‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 25 sur 411 · LA- LUMIÈRE ET LE FEU · texte numérisé non relu

LA- LUMIÈRE ET LE FEU

Apparition du génie de la nature, qui ordonne au poète de le chanter; le poëte obéit, et commence par la Lumière. Invocation à Apollon. Éloge de l'astronome Delaiabre. De la décomposition des rayons solaires dans le prisme de Newton. Les différents effets de la lumière, qui donne à la nature ses couleurs variées. Phénomènes de la lumière sous le pôle glacé. L'Aurore boréale s'adresse à Jupiter pour obtenir les mêmes honneurs que sa sœur. Jupiter est sensible à sa prière, et l'Aurore boréale, célébrée par le génie de Muiran , a recouvré ses droits. Théorie du Feu ; les effets qu'il produit entre les mains de la nature. Utilité du feu dans les arts; avantages que l'homme en retire. Le feu considéré dans les scènes terribles de la nature; la foudre et le tonnerre; l'électricité; les volcans. Effets du feu dans l'explosion de la poudre et de l'artillerie. Le feu considéré dans le sein de nos foyers. Tableau du coin du feu pendant l'hiver.

Un jour, pour la campagne abandonnant la ville, Dans un beau paysage en spectacles fertile J'avois erré long-temps , j'avois gravi les monts , Visité les coteaux , parcouru les vallons , Prolongé dans les bois ma libre promenade. Traversé le torrent, écoulé la cascade, Suivi des frais ruisseaux le cours capricieu.x, Etudié la terre, interrogé les cieux.

Le soir, ayant fini ma course vagabonde , Plein des tableaux du ciel , de la terre et de l'onde , Je cherchai le repos; et jusques au réveil, La douce illusion amusa mon sommeil.

Je crus voir, dans l'éclat de sa riche parure, Apparoitre à mes yeux le Dieu de la nature.

Dans ses traits doux et fiers une màlc beauté Sembloil joindre la grâce à la sévérité ; Son front louchoit le ciel, ses pieds fouloient la terre, Ses accents ressembloient à la voix du tonnerre ; Mille astres éclatoient sur son front radieux, La foudre dans ses mains , et l'éclair dans ses yeux. Douze signes ornoient sa ceinture flottante; Au tissu varié de sa robe éclalante Les sept rayons d'Iris prodiguoient leurs couleurs ; Sous ses pieds les gazons se lapissoient de fleurs; Il ordonnoil: les eaux s'échappoient de leurs sources, Le tonnerre grondoil, les vents prenoienl leurs courses'; Aulour de lui, le Temps, sous mille aspects nouveaux, Achevoil, renversoit , reprenoit ses travaux ; Les débris s'animoient, la mort étoil féconde, Et la destruction renouveloit le monde.

Plus j'attachois sur lui mon regard curieux, El plus il paroissoit s'agrandir à mes yeux. Tout-à-coup les accents de sa voix immortelle Jusqu'à moi sont portés : « Assez long-temps, dit-elle,

Du globe tu peignis les visibles beautés, Ses riches ornements , ses aspects enchantés ; Ose plus aujourd'hui : pénètre sa structure. Ses vastes fondements, sa noble architecture, Les formes , les couleurs , les principes des corps. Et leur guerre féconde , et leurs secrets accords; Suis dans tous ses degrés la nature vivante, Fais naître les métaux, fructifier la plante. Soumets la brute à l'homme , élève l'homme à Dieu : Du ciel sur les tableaux je verserai le feu ; Et tandis qu'un faux goût, de tant d'œiivres légères Fait prospérer un jour les formes passagères, Sur ma base éternelle, édifiés par toi , Tes ouvrages seroul durables comme moi. »

J'obéis ; mais d'abord , loin l'esprit de système, Qui souvent, pour tromper, abusant du vrai même , Sur un fragile amas d'arguments pointilleux Bâtit du faux savoir le trophée orgueilleux : Met , potu" le soutenir, le monde à la torture. Et veut à sa chimère asservir la nature ; Long-temps enorgueilli de son culte usurpé. Il règne , il en impose à l'univers trompé ; Quand soudain, triomphant d'un frivole artifice, Un fait inattendu vient briser l'édifice. Ainsi, trop long-temps ehers à nos yeux éblouis, Ces tourbillons fameux se sont évanouis; Ainsi, disparoissant avec ses cieux de verre, L'astronome du Nil ■ laissa tourner la terre; Ainsi , de la nature audacieux romans , Périront , renversés sur leurs vains fondements, Tant de rêves fameux ; tel de ce roi superbe Dont l'orgueil abruti rampa courbé sin- l'herbe. Le colosse formé d'argent, d'or et d'airain, D'un côté jusqu'au ciel levoit son front hautain , De l'autre s'appuyoit sur ses deux pieds d'argile; Tout-à-coup s'élançant vers sa base fragile. Du haut de la montagne une pierre a roulé , El sur son frêle appui le colosse a croulé.

Evitons cet écueil ; laissons de ses entraves L'esprit systématique enchaîner ses esclaves ; La seule expérience est un guide pour moi ; Instruire est son devoir, et peindre est mon emploi ; Mes pinceaux sont trempés, et la vive lumière Dans mes riches tableaux brillera la première ; La lumière inconnue, en ses secrets ressorts, Qui frappe, échauffe, éclaire et pénètre les corps. Donne à l'air respiré sa pureté vitale. Aux plants organisés leur ame végétale.

Épanche ses torrents de la hauteur des airs. Au centre de la terre, aux profondeurs des mers; Inonde incessamment des régions sans nombre, Et , traversant d'un trait les royaumes de l'ombre , Du trône ardent du jour prend un essor pareil ,

LES TROIS REGNES

Au coup d'œil de ce Dieu qui créa le soleil ;

De bienfaits, de beautés source immense et féconde ;

Enfin, l'ame, la vie, et le peintre du monde. Viens, Apollon, dis-moi ses prodiges divers,

Et, comme des beaux jours, sois le dieu des beaux vers;

Ou plulôl, quand je vole à la céleste voûte,

C'est à toi, cher Delambre ', à diriger ma route ;

Toi qui sus réunir, par un double pouvoir.

Les beaux-arls au calcul et le goût au savoir.

L'immortel Isaac , de ses mains souveraines ,

Des mondes étoiles le confia les rênes ;

Viens ; et , sans m'effrayer du sort de Phaéton ,

Que je monte avec toi sur le char de Newton !

Guide-moi, montre-moi les sphères éternelles,

Leurs chemins journaliers , leurs marches annuelles.

La gloire d'expliquer leurs cours mystérieux

Seule n'y conduit pas tes regards curieux;

Tu n'y vas point chercher les combats des systèmes,

Les nuages du doute et la nuit des problèmes.

Mais la grandeur du monde et du Dieu qui l'a fait ;

Mais des sociétés le modèle parfait,

Oîi, dans les rangs divers de ce brillant empire,

A l'ordre général chaque sujet conspire;

Où la comète même, objet de nos terreurs ,

S'égare sans désordre , et revient sans erreurs.

Là, tu puises le beau dans sa source première;

Et de tous ces soleils , d'où l'ange de lumière

Jette sur notre boue un regard de pitié,

Pour toi l'attraction est encor l'amitié.

Je ne te suivrai pas dans cette mer profonde

Où chaque astre est un point, et chaque point un monde.

Ces sublimes objets ne sont pas faits pour moi;

Jadis Virgile même en recula d'effroi ;

Épris ainsi que lui des demeures agrestes.

J'abandonne à ton vol les domaines célestes;

Les révolutions de l'empire de l'air, El les gardes brillants du char de Jupiter. Mais tandis qu'à l'Olympe arrachant tous ses voiles , Tu graveras ton nom sur le front des étoiles. Moi, des bords d'un ruisseau le suivant dans les cieiLX , De leur lumière au moins je décrirai les jeux. Suivant les corps divers la lumière varie; Dédaigneuse des uns , aux autres se marie. Si l'obscure matière absorbe les rayons , Le noir frappe nos yeux : mais lorsque nous voyons. Des corps où vient tomber l'éclalaute lumière, La masse des rayons rejaillir lout entière ; De la blancheur alors r(pil ressent les effets. Observez son départ, sa chute , ses reOets : Les traitas qu'elle a lancés, quand leurs courses s'achèvent. Par des angles égaux tombent et se relèvent ; La matière tantôt , de ces rayons subtils . Décompose la trame cl sépare les fils ; El le corps , à son gré, de la clarté céleste, Admet une partie el refuse le reste ; Quelquefois le rayon, dépendant du tissu Des objets différents où le jour est reçu. Pénètre de ces corps les masses transparenles, Et brisant dans leur sein ses flèches divergentes,

Suivant leur densité , par des angles divers , Du corps qu'il traversa repasse dans les airs. Avant que de Newton la science profonde Eût surpris ce mystère et les secrets du monde, La lumière en faisceaux se montroit à nos yeux ; Son art décomposa ce tissu radieux , Et , du prisme magique armant sa main savante , Développa d'Iris l'écharpe éblouissanle.

Dans les mains d'un enfant , un globe de savon Dès long-temps précéda le prisme de Newton ; Et long-temps, sans mouler à sa source première, Un enfant dans ses jeux dissé((ua la lumière : Newton seul l'aperçut 3; tant le progrès de l'art Esl le fruit de l'étude et souvent du hasard !

Eniiii^ des sept couleurs la brillante famille Prête à chaque rayon l'éclat dont elle brille ; Du mélange divers des diverses couleurs Naît l'éclal des métaux, le coloris des fleurs, L'or flottant des moissons, et le verl des feuillages, El le changeant émail qui peinl les coquillages , La pourpre des raisins , l'azur foncé des mers. Et l'éclal varié de la voûte des airs. Eh ! qui ne connoit pas les dons de la lumière ! Sans elle tout languit dans la nature entièie , Les végétaux flétris regrettent ses faveurs ; La fleur est sans éclat, et les fruits sans saveurs. Ainsi, loin du soleil, dans nos celliers captive, Pâlit la chicorée et se blanchit l'endive ; ^ insi , vers cette zone où le ciel plus vermeil Épanche en fleuves d'or les rayons du soleil , De ses plus riches dons la lumière suivie Prodigue les couleurs, les parfums et la vie; L'onclueux aromate y verse ses ruisseaux, De plus vives couleurs y parent les oiseaux, Les fleurs ont plus d'éclat ; la superbe nature Revêt pompeusement sa plus riche parure : Tandis que, déployant son lugubre coup d'œil. Le Nord décoloré languit dans un long deuil. Mais, que dis- je ? le Nord, dans ses vastes domaines, Contient de la clarté les plus beaux phénomènes : Eh! qui ne connoit pas, dans ces climats glarés, Ces feux par qui du jour les feux sont remplacés 4 ! Là le pôle, entouré de montagnes de neige, Conserve de ses nuits le brillant privilège , Ces immenses clartés , ces feux éblouissants , Au sein de l'ombre obscure au loin resplendissants, Qui même avec les cieux, où le jour prend naissance, Rivalisent de luxe et de magnificence : Long-temps l'erreur les crut, dans ces âpres climats. Le reflet des glaçons , des neiges , des frimas ; Des esprits sulfureux exhalés de la terre Oui urésageoieni la mort, la discorde el la guerre, El jusque sur leur trône épouvantoient les rois. Enfin, la vérité fait entendre sa voix. Nous dit que le soleil enfante les aurores , Ces merveilles du ciel, ces pompeux météores. Abaissés, élevés, l'air, pur ou nébuleux, Refuse , admet , accroît ou tempère leurs feux ; Souvent l'épais brouillard lient leurs Uanmies captives.

CHANT I

Souvent laisse percer leurs clarlés fugitives ;

Ils glissent en reflets, s'écliappcnt eu liugols ,

Ou d'une mer de feu roulent au loin les flots ;

Ici blanchit l'argent , et là punit l'opale ;

Là se mêle à 1 azur la pourpre orientale :

Tantôt en arc immense ils prennent leur essor ,

Roulent eu chars brûlants, flottent en drapeaux d'or,

S'élancent quekpiefois en colonnes superbes ,

S'entassent en rochers, ou jaillissent en gerbes,

Et, variant le jeu de leurs reflets divers,

Pe leur pompe changeante étonnent ces déseris.

