‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 294 sur 411 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

En voyant son maintien, sa piidenr et sa grâce,

Pour lui tout s'embellit , ou plutôt tout s'efface ;

En elle il voit uni ce (|u'il vil de plus doux,

El dans un seul objet il les retrouve lous :

Tel au cœur de Satan un doux trans|)ort s'élève ,

Lorsqu'il voit ces beaux lieux, ces ileurs, ces bois; mais

Eve, sans son époux , fixe sur-tout ses yeux. [ Eve ,

Il s'arrête , il croit voir un liabilaut des cieux.

Seulement son œil lance une plus douce flamme;

C'est un ange en effet sous les traits d'une femme :

Sa <;race , son maintien , ses brillantes couleurs ,

La fleur de la beauté souriant à des fleurs ,

La pudeur de son front , sa forme ravissante ,

Le moindre mouvement de sa taille élégante ,

Pénétrant doucement dans le fond de son cœur,

Ont de ses noirs projets désarmé la fureur.

Dans le démon du mal le mal vaincu s'arrête ;

Enchaîné , confondu , l'étounement lui prête

Le stupide semblant d'un moment de bonté ,

Involontaire oubli de sa férocité.

Mais bientôt dans son cœur tout i'enfer se rallume ;

A l'aspect du plaisir le dépit le consiune.

Indigné d'un bonheur qu'il ne peut partager,

Ne pouvant en jouir, il prétend s'en venger ;

Et, bénissant le lieu qui lui montre sa proie,

Il exprime en ces mois son effroyable joie :

« Quel projet m'a conduit en ce riant séjour .' Est-ce un projet tle haitie ? est-ce uu transport d'amour ? Non, je ne prétends point partager leui's délices. Ni contre leur bonlieur échanger mes supplices : Le détruire , voilà mon unique désir.

Trop heureux, si d'Édcn je chasse le plaisir! L'occasion me rit, profilous-en : la femme

Doit contre tous les deux favoriser ma trame. Son époux est absent, c'est lui qui m'effrayoit ; Sur son bras protecteur sa femme s'appuyoit : Et comment triompher de sa mâle constance , Séduire sa sagesse, et tromper sa prudence , Et corrompre à-la-fois tous ces dons précieux Qu'à sou sexe héroïque ont accordés les cieux ! Je dois, en l'attaquant, redouter ma victime : Son cœur est sans blessure , et son ame sans crime. Flétri par mes forfaits, par mes maux abattu, ]Moi , j'ai perdu ma force en perdant ma vertu ; A peine ai-je gardé, dans cet état funeste. Quelques traits effacés de ma splendeur céleste. Sa femme est ravissante; et, si j'en crois mes yeux. Elle pourroit tenter le cœur même des dieux : Sa grâce, sa beauté, voilà ses seules armes. Mais tant d'attraits pourroient m'iuspirer des alarmes , Si la haine eu mon cœur ne subjuguoit l'amour. Eh bien , sans le sentir, feignons-le à notre tour, Si ce semblant d'amour peut seconder la haine. Marchons ; le piège est prêt, et leur chute est certaine.

Ainsi du tentateur s'exprime la fierté.

Dans les plis sinueux de son corps emprunté. Vers la jeune beauté doucement il s'avance. Ce n'est point ce serpent qui, rampant en silence. Traîne, humblement couché, ses cercles tortueux. Sur sa queue arrondie en plis majestueux , L'un sur l'autre posés, et croissant par étage, Son front impérieux domine le bocage; L^uc crête de pourpre en relève l'orgueil ; La flamme de Téclair étincelle en sou œil : Son cou brille émaillé d'émeraudes, d'opales; Sur ses anneaux, roulés en brillantes spirales.

