kpire, De les anciens héros la liberté respire. De tes pompeux débris sors donc el lève-loi ! Reprends ton noble orgueil, reprends ton sceptre; et Sous ton ciel poétique, à l'aspect du Bosphore, [moi. Pour ma divhiilé je vais chanter encore. »

CHANï VII.

Et comment en ces lieux oublier ses hienfails ? N'est-ce point chez ce peuple, épris de ses attraits, Qu'elle dictoit les lois , inspiroit les oracles , Et marclioit au bonheur au milieu des miracles ? Muse , qui l'instruisis au grand art d'émouvoir, Aux modernes états viens montrer son pouvoir ; Dis-uous comment sa voix, douce législatrice, Commandoit sans licteurs , gouvernoit sans supplice ; Viens , parle ; et que ces bords , qui te furent connus , Te rappellent Orphée , Amphion et Linus. Quand Orphée, Amphion, Linus, prenoient la lyre. Leurs voix des vains plaisirs ne chantoient pas l'empire; Ils chanloient les héros , les arts et les autels , Et les augustes lois consolant les mortels. Art des vers, souviens-loi de tes premiers miracles; Souviens-loi qu'en ces lieux tu dictois les oracles, Et fais entendre encor des sons dignes de toi.

Quand des hommes, unis sons une même loi, D'une cilé commune habitèrent l'enceinte. En vain , pour inspirer le respect et la crainte , Leur chef eût déployé l'appareil des faisceaux , Rassemblé des soldais, dressé des échafauds; L'Imaginalion étalant tous ses charmes.

Bien mieux que la coulume, et les lois, et les armes , Par les solennités, les fêtes et les jeux. Le costume imposant , les spectacles pompeux , Nourrit du bien public la noble idolâtrie, Et lit par les plaisirs adorer la patrie. Mais avant que des jeux , des fêles et des arts , La pompe pofilitjue enchantât les regards. Il lalloit sous des chefs, armés de la puissance ^, Des mortels nés égaux forcer l'obéissance , Et du respect du sang nourrir l'illusion. Sans elle, tout est trouble, erreur, confusion; ■Sans elle, loul-à-coup plus terrible et plus hère, S'élève en rugissant l'égalité première.

Qui, fondant 1 anarchie, et féconde en tyrans, Par le connnun désastre égale Ions les rangs. Ce respect seul est tout; el, dans l'Olympe même, L'ingénieux Ovide en a trouvé l'emblème.

Voyez-le, nous ouvrant les annales des cieux , Raconter aux mortels l'éliquelle des dieux ! « Lorsque les dieux, dil-il, an ciel prirent séance, Nul ordre n'y régnoit, el nulle préséance Ne disliiiguoil entre eux les étals différents, Les grands et les petits étoient aux mêmes rangs. Souvent des immortels de Tordre le plus mince. Des dieux nouveau-venus, el des dieux de province, Auprès de Jupiter s'asseyoient sans façon ; Neptune prenoit place à côté d'un triton ; Près de Cybcle éloit la nymphe du bocage; On vil près d'Apollon un salyre sauvage, Un monstre qui n'étoil homme et dieu qu'à moilic; Et, pour lonl dire enfui, les cieux faisoient pitié. Pour comble de malheur, vils enfants de la lerre. Des hommes aux cent bras aux dieux fireiu la guerre. L'Olympe éloil perdu, quand le grand Jupiter Lança ses traits briilanls de l'empire de l'air, Et eonlre l'insolence, armé par la justice,

Foudroya de leurs mouls l'orgueilleux édifice. Sur son UÔue vengé le vainqueur vint s'asseoir.

Alors , pour affermir à jamais son pouvoir , Une divinité dans le ciel prit naissance : Son nom est Dignité; les Égards, la Décence, Baissent à côté d'elle un œil respectueux; Elle eut, même eu naissant, des traits majestueux. Elle-même des dieux distingua chaque classe; Elle régla leurs rangs , leur assigna leur place ; Au-dessous des grands dieux mit les dieux plébéiens. Des cieux mieux ordonnés paisibles citoyens. Tous de leur souverain respecloienl la présence; A son banquet royal tous siégeoienl en silence; Apollon seul, touchant son luth mélodieux, Avoit droit de troubler l'auguste paix des cieux. Ainsi chacun, soumis à cet ordre suprême, Eu honorant son chef, fui honoré lui-même; Et le Respect, enfin, lils delà Dignité, Dispensa le Pouvoir de la Sévérité. »

Je connois un empire où l'auguste déesse. D'une brillante cour souveraine maîtresse. Soutint long-temps le scepU'e; elle régloil les rangs, Snburdounoit le peuple , eu imposoit aux grands. Louis, qui quarante ans lui confia sa gloire, Louis lui dut peut-être autant qu'à la vicloire. Au Ixil, à l'audience, aux festins, aux combats, Toujours eu grand costume elle suivoit ses pas , Et plaçoit les sujets à leur juste dislance. Long-temps son successeur régna par elle en France. Un nouveau règne enhu s'ou\rit comme un beau jour Un couple auguste en fil rornemcnl et l'amour. Mais, moins fiers en secret de régner que de plaire. Leur bonté détruisit l'Étiquette sévère; La foule de plus près put voir son souverain ; La royauté perdit son magique lointain 4; Le costume oublia sa noblesse imposante : Alors tout fut perdu ; rillusion puissante, Aux regards composés , à l'air mystérieux, L'Illusion, qui sert et les rois et les dieux. Aux Français familiers que le Respect fatigue, Dans ses libres humeurs n'opposa plus de digue. De l'antique Respect tout fut désenchanté : Le Pouvoir disparut avec la Dignité ; El, rappelant en vain celte auguste déesse, La Force, mais trop lard, reconnut sa foiblesse.

Quand des êtres divers subordonnés entre eux , Un mile respect eut affermi les nœuds, Par des fêtes, des jeux et des cérémonies, Il fallul captiver leurs tribus réuuies : Ainsi, dans Ions les lieux, l'art des législateurs Sur l'empire des jeux fonda celui des mœurs; Et de l'esprit public enlretenant les flammes, Par l'oreille et les yeux assujettit les âmes.

