I,ES CULTES
Image de son Dieu , favori de son roi , L'homme venoil de naître; et, soumis à sa loi, Les animaux vi voient sans révolte et sans guerre; ]Mais tous , d'un front servile ils regardoieut la terre : Leur souverain, lui seul, marchant au milieu d'eux, Levoit un front sublime et regardoil les cieux ^. Les cieux l'entretenoient d'un Dieu, l'auteur des mondes Mais de l'immensité les demeures profondes , A ses foibles regards le déroboient encor. L'Imagination, par un sublime essor, Emporta ses peusers vers le souverain Être, L'approcha de son trône, el lui montra son mailre; De la boulé divine il adora les traits. Et revint sin- la terre imiter ses bienfaits. Quel ami des tyrans , quel apôtre du crime Attenta, le premier, à cette foi sublime.'' D'un dogme consolant, destructeur odieux. Éteins doue le ciel , éclipse donc les cieux ; Au cri du monde entier impose donc silence. Le monde à haute voix proclame sa puissance; Le remords éloquent nous en parle tout bas : Où Dieu n'existe plus la morale n'est pas. Ainsi la noble fleui', au grand astre si chère , Languit, s'il disparoît , revit, dès qu'il l'écIaire. Mais l'homme, que des sens enchaîne le pouvoir, Eiït oublié bientôt un Dieu qu'on ne peut voir : Sa bouté de trop loin rassuroil l'innocence; De trop loin les méchants redoutoienl sa vengeance; Et, lancés de la terre à la voùle des cieux. Un intervalle immense eût fatigué nos vœux. Alors, fille du ciel, la religion sainte. Conduisant sur ses pas l'espérance et la crainte, Vint combler cet abîme, et, nous servant d'appui, Par le culte de Dieu nous rapprocha de lui. L'aulel devint son trône, el la douce prière Mil le ciel en commerce avec Ihumble chaumière; Le malheur éploré lendit ses bras vers Dieu; L'homme connut un culte, en tout temps, en tout Heu; L'encens a parfumé les monts les plus antiques, El 1 écho du désert répéta des cantiques.
Base auguste des lois, lien de l'univers, La religion sainte est l'objet de mes vers : Riais , Ici qu'un voyageur sur les mers orageuses Cherchant ou sa patrie, ou les îles heureuses,
CHANT VIII
A travers cent périls et cent monsires affreux ,
Doit par de longs détours acheter ces beaux lieux ;
Tels, avant d'arriver à cetle foi si pure,
Nol)le lille du ciel, amour de la nature,
Combien de cubes vains, bizarres ou pervers,
A l'homme humilié vont s'offrir dans mes vers!
Il faut les peindre; il faut, dans son délire extrême.
De ce hideux tableau l'épouvanter lui-même.
Toutefois c'est trop peu d'offrir aux nations
Ces absurdes ramas de superstitions.
Sur ces rêves menteurs que l'erreur déifie,
Je veux porter le jour de la philosophie.
En chercher le berceau , vous montrer d'un coup d'œil
Comment la peur, l'espoir, l'intérêt et l'orgueil,
Les mœurs et les climats, et les fourbes célèbres,
Ont de l'esprit humain épaissi les ténèbres;
Comment, les yeux voilés, l'Imagination
Suivant ou conduisant la vague opinion.
Des dieux tristes ou gais, sanglants ou débonnaires.
Adopta tour-à-tour ou créa les chimères;
Et, trompeuse ou trompée, en cetle nuit d'erreurs
Entraîna les esprits et séduisit les ciEurs.
Vaste et riche tableau ! scène immense et féconde
Des crimes, des vertus, et des temps, et du monde!
Le projet est hardi , je ne le cèle pas ;
Mais des senliers baltus je détourne mes pas;
Loin du vieil Hélicon ma muse étend ses ailes ;
Il est temps de puiser dans les sources nouvelles;
Il est temps de marcher couronné de festons
Dont nuls chanires encor n'ont ombragé leurs fronts. Aux cultes différents cpii donna la naissance 3 ?
Fut-ce d'abord la crainte ou la reconnoissance ?
Repoussons loin de nous un doute injurieux :
Oui , la reconnoissance a fait les premiers dieux.
Ainsi, des nations la noble idolàlrie
Honora les mortels amis de la patrie.
Je sais qu'il est des lieux où , fameux à grands frais ,
Le mérite, à prix d'or, fait payer ses bienfaits;
Mais de l'antiquité le respect économe ,
Aisément acquitté, faisoit un dieu d'un homme;
L'Olympe se chargeoit des dettes des mortels :
Un peu d'encens briilé sur de grossiers autels ,
Récompensoit les arts, les vertus, la victoire,
Et mêloit sa fumée à celle de la gloire.
Ce prix , au vrai mérite accordé par l'amour,
Les vices adorés l'obtinrent à leur tour.
O honte ineffaçable ! ô bassesse de Rome !
Ce peuple, jadis roi , qu'asservit un seul homme,
A peine délivré de 1 auguste bourreau ,
Entre le tyran mort et le tyran nouveau ,
Ne respire un moment de ces destins funestes
Que pour déifier ses détestables restes ; Pour honorer un monstre il outrage les dieux; Et , du bûcher royal élancé jusqu'aux cieux , L'aigle servile emporte, au séjour du tonnerre. Cette ame, ainsi qu'au ciel , exécrable à la terre. Ainsi, d'un culte vil se souillant sans remords, La crainte des vivants fit honorer les morts. L'homme se plaît à craindre; et la reconnoissance,
Et l'amour idolâtre, et la douce espérance, Créèrent moins de dieux, dans leurs nobles erreurs, Qu'un cœur pusillanime et ses lâches terreurs. Au fond de leurs forêts, que de peuples sauvages Des dieux les plus hideux préfèrent les images! (;'est en les redoutant (piils vont les honoi-er. Et les yeux n'osent voir ce qu'on ose adorer. Des démons , des esprits les fables ridicules Épouvantent encor cent nations crédules.
Voyez le froid Lapon dans son affreux séjour. Jeté loin du soleil et des routes du jour. Ses rennes pour tout bien, leur lait pour nourriture. Par sa pauvreté même à l'abri de l'injure. De son peu de besoin composant son trésor; Un si triste bonheur lui sufiiroit encor; Mais des malins esprits l'aspect affreux l'assiège. En vain dans ses foyers, sur ses tapis de neige. De son tambour magique il redouble le bruit; La secrète terreur qui toujours le poursuit Trouble cette ame simple , et sous sa hutte obscure Vient ajouter aux maux que lui fit la nature. Et le bon Indien qui , caché dans ses bois , Ne connoît que son chien , son arc et son carquois , Tout entier au présent , sans soin , sans prévoyance , Quels maux pouvoient troubler sa brute insouciance ? Mais la peur des démons l'attend à son réveil. Vient troubler ses travaux, son repas, son sommeil; Pour tromper leur fureur et conjurer leur rage, D'offrandes , en tremblant, il sème leur passage. O peuple infortuné ! puissent un jour les lois De rhomme par degrés te remettre les droits! O quel sage, gardant un heureux équilibre. Sans se rendre tyran, saura le rendre libre, El sans le déchaîner saura briser ses fers ! Mais aux champs de Colomb (juels sons frappent les airs ? Par-lout l'assassinat, le meurtre, lincendie, El par-tout la fureur jointe à la perfidie. Que de champs dévastés ! que de sang et de pleurs ! Cruels, voulez-vous donc mériter vos malheurs ? Votre instinct étoit pur, et des accès de rage Sont de votre raison 1 horrible apprentissage.
De là si je parcours tous ces peuples divers. Qu'entourent du Midi les orageuses mers , Au lieu des dieux riants , des mensonges aimables , Dont souvent la raison daigne approuver les fables, Par-tout je vois la crainte encenser les autels. Partout les noirs esprits tourmentent les mortels ; L'homme aveugle les craint pour lui , pour sa famille» Pour les jours de son fils , pour l'honneur de sa fille ; Et l'époux, successeur de quelque esprit malin. De ses amours furtifs reconnoît le larcin.
A ces dieux effrayants, l'horreur de la nature. Qui ne préfèreroit ce dieu que d'Épicure Un disciple autrefois dans l'Inde a transporté. Et que chez les Romains Lucrèce avoit chanté ? Ce dieu dort : trop heureux ! sans sceptre, sans tonnerre. Les crimes des tyrans, les horreurs d« la guerre. Il ne répond de rien; il n'a point l'embarras De régir ce troupeau de méchants et d'ingrats;
L'IMAGINATION
Il u'enlend point les chants de l'horrible vicioire
D'un massacre fameux lui rapporter la gloire :
Le sort règne pour lui : tels d'un roi fainéant
Nos ancèlres jadis adoroienl le néant ;
Ou tels, en sommeillant, des magistrats augustes
Prononcent des arrêts que le hasard rend justes.
Un tel dieu fait injure à la Divinité,
Et sa religion est une impiété,
Je le sais ; mais du moins de ces douces chimères ,
Si l'ame espère peu , l'ame aussi ne craint guères ,
Et l'homme seul , du moins , peut effrayer son cœur.
Mais l'intérêt sur-tout fut père de l'erreur;
Il calomnia tout jusqu'à lastre du monde ;
Et tandis qu'enrichi par sa chaleur féconde
L'heureux Persan l'adore , en leurs déserts affi'eux
Les noirs peuples du Nil insultent à ses feux :
Tant le vil intérêt , cœurs foibles que nous sommes ,
Fait les mœurs et les lois, et les dieux et les hommes !
N'est-ce pas l'intérêt qui, plus puissant encor,
Chez un peuple indien a fait un dieu de l'or ?
Sur l'exemple , il est vrai , son hommage se fonde ,
Et cette idolâtrie est le culte du monde.
Eh ! qui pourroit compter les préjugés divers
Qui font de l'intérêt le dieu de l'uuivers .''
Yoj ez-vous en tous lieux ses arts , son industrie ,
Déterminer le choix de sou idolâtrie ?
Sur les bords où vos mers reçoivent sur leur sein
D'heureux navigateurs un innombrable essaim ,
O Maldives ! combien j'aime la noble fête
Qu'aux vents maîtres des mers, tous les ans on apprête !
Le jour vient : de parfums à grands frais rassemblés ,
D'innombrables canots à-la-fois sont comblés;
Des feux sont allumés ; les flammes dévorantes
Bieutôt ont parcouru les feuilles odorantes ;
De mille cris joyeux les valions sont frappés;
On s'élanc2, et soudain tous les câbles coupés
Abandonnent aux flots les barques vagabondes ;
Le flottant incendie éclaire au loin les ondes ,
Et , parfumant les cieux , et la terre et les mers ,
Va porter cet encens aux puissances des airs.
Culte heureux, que la Grèce eiit envié peut-être!
Dirai-je les erreurs que l'orgueil a fait naître .-' L'orgueil a consacré des temples aux mortels; L'orgueil au siuge même érigea des autels; Et de la vanité le ridicule hommage De l'honmie dans ses traits divinisa l'image. L'orgueil dicla souvent nos prières, nos vœux; L'orgueil préside à tout. Quel tribut à ses dieux Offre cet Indien, de qui la chevelure Se relève en anneaux bouclés par la nature ? C'est ce ruban frisé, qui va s'amincissant Sous le rabot léger qui l'enlève en glissant.
De tant de passions, la plus riche en prestiges C'est l'amour du nouveau, c'est l'amour des prodiges. L'homme a dans ses plaisirs besoin delonnement; Ce qu'il voit tous les jours , il le voit froidement. Dès-lors, dénaturant les effets et les '■-luses, Il peuple l'univers de ses métamorphoses. Tantôt du cœur séduit la complaisante erreur ,
Au gré de l'espérance, au gré de la teiTeur,
Adore, je l'ai dit, ce qu'il craint, ce qu'il aime,
Et tout est dieu pour l'homme, excepté Dieu lui-même;
Tantôt ce sont les arts, les éléments divers,
Qui choisissent des dieux à l'aveugle univers :
Tels on vit naître Isis , Triptolème, Mercure :
Tout est surnaturel dans toute la nature.
Tantôt l'esprit crédule est la dupe des sens :
Les vents sifflent , ce sont les mânes gémissants
Qui, pour le visiter, quittent les noirs royaumes;
1! donne une ame aux corps, donne un corps aux fantômes:
Pour lui tout est céleste, infernal, merveilleux,
El le plus incroyable est ce qu'il croit le mieux.
Du monde des humains inexplicable histoire 1 Par-lout c'est le besoin d'adorer et de croire; Il semble qu'eu secret, de son cœur fatigué, Sans raison et sans choix l'homme l'ait prodigué. On se rappelle encor ce fameux Démocrite , Ce contraste éternel du pleureur Heraclite; O que ce Grec moqueur, philosophe joyeux, Pour mieux rire de l'homme , a dû rire des dieux ! Quels niensonges grossiers ! quels rêves ridicules Ne consacrèrent pas ses hommages crédules ! Du culte du soleil, des célestes flambeaux, Voyez l'homme descendre aux plus vils animaux ! Là , devant un insecte il se courbe avec joie ; Ici son dieu mugit, et plus loin il aboie. Voyez-vous, décoré d'ornements somptueux, L'éléphant dieu , marcher d'un pas majestueux ! Fier monarque des bois , ah ! du moins ta sagesse Put de l'homme crédule absoudre la foiblesse ; L'homme te crut doué d'un céleste rayon , Et ton instinct sublime excuse sa raison. Mais le tigre cruel, mais le lion sauvage, Qui l'eût cru, que de l'homme ils obtinssent l'hommage, Eux qui du sang hiunain font couler des torrents; Qui l'eût cru, s'il n'eût point adoré des tyrans.''
Parcourrai-je avec vous ces bords où , plus grossière, La raison jette à peine une foible lumière ? C'est là que daus l'erreur bien plus enseveli , Par ses divinités Ihomme est plus avili. Voyez le Samoïède en son climal sauvage, Si son dieu répond mal à son stupide hommage, Il radote, dit-il; et, gardant son encens. Il attend que le dieu reprenne son bon sens.
Sur ces riches plateaux foulés par les Tartarcs , Des Scythes inhumains successeurs plus barbai'es, Pour l'homme idolâtré par leur stupidité. Qui ne couuoit l'excès de leur crédulité.'' De lui tout est sacré, de lui rien n'est immonde 4; Rois, princes, potentats, dominateurs du monde. Attendez que du jour l'astre majestueux Sèche de ses rayons purs et respectueux Le rebut adoré des festins qu'il consomme. Qui trahit daus un dieu les vils besoins de l'homme, Voilà vos ornements, vos colliers, vos bijoux. Et l'excrément divin vous enorgueillit tous.
Le stupide habitant de l'indien rivage, A force de lolie est peut-être plus sage.
CHANT VIII
Jouet de ses tyrans , mais tyra» Je ses dieux ,
Nul d'eux ne l'asservit, lui seul dispose d'eux.
Au premier mouvement dont son ame est saisie,
Voyez-le se créer des dieux de fantaisie;
Ses malheurs, ses succès, sa haine, son amour,
Font, défont et refont ces déités d'un jour;
Il offre un culte au fer, à la tuile, à la terre;
Apostat d'une plante, il adore une pierre.
Un hasard fait l'idole , un hasard la détruit ;
Il l'achète, il la vend , il l'adore, il la fuit.
De nos fous d'autrefois la ridicule espèce
Changeoit moins de magots, de mode et de maîtresse,
Tant l'ignorance ajoute à la crédulité!
Que dis-je, de l'esprit triste fatalité ! Soit qu'il veuille ignorer , soit qu'il veuille s'instruire , D'un délire souvent, il sort par un délire; Et vers la vérité qui lui montre un faux jour , Souvent ses pruniers pas 1 égarent sans retour. Aussi, dansées amas d'erreurs inépuisahles, Combien n'enfanta point de rêves méprisables Cet instinct curieux, ce besoin de savoir. Qu'aiguillonne la crainte et qu'enhardit l'espoir! Séduit par l'espérance , inspiré par la crainte , Voyez-le du présent franchir l'élroile enceinte 5 ; En vain l'impénétrable et profond avenir, Couvert d'un voile épais , veis lui semble venir; Il en veut à son gré pénétrer les nuages; Son esprit inquiet en cherche les présages Dans le feu de l'éclair, dans les flancs du taureau, El dans son vol rapide interroge l'oiseau. Soit que nous prédisant les beaux jours et l'orage, Son instinct prophétique ait surpris notre hommage; Soit que fuyant la terre et s'approchant des cieux , Il semble entretenir commerce avec les dieux , Hélas! en poursuivant sa course vagabonde. Il est loin de penser qu'il fait le sort du monde : D'un seul cri , d'un coup d'aile , il décide un combat ; Rois, tremblez ! il vous ôte ou vous donne un état ; Il épouvante un sage, intimide un grand homme. Et les poulets sacrés guident l'aigle de Rome.
Peut-être que rendus par la voix des mortels. Les oracles feront moins de honte aux autels. [bre, Eh bien! dieux des vieux temps, devins, fourbes sans nom- Couvrez-vous de mystère, enfoncez-vous dans l'ombre, En termes ambigus prononcez votre loi , Et vendez aux humains l'espérance et l'effroi. Déjà l'Ambition acquittant ses promesses ^ , Sur l'autel mercenaire entasse ses largesses; L'Ambition , pareille au monstre audacieux Qu'on peint foulant la terre, et le front dans les cieux. Qui, des menteurs sacrés protectrice puissante. Achète des autels la faveur complaisante, Aux trônes des trépieds prostitua la voix. Et fit souvent des dieux les ministres des rois. A ses pieds est la Fourbe , et vaine et mensongère, D'une main conduisant l'Opinion légère, De l'autre soutenant des voiles, des bandeaux. Baguettes, talismans , amulettes , anneaux, Tout ce que , de l'Orgueil trop adroite complice ,
L'Imagination lui prête d'artifice.
Ne croyez pas pourtant que des rois et des dieux Le contrat fut toujouis un contrat odieux : Non , de ces deux pouvoirs l'union légitime N'a pas été toujours le pacte affreux du crime. Osons sans intérêt, sans préjugés, sans fiel. Peser ce grand accord de la terre et du ciel.
Lorsque loin des forêts qu'habitoient ses ancêtres , Le peuple eut des cités, des princes et des prêtres; Pour polieer ce peuple , ho le grossier des bois , Le prêtre fit \m culte, et le prince des lois. Mais de l'homme encor brut l'altière indépendance , Des pouvoirs séparés fatiguoit la prudence; Alors un grand traité fut proposé par eux ; Alors l'homme des lois dit à l'homme des dieux : « Unissons les pouvoirs que notre rang nous donne ; Je défends ta tiare , affermis ma couronne ; Pour leur propre intérêt lions nos ennemis. Libres, mais gouvernés; fortunés, mais soumis; Et , consacrant un nœud que l'intérêt resserre , Joins les foudres du ciel aux foudres de la terre. » Le traité fut conclu : sous des rois généreux. Sous des pontifes saints ce traité fut heureux; Et le peuple, oubliant sa rudesse sauvage, Coiunit l'obéissance, et non pas l'esclavage. Trop heureux les États où ce sublime accord Au bonheur du plus foible enchaîna le plus fort !
Ainsi , de nos erreurs examinant la course , Dans nos secrets penchants j'en découvris la source; J'en suivis les effets; mais je n'ai pas encor De la tradition déployé le trésor; Vieille divinité qui, trompeuse et légère, Propagea des faux dieux la race mensongère. Et, des bords de Mcmphis étendue en tous lieux. Sous mille traits divers reproduisit les dieux. Voyons comme , en suivant sa marche et ses vestiges , L'Imagination y joignit ses prestiges.
Dans l'Egypte d'abord un seul Dieu fut connu : Et quand sur sa grandeur le ciel se seroit tu , Le Nil, dont tous les ans le retour la rassure, Proclamoit assez haut le Dieu de la nature. Mais les grands , dans le fond d'un sanctuaire obscur, Conservoient du vrai Dieu le culte toujours pur, El de vaines erreurs ils amusoient la foule.
Ainsi, quand du pressoir le jus brUlanl s'écoule. On garde le nectar le plus délicieux Pour la coupe des rois et les banquets des dieux, Et la lie au hasard enivre le vulgaire.
Des cultes différents dont l'Egypte est la mère. L'un, aux lois d'un seul Dieu fidèlement soumis. Par le divin Mo'i^e aux Hébreux fut transmis; Les Hébreux , dont la race en prodiges féconde Remonte dans les temps jusqu'au berceau du monde. Jamais législateur, par des traits si puissants, Ne frappa la pensée et n'ébranla les sens. A l'Hébreu pour monarque il donne un Dieu suprême; Ce Dieu le récompense et le punit lui-même; Dans les flots suspendus il lui fraie un chemin , Ce Dieu, dans le désert, le conduit par la main.
L'IMAGINATION
Nourri par un prodige , instruit par des oracles , Il ne marche jamais qu'entouré de miracles : Rt'çolvent-ils la loi du roi de l'univers ? C'est au bruit de la foudre, aux lueurs des éclairs. Aussi cetie loi sainte, avec terreur suivie, Saisit tous leurs pensers, soumet toute leui" vie, Les accompagne aux champs, aux combats, aux festins, Elle règle leurs mcis, elle ordonne leurs bains, Les suit dans leurs foyers, leur parle dans le temple; Sur des tables d'airain leur respect la contemple. Dans quelle nation, chez quel peuple, en quel lieu, Un culle plus auguste a-t-il honoré Dieu ? Les candélabres d'or , les pierres précieuses , Des lévites en chœur les voix mélodieuses, Les parfums, les métaux, les arts les plus vantés, Tout rehaussoit l'éclat de leurs solennités. Mont sacré de Sion , redis-moi quels cantiques , Quels hymnes résoinioienl sous les pahniers antiques ! L'esprit divin lui-même y répandoit son feu; Par-loul la voix, la mani et le regard de Dieu. Ainsi, marqués dès-lors d'un sceau que rien n'altère, Ils en ont conservé le profond caractère. A ti'avers tant d'états, d'âges, de lieux divers, Avec leurs vieilles lois parcourant l'univers, Seuls ils sont demeurés sur sa base profonde , Comme ces vieux rochers , contemporains du monde. Tandis qu'un peuple saint portoit dans le saint lieu La loi de rÉlernel et l'autel du vrai Dieu, Des dieux menteurs du Nil , de leurs brillants génies, La Grèce dans son sein reçut les colonies. Mais comme un étranger, admis dans nos remparts, Façonné par nos mœurs et formé par nos arts , Perd insensiblement ses coutumes grossières. Ennoblit son maintien et polit ses manières. Tels ces dieux adoptifs, dans la Grèce accueillis, De leurs attraits nouveaux furent enorgueillis ; Le ciseau leur donna les plus aimables formes , A l'Egypte laissa ses colosses énormes : Sans être monstrueux, ils parurent plus grands. Et l'art en fit des dieux, et non pas des géants. Par quelle adresse encor ses utiles chimères De l'homme ont rapproché ces dieux imaginaires ! Sur la terre autrefois, laboureurs ou bergers, Ils soignoient les moissons , les troupeaux , les vergers : L'homme est prompt à chérir l'élre qui lui ressemble. Sur la terre embellie ils habiloient ensemble; Compagnons de plaisirs, de peines, de travaux. Ils eurent, comme nous, et leurs biens et leurs maux, Et, sans aucun effort, la foiblesse mortelle S'élevoit à des dieux qui descendoient vers elle. Rien de dur, rien de triste autour de leurs autels; Des danses et des chants fètoient ces immortels. Moi-même, tout-à-coup, plein d'un heureux délire, Je vois encor ces dieux, j'entends encor la lyre; J'attelle avec des fleurs les pigeons de Cypris; Sur son arc radieux je fais glisser Iris, Profanes , loin d'ici ! près de cette onde pure Les nymphes de Vénus détachent sa ceinture. Ainsi la fable antique, en vers mélodieux,
Avec profusion jeta par-tout des dieux : Tout connut son génie et son dieu tutélaire, El le moindre coteau fut l'Olympe d'Homère. Et ne demandez pas comment de ces erreurs Le charme si long-temps put séduire les cœurs; L'Imagination s'en éloit amusée , Et la Raison craignit d'être désabusée : Ainsi l'amant crédule, au moment du réveil, Nourrit le rêve heureux qui charma son sommeil.
A ces dieux si riants, empruntés de la Grèce, Rome, plus sérieuse, imprima sa sagesse. L'Olympe de Numa fut plus majestueux.
Mercure moins fripon, Mars moins voluptueux; Jupiter brûla moins d'une flamme adultère; Vénus même reçut un culte plus sévère.
Admirez par quel art le peuple souverain Même par ses erreurs soumit le genre humain, Lorsque de mille états la folle idolâtrie Dégradoit la raison sans servir la patrie, Le sénat, s'emparant des superstitions, Employa sagement leurs folles visions ; C'est par-là qu'il régnoit, par-là que sa sagesse D'un peuple turbulent sut maîtriser l'ivresse : Le bonnet du pontife asservit à ses lois Le casque des guerriers, la couronne des rois; De vains rêves servoient une raison profonde. Et le sceptre augurai fut le sceptre du monde. O honte glorieuse ! utile déshonneur !
Le Romain fuit : au nom de Jupiter Slaleur, Il s'arrête ; un beau temple en garde la mémoire , Et ce temple à jamais commande la victoire : Ainsi leurs dieux servoient la grandeur de l'Etat.
Avec plus de noblesse encore et plus d'éclat, De la religion la pompe solennelle Consacroit la victoire et marchoit devant elle, El du pied des autels semhloil dire aux humains : « Rome commande au monde , el le ciel aux Romains. » Le juste ciel sans doute abhorroit ces conquêtes; Mais si quelque vertu peut expier ces fêtes , C'est que Rome honora, dans ses jours de splendeur, Ces simples déilés qui firent sa grandeur : Le dieu du Capitole hal)ila des chaumières. Loin de ces chars sanglants, de ces pompes guerrières. Où le sang des taureaux, satisfaisant aux dieux, Du sang humain versé rendoit grâces aux cienx, Que j'aime à revoler vers ces fêtes champêtres Où Rome célébroit les dieux de ses ancêtres ! La déesse des blés, et le dieu des raisins. Les nymphes des forêts, les faunes, les sylvains , Toi sur-tout, toi. Paies, déilé pastorale!
A peine blanchissoit la rive orientale.
Le berger, secouant un humide rameau, D'une onde salutaire arrosoit son troupeau. « O Paies ! disoit-il , reçois mes sacrifices , Protège mes brebis, protège mes génisses. Contre la faim cruelle el le loup inhumain ; Que je trouve le soir le nond)re du matin; Qu'autour de mon bercail , vigilant sentinelle. Sans cesse en haletant rôde mon chien fidèle ;
CHANT VIII
Que mon troupeau connoisse el ma flûte et ma voix; Que le lait le plus pur écume entre mes doigis ; Rends mon bclier ardent , et mes chèvres fécondes ; Puissent de frais gazons , puissent de claires ondes , Dans un riant pacage arrêter mes brebis ! Que leur fine toison compose mes habils; Et, quand le fuseau tourne entre leurs mains légères, Ne blesse pas les doiglsde nos jeunes l)ergères 7 ! >•
Il dit, et toul-à-coup un faisceau pétillant S'allume, et dans les airs s'élève im feu brillant. Que trois fois, dans sa vive et folâtre alégrcsse, D'un pied léger franchit une ardente jeunesse. Jeux charnianls, vous régnez encor dans nos hameaux ! Eh ! qui n'est point ému de ces riants tableaux ? La superstition sied bien au paysage ; Triste dans les cités, elle est gaie au village; Et le sage lui-même aime à voir, en ces vœux , La terre à ses Iravaux intéressant les cieux.