Or dairy, each rural sight, eacli rural souDd; If chance, with nymph-like step, fair virgiii pass, Wliat pleasing seem'd, for lier now plcases more; She uiost, aud in lier look sums ail delight: Sucli pleasure took tlie serpent ta beliold This tlowery plat, the sweet recess of Eve Thus carly, tiius alone; lier lieavenly forra, Angelic, but more sofl and fcmiulue, Her gracefal innocence, lier evciy air

46o Of gesture, or least action, overaw'd

His malice, and with rapine swecl bcrcav'd His fierceness of the fierce intcnt it brouglit. That space the evil-one abstractcd stood From his own evil, aud for the time remain'd Slupidly good; of enmity disarni'd, Of guile, of hâte, of envy, of revenge : But the bot hell that always in him burus, Tliough in mid heaven, soon ended his delight, And tortures him now more, the more he secs

♦70 Of pleasure, not for him ordain'd: tiien soon Fierce hâte he recollects, and ail his thoughts Of mischiff , gratulating, thus excites.

« Thoughts, whither hâve ye led me! with what sweet Compulsion thus trausported , to forgct VVhat hither brought us! hâte, not love; nor hope Of paradise for hell, hope hère to taste Of pleasure; but ail pleasure to destroy, Save what is in dcstroying; olher joy

To me is lost. Then, let me not let pass 4(îu Occasion which now smiles; bchold alone The woman, opportune to ail attempts:

lier husband (for I vicw far round) not uigh, ^^ liose higher inteflectual more I shun. And strengtil, of courage haughty and of limu Ileroic built, though of terrestrial mould; Foe not iuformidable! exempt from wound, 1 not; so much hath hell debas'd, and pain Enleebled me , to what I was in heaven. She fair, divinely fair, fit love for godsî ■sj" Not terrible, though terror be in love

And beauty, not approach'd by stronger haie. Hâte stronger, under show of love well feign'd; The way. which to her ruia now I tend. »

So spake the enemy of mankind, enclos'd In serpent, inmate bad! and toward Eve Address'd his way: not with indented wave, Prone on the ground, as since; but on bis rear, Circular base of rising folds, that tower'd Fold above fold, a surging maze! his head 5"" Crested aloft, and carbuccle his eyes;

With burnish'd neck of verdant gold, erect Amidst his circling spires, that on the grass Floated redundant : pleasing was his shape And lovely; never since of seipent-kind l.ovelier; not those that in Ulyria chang'd lleiniione and Cadmus, or the god

PARADIS PERDU

La moiiié de sou corps s'élève dans les airs; Rassemblée à l'entour en cent replis di\ ers , L'autre rase la terre; et l'orgueilleux reptile Marche en pompe, exhaussé sur son trône mobile. Il s'essaie, il prélude, et, glissant de côté. S'avance obliquement vers la jeune beauté. Épiant le moment , l'occasion propice :

Ainsi d'un courtisan le prudent artifice , Craignant à des refus d'exposer son orgueil , Se prépare avec art un obligeant accueil. Vers l'épouse d'Adam , par une marche habile , S'avance en louvoyant l'insidieux reptile : Tel, semblant fuir le port qu'il brûle d'approcher, Manœuvre lentement l'indusuieux nocher; Tel des vents inconstants il consulte l'haleine, Règle sur eux les plis de sa voile incertaine , Trompe leur violence au lieu de l'affronter, El lui cède avec art , afin de la dompter. Ainsi l'adroit serpent en cent formes se joue; Étale ses replis, les roule, les dénoue. Et , par ses tours changeants et ses folâtres jeux , D'Eve, occupée ailleurs , veut attirer les yeux.

Retirée à l'écart, et toute à son ouvrage, Eve d'un bruit léger sent frémir le feuillage. Ce bruit l'étonné peu : souvent les animaux Venoient en se jouant égayer ses travaux. Enfin il s'encourage ; et , sans qu'Eve l'appelle , Il approche , il se montre ; et , l'œil fixé sur elle , Il feint de l'admirer, duu air respectueux Incline quelquefois son front majestueux ; Et tantôt à ses pieds courbant sa tête altière , De ses pas adorés il baise la poussière. Alors, plus attentive à ses jeux amusants , Eve arrête sur lui des regards complaisants. Le perfide triomphe; et, tressaillant de joie, D'un air plus familier joue autour de sa proie;

In Epidaurus; nor to whlch transform'd Ammonian Jove, or Capitoline, was seen He with Olympias; tliis with her who bore

S'o Scipio, the higlith of Rome. With tract oblique At tirst, as one who sought acccss, but fear'd To interrupt, side-long he works his way. As when a ship, by skillul steersman wronght Nigh river's mouth or foreland, where the wind Veers oft, as oft so steeis, and shlfts her sail: So varicd he, and of his tortuous train Curl'd many a wanton wrealh in sighl of Eve, To lure her eje.