De là, si l'on en croit les récits des poêles.

De la riche nature élégants interprètes,

Deux lumineuses sœurs , au visage riant ,

Rayonnent l'une au Nord, et l'autre à l'Orient.

Un jour, ajoutent-ils, l'Aurore boréale ,

Lasse de voir sa sœur, l'Aurore orientale.

Seule, étaler des dieux les brillants attributs,

Et du monde idolâtre usurper les tributs,

Parut , les yeux en pleurs, dans la cour paternelle :

« O roi brillant du jour ! ô mon père ! dit-elle.

Souffriras-tu long-temps que des récits trompem-s.

Du reflet des frimas, de giossières vapeurs.

Des phosphores légers fassent naître ta fille,

El qu'un si long opprobre outrage la famille ?

Ne voudias-lu jamais, aux peuples mal instruits,

Dire quel est mon père, et montrer qui je suis?

Ah! toi-même, éteins donc l'éclat qui m'environne,

Déchire mes festons, foule aux pieds ma couronne,

De mes riches couleurs reprends-moi le trésor,

Et mon voile de pourpre , el ma couronne d'or.

Eh! que m'importe, hélas ! cet éclat dont je brille.

Si mon père rougit de m'avouer pour fille ?

Ah! combien de ma sœur le destin est plus beau !

Son lit du jour naissant est nommé le berceau ;

L'univers la bénit, les poètes la chantent;

Quelles sont toutefois ces beautés qu'ils nous vantent ?

D'où lui vient tant de gloire, à moi tant de mépris ?

Des roses sans jeunesse et des festons flétris,

Voilà ses ornements; toujours même couronne,

Toujours même couleur peint sa cour monotone ;

El moi, sous mille traits, sous mille aspects divers.

J'embellis à mon gré le trône des hivers;

A peine à l'Orient luit ma foible rivale ,

Moi dans les champs du Nord je marche son égale.

Même après Ion départ ta lumière me suit ;

Elle orne le matin, je décore la nuit,

El l'obscure déesse , oubliant ses ténèbres ,

Change en voiles brillants ses vètemems funèbres.

Si de sombres vapeurs montent jusqu'à ma cour.

J'en fais les ornemenis de mon brillant séjour ;

Loin d'en être obscurci, mon triomphe s'en pare.

Une autre cependant de tous mes droits s'empare ;

Chaque jour, nous dil-on , exacte à son réveil ,

Elle ouvre la barrière aux coursiers du soleil.

Oui, l'Olympe le sait; amante matinale.

Des bras du vieux Tithon, dans ceux du beau Céphale

Elle vient s'oublier, et, jusqu'à son retour.

Au monde impatient fail attendre le jour.

Ah I mon heureuse saur a seule ta tendresse ; Je suis aussi ta fille, et ne suis point déesse ! »

« O mon sang , répond-il , apaise les douleurs ; Je vengerai Ion nom , je lariiai les pleurs ; J'ai fait choix d'un mortel, la douleur peut m'en croire, Qui doit au monde entier manifester ta gloire; Il dira la naissance , et les astres en toi Reconnoitronl enfin la fille de leur roi. »

Il achève , elle pari , et sa main paternelle Choisit un des rayons de sa tête immortelle. Un des rayons divins qu'il garde à ces esprits , De la belle nature interprètes chéris ; Lui-même de sa fille y grave la naissance : Au célèbre Mairan ^ aussitôt il le lance. Le trait vole et l'atteint ; Mairan parle ; à sa voix La brillante immortelle a recouvré ses droits , L'erreur s'évanouit , et le ciel de Borée Voit , comme l'Orient , son Aurore adorée. Elle eut , comme sa sœur, son empire , sa cour, El jusqu'au fond du Nord lança les feux du jour.

Ne croyez pas pourtant que la vive lumière Naisse insubordoiniée aux lois de la matière; Ainsi que tous les corps , des mains de leur auteur. Chaque rayon naquit doué de pesanteur.

Mais qui peut expliquer leur nature première?

La chaleur quelquefois existe sans lumière ; Quelquefois sans chaleur nous sentons la clai'lé ^ : Tel le poisson, dissous par la putridité , Luit, sans nous échauffer, en écailles brillantes; Tel le phosphore éclate en flammes pétillantes?; Et tels , de leurs amours donnant le doux signal. Des vers à nos buissons suspendent leur fanal ^.

Mais, quels que soient du feu le principe et l'essence Les élémenlsj'ivaux éprouvent sa puissance , Il échauffe, il éclaire, il anime les corps; Là resserre leurs nœuds , ici rompt leurs accords , Et prépare, en brisant leurs chaînes mutuelles , Avec des corps nouveaux des unions nouvelles. Fluide par lui-même , à son activité Plus d'un autre élément doit sa fluidité. Le feu dilate l'air ; des lacs, des mers profondes, En globules roulants il divise les ondes. Des êtres quil dissout, les uns sont transformés En légères vapeurs , en globes enUannnés ; D'autres réduits en chaux, d'autres réduits en cendre. Ici, libre en tous sens il aime à se répandre ; Là , fixé dans les corps en un profond sommeil , D'une cause imprévue il attend son réveil. Il échauffe, il embrase, il dissout les solides. D'une àcreté mordante il arme les acides. Sans penie comprimé, sans peine détendu. Son ressort quelquefois demeure suspendu ; Il change avec les corps , el, suivant leur nature. En fait son aliment, ou devient leur pâture; Par la destruction aime à se propager.

Enfin , libre ou captif, durable ou passager. Le plus simple des corps, et le plus indomptable, Lui seul allère tout, et reste inaltérable.

Ainsi deux grands pouvoirs furent créés par Dieu ,

LES TROIS REGNES

L'un c'esl l'attraclion , et l'autre c'est le feu :

A ces agents secrets la nature est soumise;

L'un réunit les corps, et l'autre les divise ;

L'uu pousse chaque atonie eu un centre commun,

Et d'innombrables corps se combinent en un ;

Et l'aulre, pénétrant leurs moindres corpuscules,

Laisse jouer entre eux leurs libres molécules :

Sans lui rien ne vivroit, sans lui l'amas des corps,

Ainsi que sans chaleur, languiroit sans ressorts ;

Et tenant en repos celte masse inféconde,

Une froide inertie engourdiroit le monde.

Lui seul anime lout, l'air, la terre et la mer:

Il rayonne en étoile, étincelle en éclair,

Circule répandu dans le sein de la terre;

De la flamme électrique il arme le tonnerre,

Gronde dans les volcans, mûrit les végétaux.

S'unit au suc des fleurs , aux veines des métaux ,

Embrase en serpentant les vapeurs souterraines ,

Ou d'esprits sulfureux échauffe les fontaines.

Depuis que le hasard à nos yeux vint l'offrir,

Dirai-je par quel art l'homme sait le nourrir.

L'aiguillonne à son gré, l'élend ou le condense.

De ses traits réunis redouble la puissance ?

Ici l'air le ranime, et le soufflet mouvant

Tour-à-lour emprisonne ou déchaîne le vent;

Ailleurs des troncs brûlants, dont sa fureur s'augmente.

Le brasier affamé sans cesse s'alimente;

Là dans leurs frottements , l'un par l'autre frappés,

Les corps lancent les feux de leur sein échappés ;

LcT des sucs fermentes, qu'un vase étroit rassemble.

Les globules heurtés s'éleclrisent ensemble.

Dans son foyer concave ici l'ardent miroir,

En rassemblant la flamme, exalte son pouvoir:

L'or ne peut résister au feu qui le dévore.

Le diamant lui-même en brûlant s'évapore;

Et du haut de ces tours, au sein même des eaux.

Le terrible Archimcde embrase les vaisseaux 9.

Sous combien de couleurs, de formes séduisantes. Le feu montre à nos yeux ses forces complaisantes ! Agent de la nature , instrument de nos arts. Il forge la charrue, hélas ! et les poignards ; Donne à Mars son tonnerre , à Cérès sa faucille , Éclaire nos lambris, dans nos foyers pétille; Change le fer rebelle en élastique acier, En verre transparent forme un limon grossier. Durcit la fange vile en pierres précieuses : Redoutables poisons, liqueurs délicieuses. Par lui tout est formé, lout respire ou fleurit. Il dissout, il compose, il dévore, il nourrit, Et prompt, infatigable et constant dans sa course. Rouie en fleuve brûlant sans épuiser sa source.

Autrefois, nous dit-on, la déesse des arts, Des riches Rhodiens déserta les remparts, Parcequ'à ses autels , devenus moins propices , Le feu ne brûloit point durant les sacrifices : Cet emblème nous peint la puissance du feu ; Que dis-je ? de nos arts il est le premier dieu. Il prévient la nature, il devance les âges. Il imite, il détruit , il refait leurs ouvrages,

Décompose les corps, forme des corps nouveaux, Et fait au temps lui-même envier ses travaux. Mais quelquefois sa force est trompeuse peut-être. Qui sait ce qu'il ajoute et lavit à chaque être. Et s'il ne laisse pas , à travers ses vapeurs , Un résidu factice en des vases trompeurs ? Sachez donc distinguer ces divers phénomènes, De quel être il dénoue ou resserre les chaînes. Le corps qui lui résiste et ceux qu'il asservit , Ce qu'il laisse ou reprend , ce qu'il donne ou ravit : Telle, du cœur humain une attentive étude Sait de la passion distinguer l'habitude. L'instinct de la raison, la nature de l'art, Le caprice d'un vœu , le projet d'un hasard , D'un mouvement contraint un élan volontaire, Et du cachet du jour le sceau du caractère.

Mais c'esl peu que nos arts régnent en souverains Sur ces terrestres feux que gouvernent nos mains ; Le feu des dieux lui-même a connu leur puissance, Et la foudre à nos pieds vient mourir en silence. Qu'on ne me vante plus ce mortel dont le sein Sous le bec d'un vautour expia son larcin ; Ni ce folâtre Amour, au maître de la terre, De sa main enfantine , enlevant le tonnerre ; D'un prodige réel, emblème fabuleux !

Ici le vrai lui-même est plus miraculeux. Dans le temple des arts , asile où la Science Fait auprès du Génie asseoir l'Expérience, Avançons : contemplons comment un art mortel Ravit aux dieux la foudre'" et ses flèches au ciel. Du coussin , échauffé par le verre qui roule , La matière élhérée en longs ruisseaux s'écoule; Le conducteur, empreint de ces légers courants Au cylindre enflammé fait passer ces torrents : Soudain , de tous Us points au loin rejaillissante Éclate et resplendit la flamme éblouissante ".

Tantôt dans un cristal , de minces feuillets d'or, Tout-à-coup animés , semblent prendre l'essor ; Attirés, repoussés, s'approchent, se retirent: Dans l'abri transparent, tantôt nos yeux admirent Ces papiers bondissants, pleins d'un feu passager, Des nymphes, des sylvains, simulacre léger: Leur être est d'un moment; mais l'éternel prodige Vai'ie en cent façons son étonnant prestige. D'un air mêlé d'audace et de timidité.

Souvent sur l'isoloir une jeune beauté Se place en rougissant, curieuse et tremblante; A peine elle a touché la baguette puissante, Autour d'elle le feu jaillit en longs éclairs, La flamme en jets brillants s'élance dans les aii's. Se joue innocemment autour de sa parure , Glisse autour de son col , baise sa chevelure ; La belle voit sans peur ces flammes sans courroux , Et dans le cercle entier répand un feu plus doux. Soudain la scène change, et l'éther, ô merveille ! De Leyde vient remplir la magique bouteille; Fond le méial ductile, et ses esprits brûlants Se répandent dans l'air en flots él incelants. L'acier la touche-l-il ? le coup part, le feu brille :

CHANT I

Je redouble; réclair sort, éclate et pétille;

Tantôt au bout d'un fer voltigent à nos yeux,

Et des globes de flamme et des langues de feux.