Dirai-je quelle heureuse et sage politique 8 Joiguit à tous les dieux de l'empire italique Un pouvoir plus obscur cl plus puissant encor ? Le dieu Terme est son nom : aux jours de l'âge d'or Il n'avoit point d'autel ; alors aucun partage Ne profanoit des champs le commun hérilage ; Mais quaud chaciue mortel eut son champ séparé. Dieu juste ! po;ir chacun ton nom devint sacré. Tu bornes les cilés, les hameaux et l'empire; Rien ne peut t' ébranler , rien ne peut te séduire ; Cher à deux possesseurs , fidèle à deux voisins , Du soc usurpateur tu défends leurs confins; Aussi des deux côtés, sur la même colonne, Chacun vient déposer son gâteau , sa couronne , Et nul impunément n'ose enfreindre tes droits : Deux Gracques ont péri victimes de tes lois. Quaud Jupiter parut au nouveau Capilole, Tous les dieux firent place à l'imposante idole, Toi seul gardas la tienne, et toi seul es resté ! Noble image des droits de la propriété : Droits puissants, droits sacrés, et sur qui seuls se fonde Et le bien des Étais, et le repos du monde. Ainsi parloit , prioit , ce peuple de vainqueurs : [ mœurs. Ses mœurs faisoient ses dieux , ses dieux gardoient ses
Mais passons, il est temps, de ces fêtes publiques, Des temples de l'Etat aux temples domesliqucs Où régnoient huml)lenient les dieux hospilaliers. Je ne sais quoi me plaît dans lems humbles foyers : L'homme pouvoit les voir , les prier à toute heure ; Ils avoient même table, avoient même demeure ; Ils soignoient de plus près sa vertu , son bonheur, De la vierge modeste ils protégeoieut l'honneur; Présidents des festins, confidents des alarmes. Ils parlageoient sa joie et recueilloient ses larmes. Sous le toit parfumé de leur humble réduit, L'Imagination moi-même me conduit.
J'aime à voir Ions les ans le père de famille , Rassemblant son épouse, et son fils et sa fille, Prcseuler pour Iributs, à ces dieux innocents, Quelques gouttes de lait et quelques grains d'encens ; Heureux d'en obtenir, par un si simple hommage ,
L'aisance et le repos, les premiers biens du sage ! Mais malheur à ces dieux , si l'hommage étoit vain ! Leurs sujets révoltés les punissoient soudain , El de leurs vœux frustrés leur infligcoienl la peine.
Le sage observateur de la nature humaine Se plaîl à rencontrer, dans des climats divers, Et les mêmes vertus et les mêmes travers. La Chine, ainsi que Rome, a ses dieux du ménage ; Ainsi qu'à Rome, objets et d'insulle et d'hommage, Récompensés, fêlés dans un jour de bonheur. Dans un jour désastreux délaissés sans honneur ; Avec eux on se brouille, on se réconcilie. De là, si je parcours la nouvelle Ilalie, Je ris d'y retrouver l'erreur des vieux Romains. Et qui ne connoit pas le plus fêlé des saints, Ce bon Antonio, qu'importune sans cesse D'un dévot iguorant la crédule foiblesse ? Il le fait le garant de sa félicité , Du jeu, de la faveur, du cœur de sa beauté. Des caprices du sort, de son propre caprice; Il lui demande grâce, ou bien en fait justice; Et vingt fois sacrilège et dévot en un jour. L'aime, le hait, le baise et le bat lour-à-tour. Ainsi tout se ressemble, ainsi l'erreur voyage. Passe d'un monde à l'autre , et vole d'âge en âge.
Enfin quand nous cherchons par quels ressorts divers Les préjugés sacrés ont rempli l'uuivers, Pouvons-nous oublier sur le simple vulgaire Ce que peut le génie el le grand caractère ? Tels de la renommée ont alteint le sommet, Zoroastre, Numa, toi sur-tout, Mahomet, Dont l'Orient entier garde encor la mémoire. Tel finit par tromper, qui commença par croire : D'abord enthousiaste, et bientôt imposteur, Un rêve piépara sa future grandeur.
O pouvoir d'un grand homme et d'une ame profonde ! Il rêve, et son délire a fait le sort du monde. Un songe, une colombe, un glaive el l'alcoran, Dans l'histoire ont placé son terrible roman. Dont les sanglants feuillets, tracés par la victoire, A la saine raison font horreur de sa gloire ; L'ignorance farouche et la falalilé, Et l'idole des sens, l'ardente volupté, Comme trois fiers coursiers sous im maiire intrépide, Ont dans des flots de sang roulé son char rapide ; Et , sous ces étendards vainqueurs de l'univers , Une moitié du monde adore encor ses fers.
Après le fier torrent qui, gonflé par l'orage. Tombe, roule et bondit, gros d'écume et de rage, L'œil aime à rencontrer ce fleuve sans courroux. Qui suit dans les vallons son cours paisible et doux : Tel ce Confucius, l'ami de la nature, Versoil d'une ame tendre une morale pure ; Tous deux hommes d'état, tous deux législateurs, Et de l'esprit public éloquents fondateurs, Semblèrent emprunler, pour éclairer la terre. L'un les doux feux du jour , l'autre ceux du tonnerre.
Ne peut-on pas encor dans les religions Reconnoitre l'esprit , les mœurs des nations ?
L'IMAGINATIO^r.
Sur l'amour du repos appuyant son empire, Un culîe simple el doux au Midi peut suffire ; Mais dans les champs du Nord , où le terrible Mars A son arc, son carquois, son tonnerre et ses chars, Odin, le grand Odin, aux âmes valeureuses Ya monîrer des houris les demeures heureuses. Ce n'est plus ce ciel calme où, dans un doux loisir, Régnoieni l'aimahle paix el l'innocent plaisir ; Les exploits éclatants, et le doux bruit des armes, D'un paradis guerrier leur présentent les charmes ; Amoureux des dangers, mais exempts du trépas, Quiltenl-ils tout sanglants la scène des combats : Des plus fraîches beautés une foule choisie Vient étancher leur sang, leur verser l'ambroisie ; Puis chacun prend sa lance", et passe tour-à-lour Des plaisirs aux combats, des combats à l'amour. Je crois voir des Français la grâce et la vaillance.
Les climats même, enfin, ont aussi leur puissance. L'habitant des rochers ou des marais fangeux , Sur les monts, dans les eaux, pense trouver ses dieux ; Mais sous un ciel plus pur les fils des Zoroastres Adorent à genoux le roi brillant des astres. Que dis-je ? o dieu du jour ! est-il quek|ues mortels Qui ne t'aient consacré des temples, des autels ? Le Perse t'encensa , le Mexicain t'adore ; Ton triomphe commence où conmience l'aurore , El s'étend aux lieux même où ton char n'atteint pas; Le Sarmate t'invoque au milieu des frimas; El, t'adressant de loin son canti(|ue sauvage. Le Lapon tout transi t'offre encor son hommage. Ainsi, des noirs frimas au ciel le plus ardent, Et du berceau du jour aux portes d'occident , Loué par le regret ou la reconnoissance , Tout bénit tes bienfaits ou pleure ton absence. Ah! si l'homme est coupable en adorant tes feux, Tes éternels bienfaits demandent grâce aux cieux. Eh! qui mériloit mieux d'usurper noire hommage Que cet astre, des dieux la plus brillante image, Qui dispense les ans, la vie et les couleurs, Enfante les moissons, nun-il l'or, peint les fleurs, Jusqu'aux antres profonds fait sentir sa puissance. Revêt les vastes cieux de sa magnificence, De saison en saison conduit le char du jour. Nous attriste en partant, nous charme à son retour. Éclaire, échauffe, anime, embellit et féconde. Et semble , en se montrant , reproduire le monde ? Ame de l'univers, source immense de feu, Ah ! sois toujours son roi , si tu n'es plus son dieu ! Plaisirs, talents, vertus, tout s'allume à ta flamme ; Le jeune homme te doit les doux transports de l'ame , Et le vieillard dans toi voit son dernier ami. Eh bien! astre puissant, contre l'âge ennemi Protège donc mes vers et défends ton poëte ! Verse encor, verse-moi celte flamme secrète, Le plus pur de tes feux, le plus beau de tes dons; Encore une étincelle, encor queUpies rayons. Et que mes derniers vers, pleins des feux du jeune âge, De ton couchant pompeux soient la brillante image. Mais quoi! pour le soleil j'oubliois son auteur!
Fuyez, dirux impuissants, devant le créateur;
Dieu , le vrai Dieu s'avance ; il veut que je publie
De sa religion la sublime folie.
Ce n'est plus cette erreur, dont les séductions
A des divinités prèloient nos passions :
Loin d'abaisser l'Olympe aux voluptés humaines ,
Elle nous montre un Dieu se chargeant de nos peines;
Nous montre des mortels s'élevaut jusqu'à Dieu;
Des folles passions elle amortit le feu ;
Elle commande aux sens, subjugue la nature.
Ne puise nos vertus qu'en une source pure.
Ces doux liens de père, et de fils et d'époux.
Au troue de Dieu même elle les suspend tous ;
Rien loin des vœux mortels place nos espérances,
Craint les prospériiés, jouit dans les souffrances.
Joint l'homme à l'Éternel, joinl les hommes entre eux.
Cultive sur la terre el cueille dans les cieux.
Comme ces cultes vains que l'erreur a fait naître,
L'Imagination ne lui donna point l'être ;
Ainsi cpie le soleil, les astres el les mers.
Elle sortit des mains dont sortit l'univers.
Mais , telle qu'une reine en sa grandeur suprême Permet à d'humbles fleurs d'orner son diadème, L'Imagination eut l'honneur immortel D'embellir sa couronne el d'orner son autel. Quand les prophètes saints, dans leur sacré délire. De sa grandeur future enlreienoient leur lyre. Tantôt comme un mitl pur vantoienl ses douces lois, Tantôt de son tonnerre épouvantoient les rois; Elle-même dictoit leurs odes immortelles. C'est elle qui, montrant les palmes éternelles, Sous les yeux des tyrans, sous le fer des bourreaux, Transformoit des enfants , des femmes , en héros ; El lorsque sous la terre, au fond des catacombes. Vivants, ils habitoicnt le silence des lombes. Dans ces noirs souterrains conduite par la foi , L'Imagination charmoit leur sombre effroi. C'est elle qui, changeant tous leurs maux en délices, Assaisonnoil le jeûne, émoussoil les ciliées, Mêloil les chœurs divins à leurs hymnes pieux. Et du fond des tombeaux aniicipoit les cieux. Avec non moins de zèle, aux jours de sa victoire, De la religion elle servit la gloire.
Avant ces jours heureux , autour de ses autels, Aucune pompe encor n'altiroil les mortels; Seule , sous l'œil de Dieu , dans sa douleur obscure , Ses maux étoieni sa gloire el ses fers sa parure; Mais lorsque des tyrans elle eut vaincu l'orgueil , Alors elle jeta ses vêtements de deuil , Prit el ses chants de joie et ses habits de fêtes. L'Imagination, secondant ses conquêtes, Vint parer son triomphe el hâter sa grandeur, De ses solennités augmenta la splendeur ; Des vierges, des martyrs, retraça les exemples; L'orgue majestueux retentit dans les temples. Et les sens, entraînés par ces charmes puissants. S'armèrent pour un culle armé contre les sens. Nature, apprête-toi! Dieu s'avance; prépare Ton ciel le plus brillant , ton encens le plus rare ;
CHANT VÎII.
Tout s'assemble , tout sort : avec ordre rangé , Eu chœurs harnionieux le peuple partagé, les prélats rayounauts de l'or brillant des mitres , Les grands devant leur maître humiliant leurs titres; De vierges et d'enfants un innocent essaim , En ceinture flottante, en longs habits de lin; Le cortège pieux , qui lentement s'avance , Tantôt chantant, tantôt dans un profond silence; L'éclat des vêtements, la pompe des autels, Faisant hommage à Dieu du luxe des mortels ; Les drapeaux des guerriers, leur escorte brillante. Leur foudre proclamant , d'une voix triomphante , L'arbitre de la guerre et le Dieu de la paix; Autour du Saint des saints qui marche sons le dais , Les encensoirs montant , remontant en mesure ; Ces nuages de fleurs , encens de la nature ; Tantôt un peuple entier îout-à-coup prosterné ; Tandis que sur leur front humblement incliné, Un prêtre ouvre le ciel , et , les mains étendues , Leur verse ses faveurs à grands flots répandues '. Tout enivre le cœur, les oreilles , les yeux ; La terre est un moment la rivale des cieux : Par-tout ce grand triomphe en offre à Dieu l'image. Et quel lieu dans ce jour ne lui rend pas hommage ! Sous la zone brûlante , au séjour des hivers , Au milieu des cités, dans le fond des déserts, Sur ces rocs qu'entoura la ceinture des ondes , Deux mondes à l'envi fêtent l'auteur des mondes. Ces lieux mêmes, ces lieux où le culte naissant N'a point de nos cités l'éclat éblouissant, Les tabernacles d'or, les pompeuses arcades , Le faste des habits , l'orgueil des colonnades , Pour célébrer ce Dieu, né parmi des pasteurs, N'ont-ils pas leurs festons, leurs guirlandes de fleurs, Leur trône de gazon, leur lapis de verdure ? Souvent, dans ce grand jour, le Dieu de la nature S'arrête, satisfait d'un reposoir grossier, Sous l'ombrage d'un cèdre, à labri d'un palmier; Et plus sa fête est pauvre, et plus elle est touchante.
Mais si , dans tout l'éclat de sa pompe imposante 9 , Avec plus d'appareil que ces fameux Romains , Je veux voir triompher le maître des humains, J'irai dans cette ville en prodiges féconde, A^euve du peuple roi , mais reine encor du monde : C'est là, c'est dans ses murs, le siège de la foi, Que sous les yeux d'un chef, père, pontife et roi, Au milieu des palais, des temples, des portiques. Et du faste moderne, et des pompes antiques. Dieu se montre aux mortels dans toute sa grandeur. En vain l'œil de l'impie en veut fuir la splendeur. Dieu l'accable en secret de toute sa présence. Malheureux , il est seul dans cette foule immense Et ses remords du moins confessent l'Éternel ; C'en est fait; dans un ordre, et d'un pas solennel. Dieu revient vers le temple et dans le sanctuaire ; Sa majesté terrible a repris son mystère : Là , se courbe en tremblant l'ange respectueux ; Là , la religion vient lui porter ses vœux ; La vertu son espoir, le remords ses alarmes ,
Le bonheur son hommage , et le malheur ses larmes.
Mais si le fanatisme entoure les autels; Dieu ! quels torrents de maux menacent les mortels ! Oh ! si Dieu me prêtoit cette voix solennelle Qui proclama sa voix chez un peuple fidèle , Je ne parlerois pas dans le fond des déserts ; J'irois, je publierois devant tout l'univers Cette loi non moins pure et non moins salutaire. Aux mortels séparés par un double hémisphère; « Par les monts , par les mers , et sur-tout par vos dieux , Aimez -vous , leur dirois-je , et vous plairez aux cieux. » Mais, égarée, hélas! par leurs fureurs bizarres, L'Imagination les a rendus barbares; Tout est fourbe ou cruel dans ce vaste univers. Je crois voir un grand temple, où cent cultes divers De la crédulité se disputent l'hommage.
Tous ont leur sanctuaire ; et, dans sa folle rage, L'air troublé, l'œil hagard, chacun vante sa foi; « Venez , croyez , priez , adorez comme moi ; Brama, le seul Brama mérite qu'on l'honore ; Lama , le seul Lama mérite qu'on l'adore ; Ce crocodile est dieu, gardez de l'insulter; A ce dragon divin gardez- vous d'attenter; Moi, je vois dieu dans l'air; moi , je le vois dans l'onde^ Profanes, à genoux devant l'astre du monde! »
Et dans le même temple , aux pieds des mêmes dieux, Que de cris obstinés ! que de chocs furieux ! Un mot, une syllabe enfante des volumes. Que dis-je? les poignards ont remplacé les plumes, Et la terre se change en théâtre d'horreur. Ces lieiLX mêmes, ces lieux où je peins leur fureur, Tout n'y parle-l-il pas de nos guerres sacrées ? A l'aspect de ces tours par les feux dévorées, Assis sur ce tombeau , je rêve tristement : Celui que dans son sein cache ce monument , A dormi deux cents ans dans la nuit sépulcrale; Yoilà sa mitre encore et sa croix pastorale. "Vingt autres après lui, dans l'ombre descendus. Régnèrent dans ces murs sur de pieux reclus. La mort moissonne tout, et des races sans nombre Tombent , tombent sans cesse en cet abîme sombre. Hélas! et sur ses bords les mortels malheureux. Suspendus un instant, se déchirent entre eux!
Des Grecs plus modérés les dieux imaginaires Rarement ont connu ces fureurs meurtrières; Leur temple étoit paisible, et ces dieux fraternels Loin de les diviser unissoient les mortels. Eh ! qui ne connoît pas ces pompes annuelles Qu'offroient au dieu du jour cent nations fidèles.' A peine commençoient les danses de Délos, Tous les Grecs accourus s'élançoient sur les flots; Le zéphyr se jouoit dans leurs voiles pourprées, Les vagues blanchissoient sous les rames dorées; Couronnés de festons, peints de mille couleurs. Les vaisseaux sur les mers formoient un pont de fleurs. Apollon accueilloit le saint pèlerinage ; La Grèce tout entière inondoit le rivage; Tous aux mêmes autels prioient le même dieu. Ne connoissoient qu'mi culte et ne formoient qu'un vœu,
L'IMAGINATION
El tous , conciliés par les mêmes mystères , Attroupés en rivaux, se séparoienl en frères.
Toutefois dans les camjjs, au milieu des combats, Que le ciel ait soulferl ces longs assassinais, Mon esprit le conçoit; mais dans le sanctuaire, Quels dieux ont pu souffrir un culte sanguinaire .■• O Dieu bon ! j'avois cru que les puissantes mains Avoient mis la pitié dans le cœur des bumains ; Mais quelque nation que mon œil envisage. Je rencontre par-lout ces pompes du carnage. Les Grecs même ont connu ces cidtes odieux. O Français ! rougissez pour vos tristes aïeux ! Souvent encore aux lieux de ces horribles scènes, Le voyageur, errant dans les vieilles Ardeuues, Rencontre avec effroi ces barbares autels. El toi, qui fus témoin de ces cultes cruels, César, éloil-ce à toi de traîner ta victoire Dans les sentiers battus d'une commune gloire ? Va, cours, du fanatisme heureux persécuteur, Détruis l'autel, le dieu, le sacrificateur; Et vengeant et le ciel , et la nature, et l'homme , Fais chérir une fois les triomphes de Rome.
Et vous, fiers Mexicains, souillés de plus d horreur , Tremblez ; voici venir l'Espagnol en fureur. Ah ! qui pourroit compter les meurtres effroyables Qu'exigeoieut sur ces bords des dieux impitoyables .►• Là. des lions d'airain, de feux élincelants •", Recevoient des mortels dans leurs gosiers brillants ; Là, le sang qui ruisselle en éternel hommage, Fait au ciel qu'il invoque un éternel outrage ; El nul n'a droit d'entrer dans ce temple inhumain , Que d'un meurtre récent il n'ait souillé sa main. Nature , tu n'as donc plus d'abri sur la terre ? Le fanatisme affreux te fait par-lout la guerre. Ah ! sans doute , abhorrant ce culte criminel , Tu te réfugias dans le cœur maternel : Non, de ces dieux cruels la fureur l'eu exile, El la nature a fui de son dernier asile. Des mères, aux autels de ces dieux redoutés,
Leurs enfants dans les bras Cruelles, arrêtez !
Avez-vous oublié, saintement inhumaines.
Vos amours , vos serments, vos plaisirs el vos peines .'
Quel démon inhumain proscrit ces jeunes fleurs .►•
Ah ! voyez leur sourire et regardez leurs pleurs,
Et cessez d immoler, à d'horribles chimères,
Les nœuds sacrés d'hymen el le doux nom de mères !
Hélas ! où sont les temps oii d'un rayon de miel ,
D'un peu de lait , de fruits , on apaisoit le ciel .•'
Mais du moins au milieu de ces cultes barbares , Chez le Scy the inhumain , chez les cruels Tartares , Quels que soient leur esprit , leurs costumes, leurs dieux, TJne idée adoucil ces tableaux odieux : C'est qu'au pied des autels, auprès de la vengeance, Par-tout le repentir rencontre l'indulgence , Par-t(mt la consolante et sublime raison Accueille le remords et la religion , Près d'un dieu qui punit , montre un dieu qui pardonne. Sans lui, le crime aveugle au crime s'abandonne , Et l'affreux désespoir, égaré sans retour,
Produit par les forfaits , les produit à son tour. Mais détournons nos yeux de ces tableaux funestes ; Muse, qui fus admise aux délices célestes. Dis comment du pardon le consolant espoir Rendit un cœur coupaijle au bonheur, au devoir ; Parle; el que l'homme impie, oubliant le blasphème, A ce récit touchant soit attendri lui-même. Dans l'Espagne naquit une jeune beauté, De qui le cann- ardent, mais long-temps indompté. Du plus brillant amour sentit enfin la flamme; Alvar, malgré son père, avoil séduit son ame. Son père, dans l'excès de son ressentiment. Sous les yeux de sa fille immola son amant; Et du même poignard dont s'arma sa colère. Sa fille à son amant sacrifia son père. Ainsi , par deux forfaits un instant a dissous Et les nœuds les plus saints , et les nœuds les plus doux. L'amour fut de tout temps barbare en sa vengeance. Mais de ce jeune cœur qui peindra la souffrance ? Nul ne fut confident de son affreux secret; Un hameau renferma sa honte et son regret; Une femme, en ces lieux, son unique ressource, Témoin de ses malheurs, en ignoroit la source : Jamais un être humain n'offrit dans l'univers Des contrastes si grands et des traits si divers. Quelquefois se plongeant dans un profond silence , Son ame du remords doinptoit la violence; Mais ce pénible cfforl , pour contraindre son cœur, Faisoit de son visage un spectacle d horreur. Tont-à-coup il changcoit; et tel que dans l'orage. Un doux ra}on s'échappe à travers un nuage. Dans ses traits, altérés par son affreux tourment, Un souris triste et doux se montroit un moment. Osoit-elle pleurer ? nue douleur sans charmes, Narrachoit de ses yeux que de pénibles larmes. Quelquefois, 6 douleur! 6 supplice nouveau! De ses jours innocents l'intéressant tableau Lui rappeloit cet âge où d'une tendre mère Les baisers la cédoient aux baisers de son père : Alors un trouble affreux agitoit ses esprits; Elle erroit, se rouloit, tournoit, poussoil des cris. Dans les champs , sur les monts , dans la forél profonde , Fu)oit, précipiloit sa marche vagabonde; Et, lasse enfin, tomboil sans force et sans couleur. Ces courses cependant soulageoient sa douleur. Mais reniroil-elle seule en son obscur asile ? C'est là que, moins distraite, et non pas plus tranquille. Son crime sur son cœur sembloit s'appesantir ; Là , dans un long tourment elle croyoit sentir. Goutte à goutte tomber sur son cœur solitaire, Le sang de son amant et le sang de son père : Tantôt , du bras fatal à l'auteur de ses jours , Elle efface ce sang qui i-eparoîl toujours , Tantôt, d'un spectre affreux se croyant poursuivie : « Cher Alvar, disoit-ellc, on attente à ma vie; Vois mon père irrité , vois le glaive assassin ! Dieu ! c'est le même fer dont j ai percé son sein ! Où l'a-l-il pris? » Alors, croyant voir la mort prête. Comme pour fuir le coup elle baissoit la tête.
CHANT VIII
Mais commenl fuir son ame et le remords rongeur ? Tout lui peint son forfait, lui montre un dieu vengeur; L'enfer s'ouvre, l'air gronde, un Dieu lance la foudre; Et Dieu pardonnàl-ii , son cœur ne peut l'absoudre. Quelquefois elle espère et veut le supplier, S'agenouille, se lève, et renonce à prier : Tant l'épouvanle un Dieu vengeur des parricides!
D'autres fois cependant, dans ses courses rapides, De loin elle observoit le temple du liameau, Ombragé d'un cyprès et d'un antique ormeau. Il sembloit qu'en secret une force invisible L'attirât vers ce lieu consolant et terrible. Elle approclioil : soudain , par un Dieu courroucé , Sou cœur avec effroi se sentoit repoussé. Mais un jour, sous les murs de la demeure sainte. Promenant ses regards autour de son enceinte. Elle voit accourir aux pieds du Dieu sauveur, Des pécheurs rcpcnlauls la pieuse ferveur; C'éloit dans la saison oi'i la riche nature. En couronnes de fleurs, en habits de \"crdure. Comme une jeune vierge échappée au cerciwil , Des chi'étieus attristés vient égayer le deuil; C'étoil dans ce grand jour où la foi glorieuse. Fêlant d'un Dieu mourant la croix victorieuse. Dans le sang de l'Agneau , source heureuse de paix , Revient puiser la grâce et laver nos forfaits. Elle, sans se mêler à la foule chrétienne , A leur sainte douleur joignoit tout bas la sienne; Comme un vaisseau battu par un orage affreux , Pour entrer dans le port , n'attend qu'un souffle heureux. Sur la porte sacrée elle fixoit la vue ; Soudain elle aperçoit , ô faveur imprévue ! Un simple villageois , qui dans ce lieu sacré, Poussé par le remords dont il fut décliiré , Des célestes vertus pour ranimer la flamme , Au ministre de Dieu venoit ouvrir sou ame; De ses crimes secrets sévère délateur, Il^evenoit heureux; un Dieu consolateur Se peignoit dans ses yeux , briUoit sur son visage. De la paix qu'elle implore elle y croit voir le gage ; Alors un saint espoir surmontant ses remords, Elle laisse en ces mots éclater ses transports : « Ah ! du haut de la croix. , quand la grâce féconde 'Verse à grands flots l'espoir et le salut au monde, Laisserai-je, dit-elle, échapper ce beau jour? Ne puis-je prendre aussi ma part de tant d'amour. Et d'un si long tourment misérable victime. Dans ce sang rédempteur noyer aussi mon crime .•' » De ses plus jeunes ans le souvenir vainqueur Vient encore en secret aiguillonner son cœur. Que de fois dans le temple elle suivit sa mère ! Que de fois elle y vint sur les pas de son père ! Quel refuge au pécheur offre un espoir plus doux ? « Là , s'ils sont avoués , les crimes sont absous ; Là, m'attend le bonheur, la paix d'une ame pure; Là, doit d'un long remords se fermer la blessure. »
Alors , plus confiante , elle n'hésite plus ; Et bientôt rassurant ses pas irrésolus, "Vers l'asile indulgent où Dieu même l'invite ,
Du pardon désiré l'espoir la précipite;
Elle s'approche, elle entre , elle avance à pas lents :
Et d'abord se découvre à ses regards tremblants
Ce tribunal ouvert au repentir sincère :
« Ah ! dit-elle en pleurant , ce tribunal sévère
Où les méchants de Dieu viennent subir la loi,
A des pardons pour tous , mais n'en a pas pour moi. »
Au même instant paroît un vieillard vénérable, C'étoit de ce hameau le pasteur respectable ", Qui, depuis quarante ans, sert son Dieu, faille bien, Reçoit peu , donne tout, et ne demande rien. Cliéri dans son hameau, respecté dans son temple, Il prêche par ses mœurs, iusiruit par son exemple; Des pères , des enfants, il resserre les nœuds; L'enfant même l'adore, et souvent, dans ses jeux, D'une timide main en passant il arrête Le vieillard , qui sourit en détournant la tête. Des aveux, du remords, quel confident plus snr ? Il écoute le vice, et reste toujours pur : Tel un auguste mont entouré de nuages.