She, busied, heard tlie sound Of rustling leaves, but rainded not , as us'd

**o To such disport before her througb the field, Frora every beast; more duteous at her call, Than at Circean call the herd disguis'd. He, bolder now, uncall'd before her stood. But as in gaze admiring : oft he bow'd His turret crest, and sleek enamell'd neck, Fawning ; and lick'd the ground nhereon she trod. His gentle dumb expression turn'd at length The eye of Eve, to mark his play; he, glad Of her attention gain'd , with serpent-tongue

i3o Organic, or impulse of vocal air,

Et soit que du serpent qui le tient enfermé Son adresse empruntât l'organe accoutumé, Soit qu'il anime l'air et lui souffle un langage, Le traître à sa victime en ces mots rend hommage : « O toi , que Dieu lui-même a voulu couronner, Reine de ces beaux lieux, ne va point t'élouner ! Et quel étonnement est fait pour une belle Qui voit le ciel lui-même étonné devant elle .*• Non, ne sois point surprise, et ne t'irrite pas. Si, brillant d'admirer, d'honorer les appas. Malgré Ion air auguste et ta forme imposante, Moi seul des animaux devant toi me présente ; Et, par excès d'amour devenant indiscret , Viole pour te voir Ion asile secret.

O d'un auteur divin incomparable ouvrage! Mon œil, sans se lasser, voit dans toi son image; Plus j'observe tes traits, plus tu sais me charmer; Tout vit pour te connoître, et tout vit pour t'aimer. Mais de quel triste empire ou te fit souveraine! Il faut d'autres sujets pour une telle reine, Des yeux de ta beauté dignes admirateurs , Et d'un si noble objet moins vils adorateurs. Tous ces nombreux sujets que l'a soumis ton maître Sont faits pour te servir, et non pour te connoître ; L'homme seul, animé par un céleste feu, A droit d'apprécier le chef-d'œuvre de Dieu. Mais à tant de vertus l'homme peut-il suffire .-• Il le faut un plus vaste , un plus brillant empire. Oui, le palais des cieux doit être ton séjour, Les astres ta couronne, et les anges ta cour. »

Ainsi le tentateur, caressant el timide , Par l'atlrait décevant d'un éloge perfide, Préludoit avec art, et, par un ton flatteur, Se frayoil doucement le chemin de son cœur.

Au son de celte voix à l'homme seul donnée, Fixant sur lui les yeux , Eve reste étonnée ;

His fraudulent teraptation thus began :

« 'VS^onder not, sovran mistress, if perhaps Thou canst, who art sole wonder! much less arm Thy looks, the heaven of niildness, with disdain; Displeas'd that I approach thce thus, and gaze Insatiate : 1 thus single; nor hâve fear'd Tliy awfui brow, more awful thus relir'd. Fairest rescmblance of thy Maker fair, Thee ail things livlng gaze on, ail things thine Ho By gift, and thy celestial beauly' adore

With ravishraeut beheld! there best bcheld, Where uuiversally adinir'd; but hère In this enclosure wild, thèse beasts among, Beholders rude, and shallow to diseern Haif what in thee is fair; one man except, Who sees thee? (and what is one ?) who shouldst be seen A goddess among gods, ador'd and scrv'd : By angels, numberless, thy daily train. » So gloz'd the tcmpter, and his proem tun'd. 5io Iqio the heart of Eve his words made way,

Though at the voice much marvelling : at length , Not unamaz'd, she thus in answer spake :

i< What may this meau? language of man pronounc'd By tongue of brute, and human sensé express'd? The lirst, at least, of thèse I thought denied

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