Ici les spectateurs forment de longues chaînes ;

Soudain de mains en mains et de veines en veines

Du fluide élhéré les torrents ont jailli ,

Et dans tous leurs rameaux les nerfs ont tressailli.

Ainsi lorsqu'un beau trait nous saisil au théâtre ,

Tout-à-coup dans les rangs de la foule idolâtre ,

D'uu mouvement commun l'effet contagieux,

Pénètre tous les cœurs, enflamme tous les yeux :

L'étonuemcnt , l'effroi , le plaisir se confondent ,

Et par un même cri tous les cœurs se répondent.

Que dis-je ! ô feu sacré, noble enfant du soleil !

Toujours tu n'offres pas un stérile appareil.

Souvent la froide main de la paralysie

Dans un débile corps joint la mort à la vie :

Tu veux ; et tout-à-coup frappé de ton pouvoir ,

L'organe languissant apprend à se mouvoir;

Le sang revient au cœur , la fibre est rauimée ,

Et la vie a repris sa route accoulumée.

Source de mouvement, de force et de clarté,

Viens donc, prends en pitié ma triste cécité:

Donne à mes yeux de voir les riches phénomènes.

La nature te doit ses plus brillantes scènes ;

Dans les cieux, dans les mers, dans les plus durs métaux,

Aux flancs de l'animal , au sein des végétaux ,

Par-tout vit ton esprit et circule la flamme ;

Par toi les sens grossiers conunercent avec l'ame.

Ah ! rends-moi, rends-moi donc quelques foibles rayons

Qui conduisent ma main et guident mes crayons.

Que d'un dernier regard embrassant la nature j

Je puisse de les dons achever la peinture !

Que l'univers alors disparoisse à mes yeux ;

Par la pensée encor je jouirai des cieux ;

Je rêverai les bois , les monts , la terre et l'onde ,

Et dans mes souvenirs j'habiterai le monde.

Heureux le genre humain , si du feu bienfaisant Il n'eût dans ses fureurs corrompu le présent ! Jadis sous nos remparts , dans le champ des batailles , La mort d'un vol moins prompt semoit les funérailles. Des dards, des javelots donnoient un lent trépas : Depuis, un art affreux précipite ses pas. Plus savamment cruel, par quelques grains de poudre, L'homme imite l'éclair, son bras lance la foudre; El le nitre irascible, irrité par les feux, Ebranle au loin les airs et la terre et les cieux. Pour en alimenter les foudres de la guerre, Tantôt en blanc duvet on l'enlève à la pierre ; Et tantôt , dans la nuit des antres souterrains , En blocs cristallisés il se livre à nos mains. Ainsi quand , de uos jours, des cavernes profondes La France eut épuisé les entrailles fécondes, Pour porter le trépas à cent peuples vaincus , J'ai vu Mars profaner les caveaux de Bacchus, Lieux sacrés ! où ce Dieu , père de l'alégresse , PromeUoit à nos vœux mie plus douce ivresse. Ses murs sont envahis , son asile est souillé ; Du salpêtre fougueux son sol est dépouillé;

Et la mort dévorante, avide de sa proie.

Vient chercher la ruine où nous puisions la joie.

De ces grains foudroyants, par combien de secrets L'art a multiplié les terribles efi'ets ! Tantôt dans un cylindre , où l'homme l'amoncelle , Il sommeille, il attend la rapide étincelle : Elle entre : le feu part ; le salpêtre enflammé , Dans le tube brûlant chasse l'air comprimé. Soudain l'éclair jaillit, et le tonnerre gronde; Au même instant, vomi de sa prison profonde , Le globe destructeur vole, siffle et fend l'air. L'horrible catapulte, et le tranchant du fer N'ont rien de comparable à ce nouveau tonnerre ; Des bataillons entiers jonchent au loin la terre ; Des remparts sous ses coups les débris ont roulé , Les murs sont abattus , et les tours ont croulé. De son lit embrasé , tantôt l'affreuse bombe , Eu longs sillons de feu part, s'élève et retombe, Se roule , se déchire avec un long fracas , De son globe de fer disperse les éclats ; Poursuit, menace, atteint la foule épouvantée, Et couvre au loin de morts la terre ensanglantée.

Ailleurs , Mars de la ruse emprunte le secours. Pour attacher la flamme aux fondements des tours , L'art creuse sous la (erre une secrète route; L'adroit mineur pénètre à l'abri de sa voùle, Et dans le sein du mur que le fer a creusé , Laisse le grelin fatal par ses mains déposé. 11 fuit ; bientôt le long de la mèche perfide Le feu glisse et s'avance en dévorant son guide; Jusqu'au dépôt funeste il se fraie un chemin ; A peine il l'a louché , tout s'embrase ; et soudain , S'indignant de ses fers, la flamme impatiente Part , soulève en grondant cette masse pesante , Et parmi des torrents de fumée et de feux. Rochers, armes, soldats, ont volé vers les cieux.

Mais tandis que du feu je chante la puissance. L'hiver, de la chaleur nous fait sentir l'absence : Quel Dieu nous la rendra .'' C'est ce feu bienfaiteur , Notre hôte , notre ami , noire consolateur , Le feu , fils du soleil , et sa plus pure essence , Qui remplace sa flamme et charme son absence ; Et, bien souvent utile et rarement cruel, Pour féconder la terre est descendu du ciel. Il est l'ame des arls, l'agent de la nature; Par lui, quand l'aquilon nous souffle la froidure, Ces chênes, ces ormeaux, dont les feuillages verds Rafraichissoient l'été , réchauffent nos hivers. Ah ! des biens qu'il prodigue à nos riants hospices , Comment a pu ma muse oublier les délices !

Laissons donc, il est temps , ces effets merveilleux , Et l'éclair électrique , el ses rapides feux , Et la forge brûlante où le métal bouillonne, El le volcan qui gi'oude, et la foudre qui tonne; El d'un accent moins fier, d'un ton plus familier, Chantons du coin du feu l'asile hospilalier. La variété plaît : ainsi l'aigle intrépide , Qui vers l'astre du jour a pris son vol rapide , Redescend de l'Olympe , el des pompes du cieV

LES TROIS RÈGNES

Revient se délasser dans le nid paternel. Le foyer , des plaisirs est la source féconde ; Il fixe doucemcnl notre humeur vagabonde. Au retour du printemps, de nos toits échappés, Nous portons en cent lieux nos esprits dissipés, Le printemps nous disperse , et l'hiver nous rallie. Auprès de nos foyers noire ame recueillie , Goûte ce doux connnerce à tous les cœurs si cher : Oui , l'instinct social est enfant de l'hiver. En cercle un même altrail rassemble autour de l'àtre La vieillesse conteuse el l'enfance folàlre. Là, courent à la ronde, et les propos joyeux, El la vieille romance , el les ainiablcs jeux : Là, se dédommageant de ses longues absences. Chacun vient retrouver ses vieilles connoiisances. Là s'épanche le co'ur : le pius pénible aveu , Long-temps captif ailleurs, échappe au coin du feu. Près du feu , deux époux bravant le tète-à-tète, 13e leur antique hymen se rappellent la fêle ; Et, mieux que leur foyer, de leurs jeunes amours, Le doux ressouvenir réchauffe leurs vieux jours. Près du feu , deux amants , pleins d'un tendre délire , D'un regard de côté se parlent sans rien dire. Là Vénus s'aperçoit qu'elle est chère à Vulcain; L'Amour y vient forger les chaînes de l'hy men. Comme aux jours fortunés des pénates antiques. Le foyer est le dieu des vertus domestiques. Là reviennent s'unir les parents, les maris, Qui vivoient séparés sous les mêmes lambris. En vain des deux côlés la mésintelligence Amène le soupçon, le dégoût, la vengeance, Le fol enlètement, l'inflexiljle roideur, Et la froide réserve au visage boudeur , Et le reproche amer, et la piquante injure, Et le dépit qui cache et nourrit sa blessure ; Le pardon en riaul vient s'asseoir au milieu , El le lit conjugal rend grâce au coin du feu. Là vient se renouer la douce causerie : Chacuu en la contant reconnnence sa vie; L'un redit ses combais , un autre son urocès, Cet autre ses amours ; d'auires plus indiscrets, Comme moi d'un ami tenlant la patience. De leurs vers nouveau-nés lui font la confidence ' '. Le foyer , du talent est aussi le berceau : Là, je vois s'essayer le crayon, le pinceau. Le luth mélodieux, l'industrieuse aiguille. Tanlol c'est un roman qu'on écoute eu famille ; Au milieu du récit , Églé par sa rougeur Marque d'abord l'endroit qui répond à son cœur; El d'un amant sensible apprenant la victoire, Tremble que le roman n'ait coulé son histoire. Vous dirai-je ces jeux, dont les amusements De la journée oisive occupent les moments. Abrègent la soirée et prolongent la veille; Mais la maternilé, de l'œil et de l'oreille Suit leurs joyeux ébats, tempère la gaité. Et la sagesse impose à la témérité.

Ici sous des genoux qui se courbent en voûte, Une pantoufle agile , en déguisant sa roule ,

Va , vient ; el quelquefois par son bruit agaçant ,

Sur le parquet ballu se trahit en passant.

Ailleurs, par deux rivaux, la raquetle empaumée,

Attend , reçoit, renvoie une balle emplumée.

Qui toujours arrivant, el reparlant toujours,

Par le même chemin recommence son cours ;

Retombe quelquefois, et par un coup habile,

Relevée aussitôt, reprend son vol agile.

La beaulé quelquefois se mêle à ces combats,

Et se plail à montrer la rondeur d'un beau bras.

Ailleurs un jeune aveugle, un bandeau sur la tète.

Poursuit, saisit, devine, et nomme sa conquête;

El souvent , dans ces j<'ux , l'heureux colin-maillard

Trouve mieux qu'il ne cherche et rend grâce au hasard.

Des lablelles ailleurs étalent à la vue.

Des beaux espriis du temps l'innombrable cohue ,

El des journaux malins font passer les auteurs

Des bravo du parterre au rire des lecteurs.

Là sont accumulés, pour amuser les belles,

Hisloù'es et romans, et contes el nouvelles;

Là, chacun s'endormant sur les rêves d'autrui,

Peut changer de sollise et choisir son ennui.

Enfin , au coin du feu , nos aimables convives ,

Vont achever du soir les heures fugitives.

Autour d'eux sont placés des damiers, des cornets :

L'un se plaint d'un échec , et l'autre d'un sonnez.

Tour-à-lour on querelle, on bénit la fortune;

Enfin contre l'hiver tous font cause commune.

Suis-je seul ? je me plais encore au coin du feu. De nourrir mon brasier mes mains se foui un jeu ; J'agace mes tisons ; mon adroit arlifiee Pieconstruit de mou feu le savant édifice. J'éloigne, je rapproche, el du hêtre brûlant Je corrige le feu liop rapide ou trop lent. Chaque fois que j'ai pris mes pincelies fidèles, Parlent en pétillant des milliers d'étincelles. J'aime à voir s'envoler leurs légers bataillons. Que m'importent du Nord les fougueux tourbillons .' La neige, les frimas, qu'un froid piquant resserre, En vain siftlenl dans 1 air, en vain battent la terre. Quel plaisir, entouré d'un double paravent, D'écouler la tempête el d'insulter au vent! Qu'il est doux , à l'aliri du toit qui me protège , De voir à gros flocons s'amonceler la neige ! Leur vue à mon fo) er prêle un nouvel appas : L'homme se plait à voir les maux 'qu'il ne sent pas. Mon cœur devient-il triste et ma tète pesante .'' Eh bien, pour ranimer ma gaité languissante, La fève de Moka, la feuille de Canton, Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon. Dans l'airain échauffé déjà l'onde frissonne ; Bientôt le thé doré jaunit l'eau qui bouillonne. Ou des grains du Levant je goûte le parfum. Point d'ennuyeux causeur, de témoin importun. Lui seul, de ma maison exacte sentinelle, Mon chien, ami constant el compagnon fidèle. Prend à mes picd.« sa part de la douce chaleur. Et toi , charme divin de l'esprit et du cœur, Imagination ! de tes douces cliimères

CHANT IL

Fais passer devant moi les figures légères.