De ces solennités, par qui sut autrefois L'Imagination suppléera nos lois, Aucune n'est égale à ces pompes funèbres Qu'elle-même embellit chez cent peuples célèbres; Plein de ces grands peusers el de ces grands tableaux , J'ai médité long-temps, assis sur les tombeaux,

L'IMAGINATION

Non pas pour y chercher, dans ma niélancohe, Le secret de la mort, mais cehii de la vie.

Regardez ces débris dispersés par les venis : Croyez-vous tous ces moris étrangers aux vivants? Non : d'un tendre intérêt soiirces toujours fécondes 5, Les tombeaux sont places aux confins des deux mondes; Rendez-vous trisle et cher, où, confondant leurs vœux, La vie et le trépas correspondent entre eux. Ceux que vous croyez morts, vivent dans vos hommages; Vous conservez leurs noms , vous gardez leurs images. Et qui n'a pas connu ces dogmes révérés ? Voyez comme, assemblant ces restes adorés, Le sauvage avec joie en remplit sa cal)ane, Et change en lieu sacré sa retraite profane! L'amour de son pays, c'est l'amour des aïeux. Allez lui commander d'abandonner ces lieux : « Dis donc , vous répond-il , dis aux os de nos pères : Levez-vous , et marchez aux terres étrangères. » Dans ses marques de deuil quel sentiment profond ! Tandis que sur sa main posant son triste front. L'époux morne et pensif pleure un fds qu'il adore , La mère en gémissant vient le nourrir encore; Et sur la tombe, où gît l'objet de ses douleurs. Elle verse en silence et son lait et ses pleurs. Dirai-je des Nalchés la tristesse louchante ? Combien de leur douleur l'heureux instinct m'enchante ! Là , d'un fils qui n'est plus la tendre mère en deuil A des rameaux voisins vient pendre le cercueil. Eh ! quel soin pouvolt mieux consoler sa jeune ombre ? Au lieu d'être enfermé dans la demeure sombre, Suspendu sur la terre et regardant les cieux, Quoique mort, des vivants il attire les yeux. Là , souvent sous le fils vient reposer le père ; Là, ses sœurs en pleurant accompagnent leur mère ; L'oiseau vient y chanter, l'arbre y verse des fleurs , Lui prèle son abri , l'embaume de ses pleurs : Des premiers feux du jour sa tombe se colore; Les doux zéphyrs du soir , le doux vent de l'aurore 6 Balancent mollement ce précieux fardeau , Et sa tombe riante est encore un berceau : De l'amour maternel illusion touchante 1 Des peuples policés la morale savante Aux plus sauvages mœurs ressemble (juelquefois , Et souvent de l'instinct la raison suit les lois. Ainsi la vertueuse et tyrannique Rome 7, Qui fut souvent l'opprobre et la gloire de l'homme , Tour s'honorer soi-même , honora le cercueil. Non que j'approuve ici le faste de son deuil , Ses pleureuses à gage et leurs cris mercenaires : Tous ces pompeux regrets, ces larmes mensongères, Valent-ils un des pleurs dérobés à demi. Qui roulent tendrement dans les yeux d'un ami? Mais qui ne chériroil la tristesse pieuse, Qui, perçant des tombeaux la nuit religieuse, Par d'innocents tributs répétés tous les ans , Des flots de vin, de lait, des fruits et de l'encens, Venoil charmer les morts dans leur asile sombre. Et de la vie au moins leur reiraçoit quelque ombre ! Les morts étoient muets à leurs cris douloureux ;

Mais le cœur leur parloit et répondoit pour eux. Si j'entre en ces dépôts des monuments antiques , Ces urifcs, ces trépieds, ces bronzes magnifiques. N'égalent pas pour moi ces vases de douleurs , On l'amitié versoit et recueilloit ses pleurs. Enfin, j'honore en eux jusques à la folie, Qui place près des morts les besoins de la vie.

Je sais que plus d'un peuple, eu sa stupide erreur, Mêle la barbarie à ces doux soins du cœur : Ainsi sont inhumés, chez des peuples barbares. Leurs plus chers serviteurs , leurs chevaux les plus rares. Leur chien le plus fidèle ; innocents animaux , Consumés par la faim dans la nuit des tombeaux. Étrange aveuglement, stupide frénésie.

Qui joint dans le cercueil la mort avec la vie ! Mais quel cœur ne pardonne aux consolants abus Qui des vivants aux morts apportent les tributs , Le miel , le vin , l'encens , l'obole du voyage ? La raison dédaigneuse insulte à cet usage; Mais quand le cœur honore un objet adoré, L'erreur est respectable et l'abus est sacré. Que dis-je? ces devoirs, ces cultes domestiques Sont-ils donc étrangers aux fortunes publiques ? L'État n'est-il pour rien dans ces touchants regrets ? Non, non : de notre deuil vénérables objets. Ces morts à haute voix sont nommés dans vos temples , Vivent dans leurs bienfaits, dans leurs nobles exemples ; Dans leurs brillants écrits leur souveraine voix, Du bord de leurs tombeaux vous ont dicté ces lois Qui disposent encor de vos fils, de vos filles, Sont l'ame de l'État, le code des familles; Leurs vœux régnent sur vous, et prolongeant leurs jours , A vos enfants soumis ils commandent toujours. L'héritage éternel qui , dans la race humaine, Des générations forme la grande chaîne, Remonte, redescend, et, par d'utiles nœuds, Joint le père aux enfants, les fils à leurs aïeux.

Ce n'est donc pas en vain que rhumanité sainte i*, Des tombeaux en tous heux a consacré l'enceinte. Protéger les tombeaux , c'est honorer les morts ; Et ce culte sulilime, en consacrant leurs corps, Maintient leurs volontés , impose au sacrilège Qui , bravant du trépas l'auguste privilège , Outrageant et la tombe, et la terre, et les cieux, De la mort libérale ose tromper les vœux : Homicide attentat, dont l'avide imprudence, Détruisant le bienfait, détruit la bienfaisance, Piavit à la bonté l'espoir d'un souvenir, Et par l'ingratitude apauvrit l'avenir.