Voit bien loin sous sa cime expirer les orages, Tandis que son front calme habite dans les cieux. A peine l'un de l'autre ils ont ftappé les yeux ; Tous les deux arrêtés, dans un profond silence, Sont prêts à se parler : l'un et l'autre balance; Elle, avec un regard éloquemment muet.
Semble à-la-fois trahir et garder son secret : Lui , sans l'interroger ( les âmes généreuses Respectent le secret des âmes malheureuses) Montroit cette pitié d'un ministre de Dieu , Qui d'un crime caché semble enhardir l'aven. Au sacré tribunal ils arrivent ensemble ; Elle tombe à genoux, elle hésite, elle tremble; Trois fois de son forfait veut soulever le poids ; Sur son trop foible cœur il retombe trois fois. Impatiente enfin du fardeau qui l'accable. Elle laisse échapper cet aveu redoutable ; Et, la rougeur au front , du ministre des cieux Son repentir tremblant interroge les yeux. Tant de malheur l'émeut, tant de remords le touche, Et des mots consolants sont sortis de sa bouche. Alors elle respire , alors ses pleurs taris Commencent à couler de ses yeux attendris ; Non plus ces pleurs cruels arrachés par la rage. Qui de leurs flots brûlants sillonnoient son visage; Mais ces pleurs bienfaisants, ces pleurs délicieux Que donne aux cœurs touchés l'indulgence des cieux; Semblables en leur cours à la douce rosée Qui rafraîchit le sein de la terre embrasée. Tourné tantôt vers elle, et tantôt vers le ciel. Le prêtre enfin pardonne, au nom de l'Éternel. Ah ! qui peut exprimer ce moment plein de charmes ? Elle offre à Dieu son cœur, ses prières , ses larmes , Sent calmer ses tourments, ses remords douloureux, Et s'accorde un pardon qu'ont accordé les cieux.
Dès lors quel changement dans la nature entière ! L'air reprend sa douceur, le soleil sa lumière : Tel qu'un stérile arbuste à la terre arraché. Son cœur dans l'abandon languissoit desséché ;
NOTES DU CHA.NT I
De joie et de bonheur un doux torrent l'inonde;
Elle renaît au ciel, elle renaît au monde;
Et, sûre d'y trouver un Dieu ronsolateur,
Elle ose sans effroi descendre dans son cœur.
Enfin, tout est possil)le au Dieu qui la rassure.
Elle entend sans frémir la voix de la nature.
Une boîte eu son sein gardoit fidèlement
Les traits jadis si doux d'ua père et d'un amant;
Vingt f 0 s d'espoir, de crainte et d'amour enivrée,
Elle essaya d'ouvrir celte boîte adorée,
Et vingt fois, écoulant sa secrète terreur,
Sa main l'avoit soudain fermée avec horreur.
Plus confiante enfin, elle ose davantage;
Du Christ, en son asile, elle adoroit l'image;
Elle-même à ses pieds place les deux portraits;
Tremblante , elle s'essaie à 5>ipporler leurs traits.
Il sembloit que du haut de la croix tulélaire ,
Dieu réconcilioit son amant et son père;
Elle-même espérant les revoir plus heureux,
Osoit déjà les joindre et se placer entre eux.
Son bonheur renaissoit, quand ses forces , lassées
Par le long senlimenl de ses douleurs passées.
Succombèrent enfin ; son simple et vieux pasteur
A ses derniers moments vint soutenir son cœur.
Elle, serrant la main de l'ami qui la pleure :
« Adieu donc, je vais voir la paisible demeure
Où le malheur repose, où le remords s'éteint.
Malgré mon crime affreux, Dieu sans doule me plaint.
Un aveugle transport m'a fait commettre un crime;
Mais au courroux d'un Dieu j'offre un Dieu pour victime;
Je vais me présenter devant ses yeux vengeurs.
Couverte de son sang, couverte de ses pleurs!
O toi, dont mes malheurs ont troublé la famille.
Ne sois pas plus que lui sévère pour ta fille !
Et toi , mortel trop cher, cause de tant de maux ,
Ah ! puissent nos trois cœurs... » En prononçant ces mots.
L'œil tourné vers les cieux où son espoir aspire,
Sans douleurs, sans regrets, doucement elle expire.
Et les anges en chœur ont pi-oclamé son nom.
Charme heureux! cliarme pur de la religion, Qui, des foibles mortels mère compatissante, El , plus que l'homme même, aux hommes indulgente, Sur le crùne qui pleure exerce un doux pouvoir, Et lui rend les vertus, en lui rendant l'espoir!
FIN DU rOËME.
NOTES
CHANT I
Écrire sur l'imagination, c'est peindre un peintre, a dit M. de Boufflers; et il faut que ce peintre se peigne lui-mcn.e. Mais quel peintre! celui de l'univers, de l'infini, qui anime, qui élève la nature en y joignant l'idéal. Tout ce qu'on voit, tout ee qu'on sent, tout te qu'on pense, tout ce qu'on rêve.
cntroit ^nécessairement dans cet immense tableau : il falloh fixer la mobilité, saisir ce qui est plus prompt que l'éclair, enchaîner ce qu'il y a en nous de plus indépendant de nousmêmes.
« La richesse toujours croissante du sujet, » a dit encore M. de Boufflers, dans un commencement de notes qu'il avoit entreprises, mourant, sur le pocmc de l'Imagination, « la richesse toujours croissante du sujet, qui semble s'agrandir à mesure qu'on le médite, convcnoit d'autant mieux au génie rapide et au caractère envahisseur de notre puëte. 11 étoit sûr d'en voir toujours la fleur, et jamais la fin; et si, par une faveur que si peu de rivaux auroient mérité de partager, il lui avoit été accordé cent ans pour ce beau travail, au bout des cent ans il se seroit trouvé du travail préparé pour plus de mille. Le monde entier n'est qu'un atome dans le système de l'imagination. »
On ne peut assez admirer avec quel art et quelle sagesse M. Delille a distingué, classé, et groupé les différentes masses d'idées qui sembloient devoir embarrasser sa marche dans ce chaos spirituel et ee labyrinthe moral. On l'a souvent chicané sur ses plans; mais il est remarquable que celui de ses ouvrages dont le plan semble le plus méthodique, soit précisément celui où le plan paroissoit le plus dillicile. Il examine, il définit, il anatomise d'abord l'imagination; il la peint en elle-même, puis dans ses impressions, ensuite dans ses effets, ses productions, et ses ouvrages. De là, il passe à son influence sur le bonheur particulier et public, sur la morale et la politique; enfin la religion, qu'on peut regarder comme l'apothéose de son sujet, couronne ce divin poëme.
Après avoir jeté ce coup d'reil sur l'ensemble, nous allons eirtrcr dans quelques r^;marquesde détail sur le premier chant: c'est l'homme sous le rapport intellectuel.
1 Et , charmé de ses vers . n*en suspend la lecture Que pour voir les forêts, les cieux et la nature.
L'immensité est dans ce vers-là. M. Delille fait ici, sans le vouloir, l'histoire de ses lecteurs : c'est bieu lui , c'est ."!ur-tout lui, c'est souvent lui seul, qu'on peut lire au milieu des bois et des champs, comme leur plus digne interprète.
Plus bas, l'auteur offre, en quelques vers, le parfait résumé de tout son poëme; puis il fait un portrait pittoresque de l'Imagiuation, afin de pouvoir le lui présenter à elle-même.
2 Tout entre dans l'esprit par la porte des sens.
11 n'appartenoit qu'au talent enchanteur de M. Delille d'entreprendre de mettre en poésie le système de Locke. C'est entrer dans son sujet par les antipodes, et rien ne prouve mieux que tout chemin mène à Rome, surtout avec des ailes.
3 Comment ressemble-t-elle à la rire vieillie, Qui , fidèle au cachet qu'elle admit autrefois, Kefuse une autre empreinte , et résiste à mes doigts?
C'est que la cire s'est durcie en se refroidissant, tandis que de son côté le cachet émoussé a perdu autant de force que la cire de chaleur.
4 Cicéron s'élançoit vers la postérité.
Et de loin écoutoit son immortalité.
Voilà une expression de génie. Cicéron avoit bien le droit de s'écouter à la distance de plusieurs siècles.
5 Sublime, elle s'élève à l'opprobre d'un Dieu.
On ne pouvolt peindre d'une manière plus touchante Is mysticité, qui divinise les maux et les peines. Sainte Thérèse a fait des vers dont voici le refrain, traduit de l'espagnol :
Je me meurs de repret de ne pouvoir mourir.
NOTES DU CHANT II
M. DellUe a suivi, dans le début du poëme, le même ordre que dans le poëme entier. Il passe en revue, d'un seul coup d'œil, les ressorts, les effets de l'imagination, les souvenirs, les arts, la morale, la politique et la religion.
6 Et Penthiévre ouvre encor sa main à Tiniligent.
■ On ne pouvoit louer d'une manière plus ingénieuse et plus délicate, ni plus ressemblante. Par là il appuie ce qu'il a dit avant,
Ainsi de nos pensera nos rêves sont l'écho.
7 L'un par l'autre avertis, communiquent entre eux.
M. Delille montre un art infini dans la manière dont il exprime en vers des idées si difficiles à énoncer, même en prose. 11 ôte à la métaphysique sa sécheresse, il l'enveloppe de poésie; l'imagination est leur point de contact. Enfin ses comparaisons ingénieuses ont l'air de faire mentir le proverbe, car elles semblent des raisons, tant elles cclaircisscnt ces idées abstraites.
Ô Bélisaire ï à ce nom trembla le monde entier , Et son casque tendu sollicite un denier!
La poésie et tous les beaux-arts ont consacré l'infortune de Bélisaire aveugle, implorant, au sein de l'indigence, les plus foibles secours de la pitié. Cependant aucun historien contemporain n'en fait mention. Justinien se laissa tromper un moment sur les intentions politiques de Bélisaire ; mais après une courte disgrâce, qui ne fut aggravée par aucun traitement barbare, le héros fut rétabli dans ses dignités , et termina dans l'opulence, au milieu de Constanlinople et de ses amis, une carrière honorée par des mœurs et des triomphes dignes de l'ancienne Rome. Néanmoins une tradition populaire désigne encore à Bysance , sur le chemin du Sérail au château des Sept-Tours , une vieille masure qu'on appelle la Tour de Bélisaire ; des Grecs ignorants la montrent aux voyageurs comme la prison de ce grand homme , et prétendent qu'à travers les barreaux de ses fenêtres il crioit aux passants : Donnez une obole au pauvre Bélisaire , a qui l'envie plutôt que le crime a Crevé les yeux. L'opinion du vulgaire a tellement accrédité cette fable , et les arts l'ont tellement embellie ( témoin chez nous les Bélisaire de David et de Gérard ) , qu'elle a prévalu sur les témoignages de l'histoire et sur la vraisemblance morale.
9 Dans le temps que Walter, par un charme secret , Se rend à son instinct, et suit son doux attrait.
L'auteur est conduit au bel épisode qui couronne le chant par l'opposition de l'instinct et de la raison ; il veut montrer qu'on se trouve mieux de revenir à elle que de la quitter, et que la raison même, d'après cela, peut conseiller d'écouter l'instinct. Ce contraste du jeune homme civilisé qui change de condition avec un jeune sauvage, et qui en est récompensé par le bonheur, tandis que l'autre est puni par la mort, est une idée originale dont l'auteur a su tirer de grandes beautés. Mais, en donnant ici l'avantage à l'instinct, il semble plus partisan du système des idées innées, qu'il ne paroissoit d'abord en paraphrasant l'axiome qui sert de base au svstèmc de Locke :
Nil est in intellectu Quod non prius fuorit in sensu.
M. Delille, en commençant cet ouvrage, semble avoir craint de se laisser trop aller à l'imagination; et, au lieu de peindre en beaux vers les brillants systèmes de Malebranche ou de Leibnitz, qui prêtent tant à la poésie, et que l'imagination préférera toujours, parce qu'ils lui donnent plus d'exercice, plus d'empire, et plus d'éclat, l'auteur, quand son ballon étoit
prêt à s'élever, a pris pour lest le système matériel de Locke. Ceux de Leibnitz ou de Malebranche , en lui fournissant plus de richesses, lui en eussent moins laissé tirer de son propre fonds, et l'on ne pourroit plus admirer au même point, dans ses vers, l'effort et le triomphe des difficultés vaincues. Pour le charme, il ne peut jamais lui manquer, même dans les sujets qui serableroient les plus arides, et son talent eût trouvé moyen de cueillir encore des fleurs au milieu des sables.
CHANT II
1 Heureux, disoit Virgile, heureux l'esprit sublime Qui peut de la nature approfondir l'abîme.
Le début de ce chant est encore imité de plusieurs endroits de Virgile, et notamment de cet admirable morceau qui termine le second livre des Géorgiques :
Félix, qui potuit rerum cognoscere causas , etc.
Mais il faut remarquer ici la judicieuse sobriété de l'imitateur. Virgile, en cherchant à délasser ses lecteurs, que pourroit avoir fatigués la continuité des préceptes, déploie toutes les richesses de sa muse dans le touchant épisode où il oppose avec tant d'art le bonheur et la paix des campagnes , aux malheurs et aux crimes enfantés par les discordes civiles. M. Delille n'avoit besoin que d'une transition pour lier l'un à l'autre les deux premiers chants de son poëme; il a donc bien fait de se borner à choisir quelques traits dans le tableau du maitre Au reste, le poëme de l'Imagination offre sans cesse au lecteur éclairé des occasions de reconnoître la mesure et l'habileté des larcins de M. Delille, et de sentir la supériorité d'un homme qui soutient si dignement la comparaison avec les grands écrivains auxquels il emprunte des beautés de toute espèce.
2 Mais si l'Aï , l'Arbois , ou le Bordeaux manquoît . Si les plats clair-semés se fuyoient sur la table , Elle contoit. . .
Allusion à madame la marquise de la Huchefte. Cette dame, douée d'un esprit remarquable, mais peu favorisée de la fortune, recevoit la meilleure société de la cour et de la ville. Le charme et la vivacité de sa conversation dissimuloient à d'illustres convives la simplicité presque frugale de ses dîners. On assure que son maître-d'hôtel lui dit un jour à l'oreille : « Madame, contez, le rôt manque. »
3 Le souvenir au temps fait rebrousser son cours; Et, tel que ce serpent que tranche un fer barbare. Fidèle à la moitié dont l'acier le sépare,
A ses vivants débris cherche encore à s'unir. Ainsi vers le passé revient le souvenir , etc.
Ces vers et ceux qui les suivent prouvent que M. Delille sait mettre aussi dans ses ouvrages cet ordre poétique qui, sans avoir les formes et la régularité des raisonnements d'un logicien , n'en est pas moins fidèle à la justesse et à la liaison des idées. Comme tous les grands écrivains, l'auteur emprunte à la raison le fil d'Ariane pour ne point s'égarer dans le labyrinthe d'une vaste composition : ainsi, au lieu de passer tour-à-tour et sans art d'un objet à un autre, il donne à diverses affections de notre ame un centre commun; ainsi nous le voyons rattacher au souvenir , secondé par l'imagination, le remords, le regret, la reconnoissance, le ressentiment, et l'effroyable vengeance, qui est sa fille.
4 Comme lui , du passé le regret est l'image , Mais son air est plut doux, etc.
Je ne ferai pas au lecteur l'injure de supposer qu'il mt
NOTES DU CHANT II
besoia d'être averti pour sentir le charme de ces vers si doux et si purs; je remarquerai seulement que le poëte a placé la touchante peinture du regret entre le remords et la vengeance. C'est à l'école de Virgile que notre maître a étudié l'art de ces heureux contrastes , qui préviennent l'inconvénient de la monotonie, en réveillant à tout moment des sensations nouvelles dans notre ame.
5 Oserai-je conter répouvantubte histoire
Dont Pelouse, en tremblant, garde encor la mémoire?
L'histoire moderne d'Italie offre une foule d'exemples de ces vengeances implacables , et autorisoit suffisamment l'auteur à placer dans Pérouse la scène horrible qu'il raconte.
6 II frappe, il entre armé de poignards, de flambeaux, Tel qu'un spectre échappé de la nuit des lombcaux; Surprend son ennf mi , le saisit et l'enrhaine;
Et d'un œil où brilloit le bonheur de la haine :
. Ah 1 cruel , lui dit-il, tu m'as long-temps trompé,
• Mais à mes coups enfin tu n'as pas échappé;
• La vengeance à pas lents t'a cortdriitdans mes pièges ;
• Tien», traître, tiens, voilà pour tous mes sacrilèges.
• Tu m'as ravi [comment puis-je assez te punir?) ■ Les biens et de ce monde et du mor.de à venir.
• Meur.s; expie en mourant mes crimes, tes injures,
• Et mes tourments passés, et mes peines futures;
• L'enfer est pour tous deux : tu m'y précedei-as. •
11 n'y a qu'un moment, M. Delille laissoit échapper de son cœur attendri des accents dignes de la muse de Racine ; il se montre tout-à-coup le rival du terrible Dante. Assurément le chantre d'Ugolin n'eût pas désavoué la sombre énergie de ces beaux vers. Mais ce qu'il faut encore plus admirer dans le morceau tout entier, c'est l'art du poète : d'abord, rien de plus habilement ménagé que son passage presque subit de la peinture des plus doux penchants à celle des passions les plus terribles ; ensuite vovez avec quelle vérité il nous représente les affreux projets, les serments sacrilèges d'une haine long-temps concentrée dans un cœur ulcéré, pour nous montrer enfin , plus effrayante que l'Alecton de Virgile devant Turnus , la vengeance qui s'élance du pied des autels sur la victime dévouée à sa rage.
1 L'Espérance au front gai , qui , lorsque tous les dieux Loin de ce globe impur s'enfuirent dans les cieux , Nous resta la dernière, et console le monde. Avec le nantonier elle vogue sur l'onde. Veille dans les comptoirs, guide les bataillons^ Sourit au laboureur courbé sur ses sillons-.
11 y a dans le passage entier , dont ces vers sont extraits , beaucoup de souvenirs de Tibiille. M. Delille avoit soigneusement étudié les poètes erotiques de l'antiquité, et luimême convcnoit que son talent avoit profité beaucoup dans leur commerce
8 Vous !'9vez éprouvé, dans ces jours de prestiges Ou Mesmer de son art déployoit les prodiges, etc.
Apres avoir parlé de l'espérance en termes généraux , M. Delille, qui eonnoît les obligations d'un poëte, fait un tableau charmant des illusions et des bienfaits de cette enclianteresse. 11 ne m'appartient pas de juger Mesmer et son système, mais je le remercie des vers qu'il a inspirés au chantre spirituel et crédule qu'il n'a point guéri. On ne trouve pas dans Virgile lui-même cette facilité , ce talent de tout peindre et de tout exprimer avec grâce , ce tour enjoué , cette élégance sans aucune trace d'effort : on se rappelle, en lisant ce passage, l'aimable familiarité d'Ovide »vec sa folâtre muse.
9 L'amour dans tous les cœurs fait entendre sa voix. Mais qui dira combien el nos mœurs et nos lois Et de nos arts biillunts la puissante magie.
De ce penchant terrible exaltent l'énergie ? Tel des rayons perdus dans le vague dès cieux Le verre ardent rassemble et redouble les feux. Pour l'instinct effréné d'une borde sauvage. L'amour est un éclair; chez nous, c'est un orage. De tout ce qui fermente et bouillonne en nos cœurs L'Iinngination assemble les vapeurs :
La vanité, l'orgueil, l'espérance, la crainte. Le regret, le désir ; c'est l'airain de Corinthe, Où, par un feu brûlant l'un dans l'autre fondus , Tous les métaux rouloient et brilloient confondus; C'est le volcan , où l'air, et l'onde, et le bitume^ Nourrissent à-la-fois le feu qui le consume.
Lucrèce, dans son quatrième chant, a peint en traits ât feu l'amour physique; M. Delille, fidèle à son plan, considère cette passion dans ses rapports avec l'imagination. Un poëte, même dans un ouvrage didactique, doit être, autant qu'il le peut, peintre de mœurs; M. Delille n'a point oublié celles de son temps : sans s'interdire les vives images qui naissent du sujet, il a gardé avec raison plus de pudeur que Lucrèce; et , par le soin qu'il a pris de choisir le côté moral de la plus ardente des passions de l'homme, il a augmenté le prix d'une peinture dont l'intérêt est puisé dans nos usages, dans nos souvenirs, et dans notre manière de sentir. Lucrèce, Virgile, Tibulle , Properce , J. J. Rousseau, ont tous ici fourni quelque chose à M. Delille; et cependant tel a été son art à unir ensemble les divers traits de sa composition , à assortir et à fondre ses couleurs , que le tableau des effets de l'amour sur nos âmes lui appartient en propre. On ne peut pas [)!us le contester à son auteur, qu'on ne peut refuser à l'abeille le mérite d'avoir composé le miel exquis qu'elle a formé du sue des (leurs.
Les soixante-six vers de ce morceau , dont nous n'avons cité que le commencement , prouvent que M. Delille auroit été , s'il eût voidu , un excellent poëte erotique : ils ont toute la chaleur, toute la grâce, et toute la délicatesse que de» mande la peinture de l'amour et de ses plaisirs.
10 En l'un de ces hospices
Dotés par les secours , et fondés par les mains
De ce pieux Vincent , bienfaiteur des himiaius
Dont le modeste nom, digne de la mémoire, 'v
De tous les conquérants anéantit la gloire.
Jamais M. Delille ne manque au devoir de rendre hommage à ceux qui ont honoré la France. Il a saisi avec empressement l'occasion de payer son tribut à un apôtre de l'humanité , à un héros de la religion , au modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes.
II Les Grâces arrangeoient son simple habit de bure, Les Grâces se plaisoient à sa simple coiffure. Dans ses traits ingénus i-espiroit la candeur; Son fiont se coloroit d'une aimable pudeur; Tout en elle étoit calme; un sentiment modeste Régloit son air, sa voix, son silence, son geste; Ses yeux , d'où sa pensée à peine osoit sjrtir, N'exptimoient rien encore, et faisoient tout sentir. On eût dit qu'en secret sa douce indifférence D'un ascrndatit suprême attendoît la puissance : Tel ce chef-d'œuvre heureux de l'amour et des arts, La jeune Galatée, enchantoit les regards. Lorsque essayant la vie et son ame naissante , N'étant déjà plus marbre et pas encore amante, Enlr'ouvrant par degrés ses paupières an jour, Potir achever de vivre elle attcndoit l'amour.
Je ne puis me défendre de montrer encore ici aux lecteurs la marche savante du poëte , et son talent à soutenir l'attention par les oppositions , comme à suivre dans ses tableaux une progression qui accroît l'intérêt jusqu'au dernier moment, et arrête l'ame du lecteur sur la scène qui doit lui laisser les plus touchants souvenir».
NOTES DU CHANT III
Nous avons passé du baquet magique de Mesmer aux sombres illusions de la crainte , mère de la superslitiou qui déshonore le culte que l'amour, la raison, et la reconnoissance doivent à la Divinité. A cette peinture succède celle de la soif de l'or , aliment de la funeste passion du jeu , dont la joie est presque aussi horrible que le désespoir. A côté de cette passion , qui fait du cœur de l'homme un volcan toujours prêt à lancer des flammes, l'auteur place les orages excités dans nos sociétés modernes par le penchant terrible qui entraîne un sexe vers l'autre : là sont exprimées en vers célestes les délices du cœur et celles des sens ; ensuite le poëte suscite la jalousie qui corrompt les plaisirs de l'amour, et change les plus douces jouissances en mortels poisons. Au sujet des traces profondes que la jalousie laisse dans nos cœurs , le poète a créé une comparaison admirable , et qui me rappelle que je n'ai pas fait remarquer à mes lecteurs toute la richesse du talent de M. Delillc dans ce genre d'ornements qu'il a semés avec toute la profusion d'un véritable poëte. Il nous avoit enchantés par la magique peinture des transports des amants heureux , il vient de nous attrister par le tableau déchirant des angoisses qui les sur[)rennent au milieu de leur félicité ; il le sent , et il nous ramène à des images plus douces , quoique tristes encore. Alors sa muse nous rappelle le touchant délire de la folle d'amour, et voilà sa transition pour nous conduire à l'épisode de Volnis et d'Azélie, épisode où la tendresse, la grâce, la mélancolie, le charme d'une passion qui commence et finit sous les auspices du malheur , et donne cependant quelques années d'un bonheur ineflable à ses deux victimes , ont trouvé un peintre digne d'un tel sujet. Certainement on vanteroit beaucoup dans les anciens un art aussi délicat, une gradation aussi habilement conduite : pourquoi donc refuserions-nous à un poète notre contemporain un éloge vraiment mérité ? pourquoi craindrions-nous d'ajouter qu'il n'est pas dans notre langue un seul poëte , fût-ce Racine lui-même , qui ne s'honorât d'avoir écrit les vers où M. Delille peint son Azélie sous les traits de la jeune Galatée attendant, pour achever de vivre, le souffle de l'amour ?
CHANT III
' Et l'œil qui nous inslruit de leur beauté suprême, En un cercle brillant s'est arrondi lui-même.
L'idée développée dans ces vers est conforme au système du célèbre peintre .inglais Hogarth , qui , dans son analyse de la beauté, établit que la ligne courbe est le principe de la beauté physique.
3 Elle marche, et son port a trahi la déesse. Et vera incessu patuit dea.
Mneid., lib. I.
M. Delille a placé ce même vers, avec un léo-cr chan"-emcnt , dans sa traduction de l'Enéide :
Elle marche, et son port révèle une déesse.
3 De ces mêmes accords l'univers enchanté Vit e'clore un pouvoir plus sûr que la beauté, Qui toujours l'embellit, qui souvent la renipl.ice, Qui noua plaît en tous lieux, en tout temps; c'est la grâce
Ces vers sont une élégante paraphrase du vers si connu de La Fontaine :
Et la gracr, plus belle encor que l.i beauté.
4 Toujours l'été brijiant fait place au doux automne; Toujours, après l'hiver, vient le printemps; toujours Les jours suivent les nuils , les nuits suivent 1rs jouis.
La triple répétition de ce mot toujours exprime admirablement le retour monotone et ennuveux des mêmes choses. M. Delille avoit déjà employé, dans le pocrae des Jardins, cet artifice de style, ainsi que la coupe pittoresque du second vers :
Toujours des Qeurs , toujours des festons; c'est toitjour» Ou le temple de Flore, ou celui des amours.
5 Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille. Inconstants comme l'air, et comme lui légers. Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers.
Un ancien a donné le nom à^air tissu, aer textile, à ces étoffes légères que décrit M. Delille. Notre poëte se rapproche, autant qu'il peut, de cette ingénieuse expression qui lui étoit sans doute connue.
6 Et, jusqu'au fond du nord pnrt.int nos goûts divers. Le mannequin despote asservit l'univers.
Mademoiselle Bertin , marchande de modes de la reine , envoyoit , dit-on , en Russie , chaque mois , et peut-être chaque semaine, une grande poupée habillée et coiffée à la dernière mode. En copiant exactement ce modèle, les dames de Saint-Pétersbourg étoient sûres d'être mises , non pas peut-être comme l'étoient au même moment celles de Paris, mais au moins comme elles l'avoient été une douzaine de jours auparavant.
7 Le temps, qui change tout,
Se voit changé lui-même, et notre vieille année. Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée. O mes concitoyens! dites-moi de quel nom Se ïiomment aujourd'hui ma ville, mon canton?