A les songes ])rillauls que j'aime à me livrer!

Dans ce brasier ardent qui va le dévorer,

Par loi , ce chêne en feu nourrit ma rêverie ;

Quelles mains l'ont piaulé ? quel sol fui sa pairie ?

Sur les monis escarpés bravoil-il l'Aquilon ?

Bordoil-il le ruisseau ? paroil-il le vallon ?

Peut-être il emhellil la colline que j'aime,

Peut-être sous son ombre ai-jc rêvé moi-même.

Toul-à-coup je l'anime : à son front verdoyant

Je rends de ses rameaux le panache ondoyant ,

Ses guirlandes de fleurs , ses touffes de feuillage.

Et les tendres secrels que voila son ombrage.

Tantôt, environné d'auteurs que je chéris,

Je prends, quille el reprends mes livres favoris ;

A leui- feu loul-à-coup ma verve se rallume :

Soudain sur le papier je laisse errer ma plume ,

Et goûie, retiré dans mon heureux réduit.

L'étude, le repos, le silence et la nuil.

Tanlôt, prenant en main l'écran géographique,

D'Amérique en Asie , et d'Europe en Afrique ,

Avec Cook et Forsicr, dans cet espace étroit ,

Je cours plus d'une mer, franchis plus d'un détroil.

Chemine sur la terre et navigue sur l'onde.

Et fais, dans mon fauteuil, le voyage du monde.

Agréable pensée, objets délicieux.

Charmez toujours mon cœur, mon esprit et mes yeux !

Par vous tout s'embellit, et l'heureuse sagesse

Trompe l'ennui, l'exil, l'hiver el la vieillesse.

CHANT IT

Idée générale de l'air ; sa nature ; ses combinaisons ; son utilité ; SCS cil'ets dans la reflexion de la lumière; sa pesanteur. Expériences de la machine pneumatique. Hommage à Pascal. Élasticité de l'air; effets de cette élasticité. Tableau des vents et de l'orage. Une armée entière ensevelie par les vents dans les sables de l'Asie. Les vents tantôt troublant les mers, et tantôt conduisant le navigateur au terme de sa course. Les vents , cause de la chaleur des étés et du froid des hivers. Description d'une sécheresse causée par le vent du midi. Spectacle des frimas, .sous l'influence des vents du nord. Exhalaisons portées par les vents. Description de la pesle et de ses ravages.

Ouvrez-vous à ma voix , vastes champs de l'Éther ! Que de fois j'enviai l'oiseau de Jupiter, Qui, traversant vos flots de ses rapides ailes. Superbe, prend l'essor aux voûtes éternelles; Et, lorsque nous rampons au terrestre séjour. Monte, d'un vol hardi, jusqu'aux sources du jour! Que dis-je ? quel essor égale la pensée ? Elle veut; et soudain jusqu'au ciel élancée. Vole, devance l'aigle, et les vents, et l'éclair: Par elle , franchissant les campagnes de l'air. J'ose de ce fluide approfondir lesscnce. Décrire ses effets et chanter sa puissance. Sur nous, autour de nous, de deux airs différents

L'Éternel répandit les fluides errants;

L'un , en courant moins pur, dans l'inmiense atmosphère

Règne plus abondant; l'autre, plus salutaire,

A la plus foible part dans les champs de l'Éther;

De leurs flots réunis la nature a fait l'air ' :

Sur nous, comme l'esprit d'une liqueur active,

L'un d'eux cxereeroil une action trop vive;

L'autre seroil mortel, el de nos foibles corps

Ses dormanles vapeurs détruiroient les ressorts '.

Dévoré par le feu , fluide comme l'onde,

L'air, d'effets variés est la cause féconde.

Respiré par la plante el par les animaux,

L'air, ainsi que le feu, circule dans les eaux,

L'air, ainsi que le feu , court au sein de la terre ;

De la flamme électri(|ue il arme le tonnerre,

Remonte de nos champs aux plaines de l'Éther;

Il roule dans l'espace en une immense mer.

De ces grands mouvements qui décrira l'hisloire.'

C'est là, dans l'éternel et grand laboratoire.

Que sans cesse essayant mille combinaisons,

Récipient commun de tant d'exhalaisons,

La nature distille, et dissout, et mélange.

Décompose, construit, fond, désordonné, arrange

Ces innombrai)lcs corps l'ini sur l'autre portés ,

Quelques-uns suspendus, d'autres précipités;

Des soufres et des sels fait l'analyse immense,

Des trois règnes divers enlève la suijslance,

Les œufs de l'animal, el la graine des fruits.

Et leur premier principe, et leurs derniers produits.

Et la vie et la mort , et les feux et les ondes ,

El dans ce grand chaos recompose les mondes.

Mais d'abord essayons d'exprimer dans mes vers

Ses divers attributs et ses effets divers.

A notre œil curieux dérobant sa naissance,

A tous les éléments l'air unit sa substance :

Dilatable, élastitpie, invisible et pesant,

Il csl toujours du feu l'allié complaisant.

Peut-être, comme l'eau, le feu le rend fluide;

De ce principe actif chacun d'eux est avide.

Pénétré par les corps lui seul les presse tous;

Océan invisible il roule autour de nous ;

Chaque être tour-à-tour el l'attire et le chasse;

Il vit dans le rocher, et même dans la glace ;

Du corps qui le reçut, du corps qui le produit,

Il sort avec fracas ou s'exhale sans bruit;

Lui-même agit sin* eux, il dessèche la terre.

Il rouille les métaux, il pénètre la pierre.

Cet élément fluide esl aussi transparent : A travers le cristal , ainsi notre œil errant Atteint au haut des cieux ces soleils, ces étoiles Dont la nuit radieuse illumine ses voiles. L'air conduit la lumière, et du palais des cieux Par lui ses doux rayons arrivent à nos yeux; Par lui nous respirons l'œillet , la marjolaine 3 ; D'une bouche adorée il nous porte l'haleine , Souffle plus embaumé que le jiarfum des fleurs; L'air humide, d'Iris compose les couleurs 4. L'air par ses doux reflets forme le crépuscule 5 ; Par lui l'aurore avance et le soir se recule ;

LES TROIS RÈGNES

Sans lui l'œil passeroit , par un brusque retour, Du plein jour à la nuit, de la nuil au grand jour; C'est lui qui, nuançant leur marche régulière. Par degrés nous fait perdre et revoir la lumière. Enfin , mullipliant ses mobiles reflets, Le jour, comme dans l'onde , y vient briser ses traits ; De là ces jets brillants, ces vapeurs colorées Dont se peignent du ciel les voûtes azurées, Sur-tout dans les climats où l'ardent équateur De l'astre ardent du jour redouble la splendeur, Et déploie avec pompe , entre les deux tropiques, Du luxe des couleurs les teintes magnifiques. Là, l'éclat des métaux , des fleurs le vif émail , L'émeraude , l'azur, l'opale et le corail , Versent tous leurs trésors sur de riches nuages; L'illusion y joint ses magiques images , Et, d'un hasard heureux secondant la beauté, D'êtres qui ne sont pas peuple un ciel enchanté ; L'œil y voit resplendir de brillantes campagnes , Éclater des volcans, s'élever des montagnes, La lumière frapper des rocs étincelants , D'un gouffre ténébreux sortir des flots brûlants ; Sous de riches couleurs, sous de mobiles formes S'agiter des lions et des coursiers informes , L'Océan dans son sein balance ces tableaux , Les lacs resplendissants en colorent leurs eaux , Les arbres leurs sommets, les montagnes leur faîte, Et la nature y donne une éternelle fêle. Spectacle éblouissant, éclatant appareil Dont le ciel est la scène, et que peint le soleil. Toutefois, oubliant ces magnifiques scènes, De l'air même peignons les riches phénomènes : Oh ! de l'homme ignorant quel eût été l'effroi , Si quelque sage eût dit : « Regai-de autour de toi, Homme foible ! de l'air l'océan t'enviromie. Sur toi pèse en tout sens sa fluide colonne 6 ! » Mais la raison bientôt venant le rassurer, Lui dit : Cet océan dont l'air vient t'enlourer, Lui-même t'appuyant contre sa masse immense , Par un juste équilibre au dehors se balance, Et l'air intérieur, par un contraire effort. De sa force élastique exerce le ressort. Sans elle , au même instant , de ta mortelle argile Sa masse écraseroit l'édifice fragile.

Toi-même en veux- tu voir un indice certain ? Pompe l'air que ce vase enferme dans son sein. Dès qu'il s'est échappé, qu'une exacte clôture A l'air extérieur en ferme l'ouverture , Et tout-à-coup, privé d'un heureux contrepoids. Le vase en mille éclats se brise sous tes doigts. Le poids de l'air agit sur la nature entière; En solide pesant s'unit à la matière; Des beaux jours, de l'orage exact indicateur 7, Le mercure captif ressent sa pesanteur.

L'air élève à son gré les eaux obéissantes , Du tronc dans les rameaux conduit le suc des plantes ; Le poids de l'air enfin , par un plus doux bienfait , Dans le sein maternel fait arriver le lait. Et le guide, à travers les veines qu'il arrose.

De deux globes d'albâtre à deux lèvres de rose.

Qui de sa gravité nous enseigna la loi ? C'est toi , Torricelli ; divin Pascal , c'est loi 8. Salut, champs paternels! salut, fière montagne D'où se déploie au loin cette riche Limagne, Où d'un sang que chérit mon pays et le sien , Une goutte sacrée a pass-é dans le mien ! Pour la première fois quand je gravis la cime, Plein de son souvenir, plein de son nom sublime, Je ne voyois que lui ; en vain , sous de beaux cieux S'étendoient à tes pieds des champs délicieux. Je me disois : Ici Pascal, dans son audace, Des colonnes de l'air osa peser la masse ; Mais hélas! de cet air, ignoré si long-temps. L'illustre infortuné jouira peu d'instants ; La mort l'enlève au monde au printemps de son âge 5. Cependant l'Éternel veut qu'en son noble ouM'age Il adore sa main; ô regrets superflus!

Il vient , jette un coup d'œil , voit , admire , et n'est plus ! Mais toi , mont renommé , mont rempli de sa gloire , Atteste ses travaux et garde sa mémoire. A Misène autrefois toute une armée en deuil Offrit en gémissant l'hommage d'un cercueil : Sur ce beau promontoire où son nom vit encore, On plaça son épée et son clairon sonore. Toi ! la gloire et l'amour de mon pays natal , O mont majestueux! sois le mont de Pascal; Qu'on y grave son nom et ce tube fidèle Par qui le poids de l'air au monde se révèle. Et que, chaque printemps, mêlés à tes pasteurs. Les enfants d'Uranie y répandent des fleurs.

C'est peu : des corps tombants à qui l'air fait passage, Sa fluide épaisseur ralentit le voyage.

Ainsi qu'en pesanteur en vitesse inégaux , Tous d'un cours différent ils traversent ses flots ; Mais tous , d'un mouvement également rapide , Lorsque l'air est absent , retombent dans le vide ; El le métal pesant, et la plume sans poids , Au terme du voyage arrivent à-la-fois.

De l'élasticité l'impulsion puissante ^

Ne dislingue pas moins l'élément que je chante; Son lessorl caplivé , tout-à-coup détendu. Regagne en un instant autant qu'il a perdu. Par sa captivité doublant sa violence, A l'instant qu'elle cesse il s'échappe, il s'élance Loin de l'espace étroit qu'il occupoil d'abord. Qui ne sait l'action de ce puissant ressort ! Par lui, sans le secours des feux el de la poudre. Du cylindre muet l'air fait voler la foudre, Et, dans le fer concave avec force pressé, Fait partir en sifflant le plomb qu'il a lancé '°. Souvent encore , aidé de l'art qui le seconde , Pour mieux dilater l'air, le feu dilate l'onde. Mais puis-je me flatter que le dieu des beaux vers Pvl'apprenne à célébrer tous ces effets divers ? Ces procédés des aris que le vrai sage honore , Aux arts brillants du goût sont étrangers encore; Toutefois essayons d'en tracer le tableau : S'il n'est pas relevé , le sujet est nouveau.