Eh ! sans ce long respect, ce culte salutaire, Qui des races transmet la chaîne héréditaire , Que seroient les mortels ? les siècles passagers Périroient sans retour, l'un à l'autre étrangers : Ainsi du peuple ailé les familles légères , Vagabondes tribus, sans aïeux et sans fi'ères, aiéconnoissent leur race au sortir du berceau. Mais du sein de la nuit et du fond du tombeau. Un cri religieux, le cri de la nature. Vous dit ; Pleurez, priez sur cette sépulture ;

CHANT VII

Vos parenis, vos amis, dorment dans ce séjour, Monumeut vénérable et de deuil et d'amour. Ces êtres consacrés par les devoirs suprêmes , Honorez-les pour eux, pour lÉlat, pour vous-mêmes. Ainsi le dogme saint de l'inmiorlalilé Recommande notre ombre à la postérité ; Ainsi prêtant sa force au saint nœud qui nous lie, Le respect pour les morts [gouverne encor la vie.

Aussi, voyez comment l'automne nébuleux.

Tous les aus, pour gémir, nous amène en ces lieux , Où des siècles humains, que les temps renouvellent , Les générations en foule s'amoncellent.

Où l'âge qui n'est plus attend l'âge suivant. Où chaque grain de poudre autrefois fut vivant ! Là, des cœurs attendris écoulant le murmure, La foi vient recueillir les pleurs de la nature. Cette religion , dont les austères lois Quelquefois du sang même ont étouffé la voix , Aujourd'hui visitant les funèbres enceintes, Entre l'homme vivant et les races éteintes , Réveillant de l'amour les pieuses douleurs , De la mort elle-même emprunte les couleurs : Ce n'est plus son habit, ses hymnes d'alégrcsse. C'est sa robe de deuil et ses chants de tristesse. Hélas ! quand ses élus, au gré de leurs désirs, S'enivrent à longs traits des célestes plaisirs , Pour leurs frères souffrants, mère compatissante , Elle élève vers Dieu sa voix attendrissante : Dieu reçoit de ses mains l'holocauste d'un Dieu. Pour courir aux tombeaux , tous sortent du saint lieu ; Aucun ne se méprend, chacun connoît la pierre Où tout ce qu'il aima repose sur la terre, El le tertre modeste où gît l'humble cercueil. Et la croix funéraire , et l'if ami du deuil , Qui, protégeant les morts de son feuillage sombre, A l'ombre des tombeaux aime à mêler son ombre.

Dieux! sous combien d'aspects, dans ce triste séjour. Se montrent le regret , la douleur et l'amour ! Là, les cheveux épars, la sœur pleure son frère; Hélas ! trop tôt ravie aux baisers de sa mère , Une vierge a subi son précoce destin : Un jour, par ses accents, précurseurs du malin. Pour les travaux du jour le coq l'eiit éveillée ; Le soir, par ses chansons égayant la veillée. Au bruit de la romance et des vieux fabliaux. Elle eût tourné la roue et roulé les fuseaux ! Ailleurs, un foible enfant d'une mère chérie. Sans connoître la mort, redemande la vie. Plus loin, chauve et courbé, ce vieillard pleure assis Entre le corps d'un père et le tombeau d'un fils ; Et , par ses cheveux blancs averti d'y descendre , Déjà choisit sa place à côté de leur cendre. Approchez : là repose un héros villageois Qui laissa ses sillons pour les drapeaux des rois. Le trépas, au hasard peuplant son noir royaume. L'oublia dans les camps cl le prit sous le chaume : Tout le hameau le pleure : il ne contera plus Les grands coups (|u'il porta, les hauls fails qu'il a vus. Quelle est, sur la hauteur, cette tombe isolée,

C>ù s'empresse à grands flots la tioupe désolée ? Ah ! c'est de leur pasteur le monument pieux ; Leur espoir sur la terre, il l'est encore aux cieux. L'ami pleure un ami, l'époux pleure une épouse: Hélas ! de leur bonheur la fortune jalouse A peine encor formés , a brisé leurs doux nœuds ; Elle expire; et son fils, ô destin malheureux! Ce fils, à qui jamais ne sourira son père. Meurt , avant d'être né , dans le sein de sa mère : Tel le bouton naissant se fane avec la fleur ! Par-tout les cris du sang et les larmes du cœur. Les cités , les hameaux , les palais , les cabanes , Tous ont leurs morts, leurs pleurs, leurs cercueils et leurs Durantle jourentier, lessoupirs, lessanglots, [mânes; Roulent de tombe en tombe et d'échos en échos. Souvent on croit ouïr, des voûtes sépulcrales. De lamentables voix sortir par intervalles.

Soudain la scène change : ô surprise ! ô transport ! Je vois planer la vie au-dessus de la mort : Son empire est fini. Dans sa sombre retraite, J'entends , j'entends sonner la terrible trompette. Par-tout, avec ces mois, court l'espoir et l'effroi : « Vieux ossements, vivez; poudre, réveille-toi. » El déjà l'Éternel prépare en ses justices Le lieu des châtiments et le lieu des délices. Mais avant ce grand jour, reçois. Dieu de bonté. Les vœux de la foiblesse et de l'humanité. Peux-tu punir toujours les erreurs d'une vie Si chèrement payée et promptement ravie ? Dieu puissant, dis un mot ! leurs crimes ne sont plus ; Dieu , rouvre les tombeaux et reprends tes élus : Qu'ils le parlent pour nous ; que de leurs rangs suprcmi s Ils contemplent les maux qu'ils connurent eux-mêmes , El qu'ainsi soient unis, par d'invisibles nœuds, El la vie et la mort, et la lerre et les cieux ! Ainsi des morts sacres nous honorons les restes ; Que dis-je ? o siècle impie ! ô dogmes trop funestes ! Ce culte, ce respect, qu'on nomme préjugés. Ne sont que trop détruits ou que trop négligés : Les morts n'ont plus d'amis ; mais si nos froids hommage s Des antiques douleurs dédaignent les usages, O vous , que j'ai perdus , qu'enferme le cercueil , Ah ! lisez dans mon ame , et voyez-y mon deuil.