Ici le poëte daigne rappeler deux des folies les moins bar» baies, mais les plus ridicules qui aient signalé la révolution française. La première est le calendrier républicain, fabriqué par Romme et Fabre-d'Églantine. Quand ilseroit vrai que la division des mois y fût plus conforme à la marche de l'année, et marquât mieux la division des saisons , ce n'en étoit pas moins une invention absurde, qui jetoit du désordre, de la confusion dans nos relations de toute espèce avec les autres peuples, et nous isoloit, pour ainsi dire, du reste de l'Europe. L'autre folie nous rendoit en quelque sorte étrangers chez nous-mêmes ; c'étoit celle des nouveaux noms donnés aux villes, bourgs et villages, quand les anciens noms étoieut de nature à réveiller quelque souvenir religieux ou monarchique.
8 D'un massacre nouveau le massacre est suivi ; Le peuple est fatigué, mais non pas assouvi.
Le second vers est l'imitation d'un vers fameux de la sixième satire de Juvénal :
Et lassata viris , necdum satiata recessit.
9 Voyez de cette fleur le ridicule amant .
Si quelque autre avec lui partage sa richesse, A cette horrible idée il sèche de tristesse; De son heureux rival il l'achète à prix d'or. Et dans sa serre avare enterre son trésor.
Un amateur de fleurs enchérit sur celui dont parle le poëte. Se croyant possesseur d'une fleur unique, il ajiprend que la pareille existe dans un jardin ; il va la marchander , en donne tout ce qu'on veut, et l'écrase à l'instant même sous ses pieds. 11 y a là autant de raison qu'il peut s'en trouver dans la folie : il est certain que la oestruction d'une des deux fleurs dcnnoit un prix indéfini à celle qui restoit seule.
NOTES DU CHANT III
M. Delille avoit déjà ridiculisé la luôinc manie dans son poëme des Jardins.
xo Est-ce Homère ou Platon ? Non , c'est quelque feuillet D'un vieux torae échappé du bûcher de Sci vet.
Michel Scrvet, de Villanueva, en Aragon , savant médecin , entrevit le phénomène de la circulation du sang , qui depuis lut démontré par Harvey. Il eut le malheur de ne pas s'en tenir aux mystères de la nature , et de vouloir expliquer ceux de la religion. 11 eut avec Calvin une dispute sur la Trinité, où, après s'être envoyé de part et d'autre force arguments inintelligibles , on finit par s'adresser de grossières injures. Au moment où Servet, échappé des prisons de Vienne, en Dauphiné, passoit par Genève pour se réfugier en Italie, Calvin, qui avoit été l'instigateur de sa captivité, réussit à le faire enfermer une seconde fois. Des juges, gagnés ou intimidés par l'implacable réformateur , le condamnèrent à être brûlé vif comme antitrinitaire : cette barbare exécution se fit le 27 octobre i553. Comme on fit une perquisition sévère des ouvrages théologiques de Servet, pour les brûler comme lui, ils sont devenus fort rares , et, par cette seule raison , sans doute , sont très estimés des bibliomanes. Les amateurs d'ouvrages échappés du bûcher ont , pour les guider dans leurs recherches, un Dictionnaire des livres condamnés au feu, en deux volumes in-8° , par M. Peignot.
11 Et l'abondance enfin les dépréciant tous , Comme il eût jeté l'or il jette ses cailloux.
M. Delille se conduisit à Athènes précisément comme ce sauvage. On lit dans la lettre fort connue qu'il écrivit d'Athènes à une dame de Paris : « 11 faut que je vous conte en- « core une superstition de mon amour pour l'antiquité. Au « moment que je suis entré tout palpitant dans Athènes, ses « moindres débris me paroissoient sacrés. Vous connoissez «< l'histoire de ce sauvage qui n'avoit jamais vu de pierres; j'ai M fait comme lui : j'ai rempli d'abord les poches de mon habit, « ensuite de ma veste, de morceaux de marbre sculptés, et X puis, comme le sauvage, j'ai tout jeté, mais avec plus de « regret que lui. »
12 • Laissez, laissez venir ces enfants jusqu'à moi • , Disoit cet homme-dieu , dont nous suivons la loi.
Sinite parvulos venire ad me. Luc. cap. X, v. 14.
x3 Voyez-le, dominé par cet instinct secret.
Suivre un embrasement, contempler du rivage, A l'abri du danger, les horreurs du naufrage. Repaître aux champs de Mars ses yeux épouvantés.
Lucrèce a exprimé le même sentiment et décrit les mêmes circonstances dans les premiers vers du livre II de son poëme de Rerum Natura.
Suave, mari maguo, turbantibus aequora ventis, £ terra, magnum alterius spectare laborem \
Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli.
« 11 est doux de contempler, du rivage, les flots soulevés •■ par la tempête, et le péril d'un malheureux qu'ils vont cn-
« gloutir 11 est doux encore, à l'abri du péril, de prome-
« ner ses regards sur deux grandes armées rangées dans la •< plaiae. » ( Trad. de La Grange. )
14 Elle y conduit Buffon, elle y ramène Pliue.
Pline le naturaliste voulut, comme tout le monde sait, voir
de près la fameuse éruption du Vésuve, de l'an 79. Elle fut
si violente que des villes entières disparurent sous des torrents
de lave et sous des monceaux de cendres; Pline lui-même,
martyr de son zèle pour la science , mourut suffoqué par les flammes et la fumée. C'est a cet événement que le vers se rapporte. Un peu plus loin, le poète fait allusion aux villes de Ponipéia et d'Ilerculanum , qui , ayant été ensevelies lors de l'éruj)tion dont il vient d'être parlé, furent découvertes au milieu du dernier siècle.
i5 Viens donc, viens , cliarine heureux des arts et des amours; Je te chantai deux fois, inspire-moi toujours.
C'est dans les Jardins que M. Delille a deux fois décrit les charmes tristes et doux de la mélancolie. Chaque fois qu'il a peint ce sujet un peu monotone, il a su varier habilement ses couleurs et ses teintes ce sont autant de portraits qui diffèrent entre eux, et pourtant ressemblent tous à leur modèle commun.
16 Seule dans l'ombre obscure elle pleure, et l'aurore, Seule sur son rameau l'entend gémir encore.
Qualis populea mcerens Philomela sub umbra Amissos queritur fœtus, quos durus arator Observans nido implumes detraxit; at illa Flct noctem, ramoque sedens miserabile carmcn Intégrât, et mœstis latè loca questibus implet. Georg. lib. IV.
M. Delille, dans sa traduction des Géorgiques , avoit ainsi rendu cette comparaison touchante :
Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure, Philomèle plaintive attendrit la nature.
Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain Qui , glissant dans son nid une furtive main. Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclore, Et qu'un léger duvet ne couvroit pas encore.
Il est à remarquer que M. Delille se montre plus fidèle traducteur de Virgile dans les vers de l'Imagination que dans ceux de la traduction même des Géorgiques. S'attachant moins à la précision, il a rendu avec une exactitude scrupuleuse tous les détails de cette peinture délicieuse : il lui est souvent arrivé de lutter ainsi contre son propre talent; quelquefois il se surpasse lui-même, quelquefois il laisse la palme indécise, et tou» jours il augmente sa gloire.
17 L'un sur l'autre abattus.
Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire; Dulau tombe content dans les bras de son frère.
M. Dulau, archevêque d'Arles, fut massacré le 3 septembre 1702, dans le jardin des Carmes, avec un grand nombre de prêtres. Lorsque les assassins arrivèrent pour les égorger, tous, à la voix de ce respectable prélat, tombèrent à genoux et reçurent sa bénédiction. Lui-même il continua de prier pour les assassins jusqu'au moment où ils le massacrèrent. C'est par erreur que M. Delille le fait tomber daus les bras de son frère. Cette particularité regarde l'évêque de Saintes, qui fut immolé sur le cadavre même de son frère, l'évêque de Beauvais, dont il avoit voulu absolument partager la captivité et les dangers.
18 Reçois donc mon tribut, ô toi, de qui la main Sur leur roc plus solide et plus dur que l'airaiu Grava mes foibles vcrsl
Plus d'un voyageur a, dit-on, gravé sur les pyramides ce beau vers du poëme des Jardins, relatif aux monuments de l'ancienne Rome, mais plus applicable encore à ceux de l'Egypte :
Leur masse indestructible a fatigué le temps.
C'est de cette espèce d'hommage que M. Delille se montre reconnoissant, et remercie ceux qui le lui ont rendu.
19 Et toi, terrible mer, séjour tempétueux. Déjà j'ai célébré tes champs majestueux; Mais qui de tes beautés, à mer intarissable '.
NOTES DU CHANT IV
Peut Jamais épuiser la source Inépuisable? J*ai clianté la grandeur et ton immensité; Ai-jc dit ta ricliesse et ta fécondité?
Le poète rappelle ici un passage de l'Homme des champs, dans lequel il décrit uiagnifiquemeat, d'après Buffon , les grandes révolutions des mers, formant des montagnes dans leur sein par d'énoiracs amas de coquillages, et ensuite délaissant les continents qu'elles ont couverts, pour en envahir d'autres qu'elles abandouneront à leur tour.
20 Monts augustes, c'est vous dont la cime idolâtre Du culte de Mitlira fut le premier tliéâtre.
« Mithra ou Mithras , divinité persane que les Grecs et les Romains ont confondue avec le soleil , mais qui , suivant Hérodote, n'étoit autre que la Vénus céleste, ou l'amour, principe des générations et de la fécoudité qui perpétue et rajeunit le monde... Les Fiomaius adoptèrent ce dieu des Perses, comme ils avoient adopté ceux de toutes les autres nations... Le culte de Mithras, avant de venir en Grèce et à Rome, avoit passé de la Perse en Cappadoce, où Strabon dit avoir vu un grand nombre de ses prêtres. Ce culte fut porté en Italie du temps de la guerre des Pirates, l'an de Rome 687, et y devint très-célèbre dans la suite, sur-tout dans les derniers siècles de l'empire. » Dictionnaire de la Fuhle, par M. Noël.
21 Je ne vois qu*un grand cercle où se perd mon regard, Dont le centre est par-tout, et les bords nulle part.
Pascal avoit dit de l'ensemble de la création : « C'est une et sphère infinie dont le centre est par-tout, la circonférence t< nulle part. » Avant Pascal, Hermès Trismégiste avoit appliqué à Dieu la même comparaison, exprimée dans les méme^s termes.
22 Voyez, quand Marius aux prisons de Minturne Assoupit un moment sa douleur taciturne.
Ce Cimbre l'approcher un poignard à la main; Le héros se réveille, et se levant soudain. Avec cet œil terrible où brillent la victoire. Et tant de consulats, et quarante ans de gloire. Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n'a plu», • Oseras-tu, barbare, égorger Marius? ■
On a entendu dire à M. Delille qu'il avoit tâché de rendre , dans le troisième et le quatrième vers de ce passage , une belle expression dont Cicéron se sert pour peindre le feu qui sort des yeux d'un homme accoutumé au commandement et à la victoire : oculorum iniperaCorius ardor. Plutarque dit que le Cimbre crut voir sortir des yeux de Marius deux flammes ardentes. '
La poésie et la peinture ont traité à l'envi ce beau sujet , M. Arnault l'a mis sur la scène, et Drouais fils l'a transporté sur la toile : la tragédie fut l'heureux coup d'essai d'un jeune poëte qui depuis s'est signalé par d'autres succès ; le tableau fut le dernier chef-d'œuvre d'un jeune artiste qui, à rà"^e de vingt-sept ans, fut enlevé à un art qu'il promettoit d'illustrer.
CHANT IV*
I Ohl que l'homme sait bien embellir l'univer*. Sans lui, du monde entier les spectacles divers Languissent sans attraits, sans intéiét, sans ame; Mais, doué par les dicujc d'une céleste flamme. L'homme passionné les passionne tous.
Ces vers , qui peuvent s'appliquer à l'homme en général , semblent convenir aux poètes plus particulièrement , en ce
* Les notes sur le chant IV sont de M Parseval de Grandmaison.
qu'ils sont les hommes les plus passionnés. M. DelilIc est plus qu'aucun autre celui qui , suivant ses propres expressions ,
Donne aux fleurs la gaité , donne aux mers le courroux, La mémoire aux rochers, aux myrtes la tendresse.
2 Et conduis, en rêvant, les flots vers le rivage.
Il n'est personne qui n'ait connu le charme rêveur que l'on éprouve, lorsque, occupé d'une pensée triste, on voit les flots de la mer ou d'un grand fleuve se succéder avec un bruit monotone, et venir expirer sur le rivage, où ils »e brisent l'un après l'autre. Rien ne représente mieux la succession rapide des instants qui naissent et meurent en se succédant toujours, et nous conduisent insensiblement vers la mort. C'est peut-être cette analogie secrète qui rend le spectacle des flots si mélancolique.
3 Mais si le noir chagrin, la douleur violente, Porte au cœur malheureux sa fougue turbulente. Le site le plus doux ne lui rend pas la paix.
Qui n'a pas éprouvé l'effet de cette vérité dans le moment où le cœur , dévoré de chagrin , se trouve en opposition directe avec l'inspiration d'un lieu rempli de charmes? Bajazcl détiôné pleure la mort de son fils, et sa douleur redouble à la vue d'un pâtre qui joue gaïmeut de la flûte dans un beau lieu champêtre.
4 Dieux ! avec quel transport je reconnus sa tour. . . ,
Ce vers et les suivants doivent éveiller dans l'amc du lecteur des émotions produites par ses propres souvenirs. On n'émeut jamais plus stirement qu'en rappelant au eœur les impressions que le temps n'y a point effacées ; elles ressemblent au feu caché sous la cendre , et qui est prêt à s'emparer de l'alinicut qu'on lui présente.
5 Et cet étroit réduit que j'avois cru si vaste.
Ce vers frappant de vérité doit être apprécié par tous ceux qui ont revu, après un laps de temps considérable, le séjour de leur enfance. Il semble que la taille de l'homme soit pour lui le modèle de toutes les grandeurs ; il compare l'étendue avec lui-mêire , et , quand son corps s'est développé, tous les objets qu'il a vus dans son enfance lui semblent rapetisses , parce qu'il est devenu plus grand.
6 Ou sur le sein d'Eglé, qui partageoit ma peur. Un prccoce plaisii- faisoit battre mon cœur!
Ces deux vers expriment à merveille le premier trouble du cœur que doit éprouver l'enfance qui touche à la jeunesse, quand l'approche d'un objet aimable lui fait pressentir les impressions des sens.
7 Si le fifre imprudent fait entendre ces airs Si doux à son oreille, à son ame si cliers. C'en est fait , il répand d'involontaires larmes.
On sait quel effet produit, en général , sur les Helvétiens , l'air champêtre qu'on appelle le Ranz-des-vaches , lorsqu'ils l'entendent loin de leur patrie : il en est qu'aucune puissance ne peut retenir, et qui partent sur-le-champ pour retourner dans leur pays.
8 Eh! sur ces monts glacés , où , loin de sa Julie, Saint-Preux traînoit ses maux et sa mélancolie. Voyez ce malheui-eux conduire impruilenunent Celle qu'un autre hymen ravit à son.'imant!
Ces vers, imités d'une lettre de la Nouvelle Ileloïse, ont le malheur de ne point égaler la prose admirable qui les a inspirés. N'en soyons point surpris, la perfection ne s'imite point ; pour égaler un morceau subliiue, il faut en composer un autre.
NOTES DU CHANT IV
9 Contemplez ces débris d'une abbaye antique. On peut comparer cette peinture à celle de l'abbaye représentée dans le quatrième chaut du poème des Jardins; et l'on hésitera sur le choix. Kicn ne prouve mieux la riche lécondité de M. Delille, que l'art avec lequel il reproduit les mêmes tableaux , sans répéter les mêmes effets.
10 Vieux récits, dont le cliarme amusant les hameaux, Abrège la veillée et suspend les fuseaux.
Ces vers ressemblent beaucoup à ceux du troisième chant du poëme des Jardins , ainsi conçus :
Vieux récits qui , charmant la foule émerveillée. Des crédules hameaux abrègent la veillée. Et que l'effroi du lieu persuade un moment.
11 Ici , du haut des tours , plus d'une tendre amante Suivoit son jeune amant dans la lice sanglante.
Cette peinture des mœurs chevaleresques est pleine d'effet, parce qu'elle est pleine de vérité. On voit, on entend le redresseur de torts qui délivre sa maîtresse , et l'emporte en croupe sur son cheval , loin du château oii elle languisgoit prisonnière. Ce morceau prouve que M. Delille possédoit cette couleur locale qui transporte au temps dont on peint les usages; talent ignoré de son temps, et peu connu de Voltaire lui-même. M. Bernardin de Saint-Pierre est peut-être le premier qui , dans ses romans de Paul et Virginie et de la Cliaumière Indienne , ail accrédité ce genre estimable; l'auteur à'Alala lui a encore donné plus de vogue.
12 Le génie éploré de ces fameux remparts
Distingua dans la foule un jeune amant des arts.
Il s'agit ici de M. Choiseul-Gouifier , auteur du Forage pittoresque de la Grèce , et que M. Delille accompagna jusqu'à Constantinople. Tout ce morceau fut lu par l'auteur dans une séance publique de l'académie, où il produisit le plus grand effet.
i3 Malgré l'affreux cordon , malgré le sabre nu , J'entrai brûlant de voir et tremblant d'avoir vu.
Les bains de Constantinople ressemblent à tous les bains d'étuve dont on fait usage dans l'Orient. On y entre par différentes salles , dont la chaleur augmente graduellement ; la dernière de toutes, qui ne reçoit le jour que par la voùtc, est remplie d'une vapeur très-chaude , dont l'effet est d'ouvrir les pores de la peau , et de produire une grande transpiration. Ces lieux sont très-lréqueutés par les fennmes turques , parce qu'ils leur offrent la seule occasion de jouir d'une espèce de liberté : c'est là que se forment leurs liaitons , que se traitent les affaires de famille , que se préparent Jes mariages , et que se débitent les nouvelles qui circulent dans la ville. On se troinperoit fort si l'on se représcntoit les beautés de Constantinople d'après celles qu'on admire dans nos climats ; la plupart sont dépourvues de grâces, du moins pour des yeux français. L'abus qu'elles font des bains d'étuve les vieillit de très-bonne heure : leur extrême embonpoint nuit également à leur beauté'. Celles qui remplissent les sérails viennent de la Géorgie et Je la Circassie : leurs traits sont enchanteurs, mais pâles et décolorés; il semble voir des fleurs étiolées : elles n'ont point cet air de fraîcheur et de vie qui plaît dans nos climats.
I4 L'amour même chérit les ombres du mystère. Ce vers et les vingt-et-un qui le suivent expriment le charme que le mystère ajoute au plaisir , et forment un contraste piquant avec le mystère formidable dont les beautés asiatiques sont toujours enveloppées. La fable de Psyché ,
qui représente l'Amour «'envolant dès qu'il est aperçu, est ingénieusement rappelée à la fin de ce morceau.
i5 Sous les cieux africains voyez le voyageur. Des sables de Rosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire.
Cette peinture du désert paroît convenir beaucoup plus à celui qui sépare Souez du Caire qu'aux environs de cette ville et de Rosette. Cet espace de trente lieues , que j'ai parcouru , est d'une aridité complète; c'est une mer de sable qui devient le tombeau des caravanes, quand le vent du midi , qu'on appelle le Kamsim , se répand dans l'air et obscurcit l'horizon. La route que suivent les caravanes est toute semée d'os de chameaux, que l'impression d'un soleil ardent a rendus d'une blancheur éblouissante; et la soif qu'on éprouve dans celle longue traversée, quand les provisions d'eau sont épuisées, redouble encore par le phénomène du mirage que produit la réverbération du soleil sur les sables du désert : on croit apercevoir un grand fleuve dans l'éloignement; et cette illusion est si complète, que même ceux qui en sont prévenus ont toutes les peines du monde à s'en désabuser.
i6 II se traîne, il épuise un reste de vigueur. Lorsqu'au lever du jour, ô surprise! à bonheur! D'un obélisque au loin il dérouvre le faite, Les kiosques des pachas, les temples du prophète. De palmiers, d'orangers des bois délicieux. Que le désert encore embellit a ses yeux
Je dois rendre hommage à la vérité de cette peinture, ayant passé quatre mois dans les ruines de Souez , ou quelques dattes , quelques fèves , et du pain noir, avoient été ma principale nourriture. Je traversai le désert avec la caravane de Thor , pour me rendre au Caire : je n'entreprendrai pas de peindre l'impression de bonheur que je ressentis, lorsque, après trois jours et trois nuits de traversée, dont toutes les minutes m"avoient paru des siècles , j''aperçus les premiers arbres du petit village de Belketeragi , qui n'étoit qu'à une demi-lieue du Caire. Altéré de fi-aicheur , épuisé de fatigue, et mourant de besoin , je ressentis une joie délirante à la vue de ces arbres qui me promettoient de la verdure, du repos , et de l'ombre. Je me traînai jusqu'au pied d'un grand sicoinore, et là je bus un pot de lait, et je mangeai quelques petits concombres avec plus de volupté que je n'en eusse goûté à la table la plus somptueusement servie.
17 Voyez-vous ce navire attendu sur les eaux ? Cette peinture du départ et du retour d'un voyageur me semble d'une vérité sensible. Le trouble qu'il ressent à l'appioche de son séjour, dont il est sépare depuis si longtemps, et dont il va se ressaisir, doit être apprécié, surtout par ceux qui ont fait , comme M. Delille , des vovages de long cours. Quelle vérité dans le plaisir anticipe que lui promet son imagination , quand elle lui représente sa famille, dont il croit déjà se voir entouré ! quelle naïve expression dans ces vers :
Sa fille.. ! en le quittant son adieu fut si tendre! Que fait-elle a présent?...
Et ce fils, dernier fruit d'ime longue union. Vit-il? comtnence-t-il à bégayer son nom? Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes! A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes!
Ces vers si naturels semblent s'être échappés de la plume de La Fontaine.
18 Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines. .. . 11 n'csl pas de «ituatioii qui épouvante autant l'imagination
N0TP:S Dll CHANT V.
que celle d'un malheureux perdu dans la nuit d'un souterrain, sans nul espoir d'en sortir; telle scroit celle d'un homme enterré de son vivant, et se ranimant dans son tora-beau. Il est pourtant certain que la peiuture de cet horrible état ne produiroit aucun elfet , parce qu'elle seroit privée des alternatives de l'espoir et de la crainte , et qu'elle ne |)résenteroit au lecteur aucune gradation dans les souffrances. Telle n'est point la situation du comte Ugolin , lorsque , enfermé avec ses enl'ants dans une tour , où il est dévoré , comme eux , par la faim , il n'a pas encore perdu tout espoir d'échapper à cet horrible état , lorsque ensuite il entend murer la porte de cette tour , et qu'ajant vu mourir ses enfants l'un après l'autre , il tombe le dernier sur leurs cadavres. M. Delille a imité dans son épisode cette progression terrible de l'infortune , et il est parvenu , comme le Dante , à faire un récit qui restera éternellement dans la mémoire des hommes. L'horrible situation qu'il dépeint a d'autant plus d'intérêt qu'elle n'est point imaginée. Un de nos peintres de paysage les plus célèbres , M. Robert , s'étant perdu dans les catacombes de Rome, en sortit d'une manière miraculeuse, et raconta lui-même à M. Delille son épouvantable aventure. Cet artiste , à son tour, inspiré par la lecture des beaux vers de M. Delille, saisit son pinceau, et lit un magnifique tableau , qui représente ce terrible sujet. Ce tableau se trouve dans la galerie de madame de Holstemberg, princesse du sang impérial de Russie.
CHANT V
' Le poète consacre ce cinquième chant à célébrer les arts. Us sont le culte de la nature : son auteur, source unique et constante de toutes les impressions qui animent et embellissent notre existence , nous a donné des organes propres à les recevoir , à nous les transmettre , et il a voulu que nos sens fussent susceptibles de se perfectionner, accordant ainsi au travail un prix assuré, à l'homme une prérogative qui le distingue de tous les êtres , et en fait la merveille de la création.
Les arts ne font pas le bonheur , parce qu'ils ne sont pas des vertus; mais à eux seuls il est accordé d'assoupir les douleurs : amis toujours fidèles, consolateurs assidus, ils ne délaissent point celui que tout abandonne ; ils suivent le proscrit , ils le protègent : au milieu des troubles et des cris de l'affreuse discorde, ils lui ménagent des moments de calme, et parent son solitaire asile de leurs brillantes illusions; c'est la terre sacrée de Délos, dont l'accès étoit interdit aux fureurs de la guerre , et où l'on célébroit avec une paisible solennité les fêtes d'Apollon , tandis que tous les autres états de la Grèce étoient agités par les plus funestes dissensions , ou asservis par d'odieux tyrans.
Combien il est à plaindre celui qui, aux jours du malheur, ne sait pas invoquer l'utile et noble appui des arts ; dont l'imagination isolée, découragée, ne peut se réfugier, pour quelques instants du moins, dans un monde meilleur, et combat seule à seule contre l'infortune!
C'étoit au premier , au plus ancien de ces arts , à la divine poésie , qu'il appartenoit de les célébrer tous ; c'étoit au plus sincère, au meilleur des hommes, à chanter les plaisirs les plus vrais , les consolations les plus douces qu'il nous soit accordé de saisir dans le cours de notre rapide et souvent si triste eiistence.
Les arts, après la religion, les plus assurés consolateurs de la disgrâce , sont encore nécessaires au bonheur luimême ; ils semblent arrêter le temps, ou plutôt ils le réalisent , en le forçant de laisser des traces de son passage. Il a vaincu ce grand ennemi de l'homme, il a triomphé du temps destructeur, celui qui, par ses travaux, posa sur chaque instant prêt à fuir un signal qui l'en fera jouir encore, lorsqu'au déclin de ses jours il jettera derrière lui ce long et dernier regard, si pénible pour ceux qui laissèrent écouler la vie dans un continuel sommeil, dont leur faible mémoire conserve à peine les insipides rêves. Heureux l'homme à qui ses talents donnent le droit de dire Exegi monumentnm aère perennius ;
il ne mourra pas tout entier ; il laisse une noble postérité , dont il n'a point à craindre l'abaissement ou la dégénération ; et de flatteurs souvenirs , de douces espérances le bercent à sa dernière heure.
Mais plus heureux mille fois l'homme de génie , s'il fut encore plus chéri qu'admiré , si l'envie elle-même fut séduite par le charme de son caractère , ou intimidée par le concert d'applaudissements qui eût étouffé ses vains murmures : depuis long-temps mon illustre ami avoit su la désarmer ; méconnoître la souveraineté de son talent , c'eût été , dans l'empire des lettres, une odieuse et ridicule rébellion; et nous avons vu le crime lui-même hésiter , et reculer devant sa renommée.
Sous les formes naïves d'un aimable enfant , Delille déploya une force héroïque; il grandit dans le malheur , étonna de son courage jusqu'à l'amitié ; brava la tyrannie toute-puissante , et ne répondit à la fureur de ses menaces , comme à l'insulte de ses perfides insinuations , que par des accents de fidélité , de respect et de reconnoissance.
2 Plus aveugle que moi, MiltoD fut moins à plaindre.
Homère , Miltou , et Delille , ont perdu la vue sur la fin de leurs jours.
Ce rapprochement , s'il ne pouvoit être une consolation , devenoit du moins pour le poète françois un grand motif de courage : ou supporte plus facilement un malheuf commun à de grands hommes.