CHANT II

Au-dessus des l)assins sur qui Tonde bouillonne , Dans les concavités d'une longue colonne, Son épaisse vapeur, du bassin ccumeux S'exhale dans le vide en tourbillon fumeux; Suivant que son nuage ou s'élance ou s'affaisse , Le docile piston ou remonte ou s'abaisse : L'industrie à son choix en gouverne le jeu. A peine la fumée, enfant léger du feu. Dans le tube d'airain où sa vapeur s'amasse , Du piston qu'il refoule a soulevé la masse, Une eau froide , avec art introduite en son sein , Dans son canal brûlant la refroidit soudain ; Et, par le froid magique arrêtée en sa route. Une immense vapeur tombe réduite en goutte : Alors le lourd piston sent le fardeau de l'air. Et retombe eu glissant dans sa prison de fer. Cependant un levier, qui dans l'air se balance , Suivant que la fumée ou s'abaisse ou s'élance , Monte ou tombe, et s'en va jusqu'aux antres profonds. Arracher leurs trésors aux entrailles des monts. Ravit le noir charbon à la mine féconde , Extrait le plomb, l'airain, puise et reverse l'onde; Ainsi l'art asservit , pour ses travaux divers. Et la terre, et les eaux, et la flamme, et les airs.

Quand la nature et l'art leur laissent un cours libre , L'air est , ainsi que l'onde , ami de réquilil)rc. Est-il rompu ? soudain , des nuages errants Les flottantes vapeurs s'épanchent en torrents ; Ou leur sein se déchire et lance sur la (erre Les flèches de l'éclair et les traits du tonnerre. D'autres fois, conduisant la tempête et la nuit, Les vents impétueux accourent à grand bruit; Et , rival effréné des tempêtes de l'onde , Dans l'océan des airs l'affreux orage gronde ; Souvent aussi, d'Éole enfant audacieux , Du pied rasant la terre , et le front dans les cienx , Le terrible ouragan mugit, part et s'élance, La ruine le suit et l'effroi le devance ; Il détruit les hameaux , déracine les bois , Le rocher vainement se défend par son poids ; Le fer cède en éclats , l'eau s'enfuit à sa source, L'œil suit avec effroi la trace de sa course. Des révolutions , tel l'ange désastreux Va semant la terreur sur son passage affreux ; Mœurs, lois, trônes, autels, tout tombe: et d'un Ion g âge L'ouragan pohtique anéantit l'ouvrage.

Ainsi , de l'air troid^lé les tourbillons mouvants Livrent au loin la terre aux ravages des vents. Eh ! qui ne sait comment leurs fougueuses haleines Des déserts africains tourmentent les arènes. Enterrent en grondant les kiosques, les hameaux, La riche caravane et ses nombreux chameaux ? Que dis-je ? quelquefois sur une armée entière L'affreux orage roule une mer de poussière, La nature se venge, et dans d'affreux déserts. Abîme ces guerriers , l'effroi de l'univers.

C'est toi que j'en atteste , ô malheureux Cambyse ' ' ! Rapide conquérant de l'Egypte soumise, Déjà des Libyens tu menaçois les dieux.

Plus nombreux que les flots, tes essaims belliqueux De trente nations présenloient le mélange; Les uns avoient quitté les rivages du Gange, D'autres ceux de l'Indus ; et le fer et l'airain R^éfléchissoient les feux du soleil afi-icain. Aux lueurs de l'éclair, aux éclats de la foudre, Tout-à-coup sont partis des nuages de poudre; L'air gronde, le jour fuit , de ce nouveau combat Le courage étonné vainement se débat.

Tel qu'un coursier fougueux sous un maître intrépide, L'ouragau autour d'eux tourne d'un vol rapide, Les enveloppe tous de ses noirs tourbillons : D'abord serrés entre eux, leurs épais bataillons Bravent et la tempête et l'arène mouvante. Bientôt courent par-tout le trouble et l'épouvante : Tous aux vents en courroux errent abandonnés , Le courage est vaincu , les rangs désordonnés ; Tous ces peuples divers , qu'un même lieu rassemble , S'agitant, se poussant, s'enirechoquant ensemble. Sur des monceaux de dards, de boucliers brisés, L'un sur l'autre abattus, l'un par l'autre écrasés, Dans la profonde horreur de la nuit ténébreuse. Présentent, sans combattre, une mêlée affreuse. Un même effroi saisit l'homme et les animaux : Les chameaux renversés roulent sur les chameau.\ , Cavalier et coursier l'un sur l'autre succombe ; Lui-même avec ses tours l'énorme éléphant tombe. Comme une vaste mer , le souffle impétueux Écartant, ramenant ces flots tumultueux, Fouette d'un sable ardent leur brûlante paupière; Ferme leur bouche à l'air , leurs yeux à la lumière ; Tous s'enfoncent vivants dans ces vastes tombeaux, Et l'orage, en triomphe, emporte leurs drapeaux. Parmi ces noirs amas qui sur eux s'amoncellent. L'un l'autre vainement ces malheureux s'appellent : Leurs cris meurent dans l'air, le trouble croit ; les vents Redoublent leurs fureurs , le sable ses torrents. Si l'effroyable assaut laisse un moment de trêve, La foule renversée eu tremljlant se relève, Et pose sur l'arène un pied mal affermi. Bientôt l'air plus fougueux de colère a frémi ; Il tourmente, il enlève, il rejette la terre. Mêle à des flots de poudre une grêle de pierre : Le vent pousse le vent, les flots suivent les flots, La lutte est sans espoir , l'ouragan sans repos. Il vole , il frappe l'air d'une aile infatigable , Pousse, entasse sur eux des montagnes de sable. A peine on voit sortir des sommets d'étendards. Des bras sans mouvement, et des pointes de dards. De moment en moment l'orage qui s'anime Sur eux ouvre , referme et rouvre encor l'abîme. Tour-à-tour le jour fuit et se montre à leurs yeux ; Par d'effroyables cris tous lui font leurs adieux. Enfin ce grand débris, luttant contre la tombe, Par un dernier effort se soulève et retombe. Alors de longs soupirs s'entendent un moment, D'un peuple enseveli vaste gémissement.

La nuit vient, le jour meurt, et la terre en silence N'offre qu'un calme affreux et qu'un désert immense.

LES TROIS RÈGNES

Malheureux! c'en est fait; non, vous ne boirez plus Ou les ondes du Gange, ou les flots de l'Indus ! En vain vous espériez revoir votre famille, Et reprendre en vos mains l'innocente faucille. Vous-mêmes moissonnés mourez sous d'autres cieux; Aujourdhui même encor vos ossements poudreux Frappent le voyageur; et, dans son trouble extrême, De son propre danger l'épouvantent lui-même.

Mais comment expliquer tous ces grands mouvements, Ces révolutions de l'empire des vents ? Où sont ces temps heureux des rêves poéticpies , Ces siècles de féerie, où les fables antiques, D'un peuple ingénieux heureuses fictions. Nous peignoient, dans la nuit de leurs antres profonds, Les vents tumultueux, les tempêtes bruyantes, S'agitanI de fureur dans leurs j)risons tremblantes. Luttant contre leurs fera et s'indignant du frein ? Tandis que sur son trône, Éole, un scepire eu main , Irritant à son choix ou calmant leurs haleines. Leur làchoit tour-à-tour ou resscrroit les rênes : Tout éloit expliqué; mais de savants dél)als Pour définir les vents imitent leurs combats; Tout est trouble et discorde, et les cris de l'école Égalent en fracas les cavernes d'Éole.

Mais laissons là des vents les mystères secrets, Et sans sonder la cause expliquons les effets : Viens donc à mon secours , Giueau ' ^ ! dont la main sûre Organise le monde et sonde la nature ; De ces sentiers obscurs fais-moi sortir vainqueur ; J'aime à voir par tes yeux, à jouir par ton cœur. De la matière morte à l'argile vivante , Du roc au diamant, du mêlai à la plante, Des ailes du condoi- aux pieds rampants du ver. De l'instinct de l'aimant à la masse du fer. Le moitde à tes regards déploya ses merveilles. Laisse-moi m'enrichir du produit de tes veilles; Jamais sujet plus beau n'inspira l'art des vers; La nature est mon plan , mon tableau l'univers. De la terre, et des feux, et de l'air, et de l'onde. C'est toi qui me montras l'alliance féconde; Mais par de plus beaux nœuds, de plus rares accords, Le ciel qui te doua des plus riches trésors , Du talent et des mœurs fit l'heureux amalgame : Oui, des combinaisons la plus belle est Ion ame. Des éléments rivaux dis-moi donc le secret : Mon œil est curieux , et non pas indiscret.

Parmi les vents divers, despote peu durable, L'un exerce un moment son règne variable, S'emi)are en souverain de l'empire de l'air ; Il part comme la foudre, il meurt comme l'éclair; Et calmant tout-à-coup ses fougues passagères, Dans les airs à leur tour laisse régner ses frères : Tantôt sur l'Océan, soufflant sous un ciel pur. De sa surface à peine il effleure l'azur , Et tantôt s'élançant sur ces plaines profondes. Il frappe, élève , abaisse, et tourmente les ondes, Et , troublant en tout sens cet humide chaos , Arme l'air contre lair, les flots contre les flots. Malheur au nautonier ! Dans sa barbare joie

Le brigand sur la côte attend déjà sa proie. Dans son cours plus égal, l'autre, plus régulier, Parcourt des mers du sud le sein hospitalier , Et lorsque, poursuivant sa course courageuse, Le vaisseau que battoit la tempête orageuse, A laissé loin de lui le brûlant équaleur, Heureux ! il trouve enfin ce vent consolateur, Embaumé des parfums que leYivage exhale; Le nocher suit en paix sa roule orientale. Et sur les flots unis, sans crainte, sans effort, Son souffle, ami constant, le conduit dans le port. Laisse-t-il ces beaux lieux .►• des rives de l'aurore , Guide fidèle et sûr, il l'accompagne encore; Et , comme à son voyage , utile à son retour. Soumet les foibles vents qui régnent à l'entour. Tel, des vœux passagers domptant la fantaisie, Le penchant dominant nous suit toute la vie. Allez ! heureux nochers ; de ces fertiles bords, Des tributs étrangers apportez les trésors. Cet or, CCS diamants dont l'Europe est avare. Et ces frêles tissus dont la beauté se pare. Par les nœuds du commerce unissez l'iuiivers, Mais ne lui portez pas nos vices et nos fers.

Les saisons à leur tour, dans leur vicissitude, Nous ramènent un air ou plus doux ou plus rude, Et les vents inconstants , en dépit des climats. Redoublent les chaleurs ainsi que les frimas : Toul-à-coup l'air s'embrase, et des vapeurs brûlantes Versent de toutes parts leurs flammes dévorantes; Des mines, des volcans, et des marais fangeux L'air emporte avec lui le gaz contagieux ; Il souffle: tout se fane et tout se décolore; La fleiu' craint de s'ouvrir et le germe d'éclore : Le midi , de ses feux enflamme le matin : La terre est sans rosée, et le ciel est d'airain ; Les monis sont dépouillés; de la plaine béante La soif implore en vain une eau rafraîchissante; L'arbre perd ses honneurs , dans ses canaux tari Le suc arrive à peine au feuillage flétri ; Le lac est desséché ; le fleuve aux mers profondes Roule, pauvre et honteux, ses languissantes ondes; La truite ne fend plus les rapides torrents; L'anguille avec lenteur traîne ses plis mourants; La cascade se tait-; dans sa marche plus lente. Le berger voit dormir la rivière indolente ; A peine avec effort la nymphe du ruisseau De ses cheveux tordus tire une goutte d'eau. Plus d'amour, plus de chants ! le coursier moins superbe En vain d'un sol brûlé sollicite un brin d'herbe ; Le cerf au pied léger repose au fond des bois : Par-tout l'air accablant pèse de tout son poids ; L'homme même succombe, et son ame affaissée Sent défaillir sa force et mourir sa pensée.