Toi, sur-tout, toi, Turgol, que j'aimai dès l'enfance, Toi , l'ami des vertus , des arts et de la France : Cœur noble et généreux , je n'oublierai jamais Que lu daignas sourire à mes premiers essais ; Que tu vins me chercher dans mon humble fortune, Que tu formas mon goût, aidas mon hiforlune: D'un mal , héréditaire ainsi que tes vertus , Tu meurs ; mais tes bienfaits vivent où tu n'es plus. Ces écrits, qu'en mourant me légua ta tendresse, J'en fais ma volupté, mon orgueil, ma richesse. Hélas ! le ciel jaloux te ravit à mon cœur. Trop lot pour les amis, mais non pour Ion bonheur. Tu n'as point vu les maux de ma triste patrie, Le sang qu'elle a versé , le joug qui l'a flétrie : Dans la nuit du lombeau lu dors en paix, et moi, Je pleure ici , tout seul , sur la France et sur toi.

L'IMAGINATION

Des malheureux humains cruelle destinée ! A souffrir, à mourir, leur race est condamnée; De rindigent sur-tout tel est le triste sort : Le berceau, la douleur, le travail et la mort.

C'est pour charmer ces maux , que nos sages ancêtres Inventèrent les jeux et les fêles champêtres : Ainsi dans les hameaux , la danse et les chansons Célèbrent la vendange et les riches moissons. Mais ces temps ne sont plus : une morne tristesse Par-tout a remplacé la rusticpie alégresse, Depuis cjue, cultivant et semant pour autrui, Le travail indigent ne cueille plus pour lui. Autour des gerbes d'or cpii marchent vers les granges, Des corbeilles de fruits , des paniers de vendanges , Les chants, les cris joyeux ne retentissent plus ; Le travail est resté, les plaisirs sont perdus.

Le Midi seul encor , de ces fêtes rustiques , A gardé dans ses champs quelques restes antiques ; Là, de fleurs entouré par le cultivateur, Le char de la moisson marche en triomphateur; Là, dès que Mai sourit, de ses fleurs couronnée, Et sous le dais d'un chêne avec pompe amenée , La bergère s'assied , et ravit aux brebis La laine dont ses mains fderont ses habits. Chacune, tour-à-tour vient offrir la dépouille Qu'attendent le fuseau, l'aiguille et la quenouille. Le mouton favori se présente à son loin-, Adopté par le choix ou donné par l'amour : Plus indulgente alors , la sensible bergère Promène le ciseau d'une main plus légère. Toul-à-coup on se lève, et les pipeaux joyeux Ont donné le signal des plaisirs et des jeux : On chanie , on uanse , on rit , et le coteau renvoie Bien avant dans la nuit les éclats de leur joie.

Des danses du village et du chant des pasteurs , Que je passe à regret aux pompes des vainqueurs ! Tous les peuples du monde ont voulu, par des fêles, Signaler leurs exploits , célébrer leurs conquêtes ; Et Rome si touchante en ses scènes de deuil , Rome a connu sur-tout ces pompes de l'orgueil. Non, jamais tant d'éclat, d'honneur et de richesse, N'entretint des héros l'ambitieuse ivresse. Celle superbe Rome et ses brillants exploits , Ces arcs triomphateurs, ces dépouilles des rois, Ce coup d'oeil imposant des maîtres de la terre , La paix ornant ces jeux des pompes de la guerre, Ces aigles qui sembloient, planant du haut des airs , Du tonnerre de Rome effrayer l'univers ; Devant le peuple roi les rois sans diadèmes Escortant la victime , et victimes eux-mêmes ; Cet or, ces chars captifs, ces consuls, ce sénat, De l'éclat d'un beau ciel rehaussant leur éclat, Et le vainqueur enfin sur son trône d'ivoire, Tout peignoit , inspiroit et commandoil la gloire. Gloire ! s'écrioient-ils , et triomphe au vainqueur ! Triomphe ! s'écrioient tous les Romains en chœur. Enfin, la pompe arrive : on entre au Capitule, Et le vin et l'encens ont fumé pour l'idole. Rien ne vous relient plus , allez, braves guerriers,

Chercher d'autres périls, cueillir d'autres lauriers; Parlez : Rome jamais n'interrompt ses conquêtes. Mais aucun temps ne vil d'aussi brillâmes fêles, Que lorsque Paid Emile, en ces murs glorieux, Guida, trois jours entiers, son char victorieux. Quand Persée, enchaîné, suivoit sa marche altiere. O malheureux monarque, et plus malheureux père, Ton vainqueur a besoin des désastres d'un roi ; Et tes enfants captifs vont marcher devant toi !

Que dis-je ? ô coup du sort ! ô jeux de la fortune! Le vainqueur, du vaincu partage l'infortune; La mort de ses enfants flélrit des jours si beaux, Et son char Iriomphal marche entre deux tombeaux. Pour l'orgueil des humains trop inutile exemple ! Tandis que du vainqueur qui marche vers le temple Tout redit les exploils, tout répète le nom, Seul , muet et pensif, le jeune Scipion, L'œil fixé sur le char, s'enivre de la gloire, El déjà dans son cœur dévore la victoire : Fiers Africains , tremblez : voilà voire vauiqueur !