La brillante divinité que Delille a si bien chantée , l'Imagination , venoil d'ailleurs sans cesse à son secours ; et les objets qu'il n'apercevoit qu'à travers un nuage n'en rccevoient peut-être que des teintes plus harmonieuses, n'excitoient en lui que des sensations plus vives. Ne pouvant assez clairement distinguer la majestueuse façade du temple d'Athènes , il en embrassoit les colonnes avec transport ; il répétoit les noms de Périclès , de Phidias ; et les larmes d'une forte émotion tomboient de ses yeux affoiblis. C'est en saluant le mont Ida qu'il adressoit un hvmne au prince des poètes ; c'est sur les rives enchantées du Bosphore qu'il célébroit en si beaux vers l'empire universel de la beauté. Combien j'étois heureux de lui procurer des plaisirs si dignes de son cœur , et de la tendre reconnoissance dont le mien étoit animé , de pouvoir payer par de si douces jouissances le sacrifice qu'il m'avoit fait des applaudissements de Paris , où tous les jours étoieut alors des jours de triomphe! *
Le besoin qu'il éprouva bientôt d'un bras pour le soutenir , d'une constante surveillance pour le préserver , devint entre nous un lien de pins pour une ame aimante; il se consoloit de ne voir que par les yeux d'un ami , de l'avoir pour
* Ces notes sur le V ctant sont de M. de Ciioiscul-GoufOcr.
NOTES DU CHANT V
guide et pour soutien. C'est dans une ])lus douce dépendance encore que se sont écoulées les dernières années de sa vie , au milieu des objets de son affection, dont le sentiment étoit devenu un véritable culte , et auxquels il rendoit grâce avec des accents si touchants , et toujours si aimables.
La piété des filles de Milton ne fut peut-être pas si bien récompensée ; et l'on peut craindre que cet atrabilaire et larouche presbytérien ne l'ait rendue trop méritoire.
Le sublime talent de l'auteur du Pu radis perdu ne fut pas, au reste, méconnu de ses contemporains, comme on le suppose , comme on le répète sans cesse , et sa vieillesse ne fut point menacée de l'indigence ; il laissa même une succession assez considérable : mais il n'obtint point une estime personnelle , dont on le jugeoit indigne, depuis que, dans son fanatisme républicain , il avoit essayé de justilier les assassins de Charles I'"". On ne fit point alors l'indulgente et dangereuse distinction des talents de l'auteur et des torts du citoyen ; et l'éloigncmcnt que tous les gens d'honneur conservèrent pour Milton ne put manquer d'iutlucr , tant qu'il vécut , sur le sort de son poëme.
On avoit cru en France devoir à une puissance étrangère , ou plutôt à la morale publique et h la dignité des trônes , une preuve non équivoque de l'indignation qu'inspiroient des principes destructeurs de l'ordre social. L'ouvrage publié par Milton en faveur du régicide , d'ailleurs aussi mauvais par le style que détestable par le motif qui le dicta ^ avoit été brûlé à Paris par la maiu du bourreau.
Ce fut sous de tels auspices que parut, après le retour de Charles II, le poëme auquel Milton a dû sa renommée.
Après avoir vu venger les mânes de son père , le fils de l'infortuné Charles I'"' se livroit à la frivolité de ses goûts , et, au sein des plaisirs , ne paroissoit s'occuper que de faire oublier les malheurs et d'éteindre les ressentiments. Une cour élégante , parée des plus belles femmes de l'Angleterre , célébroit alors par des fêtes continuelles la délivrance de la patrie et le retour de la paix intérieure. Faut-il s'étonner que, dans cette disposition des esprits, un libraire de Londres n'ait pas voulu payer chèrement à l'auteur d'un premier ouvrage flétri par l'opinion publique le manuscrit d'un long poëme sur le péché originel , où les démons jouent un si grand rôle, et dont il n'étoit probablement pas capable de juger par lui-même les sublimes et sévères beautés ?
Milton, sans aucun droit encore au rang littéraire, qu'on ne lui conteste plus, n'en avoit pas moins éprouvé la clémence de son souverain : il lui avoit été accordé des lettres de grâce , qui , en le mettant à l'abri de toutes poursuites , l'excluoient des emplois publics. On pense que les dépositaires du pouvoir, pour le rendre respectable et cher aux peuples, ont besoin d'être investis de la confiance et de la considération qu'on ne sauroit jamais éprouver, et qu'il seroit même honteux de feindre pour les instigateurs et les complices du crime.
3 Non; ton clief-d'œuvrp auguste est une ame sublime.
La poésie use ici de ses droits, et contrarie un instant la marche des idées, en remontant un peu brusquement des derniers siècles de notre histoire à l'époque reculée où Caton refusoit de survivre à l'ancien gouvernement de son pays. Aucun des noms célèbres réunis dans ces vers ne peut, au reste, se plaindre d'une association liouorable pour tous : ils sont dignes d'être présentés ensemble à la postérité, comme des modèles de ce beau moral dont l'empire ne peut être méconnu que dans les temps de calamité , où le ciel éprouve
la vertu par les succès du crime, où la foiblesse et la corruptio& dénoncent, comme trop inflexibles, et même uu peu ridicules , par l'exagération de leurs principes, ceux qui n'ont pas regardé comme un jeu frivole la foi des serments, et qui ont constamment repoussé de faciles et coupables moyens de fortune.
4 C'est L'Hôpital , si pur, sous le règne du crime.
L'exemple de L'Hôpital, né dans l'obscurité, devenu chancelier de France, et, durant quinze années des plus affreuses discordes, servant une cour corrompue, la défendant malgré elle de ses funestes erreurs, et sauvant la France à force de vertus, de vrai patriotisme, et de fermeté, est une énergique justification de cet antique gouvernement tant calomnié, et qui repoussoit, dit-on, tous les genres de mérite. Dans quel pavs, au contraire, toutes les avenues des places, des dignités, des honneurs, furent-elles plus libéralement ouvertes au génie, au talent, à la gloire, à la supériorité en tous genres? Combien de grands hommes n'a-t-on pas vus, comme L'Hôpital, enfants de pères inconnus, parvenir aux premières charges du royaume, s'asseoir sur les marches du trône, et fonder à la fois la noblesse et l'immortalité de leurs noms! Il n'est pas un seul peuple dont les annales puissent offrir autant d'exemples encourageants à ceux dont la Providence a voulu exiger quelques efforts et quelques talents de plus, arant de les tirer de la foule.
Dans quel temps, sous quelle législation, les descendants de ceux qui avoicnt servi glorieusement la patrie se sont-ils moins prévalus des souvenirs accordés à leurs ancêtres? Chez quelle nation a-t-on vu les membres de la classe privilégiée u'avoir d'autres privilèges que d'être toujours les premiers à prodiguer leur sang et leur fortune pour la défense de l'état, laissant à leurs paisibles concitoyens les saintes fonctions de la magistrature , les avantages de l'administration , presque toujours les honneurs du ministère, toutes les places utiles, toutes celles où l'on peut légitimement acquérir ces mêmes biens dont eux-mêmes étoient si prodigues, dès que la trompette avoit sonné ; dont ils consentent même à dépouiller leur postérité , lorsqu'un monarque chéri eu demande le sacrifice?
Ils sont jugés par leurs œuvres les détracteurs de nos rois tt de nos antiques institutions; ils ont attaqué l'édifice pour s'emparer de ses décombres; ils ont prêché l'humanité pour envahir les ressources du pauvre ; l'égalité pour se couvrir de cordons, et insulter à la misère publique, en étalant un luxe tout nouveau sur les débris des asiles que la bienfaisance et la religion avoient, depuis douze siècles, ouverts à toutes les infortunes, à toutes les douleurs.
b C'est Mole, du coup d'œil de l'homme vertueux Calni.int d'un peuple ému les flots tumultueux.
« Si ce n'étoit pas un blasphème d'avancer que quelqu'un " ait été plus brave que le grand Condé, je dirois que c'est « Matthieu Mole. » Cette seule phrase du cardinal de Retz, l'un des premiers acteurs des troubles de la fronde, doué luimême d'une grande intrépidité, est devenue le titre le plus utile à la réputation de Matthieu Mole ; elle l'a servi peut-être mieux qu'il ne l'eût désiré lui-même : son respect filial auroit exigé que l'on rendit avant tout hommage à son père, dont la mémoire a plus de droits encore que la sienne à la reconnoissancc de tous les bons Franrais.
En opposant une inflexible résistance aux frivoles factieux qu'agitoient quelques intrigants, en conservant une énergique fidélité aux vrais principes de la monarchie et à l'auguste
NOTES DU CHANT V
race de nos souverains, Matthieu Mole suivoit les grands exemples donnés par son pèie en des circonstances bien plus difficiles et qui eussent intimide une arae ordinaire.
On avoit vu Edouard Mole, procureur général du parlement de Paris, déployer, au milieu des fureurs de la ligue, un courage au-dessus des plus terribles dangers, bien dillérents des excès, souvent si ridicules, de la fronde.
C'étoit une famille bien heureuse que celle oii l'on ne ])ouvoit opposer au mérite du fils que le mérite plus grand du père : tous deux se réunissoient ainsi pour léguer à ieirrs descendants de glorieux devoirs qui devcnoient bien doux et bien faciles h remplir. La bienveillance publique, fondée sur des souvenirs de vertu, est une fortune acquise dont on peut jouir sans peine; il ne faut plus que savoir la conserver; et, pour cela, il suffit de se demander ce qu'eussent fait en pareil cas les ancêtres dont on se glorifie.
Après avoir paye un juste tribut de respect h la mémoire de Matthieu Mole, marchant avec intrépidité sur les h-aces de son père, seroit-il permis d'observer que ce brave magistrat, comme les Spartiates, dont il avoit le courage, laisoit beaucoup mieux qu'il ne disoit ?
Nous admirerons le magistrat faisant ouvrir ses portes à une populace furieuse, et lui imposant par son courageux aspect; mais ce sera sans trop nous arrêter sur les adages qu'on lui attribue, et dont on charge, en son honneur, les articles de dictionnaires; il nous échapperoit peut-être d'avouer qu'on est trop souvent réduit à lui savoir gré de ses intentions, et à regretter qu'elles n'aient pas été secondées par le talent, sans doute fort inférieur, mais cependant assez utile, d'une expression moins énigmatique.
C C'est Crillon.
Le nom de Crillon est devenu un des symboles de la valeur 2t de la loyauté; ce fut, de tous les compagnons d'armes de Henri IV, le plus honore de son estime. Le monarque pensa que de vulgaires bienfaits ii'ajouteroiect rien à l'honorable existence du digne chevalier, et les réserva pour ceux dont il avoit besoin de solder le dévouement : et quels honneurs auroieiit valu ce noble et touchant hommage rendu par le grand Henri à la vertu d'un sujet fidèle , déjà si riche de sa propre gloire? « J'étois assuré du brave Crillon, et j'avois à ga- « gner ceux qui me persécutoient. » Aveu bien pénible sans doute pour une ame royale; expression d'un regret qui atteste le malheur des temps, mais dont le souvenii- consolateur appartient à jamais aux vrais serviteurs du trône, et leur apprend l'inestimable prix qu'acquièrent les services sans récompenses.
7 Parmi re^saim charmant des filles de Crotone, Des vierges de Lesbos ou bien de Sicyone.
« Zeuxis passe pour avoir admirablement traité les têtes et <e les articulations de ses figures : il ctoit d'ailleurs si z.élé pour « la perfection de ses ouvrages , qu'avant été chargé par les « Aggrigentins de faire un tableau qu'ils vouloient consacrer « dans le temple de Junon Licinienne, il exigea d'eux de lui « dévoiler tous les charmes de leurs filles; et, choisissant les " cinq plus belles, il s'attacha, dans son tableau, à rendre les « plus grandes beautés particulières à chacune d'elles. >> (Pline, 1. XXXV, c. 9.)
Cette anecdote, dont il est, au reste, fort permis de douter, a besoin, vraie ou fausse, d'être expliquée; elle pourroit confirmer l'erreur de ceux qui n'attribuent aux arts que le mérite d'une fidèle imitation : les Grecs s'en étoieut formé une bien plus noble idée.
Tous les artistes sont appelés à rechercher et à étudier par-
tiellement les belles formes accordées à quelques individus, mais dont aucun ne les réunit toutes au même degré; l'homme de génie, l'artiste vraiment inspiré est seul admis à composer, de ces diverses études, de celle précieuse récolte, un tout homogène, en parfaite harmonie, dont l'ensemble produise un cilet unique, et n'offre jamais aucune contradiction, aucune sensation incohérente à l'œil le plus clairvoyant et le mieux exercé.
Vainement vous rapprocheriez dans votre ouvrage les parlies les plus belles en elles-mêmes, si l'action que chaciioc exerce sur vos sens étoit indépendante et isolée, si les points de contact n'éloienl habilement modulés et confondus, de manière à n'offrir que les transitions les plus vraies et ies plus insensibles.
Tous les détails doivent être maîtrisés et ramenés vers un but unique, soumis à une seule pensée, et ne peuvent être exécutés dans ce parfait accord que par un sentiment d'un ordre supéiieur, produit d'une influence toute céleste. Si les membres de celte figure ne sont beaux que pour eux-mêmes, chacun d'eux fiit-il une fidèle et même brillante imitation de la plus belle nature, vous n'aurez, à l'aide de tant de beautés surprises de se trouver ensemble, oserai-je le dire, et sauraijc me faire entendre? vous n'aurez créé qu'un véritable monstre aux yeux du connoisseur privilégié, que la nature auroit doue de sens exquis, d'une organisation parfaite, et qui les auroit encore perfectionnés par la méditation et par un long exercice.
Ce ne seroit pas, j'en conviens, l'objet que peint Horace; l'on ne diroit pas lout-à-fait,
Desinit in piscem mulier formosa superne ; bien des gens scroient fort loin de s'effrayer à l'aspect d'un tel monstre; mais l'admirateur éclaire du beau par excellence, qu'une raison éminenle rendroit indépendant de toutes les terrestres impressions , seroit blessé des incohérences que lui offriroit cet assemblage peu correct de sublimes parties.
Nous avons tous admiré à Paris, et il eût été difficile de s'en défendre, une femme dont le visage est charmant, la taille superbe, et qui m'a toujours paru n'avoir pas tout-à-lait la tête de son corps : c'est l'ouvrage de Praxitèle , restauré avec un fragment de Phidias.
Si l'artiste n'a reçu du ciel le sentiment de l'harmonie sans laquelle il n'est point de vraie beauté, en imitant les plus admirables objets, en s'appropriant les plus précieuses parties des chefs-d'œuvre du ciseau grec, il ne fera qu'un de ces poèmes bizarres dont, à la renaissance des lettres, s'élonnoit l'Italie, se soulevant avec peine, et s'efforcant de sortir de ses ruines. Ainsi que ces premiers admirateurs de l'antiquité, qui s'cmparoient des vers de Virgile, de Claudien, de Lucain, ou de Lucrèce, et élevoicnt, avec ces matériaux usurpés, un édifice de structure toute nouvelle, vous ne charmeriez que le vulgaire, toujours avide des détails qu'il peut saisir, et presque toujours incapable d'embrasser et juger l'ensemble d'une production fortement conçue.
Principibus placuisse viiis non ultima laus est. Et dans ce cas-ci, les princes, ce sont les artistes les plus distingués, et les gens de goût, qui, par leurs études et leurs connoissances, ont mérité d'être initiés aux mystères de l'arU
8 0 prodige ! long-temps dans sa masse grossière Un vil bloc enferma le dieu de la lumière.
L'Apollon et le Laocoon sont les plus sublimes productions, les plus étonnantes merveilles que nous ait léguées le peuple souverain législateur de tous les arts. Ces deux monumenH
NOTES DU CHANT V
suffii-oient pour attester la céleste prédilection dont il fut l'objet, et pour orner son éternel triomphe : c'est sur-tout en les étudiant que l'on pourra parvenir à se faire une juste idée de ce beau sublime, peut-être improprement appelé beau idéal, dont la perception n'est accordée qu'aux artistes assez fortunés pour réunir en eux une grande rectitude de jugement, et une énergique conception , à des organes susceptibles des impressions les plus vives, à un sentiment inné qui les préserve de tout écart, enfin à une exquise sensibilité qui, dans ses transports, en fait des êtres d'uue nature supérieure , et capable de saisir des nuances tiop souvent perdues pour nous autres, admirateurs vulgaires.
Agésandre de Rhodes osa lutter contre les plus grandes difficultés qui puissent être offertes à l'art ; il a défié son propre génie ; il lui a demandé plus que l'esprit humain ne semble admis à concevoir et à exprimer, le spectacle d'un homme déchiré par les plus affreuses souffrances physiques, par la plus cruelle douleur morale, et déployant un courage plus qu'humain. Un poison brûlant circule dans toutes ses veines; il n'en est pas une seule qui n'en soit gonflée, irritée, pas un muscle qui ne semble crispé , soulevé, près de se déchirer; l'organisation tout entière de cet infortuné est en révolte contre l'excès des tourments : il succomberoit, s'il n'avoit reçu du ciel une de ces amcs éminemment fortes qui se roidissent contre le mal, lors même qu'elles désespèrent de le surmonter; c'est un ennemi qu'elles combattent, et une rourageuse résistance fera payer cher la victoire : mais Laocoon est bien plus courageux encore, il est père; et c'est en vain qu'il s'efforce de sauver ses enfants saisis, étouffes, bientôt dévorés par de monstrueux reptiles. A travers la contraction de tous les muscles de son visage, la tendresse paternelle domine, et l'emporte sur le désespoir de son propre supplice. De quel œil il les regarde!
Par quelles savantes combinaisons ces formes données à la matière, ces ondulations du marbre, présentent-elles à la pensée, et font-elles parvenir jusqu'au cœur, la triple impression de la plus affreuse douleur, du plus grand courage, et de la plus tendre pitié? Et cependant, nous exprimant ces diverses passions, portées à leur dernier terme, l'auteur est resté constamment fidèle à la suprême loi de la beauté; il a évité les expressions trop fortes, qui seroient devenues des contorsions faciles à rendre, et toujours avidcmeut saisies par la médiocrité. Si Laocoon, tout-à-coup alfranchi de ses douleurs et de ses émotions paternelles , se levoit calme et serein , il rcparoîtroit un des plus beaux individus de l'espèce humaine à l'âge où on le suppose. Oui, ce chef-d'œuvre est le sujet d'une perpétuelle étude, un trésor inépuisable d'instructions; et l'on peut lui appliquer ce que Quintilien dit des ouvrages de Cicéron : Ille se pmfecisse sciât, ctii Cicero atalde placebit.
Dans une école des arts bien dirigée , il y auroit un professeur qui , pénétré de toutes les beautés du Laocoon , en feroit journellement la démonstration raisonnée aux élèves, la plupart bien éloignés de savoir les reconnottre.
On ne peut douter que le Laocoon n'ait été long-temps médité par son savant et sensible auteur; c'est le chef-d'œuvre de la pensée la plus énergique , et du sentiment le plus profond : mais l'Apollon, l'Apollon, mystère inexplicable! La nature enfante donc quelquefois des êtres privilégiés, auxquels il est permis de franchir les bornes qui semblent prescrites à l'esprit humain par rélernelle sagesse ! De quelles facultés l'heureux mortel qui créa ce chef-d'œuvre avoit-il reçu le bienfait?
C'est par une puissance toute divine, dont il est interdit à nos vains raisonnements de limiter les fonctions, que l'auteur inspiré de l'Apollon a rendu sensible, a fait sortir d'un bloc informe l'image d'une perfection qui n'exista jamais sur la terre. Le dieu lui avoit-il donc dévoilé ses formes harmonieuses? et ce céleste objet lui étoit-il apparu dans un de ces moments où l'ame immortelle semble se dégager de soc enveloppe terrestre ? Certainement il croyoit à l'existence du (lieu dont il étoit rempli, et vovoit dans la suprême beauté le premier attribut des habitants de l'Olympe. Une forte conviction peut seule opérer de pareils prodiges ; et l'artiste grec n'est pas le seul qui, dans une de ces extases qu'on ne peut définir ni expliquer, ait cru voir les objets révérés de son culte, ou celui de son amour.
O vous que le génie des arts appelle à la gloire et au bonheur de les cultiver, étudiez sans cesse le chef-d'œuvre du statuaire rhodien; en récompense vous obtiendrez de nouvelles facultés pour admirer, j'ai presque dit pour adorer l'Apollon. Ce ne sera pas vous, du moins, qui oserez accuser d'exagération le savant auteur de l'histoire de l'art, célébrant cette sublime production dans un enthousiasme aussi juste qu'éclairé.
9 Si le destin sévère épargne ton jeune âge, Tu seras Rapliaël ! Vain espoir! il n'est plus.
Ce ne seroit pas rendre un sincère et digne hommage à l'amitié que de prétendre pour elle à une perfection absolue, refusée aux plus sublimes talents. Homère eut des moments de sommeil; et le génie s'égare quelquefois hors de la route tracée par l'austère logique. Le poète français paroît s'en être ici un instant éloigné pour aller brûler quelques nouveaux grains d'encens sur l'autel de Virgile : il lui devoit son plus beau triomphe, et lui avoit voué un culte presque exclusif. Le sentiment ne raisonne pas toujours, et les excès de la reconnoissance sont trop rares pour n'être pas excusés; on est bien sûr qu'ils ne seront jamais contagieux.
M. Delille a voulu faire passer dans notre langue ce beau mouvement :
Itf II ! miserande puer, si qua fata aspera rumpas. Tu Marcelluseris....
Marcus Claudius Marccllus, surnommé l'Épée de Rome, l'un des aïeux de ce jeune Marcellus dont Virgile déplore la perte, avoit été cinq fois consul, et, après plusieurs victoires remportées sur les Gaulois, ce grand homme étoit mort avec gloire en combattant Annibal. Le poète latin, faisant prédire à Énée, par l'ombre d'Ancltise, les futurs destins de Rome, feint de prévoir la mort prématurée du jeune fiIsji'Octavic, et s'écrie que, si ce prince peut échapper au sort qui le menace, il sera l'égal de son illustre ancêtre, un nouveau Marcellus : Tu Marcellus eris.
C'était exprimer ingénieusement ses regrets devant une mère, devant un peuple généreux, qui, même au milieu des plus affi'cuses discordes civiles, resta fidèle à de nobles souvenirs, et ne cessa jamais d'honorer les descendants de ses grands hommes; mais il est évident qu'on ne peut promettre à Raphaël, s'il vit plus long-temps, d'être un jour Raphaël : plus j'y pense, et plus je me persuade, je crois même me rappeler que ces vers furent d'abord destinés à un artiste trop tôt enlevé aux arts, au jeune Drouais, mort à Rome en 1790; ils seront rentrés dans ce beau morceau , en quelque sorte à l'insu de l'auteur, qui, privé de la vue, ne pouvoit pas toujours revoir l'ensemble de ses productions, et en lier les diverses parties, autant qu'il auroit été à désirer.
NOTES DU CîiANT V.
lo Le ciel semble appuyé sur sa vaste rotonde, De sa hauteur sacrée elle commande ^u monde.
Voltaire a écrit que l'église de Saint-Pierre fut projetée par la vanité de Jules II, qui préteudoit que son tombeau fût un temple.
Il est difficile de comprendre par quelles secrètes voies Voltaire prétend avoir aiusi pénétré jusque dans les derniers replis du cœur de ce pontife , que la religion ne citera pas, il est vrai, comme un prêtre bien édifiant, mais qui eut plusieurs des qualités qui font le grand souverain, et sur-tout une fermeté d'ame et une énergie d'ambition qui dévoient le rendre supérieur aux suggestions d'une puérile vanité.
Quelque défavorable opinion que l'on veuille conserver de ce pontife, ce n'étoit sûrement pas, dans le chef de la religion professée sur les deux tiers de la terre , un sentiment sans convenance que le désir de consacrer à l'Éternel un superbe niOQument dans l'ancienne ca[)italc du monde, où des ruines si imposantes attestoient les hommages jadis adressés par le penple-roi à ses vaines idoles. Ce projet pouvoit être alors jugé un devoir de toute la chrétienté : et quelle plus noble carrière pouvoit être ouverte à l'émulation des arts renaissantes? quel plus bel emploi des talents qui se montroicnt à celle grande époque, où la civilisation, après un long esclavage, échappoit au danger d'une barbarie sans retour? De telles entreprises sont un des plus précieux bienfaits de la puissance; elles donnent une impulsion générale à tous les esprits, appellent tous les talents, éveillent toutes les industries, et sèment dans toutes les amcs l'espoir de se distinguer, et de prendre part à une gloire brillante et durable.
Le génie, quelle que soit la direction vers laquelle il se sent entraîné, ne veut point alors rester en arrière; et peut-être peut-on hasarder de dire que, sans Michel Ange et Raphaël, le Tasse n'eût pas conquis la palme de l'épopée; que, sans les grands monuments ordonnés par Louis XIV, Corneille eût fait entendre de moins nobles et moins fiers accents. L'ingénieuse Grèce nous montre les neuf soeurs formant lin cercle, se tenant par la main, et chantant d'un commun accord.
L'admirable édifice commencé sur les plans du Bramante fut, après sa mort, confié au célèbre Michel Ange, qui, peintre, statuaire, et architecte, fonda, durant le cours d'une longue et glorieuse carrière, l'empire des arts au sein de l'heureuse Italie.
Parmi les justes hommages que la tradition rend aux hommes dignes d'occuper la renommée, une admiration peu difficile introduit souvent des anecdotes qu'une critique exacte doit rejeter, pour l'honneur même de celui auquel on les attribue. On prétend à Rome, et tous les biographes ne cessent de répéter, que Michel Ange, témoin de l'admii-atiou qu'éprouvoient quelques artistes en contemplant la voûte si imposante du Panthéon, leur dit : « Vous vous étonnez que « la terre puisse la supporter, et moi, je la construirai dans « les airs. "Il faut espérer, pour l'honneur de Michel Ange, qu'il n'a point tenu ce propos; il étoit trop grand pour n'être pas modeste, et un tel homme n'a pu recourir à un charlatanisme, d'ailleurs facile à démasquer; il ne s'exposa sûrement point à se voir rappeler que, si la coupole de Saint- Pierre est la plus vaste qui ait jamais été construite, ells n'est pas du moins la première qu'une industrieuse audace ait rapprochée du ciel.
Dix siècles auparavant, lorsque les arts avoient perdu leur ancien éclat, sous le règne de Juslinien, des architectes grecs avoient élevé la coupole de Sainte-Sophie, édifice dont
l'ingénieuse construction a constamment résisté aux nombreux et terribles tremblements de terre, qui, à diverse* époques, renversèrent la ville de Constantinople. Tandis que le dôme de Saint-Pierre écrase ses énormes fondements, et s'entr'ouvre, vaincu par sa propre solidité, celui de Sainte- Sophie résiste par la légèreté même des matériaux dont il est formé. Les historiens du temps nous apprennent que cette vaste coupole est construite de pierres ponces réunies par un ciment versé avec abondance, et qui, pénétrant ces pierres poreuses, forme par leur adhérence et sa ténacité, une voûte entière d'une seule pierre. Conservant une légèreté que par tout autre raoven il seroit impossible d'obtenir, cette voûte ne fait aucun effort latéral, et ne pèse même que bien foiblcmcnt sur les piliers qui la soutiennent; elle est inébranlable précisément parce qu'elle est légère.
Guidés par ce principe, les anciens ont quelquefois supplée les pierres ponces par le plus ingénieux moyen, en leur substituant des pots ou caisses de terre cuite successivement engrenés, et que joint et recouvre une couche de mortier.
Ce procédé a été récemment essayé avec succès à Paris : appliqué au dôme de Sainte-Geneviève, il eût épargné tout àla-fois plusieurs millions, de longues disputes, des craintes très-fondées, et enfin les nouvelles constructions qu'a exigées la sûreté de l'édifice.
Il 0 toi , de l'amitié le plus parfait modèle, Respectable Lcdoux ! artiste citoyen.
L'architecte Lcdoux étoit un homme de parfaite probité, qui ruina ceux dont il obtint la confiance, et un artiste distingué, que son itnagiuation trop ardente jeta dans de perpétuels écarts. Il avoit été chargé de construire autour de Paris une longue muraille destinée à diminuer les abus de la contrebande, qui se faisoit par trop facilement sous une indulgente administration. Cette enceinte assuroit une augmentation de revenu au gouvernement. Les fermiers généraux en firent les frais, et consentirent généreusement à supporter aussi ceux des monuments dont Lcdoux arabitionnoit d'enrichir les nombreuses portes de la capitale. Ces petits édifices sont presque tous sans aucune utilité; mais il en est plusieurs qui fout grand honneur au goût de l'artiste.