Et toi, tyran du monde, inexorable hiver, De quel souffle piquant tu viens irriter l'air ! Pareil à la Gorgone , en son pouvoir terrible , Tout se change en rocher à ton aspect horrible. L'immobile océan n'est qu'un brillant chaos , Des masses de cristal , dea montagnes de flots ;

CHANT II

Le lac porte des chars; jusqu'au fond de la terre , Dans ses derniers canaux la sève se resserre; Des cléments troublés l'hiver se fait un jeu, Le froid démon du nord insulte au dieu du feu. Près du chêne brûlant 1 eau se durcit en glace. La laine sur les corps se roidit en cuirasse, La hache fend le vin , le froid brise le fer, Glace l'eau sur la lèvre el le souffle dans l'air : Même au pied des autels, dans le sacré calice, La glace ose saisir le vin du sacrifice, Et dans les cœurs pieux jetant un saint effroi , Épouvante le prêtre et fait douter la foi. L'hiver au midi même a fait souvent la guerre , Et son brillant soleil n'en défend point la terre. Toutefois , quand le ciel en adoucit les traits , Les rigueurs de l'hiver se changent en bienfaits : Il raffermit les nerfs; son souffle salutaire Va balayer les cieux et purger l'atmosphère, Et d'un mélange impur de mille exhalaisons Sou utile âprelé dissipe les poispns.

Ainsi que les humains l'air a ses maladies : Que de fois, propageant ses vastes incendies. Des infectes vapeurs dont le charge l'été, Il fait naître, il nourrit ce monstre détesté. Des fléaux le plus grand, des maux le plus funeste, Que La Fontaine enhn tremble à nommer; la pcsie! Sur-tout dans ces climats où des soleils plus beaiLX , Ainsi qu'à leurs trésors ajoutent à leurs maux. Les animaux d'abord éprouvent son ravage; L'agneau naissant expire en un frais pâturage; Les loups ont oublié leur inslinct dévorant, La colombe son nid , Philomele son chaut ; Le tigre furieux cède au mal qui l'oppresse; Le lion perd sa force, el le cerf sa vitesse ; Le timide chevreuil ne songe plus à fuir ; Le farouche taureau s'étonne de languir; Le coursier, qui jadis, noble amant de la gloire, Superbe, l'œil en feu, voloit à la victoire, Maintenant , terrassé sans avon- combattu , Marche les crins pendants et le front abattu. Mais combien plus cruel, malheureux que nous sommes, Ce terrible fléau vient fondre sur les hommes ! De rameaux en rameaux court moins rapidement D'une forêt en feu le vaste embrasement ; La flamme que conduit une mèche perhdc , Saisit d'un vol moins prompt le salpêtre homicide. Le mal corrompt le sang, infecte les humeurs, Couvre les corps flétris de livides tumeurs. D'ulcères dévorants ronge la chair brûlante ; Après lui le trépas, devant lui l'épouvante, Sur les ailes des vents il court se propager ; Chaque souffle est mortel , chaque être a son danger ; Le désir est crahitif, le besoin se délie, La faim goûte en tremblant l'aliment de la vie ■ La main craint de toucher, l'odorat de sentir. De tous les éléments la mort semble sortir; Des feux d'un ciel impur elle embrase le monde, La mort roule dans l'air, elle empoisonne l'onde ; Les terrestres vapeurs lui prêlenl leur poison :

Terrible, elle poursuit sa hideuse moisson.

L'un meurt dans ses vieux ans, un autre à son aurore;

De la jeune beauté le teint se décolore;

Le délire effaré trouble ces yeux si doux ,

Et l'objet des désirs le devient des dégoûts;

Sans l.nceul, sans llambeau, dans des fosses profondes,

En foule sont jetés ces cadavres immondes.

Adieu les saints concerls et le culte de Dieu !

L'un de l'autre effrayés , tous quittent le saint lieu:

Le malheur les unit, la terreur les sépare.

Chacun craint ce qu'il aime, el la peur est barbare ;

Le zèle , le devoir, la pitié , tout se tait ;

L'amour lui-même est sourd, et le sang est muet.

L'enfant épouvanlé s'écarte de son père.

Le frère fuit la sœur, et la sœur fuit son frère ;

La mère, de son iils redoute le berceau ,

Dans le lit nuptial l'hymen voit un tombeau.

Mais, ô retour cruel ! celui dont la foiblesse

Par une lâche crainte étouffa la tendresse,

Expiant par l'oubli le refus des secours ,

Finit dans l'abandon ses misérables jours.

D'heure en heure le mal prend des forces nouvelles ;

Avec la faux du temps il emprunte ses ailes,

Vole de couche en couche, erre de seuil en seuil:

La mort produit la mort, le deuil sème le deuil ;

Le monstre affreux triomphe, et son haleine immonde

Infecte la nalure et dépeuple le monde.

Mais quand je puis de l'air célébrer les bienfaits , Pourquoi vous raconter ses funestes effets ? L'air, de tous nos besoins ce bienfaiteur utile. Quelquefois des beaux-arts est l'instrument docile. Je l'en prends à témoin , ô toi ! qui de les sœurs Par tes accords divins surpasse les douceurs : O charme de l'oreille ! aimable Polymnie ! C'est lui qui, secondant ta céleste harmonie, Au gré du souffle humain , de l'archet et des doigts, Eu accents modulés fait résonner le bois ; Par lui l'airain bruyant, la corde frémissante, Du mobile clavier la touche obéissante.

Parlent tantôt ensemble et tantôt lour-à-tour ; Il fait siffler le fifre el gronder le tambour, Anime le clairon, inspire la muselle.

Fait soupirer la llûle, éclater la trompette ; Tandis qu'entretenant commerce avec les cieux, L'orgue divin exhale un son religieux, El de sa voix sonore, à nos voix réunie. Verse dans le lieu saint des torrents d'harmonie. Jubal lui lit une ame '^ ; et ses sons éclatanls. Dans les murs de Sion retentirent long-temps.

Vainqueur mélodieux des antiques merveilles. Quels accents tout-à-coup ont frappé mes oreilles ! J entends, je reconnois ces chefs-d'uuvre de l'art, Trésors de l'harmonie el la gloire d'Erard. De l'iuslrumenl sonore animant les oiganes, Séjan a préludé '4 : loin d'ici, loin profanes! De l'inspiration les sublimes transports Échauffent son génie el dictent ses accords : Sons ses rapides mains le sentiment voyage; Chaque touche a sa voix , chaque fil son langage ;

LES TROIS RÈGNES

Il monte, il redescend sur réclielle des tons, Et forme , sans désordre , un dédale de sons. Quelle variété ! que de force et de grâce ! 11 frappe, il atleudril, il soupire, il menace; Tel au gré de son souffle , ou terrible ou flatteur, Le vent fracasse un chèuc ou caresse une fleur.

Les différents effets de l'eau dans les ouvrages et les scènes de la nature. Propriétés de l'eau. Tableau d'une inondation. Épisode de Musidore surprise au bain par son amant. Les ruisseaux, les lacs, et les rivières. Les eaux minérales. Utilité des eaux dans les arts mécaniques. Différentes combinaisons do l'eau soumise à l'action du feu. L'eau réduite en glace. Vue des glaces pittoresques de l'hiver Description de la grêle. La neige. Mort déplorable d'un bûcheron surpris loin de sa cabane, et englouti dans la neige. L'instinct généreux des chiens , qui ramènent les voyageurs égarés dans l'hospice de Saint-Bernard.

Oh ! que ne puis-je , instruit des principes des choses , Connoilre les effets, approfondir les causes ! Pourquoi l'été, des nuits précipite le cours, l'ourquoi le sombre hiver nous abrège les jours ; Pourquoi la terre tremble , et pourquoi la mer gronde , Quel pouvoir fait enfler, fait décroître son onde ! Mais si mon sang trop froid m'interdit ces travaux, Eh bien! vertes forêts, prés fleuris, frais berceaux, Objets si chers au sage, et plus chers au poêle, J'irai, je goûterai voire douceur secrète; Trop heureu.v de cacher dans un asile sûr, Mes jours inglorieux el mon destin obscur. Ainsi parloit Virgile • : et moi, dans mon audace, Non sans quelque frayeur, j'abandonne sa trace. Oui, des sentiers battus je détourne mes pas ; Oui, les déserts du Piude ont pour moi des appas : Il est temps de puiser , dans ma soif téméraire , Aux sources dont jamais n'approcha le vulgaire ; Il est temps de marcher couronné de festons Dont nuls mortels encor n'ont vu ceindre leurs fronts ; La gloire ne voit point d'obstacle insurmontable.

Liquide comme l'air, comme lui dilatable, Suivant les lieu.x , le sol, le froid et la chaleur, Changeant de goût, de poids, de forme et de couleur. L'eau , comme la lumière , en fluide est fondue , Fixée en corps solide, en vapeurs répandue. Fluide, de ses flots endormis ou courants, Elle forme les lacs , les marais , les toiuents ; Se Cltre en frais ruisseaux à travers les montagnes ; Tantôt, féconde pluie, arrose nos campagnes; Eu dissolvants actifs pénètre tous les corps. En change la nature, en dissout les accords; Agit sur les métaux, les sels, l'air et la terre. Elle nourrit la plante = , elle pétrit la pierre ; En courant elle creuse ou comble les vallons. Baisse, élève, crevasse ou dépouille les monts Et si Thaïes trompé fit tout naître de l'onde ^,

Du moins l'eau pure altère et refait notre monde. C'est peu ; pour l'équilibre un invincible attrait* A niveler ses flots la conduit en secret ; Ainsi du réservoir si l'onde languissante Coule, tombe et ressort en gerbe jaillissante. Du bassin paternel, autrefois son berceau, Son jet irrésistible atteindra le niveau. Sur elle tout agit ; le tube qui la presse, Le penchant du terrain, sa niasse, sa vitesse, Sans fin multipliant ses rapides progrès. Ainsi que sa puissance , augmentent ses effets.

Les corps pèsent aussi de diverse manière. Des solides sur nous pèse la masse entière ; L'onde plus divisée écoute d'autres lois ; Chaque colonne d'eau, chaque goutte a son poids, Et , traversés par l'air , les atomes fluides Dispersent en tombant leurs globules liquides; Mais qu'un souffle glacé les réunisse en bloc , L'eau redouble de poids , de vitesse et de choc ; Et tous les points compacts que son volume assemble Doivent partir, tomber, peser, frapper ensemble.

Les fluides encor, par leur mobilité, Agissent en tout sens , pressent de tout côté 4 ; Taudis que le corps dur, ou que le froid condense , Garde de ses tissus la secrète adhérence , Et par un poids commun , dans son cours vertical Descendant tout entier d'un mouvement égal , Sans écart, dans l'air libre achève sa carrière. Si l'on peut comparer l'ame avec la matière, Ainsi l'homme léger, de mille objets épris, Va dispersant entre eux ses volages esprits ; Taudis que, concentrant sa force réunie, Toujours au même but s'avance un grand génie.

Enfin , de l'hydraulique interrogeons les lois ; L'onde unit dans son choc sa vitesse el son poids ^. De ce double pouvoir que ne peut l'assemblage ? Souvent, comme nos biens, nos maux sont son ouvrage.

Eh ! qui ne connoît pas ses ravages affreux , Soit que le ciel s'épanche en torrents désastreux. Soit qu'aux antres profonds les ondes prisonnières De ces grands réservoirs aient brisé les barrières .-• Ne perdez point de temps , malheureux, sauvez-vous , Fuyez ; je vois venir les vagues en courroux ; Elles viennent. Déjà, telle que le tonnerre, Leur masse impétueuse ébranle au loin la terre : Ainsi que, de leurs flots inondant nos sillons, Les bataillons pressés suivent les bataillons ^ Ainsi, précipitant leur course vagabonde, La vague suit la vague , et l'onde pousse l'onde. L'épouvante a saisi le peuple des hameaux ; Il emmène en tremblant ses brebis, ses taureaux. L'un emporte son fils , cet autre son vieux père ; Chacun fuit le trépas et prévoit la misère. Celui qu'en ses foyers l'espoir a retenu , Bientôt voit jusqu'à lui le torrent parvenu ; De momenl en moment , el d'étage en étage , Tout prêt à l'engloutir, s'accroît l'affreux orage . Des caveaux de Bacchus aux greniei's de Cérès Il s'élance, il poiusuit ses terribles progrès.