Sésostris, le premier, heureux Iriomphaleur, Dans l'Egypte étala des rois chargés de chaînes. Mais, dans ce vieux berceau des sciences humaines, O combien j'aime mieux ces fêles où les lois, A côté de leur tombe, interrogcoient les rois! Quelle solennité plus grande , plus auguste ! Malheur alors, malheur à tout monarque injuste! Cités devant l'Egypte, aux yeux de l'uuivers , Entre l'urne du peuple et l'urne des enfers , Entre la voix du siècle et les races futures ! Leurs mânes, arrêtés au bord des sépultures, Pour entendre l'arrêt , ou jiropice ou fatal , Comparoissoient sans pompe à ce grand tribunal. Là, plus de courtisans, de voix adulatrice; Où cessoit le pouvoir commençoil la justice; Là , de l'homme indigent les pleurs long-temps perdus. Les cris des opprimés, éloient seuls entendus. Dans son dernier sujet le roi Irouvoit un juge; Le crime détrôné n'avoit plus de refuge; El la vérité sainte, auprès de leur tombeau, Aux torches de la mort allumoil son flambeau. Heureux alors , heureux qui , sous le diadème , D'avance avec rigueur s'étoii jugé lui-même! Son nom étoit béni , son règne éloil absous. Rois , ce grand tribunal n'existe plus pour vous : Mais il existe encor des juges plus terribles. Juges toujours présents, toujours incorruptibles , Dont rien ne peut fléchir l'inflexible équité : C'est votre conscience et la postérité.

Des coutumes du Nil imitateurs fidèles , Les Grecs ont de bien loin surpassé leurs modèles. Amis brillants des arts , nul peuple ne sut mieux Gouverner par l'oreille et régner par les yeux. Non que j'admire ici ces joutes olympiques, Ces combats néméens et ces fêtes pythiques : Que m'importe qu'un char, sur son essieu brûlant Tourne autour de la borne et la rase en sifflant ; Que le cesle, appuyé par une main pesante, Disperse du vaincu la cervelle sanglante ?

CHANT VII

Mais que j'aime ces jeux qui , par un art plus doux , Prcparoient des héros, des pères, des époux! Un chœur d'adolescents , un chœur de jeunes fdies, La fleur de leur pays , l'espoir de leurs familles , Par la religion à l'Etat présentés , L'un à l'autre élaloieut leurs naissantes heautés : Les yeux avec plaisir , sur leur jeune visage, Des appuis de l'État reconnoissoient l'image. Tous, portant dans leurs mains des corheilles de fleurs Dont leur jeunesse encore effaçoit les couleurs. L'air noblement modeste, avançoient en silence, Parés de leur pudeur et de leur innocence ; Leurs yeux ne se levoient que pour voir autour d'eux L'image des héros, des belles et des dieux. TrioHi pliant à l'aspect d'une race si belle. L'hymen s'applaudissoit de sa moisson nouvelle, Et monlroit à l'amour, dont il guidoil les pas. Ceux que d'un trait doré devoit percer son bras. Les fils, d'un doux orgueil enfloient déjà leurs pères , Pour les filles battoit le tendre cœur des mères : L'État sur son espoir fixoit des yeux contents : Telle une belle année étale son printemps; Tel, autour de sa ruche, autour des fleurs vermeilles, Vole et s'épanouit un jeune essaim d'abeilles ; D'alégresse et d'amour tous les cœurs enivrés, Les danses, les festins, les cantiques sacrés , De femmes , de vieillards une foule attendrie, Tout , dans ces jeunes cœurs imprimoit la patrie. Tous, prêts à lui livrer et leurs jours et leurs biens, Reniroient encore enfants, mais déjà citoyens. Aux fêtes de l'État, à leur sainte alégresse, Moins propice, il est vrai, que celui de la Grèce, Notre ciel est plus sombre et souvent orageux; Souvent les noirs torrents viennent troubler nos jeux ; Et leurs tristes débris, battus par la tempête, Offrent l'air d'un naufrage et non pas d'une fête. Mais si vous ne pouvez, sous un ciel plus vermeil , A vos jours de triomphe appeler le soleil , Eh bien ! à nos Français , de la scène idolâtres , Que des cirques pompeux , que de nobles théâtres , Présentent, dans les jours de vos solennités. Non tous ces vieux Romains, non ces Grecs si vantés. Tous ces grands criminels trop chers à Melponiène , Dont les noms deux cents ans ont usurpé la scène; Mais l'honneur des Français consacré par les arts , Et de leur propre gloire enivrant leurs regards. Sur-tout parmi l'horreur des guerres intestines , N'allez pas de l'État célébrer les ruines; Et, lorsque du combat vous remportez le prix. Des vaincus en triomphe étaler les débris. Les Romains, au milieu des discordes civiles. Ne triomphoient jamais du malheur de leurs villes; Jamais au Capilole un vainqueur inhumain Ne conduisit son char souillé de sang romain. Ah! pour des jours plus beaux, de plus nobles conquêtes. Gardez cet appareil , ces hymnes et ces fêles. Attendez que la rage ait éteint ses flambeaux , Ait brisé ses poignards , ait fermé les tombeaux ; Alors , sur les autels de la haine étouffée ,

La paix , l'aimable paix dressera son trophée ; Alors je prends la lyre, alors ma foible voix Ranimera ses sons pour la dernière fois. Trop heureux , en mourant , si de l'État qui tombe L'astre victorieux éclaire enfin ma tombe !

Mais c'est peu de fêter les vertus , les hauts faits > Si de grands monuments n'en consacrent les traits. Vois comme tout s'enfuit, se dissipe et s'envole! Le Temps, vieillard semblable à cet enfant frivole Qui fait et qui détruit ses palais d'un moment, De ses propres travaux se joue incessamment. Que l'homme est passager ! que sa vie est cruelle ! Tout répète ici-bas cette plainte éternelle. L'astre le plus brillant de gloire et de vertus Paroîl, monte, descend, et ne remonte plus. Il falloit donc un art qui portât d'âge en âge Les talents, les vertus, la beauté, le courage; Fit revivre à nos yeux le mérite éclipsé , Et rendît l'avenir disciple du passé.

Alors, se réveillant pour le bien de la terre, L'Imagination dit au marbre, à la pierre : « Êtres muets, parlez et commandez aux cœurs. » Aussitôt de l'oubli des monuments vainqueurs Gardèrent du passé le souvenir fidèle.