Ce succès l'encouragea à suivre avec plus d'ardeur que jamais le projet qui, depuis sa jeunesse, absorboit toute la chaleur de sa tête; et il ne cessa de perfectionner les plans d'une ville imaginaire, dans laquelle se seroient trouvés réunis, et placés dans les rapports les plus convenables, tous les monuments destinés à l'utilité ou aux plaisirs des habitants , temples, palais, académies, théâtres, manufactures, bains publics, etc. : c'étoit une véritable utopie d'architecture; et ce travail auroit dû être dédié à la république de Platon. Il n'eût fallu pour l'exécuter que plusieurs milliards, et quelques siècles de paix , avec un zèle toujours soutenu de génération en génération : rien de tout cela n'embarrassoit Lcdoux; et, dans son enthousiasme, il ne se permettoit mcm:; pas de perdre son temps à écouter de si puériles objections.
Il avoit autrefois présenté ses premiers dessins à M. Turgot, qui avoit poliment loué son talent. L'artiste s'étoit aussitôt persuadé que le ministre, sans vouloir s'expliquer plus clairement, adoptoit son projet, et qu'on ne tarderoit pas à jeter les fondements de sa ville. Il n'a jamais attribué la prompte disgrâce de M. Turgot qu'à la noire envie des artistes ses propres rivaux, trop irrités de la gloire dont ce ministre éclairé alloit lui frayer le chemin. Rousseau n'est-il pas mort persuadé que le roi de France n'avoit conquis la Corse que pour l'empcchcr, lui philosophe, de devenir le Lycur<,iie
NOTES DU CHANT V
de cette nouvelle Sparte qui Jemandoit des lois à sa sagesse? La vie entière de l'honnête Lcdoux fut consacrée à ce rêve brillant, qui lui a procuré, sans doute, quelques instants de bonheur, et qui, du moins, n'a nui au repos de personne. 11 fut digne par les qualités de son cœur , do l'estime que lui témoigne ici M. Delille : on pouvolt l'avoir pour ami; il falloit seulement , quelle que fût sa probité , quel que fût son taleut , ne l'avoir pas pour architecte. C'est lui qui a construit si dispendieusement la maison placée à l'extrémité de la rue d'Artois , où , pour rendre sa composition plus pittoresque , il a creusé un précipice au milieu de la cour , et dont la porte , disoit le marquis de Caraccioli, semble une grande bouche qui s'ouvre fastueusement pour dire une sottise.
12 Je ne t'oublierai point, toi, dont le noir pinceau Traça des grands mallieurs le terrible tableau.
Ce beau morceau sur Shakspear est entièrement nouveau. L'auteur semble se reprocher d'avoir oublié dans la picmière édition le fondateur de la scène anglaise, objet d'un culte général dans sa patrie , dont les grandes beautés ne doivent pas permettre de relever avec trop d'amertume les défauts, qui sont en grande partie ceux de son siècle, et qui trouvent encore aujourd'hui grâce devant un peuple avide avant tout de fortes émotions , et pour cela même peu difficile siu' les moyens de les produire.
M. Delille, dont le goût étoit si pur, ne tempère ici ses justes éloges par aucune des observations critiques que les muses françaises pouvoient exiger de leur favori , de celui à qui elles avoient prodigué le sentiment le plus exquis des convenances : c'est qu'en ce moment son cœur le guidoit encore plus que son esprit : l'heureux traducteur de Milton Baisissoit l'occasion de rendre un nouvel hommage à la généreuse nation qui avoit honoré son talent et son caractère par l'accueil le plus flatteur , qui avoit encore mieux mérité de cette ame aussi noble que sensible , en secourant l'infortune de ses compagnons d'exil et de fidélité. M. Delille , qui ne s'éloit point vu dans la nécessité de recevoir sa part des bienfaits , a voulu se rendre l'interprète de la reconnoissance. Heureux le mortel chéri des cieux, auquel il est accordé de célébrer l'hospitalité , et d'immortaliser la bienfaisance avec de si harmonieux accents! Il paie bien glorieusement une dette publique et sacrée : c'est la seule occasion ou un mouvement d'envie doive être permis à tous ceux qui éprouvent le même sentiment , sans avoir les mêmes moyens d'en faire retentir l'expression.
i3 Salut! toi, le plus cher de tousses favoris, Vieil Homère, salut !
Et ce cri , né de l'admiration , est depuis trois mille ans répété avec un égal enthousiasme. Homère n'est plus deptiis long-temps l'homme de l'heureuse Grèce ; il appartient au genre humain tout entier , puisqu'il en est le bienfaiteur : c'est à sa suite, et sous ses auspices, que les nations ont marché vers la lumière ; il domine toutes les sociétés civilisées, et ses droits sont sans bornes comme sans prescription. Monarque incontestable de la littérature, il préside du haut de son trône à tous les travaux du génie, à tous les jeux de l'esprit ; il semble dire à tous les gens de goût , si toutefois il est permis d'emprunter un langage sacré : « Partout où vous vous trouverez plusieurs ensemble, je serai avec vous.»
Le règne des arts de la Grèce, ainsi que l'histoire un peu certaine de ses habitants, commence pour nous à Homère; mais d'autres avoient avant lui chanté les exploits d'un peuple guerrier, sorti des forets de la Thrace pour s'établir sous
un ciel qui leur promcttoit des jouissances inconnues; et, plus récemment encore , les exploits des Grecs devant Ilion avoient inspiré quelques anciens poètes , dont les accents charmoicnt des instants de loisir , ou excitoient à de nouveaux combats.
Nous ne pouvons même douter que ces enfants d'Apollon, dont les noms seuls nous ont été conservés, n'eussent déjà porté l'art à un assez haut degré de perfection, puisqu'ils avoient formé des auditeurs capables de sentir les grandes beautés de l'Iliade ; c'est le talent d'Homère qui dépose en faveur de ceux qui lui avoient frayé la route ; on ne fait point de beaux vers là où ils ne pourroient être appréciés. Le génie lui-même a besoin que des efforts nouveaux soient exigés de sa muse, et qu'une couronne plus brillante lui soit promise pour récompense de ses progrès. Le chantre de la colère d'Achille a cependant fait oublier ses maîtres; il a produit une révolution attestée par la gloire sans partage qui se concentra sur lui ; tous ont péri, lui seul est reste; comme l'astre du jour , il a seul vivifié le monde , et ses ravons ne cessent de l'éclairer. Le même enthousiasme qu'il avoit inspiré au siècle de l'enfance des arts s'est perpétué à travers trente siècles : comment expliquer ce prodige ? Ne peut-on pas croire que les productions d'Orphée, de Finus, de Musée , n'étoient que des hymnes de peu d'étendue , ou des relations versifiées, assez semblables peut-être aux romances et aux complaintes de nos troubadours revenant de leurs expéditions d'outrc-mer. Dans les antiques poèmes grecs , on trouvoit de plus, sans doute, des tableaux inspirés par les aspects si variés de la plus belle nature ; on y reconnoissoit l'influence incontestable d'un climat qui tend sans cesse à perfectionner les organes , et des mouvcpjcnts dont le désordre et même jusqu'aux excès annoncoient la présence du dieu des vers ; mais Homère surpassa tous ses prédécesseurs en enfantant l'idée d'un grand ouvrage, dont toutes les parties concourroient à un but unique, et sembleroient naître du fond du sujet, où tous les personnages en action offriroicnt des caractères opposés , constamment soutenus , et qui , par la richesse des contrastes et la variété des incidents , formeroit un drame complet, avec son exposition , son nœud, et son dénoûmcnt : principe générateur avec lequel nous sommes aujourd'hui familiarisés , comme avec les merveilles de la création, mais qui n'a pu naître que dans la tête la plus fortement organisée. Les prédécesseurs du chantre de la colère d'Achille n'avoient été que des versificateurs : le premier il fut poète et à jamais le modèle de tous les poètes , comme le guide des orateurs , le père des tragiques, et le génie inspirateur de tous les arts ; ses chants sont la source inépuisable dont les eaux , partagées en mille ruisseaux , fécondent tous les domaines de l'esprit.
14 Ta muse à Bossuet prêta souvent ses ailes.
Il v a de l'Homère dans tout ce qui est grand, majestueux, sublime : ses poèmes sont la source première et intarissable qui, depuis trente siècles, aide si puissamment à la fortune des poètes et des orateurs. Quand même Bossuet n'eût pas éprouvé l'influence directe du génie de ce grand poète , et n'auroit pas rendu, comme on le prétend, à l'auteur de l'Iliade un culte assidu, il n'en seroit pas moins vrai que l'orateur chrétien a eu part au riche héritage du poète grec. La magnificence des idées, l'ingénieuse justesse des comparaisons, la vérité des images de tous genres, et jusqu'au talent d'ennoblir des formes qu'admet difficilement la haute éloquence, tous ces trésors dont se compose l'immense suc-
NOTES DU CHANT VI
cession d'Homère ont été recueillis par quelques héritiers clignes de se parer de ses dons, d'en enrichir leurs langues, et d'en devenir ainsi les généreux dispensateurs.
On n'est plus étranger à Homère, lorsqu'on est nourri des beautés de Virgile, son plus brillant élève, son admirable imitateur ; lorsqu'on est initié aux mystères de l'art d'écrire par ces Latins, devenus eux-mêmes de grands modèles, et les illustres rivaux de leurs premiers maîtres.
Les pères de l'église , parmi lesquels Bossuet eut, de son vivant , l'honneur de s'entendre nommer , et dont il sut si bien s'approprier la forte dialectique et l'imposante éloquence, avoient d'ailleurs souvent emprunté du chantre des fabuleuses divinités les moyens de faire triompher la cause de l'Éternel.
11 est vrai que les chefs de l'église naissante, dirigeant de nouveaux chrétiens encore mal affermis contre les séduisants mensonges du paganisme, se sont vus quelquefois forcés d'interdire à leurs néophytes la dangereuse lecture des poèmes qui prêtoient de si grands charmes à l'erreur ; mais ces savants pontifes étoient trop grands pour être superstitieux; ils rendoicnt personnellement au génie un hommage qui ne puuvoit être périlleux pour leur propre foi ; ils ne craignoient pas de s'instruire à l'école de leurs plus redoutables adversaires, et apprenoient d'eux à manier les armes qui dévoient, entre leurs mains, assurer l'empire de la vérité.
La teinte homérique que l'on a cru remarquer dans le style de Bossuet, pourroit bien lui être parvenue de la seconde main , par les pères de l'église , dont les beautés lui étoient si familières ; mais il a dû bien plus encore à la majesté des saintes écritures, dont les rapports avec le stvie d'Homère sont bien frappants sans doute , puisque des savants Uèsëclairés ont cru que le poëte grec en avoit eu connoissance.
CHANT VI*
I Le bonheur et la morale, tel est le sujet de ce chant. Delille s'est bien gardé de séparer ce qui est inséparable : cependant, comme il n'y a point d'imagination dans la morale, qu'elle est fixe , immuable , le poëte s'est borné aux tableaux poétiques de son influence sur l'homme. Le bonheur, au contraire, est entièrement du domaine de l'imagination ; et ce ne seroit pas un paradoxe de dire qu'il n'y a de félicités réelles que celles que donnent les illusions. C'est de cette idée purement philosophique que Delille a su faire sortir les plus ravissants tableaux de cette partie de son poème. Il prend l'homme à son berceau , le suit dans les divers états de la vie ; environne chaque âge des illusions qui lui appartiennent ; peint les jeux de l'enfance , les passions de l'adolescent, s'arrête un instant auprès du vieillard que l'espérance n'abandonne jamais , l'accompagne au tombeau, et ne le quitte qu'après l'avoir placé dans le ciel. A ces scènes rapides le poète fait succéder diverses scènes qui servent à développer sa pensée : il montre l'homme se livrant à l'étude des arts et des sciences , enrichissant la nat'.ire de ses travaux, se créant , chaque jour , de nouveaux plaisirs , et s'environnant des merveilles de son génie; il peint les terreurs de la mort, les craintes qui la précèdent, et les fantômes dont l'imagination nous épouvante ; il consacre quelques pages au tableau de la faveur populaire , et ce tableau est peut-être un des plus beaux morceaux de poésie qui
Les notes du cliant VI sont de M. Aimé-Martin.
soient sortis de sa plume; il montre la fortune, il montre l'ambition , grandes illusions qui sont la source des grandes douleurs. 11 oppose à ces peintures une esquisse du bonheur des champs, et n'oublie pas les plaisirs de la lecture au milieu des bois ; ce qui le conduit à faire le portrait naïf et ressemblant de quelques écrivains choisis. Enfin il termine ce chant par le tableau de la misère des émigrés français loin de leur patrie, misère qui ne trouve presque plus de pitié, misère qu'on oublie , qu'on cherche à flétrir , mais à laquelle les véritables Français ne cesseront jamais de donner des larmesi
2 Du festin de la vie, où l'admirent les dieux , Ayant goûté long-temps les mets délicieux, Crnvive saiisfait, sans regret, sans envie. S'il ne vit pas, du moins il assiste à la vie.
Ces vers sont une imitation de la pensée de Lucrèce :
Cur non , ut vitœ plenus conviva recedis?
Dans les vers qui précèdent et qui suivent, Delille fait le tableau des quatre âges de l'homme. Horace et Boileau ont laissé de très-beaux vers sur les quatre âges de l'homme ; mais ils ne les ont pas considérés sous les mêmes rapports. Je regrette de ne pouvoir citer un passage du poëme de l'Espérance, de M. de Saint-Victor, où ce poëte distingué a traité le même sujet : Delille même n'auroit pas désavoué la peinture ravissante de l'espérance , douce compagne de l'homme dans les quatre âges de sa vie.
3 La liberté d'abord nourrit sa jeune plante : Non cette liberté farouche, menaçante, etc.
11 est inutile de faire remarquer la noble hardiesse de ces vers ; mais il ne faut pas oublier que Delille les écrivoit au moment où les factions divisoient l'Europe , et où la licence régnoit sous le nom de liberté. Voltaire , dans une épitre à madame Fontaine-Martel, définit très-agréablement la liberté qu'il aime , et dont il jouit. Au siècle de Voltaire on badinoit sur la liberté : nous ne sommes devenus si malheureux que parce que nous avons voulu en parler sérieusement.
4 Quand , suivant l'intérêt , le ton , l'ordre du jour, Courageux, circonspect, emporté tour-à-tour. Plus d'un adroit Pi-otée, avec tant de prudence, Plioit à tous les tons sa souple indépendance. Rien ne put arracher un mot à ma candeur. Une ligne à ma plume , un détour à mon cœur.
Ces vers ne sont pas seulement beaux, ils sont vrais. Jamais Delille ne flatta les tyrans : il en est qui voulurent acheter ses éloges ; un silence courageux fut sa réponse. Le premier poète de la France ne fit entendre sa voix que pour célébrer son légitime souverain : il consacra ses malheurs , il pleura sur ceux de la nation ; et sa muse , pure comme sa conscience, n'eut jamais à rougir d'un mensonge ou d'une foiblesse.
5 A la cour d'un tyran regardez Damoclès , etc.
Delille, en faisant ces beaux vers, avoit sans doute présent à l'esprit un passage de la satire III de Perse, ou peut-être ces vers d'Horace :
Districtus ensis cui super impia Cervice pendet, non siculae dapes Dulcem elaborabunt saporem , Non avium cilharaeque cantus Somtium reducent, etc.
6 Là-baut sur la colline il est assis peut-être Pour saisir, le premier, le rayon qui va naître.
Ce portrait de J. J. Rousseau rappelle celui que La Harpe a tracé depuis. Delille a placé dans le sien quelques traits de l'élégie de Cray sur un cimetière de campagne. La ressemblance
NOTES DU CHANT VI
du contcraplatctir anglais et de Jean -Jacques n'avoit point échappé à notre poêle, et ses vers respirent la plus douce mélancolie :
Haply some hoary-lieadcd swain may say , Oft havc we secn him at thc prpp of dawn , Brtisbing wjtli liasty sleps tlie dews away To meet tlie sun upon tlie upland lawn , etc.
7 Malheureux ! le trépas est donc ton seul asile :
Ah ! dans la tombe au moins repos(^ enfin tranquille , etc.
Ces vers et les vingt-quatre suivants ont été ajoutes par l'auteur, et paroisscut ici pour la première l'ois.
8 Je sais qu'au bord du Nil un solennel usage De la mort aux festins associoit l'injage, etc.
Allusion à cet usage des Egyptiens, qui, d'après le récit d'Hérodote, liv. 11, laisoicnl apporter, selon l'expression de Montagne, une grande image de la mort, au milieu de leur repas, par un esclave qui disoit : « Bois et rcjoui.s-loi , car la mort te rendra tel! -> C'est sans doute ])Our égayer ces images lugubres, que les anciens y substituèrent les combats de gladiateurs.
Quin etiam exbilarare viiis convivia caede Mos olim , et n.iscere epulis speclacula dira Certantum ferro, sœpe et super ipsa cadentum Pocula I respersis non parco sanguine inensis.
Silius Ilalicus, lib. XI.
g Cher Montagne , pardonne :
Ab 1 quels tristes conseils ta sagesse nous donne ! Que la mort, disois-tu , sur un ton moins chagrin , Me trouve oublieux d'elle et bêchant mon jardin , etc.
« Je veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant qu'on peut : et que la mort me trouve plantant mes cboux, mais noncballant d'elle , et encore plus de mou jardin imparfait. » Essais, liv. r , chap. ig.
10 Suis donc son doux instinct, et bénis la nature. Bien plus cruel encor le chantre d'Epicure, Qui , fidèle à ses vers , et mécontent du sort , Calomnia la vie en se donnant la mort, etc.
Delille avoit peint la vieillesse et ces dégoiâts qui affoiblissent chez elle le regret de mourir : pour que le tableau ftit complet, il devoit le terminer par la mort du vrai sage au sein de sa famille et de ses amis. Hélas! cette scène, à la fois sublime et douloureuse qu'il tracoit en si beaux vers, est l'image de son dernier jour. 11 expira auprès de son épouse adorée, environné de ses vieux amis; et ses dernières volontés, comme ses derniers sentiments, furent ceux du sage dont il chantoit les vertus. 11 ne sembloit pas quitter la vie ! Ses adieux étoient ceux d'un ami qui s'éloigne un moment, et qu'on doit revoir bientôt. C'est au milieu de l'immense assemblée de ses élèves, que, quelques mois avant sa mort, il prononça ces vers avec un sentiment profond qui les rendoit plus touchants encore. On iguoroit qu'il se faisoit entendre pour la dernière fois, et cependant des pleurs couloient de tous les yeux. Sa voix un peu foible, sa vieillesse, sa démarche chancelante, le choix du sujet, tout sembloit présager la perte que la France alloit faire. Environné d'amour et d'admiration, il put jouir d'avance du jugement et des regrets de la postérité; il put entendre l'éloge de ses talents et de son noble caractère. Ce n'étoit pas seulement le poëte qu'on airaoit, c'étoit l'homme; et toutes les larmes qu'il fit couler ne furent pas données à ses vers.
11 Et, si la mode encor vouloit que les Houdon , Les Moreau , les Pajou , rivaux d'Alcimédon , Gravassent sur ses bords le lierre qui serpente. Ou les br.is tortueux de la vigne mmpante , etc.
On reconnoit ici une heureuse imitation de la troisième églogue de Virgile :
Pocula ponam Fagina , c-elatum divini opus Alcimedontis, etc.
12 A quoi bon tant d'apprêts pour un si court voyage? Ce qu'il faut au besoin, suffit aux vœux du sage.
Ces vers et les suivants renferment une heureuse imitation d'Horace. Ducis, dans une de ses épîtres, a fait les mêmes vers en imitant le même passage; voici comme il s'exprime :
Amis , vivons contents ; Il faut si peu de chose, et pour si peu de temps. Regardez ce cyprès : pourquoi sur le rivage , Tant de vivres, d'apprêts, pour deux jours de voyage?
Je saisi rai cette occasion de faire remarquer que Delille, dans ce chant, a plus souvent imité Horace que Virgile ( quoique ce dernier fût son poêle favori ) , parce que ce chaut est consacré à la morale, et que toute la bonne philosophie se retrouve dans Horace : aussi noire poêle est varié comme le poêle latin, et il se raj)[)roche souvent du ton de l'épitre. Cette souplesse de talent me semble d'autant jilus extraordinaire, que plus on étudie Horace , et plus on trouve son imitation diilicile. Horace n'est |ias le poêle du cœur, quoiqu'il parle souvent au cœur; mais il ])arle aussi aux sens, et dans aucun de ses ouvrages on ne remarque ces élans d'une ame brûlante et passionnée qui donueiit tant de charmes aux vers divins de Virgile. Tourà-lour sublime et tendre, Horace occupe l'esprit et le réfléchit, taudis que Virgile l'émeut et le touche sans presque y songer : délicat lorsqu'il peint ses plaisirs, véhément lorsqu'il attaque les vices de son siècle, supeibe lorsqu'il s'élève aux grandes idées philosophiques, Horjce est toujours admirable, même quand il ne lait que badiner. Combien de finesse et de grâce dans ses expressions ! combien de force dans ses pensées! qticl enjouement dans ses saillies! quel goiit dans ses jugements ! Il est le poêle des beaux-esprits, comme Tibulle est celui des amants; il est aussi le poëte des vrais philosophes : on aime à le voir prendre tous les tons, essayer tous les genres, sans cesser d'être un modèle; mais ce qu'il offre de plus admirable, c'est cette raison qui n'exclut pas les grâces, cette variété de tableaux, cette richesse d'expressions, cette abondance qui ne fatigue jamais, celte rapidité qui dit tout en peu de ^ mots ; enfin ces descriptions de la nature qui reposent doucement l'esprit, qui l'attachent, et qui sont interrompues soudain par une réflexion sur le néani de la vie. Ce sont ces différents traits que Delille me semble avoir saisis très-heureuscmenl dans la marche générale, la disposition , et le ton de ce chant consacré à la morale et au bonheur.
i3 D'un seul mot de Louis le grand Rarine pleure; La censure déchire , et la louange efûeure.
Racine ayant remis à madame de Maintenon un mémoire sur la misère du peuple , celle-ci eut la foibicsse d'avouer à Louis XIV que Racine en étoit l'auteur. Ce mémoire fit une impression pénible sur l'esprit du roi, et la crainte de lui avoir déplu causa un violent chagrin au poète qu'il avoit comblé de ses bienfaits.
H Un illustre coupable.
Dans un rang élevé , paroît plus mépi'isable ; Le ciel en fait justice en le plaçant si haut. Et le trône du vice en devient l'échafaud , etc.
Ces vers si énergiques sur l'ambitieux n'ont pas besoin de commentaire; ils renferment l'histoire de tous les siècles, et l'histoire du nôtre.
i5 Mirabeau nous l'a dit, croyons-en sa parole . La roche Tarpéienne est près du Capitole.
NOTES DU CHANT VII
La Harpe raconte que Rivarol ayant aperçu Miral)eau qui se rendoit triomphant à l'assemblée, lui ciia: La roche tarpciciuie est pics du Capitole. Mirabeau tnonle aussitôt à la tribune, et commence un de ses plus éloquents discours par ces mots : Et moi aussi je sais que la roche tarpéienne est près du Capitole.
i6 Eh! qui sait quel destin le sort garde à s.i cendi Tout ce peuple qu'il vit suivre son rliar en deu Peut-être va demain outrager son cercueil.
L'enthousiasme pour Mirabeau fut extraordinaire. A sa mort, une partie de la nation l'ut en deuil ; 'jamais Paris ne vit des obsèques plus pompeuses et plus lugubres: tous les spectacles furent fermes; les citoyens s'abordoient avec tristesse, et se disoient, en se serrant la main ; Mirabeau n'est |)lus. L'aveuglement étoit si grand , que la patrie seiubloil avoir perdu un jièrc, lorsqu'elle n'avoit perdu qu'un factieux. Le cortège qui accompagna ses restes au Panthéon tenoit plus d'une lieue, et sa marche dura quatre heures : enfin sou cercueil lut déposé à côté de celui de Descartes... Qui auroit pensé que, quelques mois après, le même peuple qui avoit fait son triomphe outrageroit ses cendres, et que Marat seroit mis à sa place? Mais ce dernier, comme Mirabeau, ne devoity obtenir que des adorations ])assagèrcs. La faveur que le peuple accorde au crime n'est jamais de longue durée : le temps éclaire les hommes, et la vertu seule a droit à des hommages éternels. O Louis IX ! ô bon Henri ! ô Louis XVI ! c'est à vous qu'il appartient d'ctie bénis par l'avenir ; vos noms y sont portés par l'amour.
17 Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles Tapissoient ces vieux murs de Iturs toilis fiagiles. Frappe ses yeux ; soudain , que ne peut le malheur! Voilà son compagnon et son consolateur!
L'histoire attendrissante de l'araignée de Pélisson est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici. J'ai entendu raconter à l'auteur de ce poème qu'un prisonnier suisse avoit imité Pélisson, et qu'au lieu d'une araignée il en avoit apprivoisé deux : elles étoicnt sa société, son étude, sa consolation ; il crovoit connoitre leurs besoins, leur instinct, et même leurs maladies. Un jour, un de ses amis le trouva plus triste qu'à l'ordinaire , et ne vit plus qu'une araignée : » Et l'autre ? s'écriat-il. — Elle est morte, répondit le prisonnier. — Et comment? — De la poitrine... » Ceux qui seront curieux d'anecdotes sur les araignées peuvent consulter l'ouvrage singulier de Quatrcmère Disjonval, intitulé Aianéologie, pages 5o, i45, ibi, etc.
CHANT VII *
1 Tout-à-coup , sur ces mers, à mes yeux s'est monte* Un stupide pacha, d'esclaves entouré;
Tout s'est désenchanté.
11 n'est point de voyageur qui, à l'aspect des ruines de Rome et d'Athènes , ne soit particulièrement frappé du contraste que lui offrent l'état présent des lieux et le souvenir des beaux siècles dont il voit encore les vestiges : le monde enchanté qu'il se représente prend la place de celui qui frappe ses regards, et son imagination, qui se rejette toujours dans le passé, s'y rattache d'autant plus, qu'elle en retrouve quelques traces dans les ruines qui sont l'objet de sa vénération.
2 Vois gravés sur tes murs Platée et Marathon ! Tant qu'il reste une pierre où se lise leur uom , Elle accuse ta honte , et pleure ta mémoire.
Ce passage remarquable prouve avec quel art les bons écri- * Les notes sur le chant VII sont de M. Parscval de Grandmaiscn.
vains font passer dans leur style les plus grandes hardiesses. Quand Virgile représente l'ivoire et l'airain qui pleurent dans les temples de Rome , après la mort de César, il ne dit rien de trop hardi , parce qu'il dépeint un prodige ; mais la poésie orientale, qui est la plus audacieuse de toutes, ofiie-t-elle rien de plus frappant qu'une pierre qui pleure la mémoire d'un lieu célèbre? Cependant le goi'it applaudit à cette hardiesse, loin d'en être blessé, parce que le premier hémistiche du vers dit que cette pierre oit sont gravés les noms de Platée et de Marathon accuse la honte de la Grèce ; le talent de l'auteur rend cette pierre passionnée, la pénètre d'indignation; et les pleurs qu'il lui fait répandre ensuite n'ont plus rien qui étonne : tant l'art d'écrire ressemble à celui de peindre! tant les mots et les idées doivent se lier entre eux comme les nuances d'un tableau! 11 n'est guère de hardiesse poétique à laquelle le goût ne puisse applaudir lorsqu'elle est bien préparée.