CHANT III

Lui, du haut de son toil, dans un morne silence, Pâle, les mains au ciel, voil le déluge immense Entraîner en grondant arbres , iiergers , troupeau , Le vieillard dans son lit , l'enfant dans son berceau ; Des moulins, des maisons les solives flottantes, Les bai-ques sans rameurs sur l'onde bondissantes, La déponille des prés , les trésors des sillons. Déjà l'onde à ses pieds écume à gros bouillons , L'assiège, le poursuit, l'atteint et l'environne. Enfin, sous les assauts de la vague qui tonne, Tremblant , il sent fléchir ses fragiles lambris ; Il tombe , il se confond dans ce vaste débris , Tandis qu'au haut d'un mont sa famille plaintive Pleure et suit sur les eaux sa maison fugitive. Adieu des soirs d'hiver les entretiens joyeux , El la vieille romance, et les folâtres jeux, Et l'âtre où le malin, de la cendre fidèle Un souffle haletant réveilloil l'étincelle ; Et le buffet modeste où l'humble pauvreté Au lieu de la richesse offroit la propreté. Mais du courroux des eaux oublions les images ; Célébrons leurs bienfaits , et non pas leurs ravages.

L'eau baigne nos jardins, coule dans nos buffets, Compose nos liqueurs et prépare nos mets ; Pour tempérer l'ardeur de nos vins délectables, En des cristaux brillants elle assiste à nos tables; Eu source jaillissante arrose nos remparts. Ainsi que la nature, elle anime nos arts : Le grain par son secours sous la meule se broie ; Elle apprend à la roue à dévider la soie ; Elle conduit la scie, élève les marleaux Qui foulent le papier ou domptent les métaux. Utile à nos plaisirs, à nos maux nécessaire. Nous lui devons du bain l'usage salutaire; Soit que dans nos foyers, par de secrets canaux. L'art, d'un ruisseau captif apprivoise les eaux ; Soit que des saules veris, déployant leur feuillage. Joignent à sa fraîcheur la fraîcheur de l'ombrage. A ces rustiques bains se plaisoicnt autrefois, Et la chaste Diane, et les nymphes des bois; Là, Junon elle-même, oubliant son injure, Revenoit de Vénus essayer la ceinture ; Et le paon orgueilleux, corrigeant ses mépris, Se moniroit familier aux pigeons de Cypris. Le bain est votre charme , adorables mortelles ; Belles il vous reçut, vous en sortez plus belles! Là quelquefois l'Amour, alarmant la pudeur, Cherche d'un œil furlif l'objet de son ardeur : Heureux, lorsque enfermant sa pudique tendresse. Il obtient la beauté pour prix de la sagesse ! Offrons-en le modèle, et, rival des Thompsons, Osons par un récit égayer mes leçons.

Au bord d'un fiais ruisseau, dont les eaux cristallines Tomboient parmi des rocs du sommet des collines, Damon étoit assis; là, parmi les roseaux Et les saules touffus qui couronnent les eaux. Tranquille et nourrissant son amoureux délire, Au murmure de l'onde, au souffle du Zéphire, Amani sans espérance , il revoit ; et son cœur

D'une amante adorée accusoit la rigueur.

Soit orgueil, soit pudeur, la jeune enchanicresse

D'un air d'indifférence accueilloit sa tendresse.

Seulement quelquefois un regard de côté

Jeté timidement, trahissoit sa fierté;

Ou par un long soupir, trop sincère interprète ,

Son cœur, gros de chagrins , avouoit sa défaite.

Enfin elle feignoit, et sa fausse froideur.

Dissimulant ses feux, en augmentoit l'ardeur.

Dans le désert qui plaît à sa douleur rêveuse.

Son tendre amant cherchoit par quelle adresse heureuse.

Sans blesser Musidore , il pourroit quelque jour

Arracher de son cœur les secrets de l'amour ;

Et, par des vers touchants, tout remplis de sa flamme,

Les presser de sortir des replis de son ame.

Le hasard le servit; le hasard quelquefois

Fait le sort des amants comme celui des rois.

Le teint bruni des feux dont l'été la colore ,

La fraîcheur de ces lieux attira Musidoi'e.

Timide , elle y revient , contre un ciel enflammé

Retrouver de son bain l'asile accoutumé :

Sa pudeur se confie à ce lieu solitaire.

Damon en veut d'abord respecter le mystère;

Sentiment délicat d'un amant dont le cœur

Veut conserver l'estime en cherchant le bonheur!

Mais l'amour le retient; et comment s'en défendre ?

La nymphe étoit si belle , et son amant si tendre !

Musidore paroît, et ses timides yeux

D'abord d'un air craintif interrogent ces lieux.

Damon la voit : jadis le Iseau pasteur de Troie

Dans son cœur palpitant ressentît moins de joie,

Quand sur le mont Ida trois jeunes déliés

Sans voile à ses regards livrèrent leurs beaulés.

La nymphe , dont la grâce à leurs grâces égale

Même auprès de Vénus n'eût point eu de rivale ,

Déjà prête à goûter les délices du bain,

S'assied au bord des eaux ; déjà sa belle main

Sur ses jambes d'albâtre a replié la soie.

Enivré de désirs, d'espérance et de joie,

Damon brûle en secret. Mais quels nouveaux combals

Quand la jeune beauté , de ses doigts délicats ,

De son corps virginal dénouant la ceinture.

Laisse voir affranchis des nœuds de la parure

Ce sein éblouissant , dont le double contour

Palpite de santé, de jeunesse et d'amour;

Ces deux globes charmants qu'avec grâce compose

Un frais amas de lis que surmonte la rose !

Pars, ô jeune imprudent! pars; eh! comment peux-lu

Maîtriser tes transports et garder ta vertu,

Lorsque l'habit jaloux qui cache ton amanle

Descend, glisse à longs plis sur sa taille élégante,

Et qu'un dernier tissu , moins blanc que son beau corps,

Tombe et révèle aux yeux tous ces secrets trésors.

Ces formes qu'à plaisir arrondit la nature ,

D'un incarnat si vif, d'une blancheur si pure!

C'en est fait; tout entiers se montrent ses appas :

Alors quelle frayeur et quel chaste embarras !

Musidore se voit , et dans son trouble extrême

Craint ses propres regards et rougit d'elle-même.

LES TROIS REGNES

Elle hésite , elle tremble , et comme au moindre bruit La biche, encore enfant, d'épouvante bondit. Une ombre , un souffle , un rien alarme Musidore. Enfin s'abandonnanl au péril qu'elle ignore, Le ruisseau la reçoit , et le Uol innocent Vient se jouer autour de ce corps ravissant. Le courant azuré, qui mollement l'enihrasse, Adoucit chaque trait, relevé chaque grâce. Rehausse ses attraits par leur voile embellis. A travers le cristal tel brille un jeune lis; Telle, dans la rosée, avec le jour éclose, D'un plus doux incarnat se colore la rose. Tantôt la njmphe plonge, et le frais élément Voile, sans le cacher, cet objet si charmant; Tantôt elle remonte, et les gouttes limpides Roulent sur son beau sein eu dianianis liquides, Glissent sur ses cheveux , et leur jais déployé D'un humide réseau l'enveloppe à moilié. Ravi de ses atlrails, de sa forme divine. Des beautés qu'il parcourt, entrevoit ou devine, Damon vole ; il éloit criminel en ce jour ( Si l'on est criminel par un excès d amour). Tout-à-coup il s'arrête, et jeile sur la rive Ce billet qu'il adresse à la pudeur craintive, Ce billet (|u'il traça d'une tremblante main : « Calme-toi , bel oljjet ; tu t'effraierois en vain ; L'œil sacré de l'amour paroll causer ta crainte, Calme-toi; je m'en vais, protégeant celle enceinte, Des profaues regards défendre ce réduit. Adieu ; Damou t'a vue , il t'adore et le fuit. » Il part : de l'aulre bord la chaste Musidore Voit voler le billet de l'amant qu'elle adore; Tous ses sens oui frémi : 1 effroi de la pudeur Et la peur d'un affront foui palpiter son cœur; Un long étounement la retient immobile.

On croiroit voir ce marbre oii le sculpteur habile Peint la jeune Vénus au sortir de son bain , Prolégeanl ses appas de sa timide main; Ce marbre où, pour former une seule déesse. L'art réunit le choix des beautés de la Grèce. Tremblante, elle s'élance, et prend sur l'autre bord Sa robe et ce billet , et reconnoit d'abord La main de son amant. Alors à ses alarmes Succèdent lout-à-coup des pensers pleins de charmes; Ces remords d'un cœur pur, cet amour vertueux , Qui maîtrisent des sens l'inslinct impétueux ; La chaste expression d'un penchant qui l'honore. Que tant de modestie enibellissoit encore. Elle-même, en secret, félicite son cœiu" D'approuver tant d'amour sans ouirager l'honneur. De ce burin grossier fait pour l'amant champêtre , Elle grave aussitôt sur l'écorce d'un hèire Ce peu de mots : « O toi, qui dans cet heureux jour Servi par le hasard , mieux encor par lamour. Seul en pourras comprendre et juger le langage; Va, sois, comme aujourdhui, discret, modeste et sage, Conserve l'espérance : un moment doit venir Oii tu pourras enfin m'adorer sans me fuir. » Que de beautés encore ou riantes ou fières

Vous offrent les ruisseaux, les fleuves, les rivières!

Ici du haut des monts une colonne d'eau

Se précipite en masse ou s'étend en rideau ;

Ailleurs tout uu grand fleuve en une obscure arène

S'en va perdre en mourant son onde souterraine;

Ailleurs, laissant à nu son canal sablonneux,

L'air s'engouffre en grondant dans son lit caverneux,

El se fraie, en sortant, une route nouvelle.

Ainsi j"ai vu le Rhône, à son lit infidèle,

Se perdre avec fracas, quitler son noir séjour,

Et rouler plus pompeux à la clarté du jour.

En le voyant sortir de sa prison profonde.

Les bois , les prés , les cieux félicitent son onde.

Tel souvent le commerce aux yeux des nations

Sabime dans la nuit des révolutions;

Sort , rouvre ses canaux , reprend son cours immense ,

Et porte au loin les arts , la vie et l'abondance.

Dans cet espoir si juste, ô ciel! exauce-moi!

Nantes, sors de ton deuil; Marseille, éveille-toi!

Que la Seine orgueilleuse, et la vasle Gironde,

Sous de nombreux vaisseaux roulent encor leur onde!

Et toi, dont l'univers ne croira point les maux,

Lyon, respire enfin, et repieuds tes travaux !

Change en vivants tissus l'or, la laine et la soie;

Que de ton siège affreux l'histoire s'y déploie;

Et que, frappés d'un art et d'un malheur si grand.

Tous les peuples émus t'admirent en pleurant!

Faut-il encor des eaux peindre les phénomènes ? Que d'effets merveilleux, que détonnanlcs scènes! Tels ces ruisseaux, des monts enfants capricieux, Disparus tout^à-coup ou rendus à nos yeux, Semblent chercher et fuir leurs humides demeures, Et, comme le génie, ont leurs jours et leurs heures. D'autres, de leur saison attendant le retour. Croissent dans leur bassin et baissent tour-à-tour; Telle j'ai vu Vaucluse et sa source inconstante : Du sensible Pétrarque et de sa tendre amante Telles ne furent point les célèbres amours; Laure ne changea point , Péirarque aima toujours.