Je ne t'oublierai pas , toi, leur premier modèle, Toi, qu'en signe de paix, deux palriarches-rois, Aux bords heureux du Nil dressèrent autrefois. L'architecture alors , informe à sa naissance , Ne le décora pas avec magnificence :

Corinthe et l'Ionie, à ces premiers travaux N'avoicnt point enseigné l'orgueil des chapiteaux. Rassemblé par leurs mains, sans aucun artifice, Un humble amas de pierre en forma l'édifice; Mais de leur union ce garant respecté Leur tint lieu de serment , de témoins , de traité.

Depuis, de ce grand art on étendit l'usage : Des monuments publics le visible langage En tous lieux exerça son pouvoir souverain. Dans les champs, dans les murs, sur le marbre et l'airain, Par-tout on rencontroit , par-tout on pouvoit lire Les droits des citoyens, les règles de l'empire, La peine menaçant les méchants effrayés , Les noms des ennemis, les noms des alliés, Des tyrans abattus la mémoire flétrie : Par-tout le cri des lois, la voix de la patrie, Parloient aux citoyens , tout sembloit leur nommer Ce qu'il falloit haïr, ce qu'il falloit aimer. A ces hautes leçons, à leur noble éloquence, Comparez maintenant votre sombre prudence ; D'alliance , de paix vos traités ténébreux, Vos registres obscurs , et vos greffes poudreux , Et ces muettes lois qui , se cachant aux crimes, Semblent dans le silence épier leurs victimes.

Sur-tout les grands talents , l'héroïque valeur , Des monuments publics emprunloit-nl leur chaleur : L'amour de son pays , la belliqueuse audace , De leurs pas glorieux vouloient laisser la trace. Voyez parmi ces morts , entassés par son bras , Ce Grec demeuré seul dans le champ des combats ;

L'IMAGINATION

Sanglant, percé Je coups, il se soulève à peine ,

Jusqu'à son bouclier avec effort se li-aîne,

Prend le fer de sa lance , et , plein d'un noble orgueil ,

Il écrit : J'ai vaincu , retombe et ferme l'œil.

Mais de leurs ennemis , Irioniplialeurs modestes ,

Les Grecs craignoient d'aigrir des discordes funestes ;

Leurs monuments n'offroient, sans faste superflu,

Que le nom du vainqueur et celui du vaincu;

Ils réprimoient leur gloire, et, dans ces grands ouvrages,

Dcfendoient d'effacer les injures des âges.

Soyez, s'il se peut, grands et modestes comme eux:

N'allez point m'étaler , sur l'airain orgueilleux,

Ce triomphe insidlant , ces ligures d'esclaves,

Ces groupes de captifs, de chaînes et d'entraves,

Et mêlez moins de faste aux pompes du vainqueur ;

Songez que la fortune, avec un ris moqueur,

Peut vous faire expier votre insolente gloire,

Faire mentir ce bronze et punir la victoire ;

Faites donc pardonner , plus humains et plus doux ,

L'outrage du triomphe , en triomphant de vous.

Mais laissons, il est temps, les monuments profanes : épositaires saints des plus augustes mânes, Les monuments des morts nous parlent encor mieux. Je ne sais quel attrait me ramène vers eux. Que dis-je.-" ce n'est plus cette tombe vulgaire, D'une cendre ignorée humble dépositaire ; Mais les nobles tombeaux de ces morts immortels, Qui de ces demi-dieux sont les premiers autels : Leur doux éclat n'a rien dont notre orgueil s'irrite ; L'inexorable envie y pardonne au mérite. Hélas ! pour seul abri la gloire a des cyprès ; Près d'eux sont la tristesse et les tendres regrets. Ce n'est plus l'intérêt adorant la puissance, C'est l'hommage épuré de la reconnoissance ; Et ces objets sacrés de nos justes douleurs N'ont plus à nous donner que le charme des pleurs. Que dis-je ? ils ont pour nous le bienfait de l'exemple; Du sein de leur tombeau, comme du fond d'un temple , Sort l'oracle du dieu dont il est habité. La mort nous entretient de l'immorlalité ; Et le nom du héros que la pairie adore, Ce nom cher aux vertus, nous les commande encore.

Je t'en prends à témoin , vainqueur de Fonteiioi ! Que ne puis-je conler d'un ton digne de toi , Avec le noble accent de la muse guerrière. Le pouvoir du tombeau qu'ennoblit ta poussière. Quand deux guerriers jadis, témoins de tes combats, Vinrent pour t'invoqner même après ton trépas , Tous deux instruits des soins qu'on rend à ta mémoire , Cherchent le monument que te dressa la gloire. Pensifs , l'air abîmé dans leurs mâles douleurs , Et de leurs yeux guerriers retenant mal les pleurs. D'un front qu'ennoblissoil plus d'une cicatrice. Ils s'inclinent de loin devant le grand Maurice , Marchent vers le tombeau le sabre dans la main , En aiguisent l'acier sur le marbre divin : Tous deux ont cru sentir le dieu de la vaillance, Et tous deux pleins de lui s'éloignent en silence. Du pied de ce tombeau lancés dans les combats ,

Malheur à l'ennemi qu'eût rencontré leur bras.

Eh ! pour(|uoi donc cacher, barjjares que nous sommes. Loin de l'éclat du jour les tombeaux des grands hommes ! Oh! que tels n'éloicnt point ces peuples aulrefois. Si rianis dans leurs mœurs , si sages dans leurs lois. En foule dispersés dans un beau paysage. Les tombeaux d'un héros, d'un poète, d'un sage, A l'œil religieux s'offroient à chaque pas ; Le grand jour en chassoit les ombres du trépas. Mollement inclinés sur ces mânes célèbres, Des arbres leur prêtoient de plus douces ténèbres ; L'olivier cher aux morts, symbole de la paix, Les lauriers triomphants mariés aux cyprès, Ombrageoient les vertus, les arts ou la victoire. On croyoit parcourir les jardins de la gloire ; Le deuil s'y déroboit sous l'éclat des honneurs, Et leur noble aiguillon pénétroit dans les cœurs. Loin donc ces noirs réduits , loin ces dômes funèbres ! C'est vouloir du trépas redoubler les ténèbres ; C'est d'nn indigne exil flétrir les morts fameux. Ab ! laissez, relégués dans leui-s caveaux pompeux. Sous le marbre imposteur cjui flatte encor leurs ombres, Tous ces rois fainéants qui, sous ces voûtes sombres, Ont changé de sommeil, et qu'a jetés le sort Du néant de leur vie au néant de la mort. Mais pourquoi m'y cacher les mânes de Turenne ? Leur cendre assez long-temps s'honora de la sienne. Ah ! puisse au moins son corps , dans ce caveau sacré , Reposer toujours cher et toujours révéré ?