3 II fdiloit sous des cheTs , armés de la puissance, Drs mortels nés égaux forcer l'obéissance. Et du respect du sang nourrir l'illusion. Sans elle, tout est trouble, erreur, confusion.
Ici le poëte entre dans son sujet, et prouve qu'il est des illusions sans lesquelles l'ordre social ne peut subsister, et que l'on ne détruit point sans s'exposer à faire écrouler tout l'édifice. Cette vérité long-temps méconnue, et que l'expérience nous a rendue si palpable , est exprimée par l'auteur en vers magnifiques , surtout quand il s'écrie , en parlant de cette illusion qui entretient l'hiérarchie des rangs :
Sans elle, toul-à-coup plus terrible et plus Eère, S'élève en rugissant l'égalité première.
Qui, fondant l'anarchie, et féconde en tyrans. Par le commun désastre égale tous les rangs.
Le second vers offre une image sublime dont la vérité nous est encore présente depuis nos troubles révolutionnaires. Eh! qui de nous n'a pas entendu les rugissements terribles des factieux déchaînés contre l'auguste chef de la patrie, et prêts à s'emparer de sa puissance !
4 La royauté perdit son magique lointain.
Cet excellent vers exprime , on ne peut mieux , la distance que le monarque doit laisser entre lui et ses sujets. Un homme d'esprit me disoit un jour, que les rois dévoient imiter Dieu , qui se fait sentir partout et ne se montre nulle part. Je souris de ce trait , moins juste qu'ingénieux , et ne lui répondis que par les deux vers suivants :
Je Tois avec mépris ces maximes terribles Qui fout de tant de rois des tyrans invisibles.
Il est remarquable que c'est dans la bouche d'un despote de l'Asie que M. de Voltaire a mis cette réflexion. Il est vrai qu'il lui a donné des moeurs plus françaises qu'asiatiques.
5 Les tombeaux sont placés aux confins des deux mondes; Rendez-vous triste et cliei-, où, confondant leurs voeux, La vie et le trépas correspondent entre eux.
Est-il possible de mieux exprimer ces doux rapports par lesquels le tombeau lie entre eux la vie et le néant , le ciel et la terre, le présent et l'avenir, la mort et l'immortalité ? Ces vers pourroient servir d'inscription sur le seuil de tous les lieux consacrés aux sépultures.
6 Les doux zéphyrs du soir, le doux vent de Paurore, Balancent mollement ce précieux fardeau ,
Et sa tombe riante est encore un be
On ne peut représenter plus heureusement l'usage qu'ont les Natchez de suspendre les cercueils de leurs enfants aux rameaux des arbres. Les objets nous affectent d'autant plu."î vivement qu'ils s'offrent à nos yeux sous des apparences con-
NOTES DU CHANT VIII
traires à celle qu'iU nous |irésentent d'ordinaire. Tous les extrêmes se touchent; l'honinic qui sort de la vie ressemble, chez les Natchcz , à celui qui vient d'y entrer : tous deux commencent uue nouvelle carrière ; la mort .a perdu son effroi ; elle s'enveloppe de verdure et prend les couleurs de l'espérauce.
7 Ainsi la vertueuse et tyrannique Rome,
Qui fut souvent l'opproljre et la gloire de l'Iiomme, Pour s*lionorer soi-même, honora le cercueil.
Ici l'auteur s'engage dans la description des cérémonies fivnèbres que la politique a établies de tout temps pour contribuer au bien de l'ordre social. On dc\ine aisément quel sentiment profond et respectable lui inspira ces vers , dans les temps oîi la frénésie révolutionnaire abolissoit toutes les céré- ■Donies funèbres.
8 Ce n'est donc pas en vain que l'Iiumanilé sainte Des tombeaux en tous lieux a consacré l'enceinte.
L'oubli des morts est aussi contraire à la saine politique qu'à la saine raison , et au respect que les fils doivent à la Uiémoire de leurs pères et de leurs aïeux , qui leur ont transmis leur sang, leur fortune, leurs lois, et leur patrie. C'est sur les tombeaux que les cœurs tendres se plaisent à rêver l'existence des êtres qu'ils regrettent ; ils s'y rattachent surtout par les liens de la religion , et par l'espoir de se réunir à eux dans un monde meilleur; ils se figurent même que les âmes de leurs amis jouissent des regrets qu'ils donnent à leurs dépouilles mortelles, et qu'elles viennent errer quelquefois autour de leurs sépultures ; ils croient entendre leurs soupirs dans le souffle des vents et dans le murmure des ruisseaux. L'amour se plait sur-tout à uourrir ces tendres illusions; une amante, une épouse , une mère , se disent souvent , sur la tombe de celui qu'elles regrettent ,
Il ne me répond pas , mais peut-être il m'entend. Marmontbl.
9 0 forfait exécrable ! 6 honte , ô barbarie ! Du vengeur de l'État le repos est troublé.
Ses honneurs sont détruits, son cercueil violé î
Je ne puis résister à l'envie de raconter une page du Génie du Christianisme, composée sur le même sujet ; l'auteur dit , en parlant des caveaux de l'abbaye de Saint-Denis :
« C'est là que venoient tour-à-tour s'engloutir les rois de •< France. Un d'entre eux ( et toujours le dernier descendu » daus ces abîmes) restoit sur les degrés du souterrain, comme « pour inviter sa postérité à descendre. Cependant Louis XIV M a vainement attendu ses derniers fils : l'un s'est précipité au « fond de la voûte , en laissant son ancêtre sur le seuil ; l'au- " tre, ainsi qu'OEdipe, a disparu dans une tempête. Chose di- " gne d'une éternelle méditation ! Le premier monarque que " les envoyés de la justice divine rencontrèrent fut ce Louis « si fameux par l'obéissance que les nations lui poitoient ! Il •< étoit encore tout entier dans son cercueil. En vain, pour dé- « fendre son trône , il semble se lever avec la majesté de son « siècle , et une arrière-garde de huit siècles de rois ; en vain « son geste menaçant épouvanta les ennemis des morts, lors- << que , précipité dans une fosse commune , il tomba sur le " sein de Marie de Médicis ; tout fut détruit. Dieu , dans l'el- •< fusion de sa colère , avoit juré par lui-même de châtier la " France. Ne cherchons point sur la terre les causes de pa- " reils événements ; elles sont plus haut. »
lo Du costume à son tour je dii'ai le pouvoir. Variété brillante, appareil nécessaire, Dont la religion s'empara la piemière.
Le poète s'élève , avec autant d'éloquence que de raison , contre l'abus qui , eu détruisant le» costumes divers, a détruit
le respect du rang dont ils étoicnt les signes majestueux. Il est à remarquer que M. Delille , malgré tout le prestige de soa talent , s'est toujours attaché aux plus saines doctrines de la religion , de la politique , et de la morale. Le poète qui avoit le j)lus d'esprit s'est toujours interdit le paradoxe , moyen brillant et facile de faire valoir les talents ingénieux : très-supérieur, sous ce rapport , au citoyen de Geuève , qui s'est plu à fonder sur cette base son immense réputation ; et c'est ici le cas d'observer que la raison domine toujours dans les écrits des poètes du premier ordre. Malheur à tous les écrivains dont le talent ne repose point sur ce solide fondement ! Quels que soient le prestige de leur éloquence, l'éclat de leur pensée, et la magnificence de leur style, leurs écrits passeront, parce qu'il n'est que la vérité qui reste , et qui défende les écrits des outrages du temps : elle doit régner partout , et même daus la fable , a dit le judicieux Boileau. Les Muses ne sont que les dames d'atours ; elles peuvent l'embellir, mais elles ne doivent jamais parer le mensonge de ses attributs. Instruire et plaire est leur devise ; la raison est la faculté qui remplit le premier objet ; l'imagination se charge du reste.
CHANT VIII*
' Quelque immense que soit le sujet traité par M. Delille dans ce poëiuc, on voit qu'il s'est encore plu à l'agrandir; quelque inépuisable que fût la matière de ses chants, il s'est plutôt attaché à l'étendre qu'à la restreindre. Non content de célébrer l'empire de l'imagination sur les objets nombreux où elle règne en souveraine avec une autorité exclusive, sans partage, ou du moins fort avantageusement partagée, il chante ses rapports les plus éloignés avec les objets sur lesquels elle n'a que l'influence la plus légère, et même la plus contestée : il la voit dans la politique, dans la métaphysique, jusque dans la géométrie; dans les sciences, dans l'esprit, dans la mémoire, dans nos facultés, nos sentiments, nos sensations , partout enfin. 11 est certain que tout se tient dans l'homme, et même dans la nature entière: tout se he par des rapports plus ou moins délicats, plus ou moins visibles. Les esprits bornés n'aperçoivent point ces rapports; les esprits justes les aperçoivent; mais ils ne confondent point les objets, parce qu'ils voient aussi les limites qui les séparent. Les esprits brillants, les imaginations vives, franchissent ces limites, et se plaisent à réunir dans le même ordre d'idées, sous le même point de vue, et dans le même tableau, les ob« jets les plus distincts et les plus réellement séparés. Telle est, en généial, la manière de M. Delille; elle l'a, plus d'une fois, l'ait accuser de faire entrer dans chacune de ses compositions des objets qui y étoicnt assez étrangers, et de multiplier ainsi ses lableanx à l'infini. Mais, comment ne pas s'abandonner au penchant de tout peindre et de tout décrire, lorsque, comme lui, on avoit le talent de tout orner et de tout embellir.
Du reste, si une critique sévère a pu lui reprocher quelquefois d'avoir abusé de cet admirable talent, et d'en avoir prodigué les richesses en rai)pliquant à des objets qui n'avoicnt qu'un rapport trop foible, et même forcé, avec le sujet principal de ses chants, ce n'est point lorsqu'il a fait entrer la religion et les cultes dans le plan de son poème de l'Imagination , que cette censure seroit fondée : ces institutions sacrées sont du domaine de l'imagination; elle y exerce
* tes notes sur te chaut \'II1 sont de >1. de Félct»
NOTES DU CHANT VIII
un grand empire. L'imagination a créé les fausses religions; elle embellit les rites et les cércmonics de la religion véritable et révélée ; elle donne de la pompe et de la magnificence à leurs pratiques, de l'éclat et de la majesté h leurs fêtes, et n'a même pas toujours été sans une influence plus ou moins heureuse sur les sentiments qu'elles inspirent, sur les préceptes qu'elles donnent, sur les dogmes qu'elles enseignent. C'est l'imagination grossière des sauvages qui enfanta les dieux grossiers qu'ils adorent; c'est l'imagination sublime d'Homère qui peupla l'Olympe; et la vive et féconde imagination des Grecs ajouta à ces ricbcs fictions de nouvelles fictions ingénieuses et riantes, qui furent ensuite adoptées par la sagesse et la gravité des Romains. Rien n'est plus poétique que cette antique mythologie éelose tout entière, pour ainsi dire, du cerveau des poètes. Nourri à leur école, échauffé par leurs brillantes inspirations, le génie de ^I. Dclille ne pouvoit manquer de célébrer, dans des chants consacrés à la puissance de l'imagination, tant de merveilles créées par elle. On sent combien il scroit aisé de multiplier les notes de ce chant. M. Delille y passe en revue les antiques superstitions de l'Egypte et de l'Inde, les cultes bizarres des sauvages de l'Afrique et de l'Amérique, les divinités fabuleuses qui régnoicnt sur l'Olympe, et les religions divines qui descendirent de Sinai et du Calvaire. On pourrait donc, en copiant tantôt deux pages d'un dictionnaire mythologique, tantôt trois pages d'un historien, tantôt cinq ou six pages d'un voyageur, faire, à l'aide d'une érudition facile, des notes beaucoup plus étendues que le chant lui-même; mais nous pensons que ces notions communes sont rarement étrangères aux lecteurs, qu'elles se trouvent partout, et ne doivent point se trouver dans notre travail, où elles ne pourroient jamais entrer, d'ailleurs, que d'une manière fort incomplète. Nous nous bornerons donc à un petit nombre de notes plutôt littéraires qu'historiques, et par conséquent toutà-fait différentes de celles qui se trouvent dans la première édition : le sujet nous en sera principalement fourni par les imitations des poètes anciens et modernes, dont M. Delille savoit s'approprier les richesses; l'esprit et le goût aiment ces rapprochements et ces comparaisons.
2 Les animaux vivoient sans révolte et sans guerre; Mais tous, d'un front servile ils regardoienl la terre : Leur souverain, lui seul, marchant au milieu d'euT , Levoit un front sulilime et reganloit les eieux.
II n'est personne à qui les trois derniers vers de ce passage ne rappellent ceux d'Ovide, dont ils sont une imitation sensible, ou plutôt même une assez fidèle traduction:
Pronaque cum speeient animalia caetera terram , Os liomini sublime dédit, cœlumque tueri Jusait, et erectos ad sidéra tollere vultus.
Celte belle idée d'Ovide, cette pensée éminemment religieuse, ne pouvoit échapper à l'auteur du pocmc de la Religion; Racine le fils s'en est donc aussi emparé, et l'a ainsi imitée :
Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux, L'hiomme , élève un front noble, et regarde les cieux.
Imitation sèche et mesquine. Racine a passé sous silence la moitié de la pensée, cette comparaison entre l'homme et les animaux, qui prouve que non seulement l'auteur de la nature a ordonné à l'homme de lever un front sublime et de porter ses regards vers les cieux, mais qu'il est le seul qui ait reçu cet ordre glorieux et cette noble destinée. M. Delille n'a pas manqué d'exprimer et même d'amplifier cette partie de la pensée du poète latin : leur souverain, lui seul.
marchant au milieu d'eux , eto. Mais aucun des deux imitateurs n'a rendu l'énergie du tour, cœlumque tueri jussit, ni cette sorte de pléonasme, et erectos ad sidéra lollere vultus, qui n'est point ici une redondance, mais qui complète la pensée, en lui donnant une magnificence digne d'elle. A la vérité. Racine et jM. Delille n'étoicnt qu'imitateurs; ils n'éloient point astreints à une traduction exacte et rigoureuse. M. de Saint-Ange, qui s'en éloit imposé la loi, a beaucoup moins bien rendu que M. Delille ce beau passage d'Ovide; voici sa traduction :
Sous te joug de i'instinct les animaux pcncbés , Tous baissent leurs regards à la terre attachés; L*honime , lui seul, debout, la tète redressée. Elève jusqu'au ciel sa vue et sa pensée.
Comment se borner à exprimer sèchement un fait commun dans un style plus que commun, lorsque l'original qu'on se propose de traduire ennoblit le fait en en indiquant, par de» expressions dignes du sujet, et l'auteur et le but? C'est la divinité, opifex rcrum, qui a donné à l'homme ces nobles attributsqui le distinguent des bêtes en le formantàson image, in ejjigieni moderanium cuncta deorum; c'est elle qui a voulu qu'il regardât le ciel, qui le lui a ordonné, dedtt,jussit : passer sous silence ces deux importantes et magnifiques circonstances du tableau , c'est lui ôter toute sa grandeur et toute sa poésie; ce n'est pas traduire, c'est dénaturer, défigurer, c'est pis qu'un contre-sens.
3 Aux cultes différents qui donna la naissance? Fut-ce d'abord la crainte on la reconnoissance ? Repoussons loin de nous un doute injurieux : Oui , la reconnoissance a fait les premiers dieux; Ainsi , des nations la noble idolâtrie Honora les mortels amis de la patrie.
M. Delille s'élève ici contre l'opinion du poète athée, interprète d'Épicure : primtis in orbe deosfecit timor , a dit Lucrèce. Pline le jeune sembleroit d'abord ne s'éloigner pas beaucoup de ce sentiment : C'est, dit-il, lorsque l'homme est accablé de maux, surtout lorsqu'il craint le plus redoutable et le plus inévitable de tous, la mort, qu'il pense qu'il n'est qu'un homme et qu'il y a des dieux, tune deos, tune hominem esse se meminit. Mais la pensée de Pline a un côté vrai , et même religieux; celle de Lucrèce est impie. Il appartenoit au cœur sensible et reconnoissant de M. Delille de regarder la reconnoissance comme le premier sentiment qui noiM ait avertis de l'existence de la divinité, et qui nous ait inspiré le dessein de l'honorer par un culte religieux et des institutions sacrées. Cette opinion est plus aimable, sans doute, plus douce, plus honorable à l'humanité; mais, s'il s'agissoit d'établir un svstème philosophique rigoureux, il est certain que tous les sentiments et toutes les passions de l'homme ayant pu concourir à faire naître eu lui l'idée d'un être puissant et surnaturel, dans la dépendance duquel il se trouve, la crainte et la terreur n'ont pas dii être plus étrangères à cette opinion que toute autre alfection de l'ame. Ainsi, suivant les différents caractères des peuples et des individus, et suivant leurs différentes positions, les uns se seront élevés vers la divinité par le sentiment de la reconnoissance, les autres se seront abaissés sous la main puissante d'un dieu redoutable et vengeur par le sentiment de la crainte, d'autres auront été guidés par d'autres sentiments et d'autres passions. Ces divers guides ne les trompoient point, du moins quant à l'idée principale et primitive, qu'ils ont ensuite altérée et défigurée en cent façons; et l'impiété de Lucrèce consiste à ne voir dans les dieux que des fantômes produits par des craintes chimériques et des terreurs pani-
NOTES DU CHANT VIII
qucs. M. Delille avoue lui-même l'influence qu'ont dû avoir sur l'opinion si naturelle à tous les peuples d'une divinité puissante et redoutable, et notre propre Tolblcsse, et la multitude des dangers et des maux qui nous environnent, et la frayeur qu'ils nous inspirent, lorsque, quelques vers plus bas, après avoir peint les Lapons, les Indiens, les peuples de l'Amérique et ceux de l'Afrique courbés devant des idoles terribles, il s'écrie :
Par-tout je vois la crainte encenser les autels
« De lui tout est sacré , de lui rien n'est immonde; Rois, princes, potentats, dominateurs do monde, Attendez que du jour l'astre majestueux Sèche de ses rayons purs et respectueux Le rebut adoré des festins qu'il consomme, Qui trahit dans un dieu les vils besoins de l'homme : Voilà vos ornements, vos colliers, vos bijoux, Et l'excrément divin vous enorgueillit tous.
Horace a dit avec raison :
Et quœ Desperat tractata nitescere posse relinquit.
« Le poëte doit abandonner tous ces sujets ingrats qu'il « ne sauroit embellir par les grâces et les ornements de la « poésie. »
Mais M. Delille ne dcsespéroit de rien en ce genre, et son audace étoit presque toujours justifiée par son talent et par le succès; les objets les plus bas et les plus vils s'ennoblissoient par son style; les expressions qui, par leur barmonie, ou par la nature des idées qu'elles présentent à l'imagination, sembloicnt à jamais être exclues du domaine de la poésie, entroient cependant très-heureusement dans ses vers, et leur donuoient une nouvelle grâce par le mérite de la difficulté vaincue. C'est ainsi que, maîtrisant tout ce qui paroissoit le plus rebelle aux lois de la poésie , il avoit infiniment agrandi son empire en y ajoutant d'heureuses conquêtes. IN'a-t-il pas quelquefois abusé de cet admirable talent? et le passage que je viens de citer n'offre-t-il pas un exemple de cet abus? J'oserois le croire, si la tradition ne m'apprenoit que ces vers fnrenttrès-applaudisàrAcadémic,lorsque M. Delille les y récita dans une séance publique. L'Académie admira, dit-on, la pompe de cette périphrase poétique, et la magnificence des expressions par lesquelles le poëte avoit déguisé tout ce qu'il y a de bas et de dégoûtant dans l'objet qu'il se proposoit de peindre. Voltaire l'avoit déjà représenté sans y faire tant de façon, et avec ce pinceau cynique dont ses mains trop souvent licencieuses aimoient à se jouer :
Plus loin , du grand Lama les reliques musquées Passent de son derrière au cou des plus grands rois.
5 Voy?i-Ie du présent francliir l'étroite enceinte;
Son esprit inquiet en cherche les présages
Dans le feu de l'éclair, dans les flancs du taureau.
Et dans son vol rapide interroge l'oiseau , etc.
Dans ces vers et dans les vers suivants M. Delille fait une sorte d'énumération des divers présages dans lesquels les Romains lisoient et l'avenir, et leur sort particulier, et la destinée des plus grands événements. Horace fait une énumération de ce genre dans l'ode Impios pana:, etc. 11 est probable que l'ami de Mécène, poëte peu crédule, peu religieux, ne fait ici qu'adopter un système populaire favorable à l'imagination et à la poésie, sans y ajouter aucune foi et aucune importance. Toutefois, le même Horace ne paroit point indifférent au signe du zodiaque qui a présidé à sa naissance, sfii libra , seu nie scoijjïus aspicit. Vn de nos poëtes a consacre cette foiblesse :
Horace frémir.i , s'il sait que le hasard , En naissant , l'a frappé de ce triste regard.
Les hommes les plus sages et les plus instruits ne sont pas toujours préservés de ces tristes maladies de l'esprit, et M. Delille a raison de dire, en parlant d'un de ces présages,
Il épouvante un sage , intimide un grand homme.
<< J'ai vu, dit le Spectateur anglais, une épingle crochue, << un clou rouillé, faire pâlir des guerriers qui avoicut plu- « sieurs fois affronté le canon. » Un hibou, pendant la nuit, cause souvent plus d'alarmes qu'une troupe de voleurs :
Solaque culminibus ferali carminé bubo Ssepe queri , et longas in fletum ducere voces.
Dans tous les temps, dans tous les pays, la foiblesse de notre esprit nous a fait craindre les fantômes et les chimères dont parle encore Horace :
Somnia , terrores magicos , miracula, sagas » Nocturnes lémures, etc.
6 Déjà l'Ambition , acquittant ses promesses , Sur l'autel mercenaire entasse ses largesses;
Achète des autels la faveur complaisante.
Cette vénalité des oracles n'avoit pas échappé aux païens eux-mêmes; et on sait que les Grecs railleurs disoient d'un de CCS interprètes ries dieux et de l'avenir, dont les réponses favorisoicnt les desseins ambitieux de Philippe : la Sibylle Philippile.
7 Puissent de frais gazons, puissent de claires ondes. Dans un riant pacage arrêter mes brebis!
Que leur fine toison compose mes habits;
Et. quand le fuseau tourne entre leurs mains légères,
Ne blesse pas les doigts de nos jeunes bergères.
Ces deux deruiers vers sont une traduction élégante de deux vers d'Ovide, Fast., liv. IV :
Lanaque proveniat nullas la?sura puellas , Mollis et ad teneras quamlibet apta manus.
M. de Saint-Ange a traduit ainsi les mêmes vers :
Et que ma laine molle et docile au fuseau
Ne blesse point les doigts des filles du hameau.
11 y a dans les vers de M. Delille plus de légèreté, plus de rapidité, et par conséquent une poésie plus imitative. Les deux vers du poëte latin sont tirés d'uue invocation à Paies très-longue, et trop longue dans l'original : M. Delille, en l'abrégeant, et en choisissant les traits les plus poétiques et les plus gracieux, l'a mieux appropriée à nos idées et à nos inœnrs , et l'a imitée avec un goût exquis et une grâce charmante. Le tableau d'Ovide est plus complet, celui de M. Delille est plus achevé.
8 Dirai-je quelle heureuse et sage politique Joignit à tous les dieux de l'empire italique
I3n pouvoir plus obscur et plus puissant encor ? Le dieu Terme est son nom
Quand Jupiter parut au nouveau Capitole,
Tous les dieux firent place à l'imposante idole;
Toi seul gardas la tienne, et toi seul es resté!
Noble image des droits de la propriété:
Droits puissants, droits sacres, et sur qui seuls se fonde
Et le bien des Etats , et le repos du monde.
Le morceau que M. Delille a consacré à célébrer le culte du dieu Terme est beaucoup plus long; je n'en rappelle ici qu'une foible partie. Parmi tant de divinités mythologiques quioffroient à ses pinceaux des couleurs aussi poétiques, plus poétiques même, il a choisi, avec une sorte de préférence et de prédilection , le dieu protecteur des champs légitimement
NOTES DU CHA?^T VIII
Mq uis, et vengeur des usurpations. Le dieu Terme étoit donc le dieu de la propriété, et M. Delille s'est plu à le chanter au moment où les lois de la propriété étaient ébranlées dans ta patrie, et où les passions politiques, appelante leur secours les passions viles et basses de la cupidité, avoient midtiplié les confiscations , et méconnu ces droits antiques et sacrés sur lesquels , comme dit le poète et comme l'expérience l'a si bien prouve, se fondent
El le bien des États, et le repos du monde.
C'est au mépris et à la violation de ces lois qu'on reconnoîtra toujours les agitateurs et les tyrans, comme on reconnoîtra les bons citoyens et les bons princes au respect qu'ils auront pour elles. Parmi les preuves nombreuses que douna Louis XVIII, à son retour en France, de ses vues bienfaisantes et paternelles , il faut mettre au premier rang la clause de la Charte qui abolissoit les confiscations. Faisons ici une observation bien honorable à M. Delille : si ce grand poète se montre toujours, dans ses brillantes compositions et dans ses beaux vers, l'homme de bien, l'homme d'honneur ne se montre pas moins dans ses sentiments et ses principes.
g Mais si , dans tout l'éclat de sa pompe imposante, Avec plus d'appareil que ces fameux Romains, Je veux voir triompher le maître des humains. J'irai dans cette ville en prodiges féconde. Veuve du peuple-roi , mais reine eucor du monde.
L'objet de ces notes n'est point de faire remarquer les beaux vers de M. Delille; un pareil dessein les eût multipliées et étendues beaucoup au-delà du but que nous nous proposons. Je ne puis m'empècher toutefois d'arrêter un instant l'attention du lecteur sur le dernier des vers que je viens de citer; jamais on ne parla plus magnifiquement de Rome ancienne et moderne : peut-être même trouveroit-on un peu d'emphase et d'exagération dans ce dernier hémistiche, mais reine encor du monde, s'il n'étoit placé si à propos. Le poète décrit, en effet, une des plus augustes cérémonies de la religion : et c'est par la religion que Rome domine encore cette vaste partie du monde ; c'est dans les grandes et imposantes fêtes du culte catholique qu'elle est l'exemple et le modèle de peuples nombreux et florissants, et que son pontife en est le chef. Un poète latin avoit dit avant M. Delille, et avec beaucoup moins d'élévation et d'éclat que le poète français ,
Roma caput mundî , quidquid non possidet arims , Religione tenet.
• C'est dans un morceau ajouté à cette nouvelle édition que se trouve le vers qui a donné lieu à cette note. Le poète décrit les processions de la Fête-Dieu; cette description est peut-être un peu chargée de détails et un peu longue, mais elle a une pompe digne du sujet, et renferme de très-beaux vers ; le lecteur me permettra de remettre sous ses yeux ceux qui suivent immédiatement le morceau que j'ai cité, et terminent la description de la fête à Rome, dans la ville reine encor du monde :
C'est là , c'est dans ses murs , le siège de la foi , Que sous les yeux d'un chef, père , pontife et roi , Au milieu des palais, des temples, des portiques. Et du faste moderne, et des pompes antiques. Dieu se montre aux mortels dans toute sa grandeur. En vain l'œil de l'impie en veut fuir la splendeur; Dieu l'accable en secret de toute sa présence. Malheureux , il est seul dans cette foule immense , Et ses remords du moins confessent l'Éternel.
lo là , des lions d'airain , de feux étincelants ,
Recevoient des mortels dan» leur» gosiers brûlants;
Là , le sang qui ruisselle en éternel hommage Fait au ciel qu'il invoque un éternel outrage.