Eh ! pourrois-je oublier ces eaux miraculeuses 6 Que cachent à nos yeux leurs grottes caverneuses , Et dont les flols, glacés par de fréquents éclairs, Aux approches du feu fout pétiller les airs ? Et celles que le soufre attiédit et colore. Où la brillante H\gie et le dieu d'F.pidaure, Dans un bain salutaire ont mêlé de leur main Les métaux de Cybèle et les feux de Vulcain, Et de qui la vertu, riche en métamorphoses, Rend au teint pâlissant et le lis et les roses. Là viennent tous les ans, exacts au rendez-vous. Les vieillards écloppés, un jeune essaim de fous, La sottise, l'esprit, l'ennui, le ridicule : Le vaudeville court, l'épigranime circule; Là, la coquette vient, réparant ses allrails. Aux fats de tout pays tendre encor ses filets; Là, même lieu rassemble, et l'ainiable boudeuse. Et la jeune éventée, et la vieille joueuse Que l'aube au tapis vert sinprend à son retour, Veillant toute la nuit, se plaignant tout le jour

CHANT III

Plus la foule est nombreuse, et plus elle est active; L'un vient et l'aulre part, l'un part et l'autre arrive. Là, chaque coierle a ses arrangemenls; Chacun y fait emplette et d'amis et d'amants. Que de vuux passagers, de liaisons soudaines. De Pilades du jour, qui, dans quelques semaines. L'un de l'autre ouliliaiit les serments superflus. Doutent en se vojant s'ils se sont jamais vus! D'autres prennent l'avance, et deux tendres amies Arrivent s'adorant, et partent ennemies.

Assemlilage picpiant de costumes, d'humeurs, D'âges, de nations, et d'éiats, et de mœurs!

Peindrai je du matin les fraîches promenades, Les bruyants déjeuners , les folles cavalcades .' Chaque belle a choisi son galant écuyer : Les deux pieds suspendus sur son double étrier. Assise de côié, Tune trotte à l'anglaise; L'aulre va sautillant sur la selle française; L'autre lance un wiski ; d'autres , de leur talon Aiguillonnant en vain un paresseux àuon , Maudissent de Saucho l'indocile monture.

Mais déjà midi sonne, et l'appétit murmure; La table les appelle, et chacun à son choix Court de son médecin suivre ou braver les lois.

« Heureux qui dans ses vers sait , d'une voix légère, Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ! » Ainsi parloit Boileau. Muse, change de ton , Et reviens sur les pas de Pline et de Buffon. D'un sujet moins riant l'austérité t'appelle; Prends un nouveau courage, une force nouvelle. De l'eau liquide encor j'ai tracé les effets ; De l'eau montée en gaz révélons les secrets.

L'eau présentée à l'air aisément s'évapore ; Ses vapeurs sur le feu montent plus vite encore : Sitôt qu'à gros bouillons on la voit s'agiter, La flamme à sa chaleur ne peut rien ajouter; Mais la vapeur du feu, qui, portée à s'étendre, Avec égalité demande à se répandre.

Avec elle emportant, en nuages subtils, Du fluide élément les esprits volatils.

Laisse paroitre aux yeux l'exhalaison humide. Et tient en gaz légers sa matière liquide.

L'eau , quand l'air lilire encor communique à ses flots, Bout moins rapidement ; mais dans un vase clos (Sur-tout quand de Papin l'hermétique clôture Concentre dans l'airain la chaleur qu'il endure ) , L'eau captive s'échauffe , et sa moite prison Du fluide a'.tiédi reçoit l'exhalaison.

Mais cette onde échauffée, avant qu'elle bouillonne, Doit du gaz épaissi soulever la colonne , Et vaincre, pour monter dans son bassin de fer. Et ses propres vapeurs, et le ressort de l'air. Triomphante une fois de leur double puissance , Elle ne contient plus sa vive effervescence; Fougueuse elle bondit, et de ^is flots roulants Agile avec fureur les tourbillons brûlants. En yain, s'agenonillant à son foyer antique. Et se courbant sur l'onde où cuit un mets rustique, Baucis veille sur elle, et la suivant des yeux ,

Tour-à-tour la rapproche ou l'éloigné des feux ; Souvent , malgré les soins de sa main attentive , De moment en moment plus ardente et plus vive. L'eau bout , le vase éclate , et les marmots surpris De leur diner perdu saisissent les débris.

Des eaux assez long-temps j'ai parcouru l'empire; Poursuivons ma carrière : il est temps de vous dire Quel ordre invariable et quel puissant secours Dans leur marche éternelle entretiennent le cours Des fleuves, des étangs , des lacs, des mers profondes , De cet immense amas d'inépuisables ondes, Pour l'océan des cieux. Voyez l'astre du jour Enlever les vapeurs de l'humide séjour.

De cette masse d'eau dans les airs emportée, La force du calcul recule épouvantée.

Au globe qui fournit ces humides tributs, Le ciel qui les pompa rend les flots qu'il abus; La mer reprend sa part; à la terre arrosée L'autre revient en pluie, en frimas, en rosée : De ces gaz, de la terre assidus messagers , Les uns sont plus pesants, les autres plus légers. Les uns vont sans détours à la céleste voûte : Les autres , par les monts arrèlés dans leur route , S'infdirent dans leur sein ; des fleuves, des ruisseaux, Dans leurs profonds bassins vont former les berceaux. Sans cesse le soleil emporte ces nuages, Exacts à leur retour, constants dans leurs voyages; Le soleil entretient cet échange éternel Des vapeurs de la terre et des ondes du ciel : Ainsi l'eau, l'air, le feu, la terre se répondent; L'Océan se répare , et nos champs se fécondent.

J'ai fait couler, monter, évaporer les eaux : L'onde en glace, à son tour, appelle mes pinceaux. De sa fluidité véritable principe.

Le feu seul la divise, et seul il la dissipe; Mais souvent il la quitte , et ses flots épaissis En givre, en neige, en glace, en frimas sont durcis 7. De là des mers du Nord les immobiles masses. Ces flots cristallisés en montagnes de glaces : L'onde aux vaisseaux surpris n'offre que des rochers, Et le froid en statue a changé les nochers.

Toutefois de l'hiver la rigueur intraitable A la glace souvent prèle un aspect aimable , El , comme ses horreurs , l'hiver a ses beautés. L'œil aime ces frimas, ces tapis argentés. Ces rocs de diamants, ces aigrettes flottantes, Eu mobiles cristaux à nos arbres pendantes. Même dans ces climats où l'aslre des saisons De ses rayons à peine effleure les glaçons , Souvent ces blocs grossiers dont l'art fait la conquête Deviennent l'ornement d'une su)ierbe fêle. Le Nord n'a-l-il point vu, transportés à grands frais, Tes glaçons, ô Nevva ! se changer en palais*! La glace s'élevoit en colonnes brillantes , La glace vomissoil des foudres innocentes. L'hiver a ses plaisirs ; son souffle rigoureux Souvent est le signal des courses et des jeux. C'est alors qu'emporté par un coursier rapide, Court le traineau léger sur la neige solide ;

LES TROIS RÈGNES

Alors, en se jouant, des pieds armés de fer Vont sillonnant les flots endurcis par l'hiver. L'œil se plaît à les voir dans leurs joutes rivales , Poursuivant à l'envi leurs courses inégales , Se chercher, s'éviter el se croiser entre eux. Souvent le fer glissant trahit un malheureux ; Il court, il tombe, on rit : lui, reprenant courage, Se relève, repart, et venge sou outrage.

Mais c'est loin de nos yeux, aux plaines de l'clher, Que s'exercent en grand les rigueurs de l'hiver: Là des molles vapeurs monte l'amas immense ; Son souffle les surprend , les saisit , les condense. Quel magasin du ciel fournil ces froids amas De globules glacés, de givre, de frimas? Quand l'eau monte en vapeurs à la céleste voûte, Si le froid la saisit déjà formée en goutte. Alors la grêle tombe , et ses grains bondissants Battent à coups pressés nos toits retentissants. Quelquefois d'autres corps en traversant l'espace Grossissent dans leur cours ces globules de glace; Alors , bien plus funeste à nos champs dévastés , Tombe du haut des cieux, à coups précipités, Cette grêle tranchante, effroi de nos vendanges. Qui hache les épis , frêle espoir de nos granges ; Dépouille nos forêts, les jardins, les vergers. Ecrase les troupeaux, quelquefois les bergers. Terrible, impétueuse, elle frappe; et sa rage D'une année, en un jour, anéantit l'ouvi-age. Le givre, les frimas sont des brouillards durcis, El par d'autres vapeurs en tombant épaissis ; Mais avant que cette onde en gouttes se rassemble, Si ces molles vapeui-s sont surprises ensemble, Alors des champs de l'air l'empire nuageux Nous verse à gros flocons tous ces amas neigeux Qui comblent nos vallons , recouvrent nos montagnes.

Ah! que je plains alors l'habitant des campagnes ! Malheur au bûcheron qui, revenant des bois. Retourne sur le soir à ses rustiques toits ! Il ne reconnoît plus le fleuve , la vallée; Sa vue est éblouie et son ame est troublée : Il s'égare , il s'enfonce en de mouvants tombeaux. Dans un lointain obscur, à travers des rameaux, Il croit voir sa cabane; à celle douce image Il rassemble sa force, exciie son courage : Mais, soudain dissipé, le fantôme trompeui Au lieu du toit chéri lui montre une vapeur! Il traverse en tremblant ces effroyables scènes; Son œil y cherche en vain quelques traces humaines. Autour de lui, des vents la colère mugit, L'air siffle, le loup hurle, et l'ours affreux rugit. Le jour meurt, la nuit vient; des nuages plus sombres De moment en moment s'épaississent les ombres. Et son horreur ajoute à l'horreur du désert : L'épouvante s'accroît , l'espérance se perd , El l'effroi , qui déjà lui peint sa mort prochaine , Fait frémir chaque nerf et court dans chaque veine. Dans un sentier perfide il craint de s'engager. Il voit par-tout un piège, el par-toul un danger : D'un terrain infidèle il peul être victime;

Sous ses pas tout-à-coup peut s'ouvrir un abîme ; Peut-êlre un noir marais, recouvert de frimas , Sous leur tapis trompeur lui cache le trépas : Il se peint un étang , un lac dont la surface Couvre des flots bouillants sous sa voûte de glace. Un précipice affreux, des carrières sans fonds. L'imagination dans ces gouffres profonds Déjà le précipile; il tressaille, il s'arrête; Devant lui le désert, el sur lui la- tempête. Enfin , tremblant de crainte , épuisé de vigueur , A côté d'un glaçon il lomlje de langueur. La mort vient , el son ame à cette idée horrible Joint les déchirements de cet adieu pénible Que la nature envoie, avec de longs regrets, A des objets chéris et perdus pour jamais. En vain en l'attendant sa femme prévoyante Prépare du sarment la flamme pétillante, Et de chauds vêtemenls, el son sobre festin; Par ses louchants regrets le rappelant en vain, De ses enfants chéris la troupe aimable pleure ; En vain, d'un air timide entr'ouvrant leur demeure. Ils avancent la tête, et, le cherchant de l'œil. De frayeur et de froid frissonnent sur le seuil , Sa femme, ses enfants, sa cabane chérie, Il ne les verra plus !... Aux sources de la vie Déjà du froid mortel le poison s'est glissé; Tous ses nerfs sont roidis , tout son sang s'est glacé ; Le malheureux expire , el le vent qui l'assiège Ne bat plus qu'un cadavre étendu sur la neige. Vous donc, soyez bénis, animaux courageux, Que nourrit Saint-Bernard sur son front orageux; Vous qui, sous les frimas qu'un long hiver entasse, Des voyageurs perdus courez chercher la trace ! L'homme accourt à vos cris ; il enlève ces corps Dont le froid homicide engourdit les ressorts ; Il se ranime , il prend une chaleur nouvelle ; Le rayon de la vie eu ses yeux étincelle , Et l'arl vient redonner, par ses soins triomphants, Un époux à sa femme, un père à ses enfants. Ainsi de tous les cœurs quand la pitié s'exile, Sur ces monts désolés elle trouve un asile ; Dans ces chiens généreux l'homme admire ses mœurs , Et l'écho des déserts se plaît à leurs clameurs. Salut, des malh-^ureux charitables hospices ! Et vous, nobles chasseurs, à leurs malheurs propices , Ayez part à mes chants ! Irop soumise à ses lois , Voire race aide l'homme à dépeupler les bois; Votre instinct dépravé seconde sa furie ; Elle donne la mort ; vous conservez la vie.

CHANT IV

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