Que dis-je.^ il n'est plus temps, tout un peuple en furie!.., O forfait exécrable ! ô honte , ô barbarie ! Du vengeur de l'État le repos est troublé, Ses honneurs sont détruits , son cercueil violé 9 ! Sans respect du lieu saint, des ombres sépulcrales, On arrache à la mort ses dépouilles royales ; On brise leur couronne, on ouvre leurs tombeaux ; De sacrilèges mains dispersent leurs lambeaux ; En vain le grand Louis, paré par la victoire, Repose environné des rayons de sa gloire, Le hasard le premier le présente à leurs coups. Barbares ! contre lui que peut votre courroux ? L'orgueil de vos cités, ses sièges, ses batailles, Les palmes de Denain, les lauriers de Marsailles, Ces arts, d'un doux loisir nobles amusements, "Vos ports, vos arsenaux, voilà ses monuments! Et contre tous ces rois que votre espoir dévore, De leur débris royal vous vous armez encore. Ainsi les monuments, protecteurs des grands noms, Donnent un grand exemple et de grandes leçons. Malheur donc aux États, dont l'aveugle imprudence En prodigue sans choix la noble récompense ! Ah ! craignons qu'usurpé par des brigands fameux , Ce prix n'enfante un jour d'autres brigands comme eux. César pleure à l'aspect du buste d'Alexandre : Pleurs affreux, que de sang vous a\es. fait répandre !

Plus coupables encor, de vils adulateurs, En les prostituant ont flétri ces honneurs : Ainsi le vil ciseau jadis infecta Rome De monstrueux tyrans indignes du nom d'homme.

CHANT VII

Verres eut son image à côté de Calon ,

El l'airain s'indigna de retracer Néron.

Nous sommes moins llalteurs , mais plus ingrats peut-être.

Où sont ces moris fameux que la France a vus naître ?

Persécutés vivants, regrettés à leur mort,

Dans la poudre oubliés, hélas! voilà leur sort.

Des Français indignés telles étoient les plaintes. Soudain, se ranimant de leurs cendres éteintes. Le tendre Fénclon, le sévère Pascal, Tourville, d'Aguesseau, Duguesclin, l'Hôpilal, Bossuet, foudroyant les grandeurs de la terre, Tout ce que les vertus , ou les arts, ou la guerre , Ont de plus héroïque, ont de plus imposant, L'honneur du temps passé, l'amour du temps présent, A la voix de Louis vont peupler ce musée. De leurs mânes brillanis immortel Elysée.

Mais ces marcjucs d'honneur et ces grands monuments Présentent trop de prise aux outrages du temps : Oui, tout périt par l'âge ou par les mains de l'homme. Vois Kome qui devient le sépulcre de Rome ! Son éclat est éteint , ses honneurs sont flétris ; A peine un marbre usé, dans ses savants débris. Garde d'un nom mourant «ne empreinte lé<rère, Qui tourmente à-la-fois et charme l'antiquaire. Les hommes, leurs tombeaux, les temples et leurs dieux. Tout meurt, l'orgueil gémit; mais l'art ingénieux. Pour mieux tromper du temps les atteintes funestes. Donne à ses monuments des formes plus modestes • L'or, l'argent et l'airain , dans des contours étroits Renferment les héros, les belles et les rois : Ces métaux animés, précieux à Thistoire, Même en la resserrant , assurent mieux leur gloire. Un coin offre à mes yeux le Capitole entier; Un peu d'airain suffit au vol de l'aigle altier, Me peint l'homme et les lieux, contient la terre et l'onde F,t les fastes du temps et le tableau du monde.

Dignes de ce bel art, quand sauront les Français Conserver les grands noms, consacrer les hauts faits; Retracer nos héros, nos poètes, nos belles. Les champs de Fontenoi défiant ceux d'Arbelles Près du grand l'Hôpital montrer le grand Calon, D'un côté Condillac, et de l'autre Platon; Térence, enorgueilli d'un regard de Molière, Et Sophocle à cent ans auprès du vieux Voltaire ? Du Vivier, c'est à toi de tenter ces travaux; Et si, dans nos remparts, des Vandales nouveaux Brisent les moimments que le bon goût adore , Ton burin immortel les fera vivre encore.

Mais ma muse se lasse et veut quelque repos : Tel que le voyageur qui d'Atlas ou d'Athos Gravit, tout haletant, les cimes orgueilleuses. Près d'affronter bientôt leurs roches sourcilleuses S'assied sur une pierre, et contemple un instant L'espace qu'il franchit et celui qui l'attend ; Tel je suspends mon cours. J'ai dit par quels prestiges Les monuments , les jeux , les arts et leurs prodiges Savent nous gouverner, savent nous émouvoir ; Du costume à son tour je dirai le pouvoir : Variété brillante, appareil nécessaire,

Dont la religion s'empara la première >». Lorsque chez les Hébreux, dans un jour solennel, Le grand-prêtre avançoit aux marches de l'autel , Pour donner plus de force à ses devoirs sublimes. Sur son front rayonuoit la tiare aux deux cimes. Jusqu'à ses pieds flottoit l'éphod majestueux; De riches diamants, des rubis somptueux, Entouroient noblement, sur sa poitrine sainte, Du nom de Jehova la redoutable empreinte. Des enfants de Lévi le costume est connu : Ce costume sacré, jusqu'à nous parvenu, De la religion fortifioil l'empire; Et si des nouveautés le profane délire Venoil anéantir le culte des autels , Sans doute il proscriroit ces habits solennels; El bientôt le lieu saint, dépouillé de sa gloire. De ses hounein-s perdus pleureroit la mémoire.