Nature , tu n'as donc plus d'abri sur la terre?
Ah 1 sans doute , abliorrant ce culte criminel ,
Tu te réfugias dans le cœLir maternel •
Non , de ces dieux cruels la fureur l'en exile ,
Et la nature a fui de son dernier asile.
Des mères, aux autels de ces dieux redoutés.
Leurs enfants dans les bras. . . . Cruelles , arrête» !
Ah ! voyez leur sourire et regarder leurs pleurs ,
Et cessez d'immoler à d'horribles chimères
Les nœuds sacrés d'hymen et le doux nom de mères f
Racine le fils a aussi, dans son poëme de la Religion, présenté le tableau de ces effroyables superstitions qui ont fait le tour du globe et déshonore , dans les différents âges , tous les peuples, même ceux qui sont les plus fiers de leur politesse, de leurs arts, et de leur philosophie. Les lecteurs qui seroient curieux de comparer la manière des deux poètes peuvent chercher les vers que j'indique à la fin du troisième chant du poème de la Religion; ils verront que le fils du grand Racine, poète toujours pur, correct, et même assez élégant, étoit dépourvu de la verve et de la richesse d'imagination qui brille dans les vers du chantre de cette faculté dominante des grands poètes; il a moins de ressources et de fécondité dans l'espi'it,cldesrapprochcraeirls moins heareus; ses lahleauj ont moins de coloris, d'ame et de sentiment. M. Delille raconte, dans une de ses préfaces, qu'étant fort jeune, ou, comme il le dit, presque enfant encore, il alla lire à Racine le fils les premiers essais de sa traduction des Gèor- ^iques ; il trouva l'illustre poète déjà accablé sous le poids des ans, plus accablé encore sous celui du malheur : un fils unique venoit de lui être enlevé par une mort funeste; il fuyoit le monde, les hommes, et les lettres. Toutefois il accueillit avec bonté le jeune poète, qui lui annonçoit le dessein d'entrer dans une carrière qu'il abandonnoit lui-même, après l'avoir parcourue avec quelque gloire. Ce ne fut pas cependant sans une surprise mêlée de quelques observations sévères que Racine apprit le projet formé par un écoUcr, à peine échappé du collège, de traduire les Céorgiques ; il écouta néanmoins les vers du jeune poète; et, après les avoir entendus, m'engagea à poursuivre ce dessein qui lui avoit d'abord, et avec raison, paru si téméraire." J'ai senti peu de plai- « sirs si vifs dans ma vie, dit M. Delille.... Je crus avoir entendu « nonsetdement la voix du chantre de la religion, mais qucl- « ques accents de l'auteur à'Atltalie.»M. Delille, ayant ainsi recules conseils et les encouragements du fils du grand Racine, s'honoroit d'être sou disciple: on peut même dire qu'il fut toujours de son école; car le poëme de la Religion est, comme tous ceux de M. Delille, tantôt philosophique, tantôt descriptif ; mais le disciple a laissé son maître bien loin derrière lui.
Je ne puis finir cette note, à laquelle ont donné lieu les sacrifices abominables qui ont ensanglanté tant d'autels, sans rapporter la pensée d'un ancien sur ces cultes barbares. « Tel « est le délire de l'esprit humain, qu'on pense inspirer aux « dieux de la clémence et de la bonté par des cruautés dont les « hommes seroient incapables dans les transports de la colère « et de la vengeance. Tantiis est perturbatœ mentis et sedi- « bus suis puis ce furor, utsic dii placentur quemadmodum « ne homines quidem sceviunt. »
II C'étoil de ce hameau le pasteur respectable.
Qui , depuis quarante ans , sert son Dieu , fait le bien , Reçoit peu , donne tout , et ne demande rien.
Ce dernier vers est, par le tour, par la forme et la coiui-
NOTES DU CHANT VIII
sion , une imitation évideote de ce vers du Tasse :
Brama assai , poco spf ra , nulla cliiede.
• Il désire beaucoup , espère peu , et ne demande rien. »
Ce vers remarquable par le cliquetis des trois antithèses, assai, poco, nulla, c'est-à-dire, beaucoup, peu, et rien, avoit frappé plus d'un de nos poètes, et avoit été déjà le sujet de plusieurs imitations. Voltaire, dans un poëme qui admetloit le ton familier, négligeant une des idées dont le vers italien se compose I avoit dit :
Ce jeune homme de bien Vouloit beaucoup, et ne demandoit rien.
Bernard , dans son Art d'aimer, rivalise de concision avec l'original, et, changeant un peu les idées, il dit : Désire tout, prétend peu, n*ose rien.
M. Delille a placé l'imitation de ce vers dans un sujet beaucoup plus grave, dans un épisode qui, faisant ressortir les merveilleux et consolants effets d'un des augustes mystères du christianisme , termine convenablement son chant sur les cultes.
FIN DES W0TK5.
LES TROIS RÈGNES
POEME
EN HUIT CHANTS
DISCOURS PRELIMINAIRE
L<E poème ne peut se disculper d'appartenir au genre descriptif. Les inconvénients et les avantages de ce genre d'ouvrages sont encore un objet de contestation entre les critiques et les auteurs. C'est faute de s'entendre que cette discussion dure encore. Décrire pour décrire, est une sottise; mais décrire pour rendre plus sensibles les procédés des arts et les phénomènes de la nature physique ou moiale, est non seulement permis, mais nécessaire; et ce qui est nécessaire est toujours irrépréhensible. On veut ne trouver d'intérêt que dans les actions épiques ou dramatiques ; mais il est des lecteurs plus raisonnables , qu'on peut intéresser par des scènes plus calmes et des impressions moiiis vives. Comme je l'ai remarqué ailleurs, il y a dans tout ouvrage de poésie deux sortes d'intérêt : celui du sujet, et celui de la composition.
Je me suis aperçu trop tard que ma nouvelle entreprise étoit bien au-dessus de mes forces. Comment trouvez-vous mon langage? disoit un étranger à un citoyen d'Athènes. Pour un Thessalien , vous ne parlez pas mal , lui répondit l'Athénien. Étranger moi-même à l'empire des sciences, voilà le seul genre d'éloges que j'ambitionne et que j'espère.
J'ai cru devoir hasarder ici quelques réflexions sur le sujet de cet ouvrage et sur ceux qui l'ont traité avant moi, soit en prose soit en vers.
Je me suis plaint plus d'une fois que quelquesuns des plus grands poètes de l'antiquité aient négligé de nous faire connoilre les lieux et les gouvernements où ils vivoient; le plus ou moins de bonheur dont ils ont joui , le dessein et la première conception de leurs ouvrages.
Virgile n'a pas toujours été coupable de ces omissions. Dans l'éloge charmant qu'il fait de la vie champêtre, au second livre de ses Géorgiques, il exprime ouvertement la jalousie que lui
cause le bonheur qu'a eu Lucrèce de chanter le premier la Nature, sujet plus philosophique et plus fécond que celui des Géorgiques. Pour faire connoitre imparfaitement ses regrets à ceux qui ne peuvent les lire dans la langue laline, je citerai ici quelques vers de la traduction que j'ai faite de ce passage, et qu'on retrouvera dans le premier livre de ce poème.
O vous, à qui j'offris mes premiers sacrifices. Muses, soyez toujours mes plus chères délices! Dites-moi quelle cause éclipse daus leur cours Le clair flambeau des nuits, l'astre pompeux des Jours; Pourquoi la terre tremble, et pourquoi la mer gronde; Quel pouvoir fait enfler, fait décroître sou onde; Comment de nos soleils riuégale clarté S'abrège daus l'hiver, se prolonge eu été; Comment roulent les cieux, et quel puissant génie Des sphères, dans leur cours, entretient l'harmonie.
Mais si mon sang trop froid m'iuterdit ces travaux , Eh bien! vertes forêts, prés fleuris, clairs ruisseaux, J'irai, je goûterai votre douceur secrète. Adieu, gloire, projets. O coteaux du Taygète, Par les vierges de Sparte en cadence foulés, Oh! qui me portera dans vos bois reculés! Où sont, 6 Sperchius, tes fortunés rivages! Laissez-moi de Tempe parcourir les bocages! Et vous, vallons d'Hémus, vallons sombres et frais. Couvrez-moi tout entier de vos rameaux épais.
Dans les vers suivants, Virgile continue d'exprimer son admiration pour le poète qui a osé remonter aux principes des choses, et détrôner la superstition.
Heureux le sage instruit des lois de la nature.
Qui du vaste univers embrasse la structure.
Qui dompte et foule aux pieds d'importunes erreurs,
Le sort inexorable et les folles terreurs;
Qui regarde eu pitié les fables du Ténare,
Et s'endort au vain bruit de l'Achéron avare!
Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que je chantre du pieux Énée, après avoir félicité Lu*
DISCOURS
crèce de son audace philosophique, reprend son caractère religieux , et se plaît à rentrer sous les douces lois
Et du dieu des troupeaux, et des nymphes des hois.
C'est ici le lieu d'exprimer ce qui a décidé le caractère et les principes du poëme de Lucrèce, et à quelles causes on doit attribuer ses beautés et ses défauts. I-a première est sans doute le peu de progrès qu'avoit fait, dans le siècle de Lucrèce, l'histoire naturelle. Sénèque et Pline, qui écrivirent long-temps après lui, prouvent l'indigence des connoissances physiques de leur siècle. Il faut avouer aussi que si l'humanité a eu des plaintes à faire contre les Romains, les sciences n'ont pas moins à s'en plaindre. Si les consuls, les proconsuls, les préteurs, les questeurs , et tous ces magistrats despotes que Rome envoyoit dans les diverses parties du monde , avoient employé leurs moyens à faire des recherches et des collections de tout ce qu'offroient de plus curieux et de plus intéressant en histoire naturelle les provinces soumises à leur administration ; si , lorsqu'ils envoyoient à Rome cette quantité innombrable de tigres, de lions, et d'autres animaux qui, comme l'atteste une lettre très-curieuse de Cicéron, périssoient quelquefois, en un jour, dans l'horrible boucherie de leurs cirques ensanglantés; si, dis-je, jusqu'au moment où tous ces animaux étoient sacrifiés à l'amusement du peuple-roi, on eût étudié leurs habitudes et leurs mœurs; ces mœurs et ces habitudes , toutes contraintes et tout efiacées qu'elles étoient par l'ennui de leur longue captivité, auroient dorme, sur le règne animal, des connoissances sans nombre, et le monde entier auroit appartenu aux naturalistes romains. Mais tant de dépenses , la mort de tant d'animaux, étoient perdues pour les connoissances humaines. Le magistrat avoit fait sa cour au peuple ; le sang avoit coulé ; ce spectacle avoit accoutumé le cœur et les yeux aux scènes de carnage : c'étoit assez pour Rome.
Malgré cette ignorance, si Lucrèce avoit tenu les promesses de son titre, il auroit pu nous laisser un poëme très-curieux et très-intéressant. Les arts et les sciences avoient déjà fait à Rome d'assez grands progrès : déjà les matières minérales, végétales, et animales, étoient employées avec succès dans leurs ateliers et leurs manufactures; déjà la terre olfroit par-tout l'empreinte de l'action continuelle de l'air, de l'eau, et du feu. Leur navigation, toute timide et tout ignorante qu'elle étoit, ne leur avoit pas laissé méconnoltre les grands elfets des vents, des trombes, et des tempêtes. Si, au lieu de perdre
son temps à composer son absurde univers du concours fortuit des atomes, à peindre leurs chutes perpendiculaires et le hasard de leurs déviations en tous sens, il eût exprimé ce qu'on savoit alors de positif, nous aurions aujourd'hui le piaisir, en le lisant, de comparer la pauvreté des connoissances anciennes avec la richesse des découvertes modernes, la philosophie romaine avec la philosophie grecque, et les Romains avec les Français. Voilà pour le poëte naturaliste. Le poète moraliste a été influencé par des causes plus remarquables encore. L'époque à laquelle Lucrèce écrivit son poëme, en décida le caractère et les principes : Rome alors avoit perdu ses anciennes vertus; depuis long-temps les citoyens avoient quitté le soc pour l'épée, le char des moissons pour celui de la victoire, leur Jupiter de bois pour un Jupiter d'or, et leurs maisons rustiques pour des palais superbes. Une horrible émulation de richesses et de luxe s' étoit emparée des premiers hommes de l'État ; dans la même place où se vendoient autrefois les bestiaux, se marchandoient publiquement les consulats et les prétures. La guerre civile, en rompant tous les liens de la société, et même de la parenté, avoit produit en foule des crimes exécrables ; des clients avoient égorgé leurs patrons, des enfants leurs pères; un énorme poids de vices et de forfaits pesoit sur toutes les consciences. A cette époque, un poëte qui venoit, sur les pas d'Épicure , annoncer aux Romains l'indifférence des dieux pour les choses humaines, recommander la jouissance du présent, traiter de fable un avenir vengeur, enfin rompre les derniers liens qui retenoient encore le vice craintif et l'ignorance timorée, devoit, escorté des passions pleinement affranchies, arriver rapidement à la faveur publique, et se faire lire avec plaisir par une génération avide de crimes et d'impunité.
Cependant , une chose digne de remarque , c'est que Lucrèce n'a pas osé attaquer le fond de la religion romaine; il auroit bien voulu éteindre le tonnerre de Jupiter, briser la lance de Pallas, arracher à Neptune son trident, sa ceinture à Vénus, à l'Amour son carquois, et leurs fouets aux Furies ; il s'est contenté de combattre l'existence des Scy lies , des Centaures , de la Chimère , et de tous ces êtres fantastiques, enfants de la superstition et de la poésie. Son exorde même commence par une invocation à Vénus, qu'il supplie d'obtenir de Mars la pacification du monde.
Essayons maintenant d'apprécier les beautés et les défauts de Lucrèce. Considéré comme poëte, on ne peut lui refuser un degré de force, d'à-
PRÉLIMIISAIRE.
bondance, et d'originalité remarquable, qu'on peut attribuer en partie à l'énergie brute et sauvage de la poésie naissante des Romains, indépendante encore du joug capricieux de l'usage, et de la délicatesse d'un goût trop raffiné. Si l'on pouvoil définir par des comparaisons, je Irouverois l'image de cette poésie riche et vigoureuse , mais souvent âpre et incorrecte, dans ce lion que Milton nous représente, dans son sublime tableau de la création, moitié formé, moitié informe, d'un côté se débattant contre la terre , qui le retient encore ; de l'autre , présentant déjà au grand jour ses yeux pleins de feu et le visage auguste du roi des animaux. Enfin les beautés de Lucrèce appartiennent à son génie , et une grande partie de ses défauts à sa langue, fort supérieure à celle d'Ennius, mais fort inférieure à celle de Virgile. On cbercheroit en vain , dans les vers de Lucrèce , cette finesse de goût , ce beau choix d'expressions et d'images , cette continuité d'élégance, cette harmonie imitative qui peint par les sons, sur-tout cette aimable sensibilité que l'auteur des Géorgiques a répandue dans toutes ses compositions. La nature, toujours avare pour notre curiosité, et toujours prodigue pour nos besoins , semble avoir traité ces deux poètes avec une partialité providentielle : elle n'a donné au poète spéculatif qu'une partie du talent poétique; elle l'a donné tout entier au poète agriculteur.
C'est sur-tout dans les épisodes que Virgile me paroit l'emporter de beaucoup sur Lucrèce ; on s'en convaincra, en comparant la description qu'ils ont faite tous deux de la peste. On ne trouve guère, dans le tableau qu'en a fait Lucrèce, que des symptômes dégoûtants de cet horrible fléau ; cependant son sujet lui donnoit un grand avantage : dans sa description, ce sont les hommes qui périssent; dans celle de Virgile ce sont les animaux. Mais combien le poète de Mantoue a su nous les rendre intéressants, tantôt par des oppositions heureuses , tantôt par un choix de circonstances et de détails touchants et presque pathétiques! S'il fait périr l'agneau, c'est au milieu d'une pâture abondante ; le chien , naturellement caressant, meurt dans des accès de rage ; le coursier superbe oublie l'amour de la gloire, les champs de bataille, et les palmes olympiques : le taureau , plus intéressant encore, regrette le compagnon de ses travaux , qui tombe près de lui dans le sillon qu'il vient de creuser; ce n'est point un camarade qu'il pleure, c'est un frère ,
Mœrentem... fraterna morte juvencum.
Pour donner plus d'intérêt à ce poème philo-
sophique , et par conséquent d'un genre un peu froid , j'y ai moi-même introduit quelques épisodes, la plupart historiques. J'ai quelquefois préféré ce dernier genre , parce qu'il réunit l'attrait de la vérité et le charme de la fiction. L'art de traiter un sujet n'est que l'art d'en sortir sans s'en éloigner; on en trouve l'image dans la navigation ancienne, cjui se tenoit toujours à portée de la terre et à la vue des côtes.
Qu'on me permette, sur cette sorte d'ornement , quelques idées assez nouvelles. Ce qui n'est pas nouveau, c'est que les épisodes doivent être liés adroitement au sujet principal. Virgile nous offre plus d'un modèle de ce genre. On a sur-tout justement admiré l'épisode le plus long et le plus remarquable du IV* livre des Géorgiques. Il y a loin des abeilles à la mort d'Eurydice , et à la descente d'Orphée aux enfers : mais le berger Aristée a perdu ses essaims ; il va consulter Frôlée. Ce demi-dieu lui apprend que cette perte est une punition de la mort d'Eurydice , causée par ce berger ; il lui raconte les regrets qui l'ont suivie, la descente de son époux dans le royaume de Pluton, oii il va chercher son épouse,
Et la lyre à la maîn, redemander sa vie Au gendre de Cérès.
J.-B. Rousseau.
Ainsi , dans le chant sur les abeilles , l'épisode est lié au sujet par le sujet lui-même. Non seulement il faut que les épisodes soient liés au fond du poëme, il faut encore que, dans ces ornements accessoires, l'objrt principal soit ressenti et reparoisse par intervalles. Ainsi Virgile , dans le premier chant des Géorgiques , raconte les prodiges qui présagèrent la mort de César, et les batailles sanglantes de Pharsale et de Philippes, qui suivirent cette mort. Voilà le poète bien loin des occupations paisibles de la campagne ; mais le sage et judicieux Virgile, par un art admirable, sait faire reparoitre le laboureur sur ces mêmes champs de bataille. Un jour, dit-il,
Un jour le laboureur daus ces mêmes sillons Où dorment les débris de tant de bataillons. Heurtant avec le soc leur antique dépouille. Trouvera, jileiu d'effroi, des dards rongés de rouille; Entendra retentir les casques des héros. De leurs tombeaux rouverts exhumera leurs os. Et daus ces grands débris, monuments du carnage. Mesurera de l'œil les Romains du vieil âge.
Cependant cette règle ne doit point être prise à la rigueur, et s'il est nécessaire que les épisodes se rattachent au dessein général de l'ouvrage, il ne l'est pas que l'idée principale de chaque épisode soit en rapport immédiat avec le fond
DISCOURS
du sujet; au contraire, plus ces ornements accessoires lui sont étrangers, plus ils jettent dans la composition et de nouveauté et de variété, premiers charmes de tous les ouvrages d'imagination. Qu'on me pardonne d'en offrir un exemple tiré de ce poëme. Lorsque , dans le chant des végétaux, je peins Colomb après une longue navigation , entouré de son équipage révolté, attaché au grand mât de son vaisseau , menacé par les poignards et les regards farouches des rebelles, mais toul-à-coup averti , par une odeur végétale, que la terre n'est pas loin; alors reprenant courage, l'inspirant à ses compagnons, et leur promettant, d'un air prophétique, la fin prochaine de leurs malheurs ; abordant enfin , et félicité sur le rivage par ceux dont les poignards venoient de menacer sa vie : l'imagination, transportée tout-à-coup des scènes riantes et paisibles de la végétation , sur un vaisseau assiégé par la ten^pète , en proie à toutes les horreurs de la révolte, de la contagion, et de la faim, est plus vivement frappée par ce contraste, qu'elle n'auroit pu l'être par des images moins étrangères au sujet; et si le récit paroît d'abord s'éloigner de l'intention principale par la peinture des dangers qui menacent un grand homme, la fin de cet épisode se rattache naturellement aux végétaux par la guirlande de fleurs dont son équipage, heureusement abordé , couronne son habile prévoyance et sa persévérante intrépidité. Cependant il ne faut pas croire que de longs épisodes soient toujours nécessaires aux poèmes didactiques ou philosophiques ; plusieurs poètes , tels que Pope , dans l'Essai sur la Critique , et V Essai sur l'Homme, Horace et Boileau, dans VJrt poétique, s'en sont dispensés : mais alors l'auteur doit dédommager le lecteur de cette privation, par quelques idées d'un genre plus intéressant, embellies de couleurs plus brillantes, et qui, se détachant du fond du tableau, s'y montrent en relief. Virgile nous donne encore ici le meilleur des préceptes , celui de l'exemple. Après une longue énuméralion d'arbres peu distingués par la beauté de leur port et de leurs formes , le détail des soins qu'exige leur culture, il arrive au chêne , le plus majestueux de tous ; il le peint dans toute la force de sa végétation , plongeant dans la terre ses racines profondes, étendant de tous côtés ses branches vigoureuses, dominant au loin les champs par sa hauteur, les embrassant par l'immensité de son ombre; et son vieux tronc, par sa durée séculaire, insultant à la fragilité des générations humaines : voilà ce que l'on peut appeler un court épisode, dont le lecteur est d'autant plus frappé, que
dans un sujet ingrat il n'avoit pas le droit de s'attendre à ce magnifique tableau.
Après avoir apprécié Lucrèce et Virgile, il est temps d'arriver à nos propres richesses. Ce que Lucrèce a fait en vers pour les Romains, M. de Buffon l'a fait en prose pour les Français. S'il m'étoit permis d'exprimer mon opinion sur le style de ce grand homme, j'avouerois franchement que de tous ses ouvrages celui dont la diction m'a paru la plus convenable au sujet, c'est son traité sur les minéraux. Là tout est juste, clair, précis, noble sans emphase, riche sans profusion : point d'images ambitieuses, d'ornements superflus ; rien qui dépasse le sujet. M. de Buffon connoissoit les minéraux par les yeux de l'expérience ; mais il a écrit sur les animaux avec l'intérêt qu'inspirent leurs caractères, leurs grâces, leurs beautés, les rapports qu'ils ont avec nous , et les services qu'ils nous rendent. De là la pompe du style, les idées exaltées, cette diction brillante et poétique, qui, après avoir fait la fortune de son ouvrage, sont devenues , pour beaucoup de lecteurs , un sujet de leproche. En effet , la prose poétique a l'inconvénient de n'avoir point un caractère décidé: d'un côté, elle n'a pas les tournures rapides, les mouvements impétueux, les expressions audacieusement figurées de la poésie; de l'autre, elle perd en grande partie la clarté , la justesse , et la simplicité , qui conviennent à la prose. Toute chose, comme toute personne, doit conserver son caractère : deux natures différentes réunies dans les Centaures , n'en ont fait que des monstres. Les animaux qui appartiennent à deux éléments n'appartiennent à aucun. Le mot amphibie est même devenu une injure dans le style figuré, et je crois entendre dire à la prose poétique comme à la chauve - souris dans La Fontaine
Je suis oiseau, voyez mes ailes.
Cependant, malgré ces observations, Buffon, Fénelon, et quelques écrivains plus modernes, ont fait un grand honneur à ce genre mitoyen, et méritent une honorable exception. M. de Buffon, sur-tout, ayant à peindre les merveilles de la nature, étoit plus autorisé à déployer, dans son ouvrage, toute la pompe de son style et toute la richesse de son imagination ; et comment n'en savoir pas gré à celui qui, par la magie de son langage , a donné à son siècle une impulsion si puissante!
Lorsque les anciens entroient dans le Panthéon , ils passoient légèrement entre deux haies de divinités subalternes ; mais lorsqu'ils anivoient à la statue colossale de Jupiier, ils s'in-
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clinoient avec respect devant le maître et le moteur du monde : telle est mon adoration pour M. de Buffon. J'oublie, en le lisant, l'observateur paresseux ou inatlentif, les erreurs qu'on lui reproche, et même l'audace et la bizarrerie de quelques uns de ses sysièmes , pour ne m'occuper que de ce génie puissant qui a répandu dans le monde entier le goût de l'histoire naturelle, a tiré les observateurs citadins de l'ombre de leurs cabinets, de la mollesse des villes, les a fait gravir les montagnes, s'enfoncer dans les bois, plonger dans les cavernes, franchir les précipices, et s'asseoir au bord des volcans. En un mot on pourroit appliquer à M. de Buffon , sous le rapport de son influence sur l'étude de l'histoire naturelle, ce que Virgile a dit de l'influence de l'air sur la terre, dans sa description du printemps.
Le dieu de l'air descend dans son seiu amoureux , Lui verse ses trésors, lui darde tous ses feux. Remplit ce vaste corps de son ame puissante : Le monde se ranime, et la nature enfante.
Cependant j'avoue avec honte que M. de Buffon est celui de tous les naturalistes à qui j'ai pris le plus petit nombre d'idées , parce que les vols faits aux gens riches sont les plus aisément reconnus et les plus sévèrement punis par la police littéraire. Plusieurs naturalistes, dont les travaux ont eu moins d'éclat et quelquefois plus d'utilité, m'ont été d'un grand secours, particulièrement M. Valmont de Bomare , également recommandable par ses vertus et par ses connoissances.
De tout temps, les poètes philosophes ont eu le droit d'emprunter aux sciences les matériaux qu'ils mettent en œuvre.
Rem tibi Socraticœ poterunt ostendere chartas.
En cela même, les sciences peuvent avoir quelques obligations à la poésie. Le moins populaire de tous les langages a seul le droit de populariser ce qu'il y a dans le monde de plus brillant et de plus utile ; c'est à lui que doivent
avoir recours les belles actions, les procédés des arts, les phénomènes de la nature physique et morale. On sait d'ailleurs quelle distance il y a du fond des idées aux formes brillantes et à l'intérêt que sait leur donner la poésie. La Bruyère est souvent meilleur observateur que Boileau; mais celui-ci a écrit en vers, et ses vers sont devenus proverbes en naissant. Les préceptes, d'ailleurs si justes et si sages d'Aristote, sont, à force d'élégance et d'esprit , presque méconnoissables dans l'art poétique d'Horace et de Despréaux ; et les auteurs du Système de l'Optimisme ne vivent plus que dans Vadmiruhle Essai sur l'Homme de Pope, et dans les ridicules que leur a donnés le Candide de Voltaire.
On conçoit aisément que j'ai été plus d'une fois effrayé de la difficulté de l'immensité de cette entreprise, et je me plais à payer ici un juste tribut de reconnoissance au savant distingué * à qui je dois le projet de ce poënie et le courage de l'exécuter. I! m'avoit entendu lire la description d'un cabinet d'histoire naturelle, qui termine le troisième chant des Gcorgiques françaises. Après m'avoir assuré qu'il n'avoit trouvé aucune erreur dans cette description, il m'invita à faire un grand tableau de cette esquisse , en chantant les quatre éléments et les trois règnes de la nature. Je lui représentai que le sujet, ainsi envisagé , pourroit paroitre manquer d'unité : il me répondit que les quatre éléments étant combinés dans les trois règnes, ces deux parties de l'ouvrage n'avoient rien d'incohérent, et pouvoient composer un tout régulier. Je cédai à ses observations et à ses instances ; mais en supposant que cet ouvrage obtienne quelque succès, il manquera toujours à mon plaisir d'en offrir l'hommage au savant vertueux dont il ne reste plus qu'un nom cher aux sciences qu'il a enrichies et à l'amitié qui le pleure.
* M. Darcet (Jean), médecin et chimiste distingué, né en lyaS, mort en i8oi , membre de l'Institut et du Sénat conservateur.