Même loin des autels, cet utile pouvoir Commande la décence et rappelle au devoir. Par lui Ihomme averti demeure sans excuse, Son costume le blâme et son habit l'accuse; Et si sa dignité le condamne à l'éclat , Qui lui peut assurer le respect de l'État ? L'orgueil présomptueux vainement le demande; Mais le costume règne et l'appareil commande. Les Romains , si savants dans l'art de gouverner, Pour mieux charmer le peuple et pour mieux l'enchaîner, Empruntoicnl ce pouvoir. L'auguste laliclave Au peuple souverain soumit le monde esclave. Chez ces graves Romains, qui de nous se peindroit Cornélie en pierrot et César en gilet ? Le costume imposant régnoit dans les comices ; Le costume enlouroit le lieu des sacrifices. Hortensius se plaint que des pieds étourdis De sa robe éloquente aient dérangé les plis : Voyez ce peuple ému; déjà le sang ruisselle, Déjà la flamme vole et le fer étincelle. Allez offrir aux yeux de ce peuple irrité , De notre habit mesquin le costume écourté; Vos efforts seroul vains : mais soudain se présente. Dans le noble appareil d'une toge imposante , Le fameux Tullius ; et, saisis de respect. Ces flots tumultueux tombent à son aspect. Notre habit est peu grave, et souvent peu modeste. Jadis, pour ennoblir ce costume un peu leste. On vit s'évertuer nos révérends aïeux ; Leur soin fut ridicule , et ne vit rien de mieux Que ces milliers d'anneaux, de qui la bouffissure Gonfloit grotesquement leur fausse chevelure. Mais du moins le docteur, le prêtre, l'avocat, Par des habits divers distinguoient leur état. Bientôt des vieilles mœurs chacun quittant les traces, En cachant son état crut montrer plus de grâces : On vit tous nos abbés raccourcir leurs manteaux, Le médecin cocpict élagua ses marteaux; Abjiu'anl pour le frac une robe incommode. On vit à nos soupers nos robins à la mode; L'épaulelle elle-même, orgueil des garnisons, N'eût osé se montrer en d'honnêtes maisons.

L'IMAGINATION

Et l'usage par-Ioiit triompha des cou lûmes.

Bientôt l'esprit d'état eut le sort des costumes ,

Et les mœurs aux babils ne survécurent pas.

Au lieu de ces héros, de ces grands magistrats ,

D'un essaim freluquet véHcrables ancêtres ,

La France ne vit plus que gauches petils-maiires,

Qu'élégants colonels el jolis présidents,

Et les fats nous ont fait regretter les pédants.

Du costume, en tout temps, telle on vil l'influence!

Les signes à leur tour n'ont pas moins de puissance , Sur-tout si les couleurs secondent leur pouvoir. Distingués autrefois par le rouge et le noir, Le cruel Gibelin, le Guelfe opiniâtre, Changèrent l'Italie en un sanglant théâtre. Dans les combats du cirque, et le vert el le bleu Des partis dans Bysance entretenoient le feu. Dirai-je les fureurs, dirai-je les désastres Qu'ont produits les débats des Yorks, des Lancastres ? La rose aux deux couleurs échauffoit les partis : De ces signes affreux que de maux sont sortis ! Albion à regret boit le sang qui larrose, Et cent ans de massacre ont souillé celle rose, Que seuls avoient baignée , en de plus heureux jours , Le beau sang d'Adonis el les pleurs des amours.

Et pourquoi loin de nous chercher des témoignages , Quand lout l'empire encor retentit des orages Qu'a produits parmi nous un ruban adoré ? Ce signe Iricolor à peine esl arboré ; Le feu léger qui suit les traces de la poudre, Et dans ses longs canaux court allumer la foudre, La fuite de l'oiseau, la course des torrents. Du Yésuve enflammé les rapides courants ; L'embrasement qui court daus la moisson nouvelle. De réclair qui jaillit la subile élincelle , Ont des effets moins prompts : sou terrible succès A dans un seul instant rallié les Français. On le prend, on létale, et notre idolâtrie "Voit dans ce ruban seul l'amour de la patrie; De sa triple couleur il orne nos chapeaux , Même en dépit des lis, flotte sur nos drapeaux; Il règne sur la terre , il commande sur l'onde , Et coiu't de nos fineurs enivrer l'autre inonde. Femmes , vieillards , enfants , et seigneurs et bourgeois , Nègres , mulâtres , blancs , tout s'en pare à-la-fois. Des hameaux aux cilés les Ijravos se répondent; Les fortunes, les rangs, les états se confondent, l'ar son propre parti chacun est égorgé ; Les grands livrent les grands , l'Église le clergé ; Leurs débris en milliards se changent sous la presse , Source autrefois d'ennui , maintenant de richesse ; Avec eux en tous lieux vole un civisme ardent, Tout bourgeois est soldat , tout soldai commandant ; En savant corps-de-garde on change la Sorbonne. O vierge de Nanlerre, et si douce, et si bonne! Ton temple est usurpé, tes honneurs sont proscrits; Nous fêtons Mirabeau, le patron de Paris! Tout prend feu : le boudoir, le barreau , le théâtre ; La beauté, d'un mousquet charge son sein d'albâtre : La pucelle à Théroigue a légué ses vertus;

Roscius au district va répéter Brutus :

Rome est toute à Paris, et la Seine est le Tibre.

Des rois , qu'a détrônés un peuple par trop libre ,

La figure esl brisée el le nom esl flétri;

Sa popularité n'en défend pas Henri.

On se bat, on s'embrasse, on discule, on arrête;

On propose un triomphe, un massacre, une fête;

On chante, on tremble, on rit. Ces exploits, ces forfaits.

Tous ces grands changements , un ruban les a faits.

CHANT VIII

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