PROLOGUE
Je suis content de ma journée ;
De mes poétiques travaux,
Ma diligente matinée
A vu naître les fruits nouveaux.
Dans ma paisible solitude J'ai rassemblé mes amis les plus chers, Amateurs , comme moi , des beaux-arts , des beaux vers, Éclairés par l'usage et polis par l'étude, Que chaque soir, dans mon humble réduit, Auprès de moi l'habitude conduit ;
Non l'habitude roulinicre ,
Qui, se traînant dans son ornière.
Dans la même assemblée et dans les mêmes lieux , S'en va porter sa face coutiunière
Et ses propos fastidieux ;
Mais l'habitude libre et hère Qui , chez ses bons amis , les mêmes qu'autrefois , S'acheminant par goût et s'arrètaiit par choix,
Dans sa visite journalière ,
Sans faste, sans bruit, vient à pied,
Avec sa grâce familière ,
Vider, en causant , la théière ,
Ou le flacon de l'amitié.
Par une amère et douce souvenance, Nous sommes remontés aux jours de notre enfance : Ces jours d'insouciance et de captivité ;
Ces joiu's de crainte et d'espérance,
Et de tristesse et de gaîlé.
Nous aimions à revoir, dans celte douce image. Et les fruits de l'étude et les fleurs du jeune âge ;
Nos peines , nos amusements ,
Nos raquettes , nos rudiments , La liberté des champs, les barreaux du collège;
En hiver nos boules de neige ,
Et dans l'été , nos ricochets ; Nos frivoles plaisirs , nos douleurs passagères , Pour tromper nos pédanis , nos ruses mensongères ,
Et leur férule et nos hochets , La balle , le sabot tournant sous la courroie ; Le cerf-volant, objet de surprise et de joie Pour les marmots qui, le suivant des yeux, Croyoient monter avec lui dans les cieux.
Souvent encore avec délices ,
De nos scolastiques essais.
Nous nous rappelions les esquisses , Et nos premiers travaux , et nos premiers succès ;
Qui de nous , du laïuier classique ,
Yit ceindre son front jeune encor ;
Qui, dans la lice poétique.
Risqua le premier son essor.
Tantôt des mœurs, du caractère, Boudeur ou gai , folàlre ou sérieux , Dans notre enfance et dans nos premiers jeux , Nous recherchions l'élan involontaire ; Ces premiers traits, ces préludes obscurs. Des défauts, des vertus, et des talents futurs; Qui de nous, sous les lois d'un pédagogue austère. Sujet obéissant et docile écolier.
De bonne heure apprit à plier Au joug d'une règle sévère, Son caractère moutonnier; Lequel de nous, malgré sa chaire dominante, Sa coiffure carrée et sa robe imposante , Sur le nez du régent faisoit , d'un doigt hardi , Voler le pain en boulette arrondi.
Sans pesanteur, sans morgue doctorale.
Souvent nous raisonnions des lois , de la morale , Des défauts de l'esprit et des vices du cœur; De la science, peu commune.
D'unir la gloire et le bonheur ; Du grand chemin de la fortune, Du sentier étroit de l'honneur :
Aucun, par un babil frivole, Sur son voisin n'usurpoit la parole ; Chacun parlant, se taisant à son tour, Du discours circulaire attendoit le retour ; Et comme ces pinces fidèles Qui , des lisons de mon ardent foyer.
De temps en temps, pour m' égayer.
Font pétiller les vives étincelles.
Par un commun accord passoient de main en main ;
Ainsi venant, revenant à la ronde.
L'entretien, tour-à-tour, sérieux ou badin. Sans désordre suivoit sa marche vagabonde,
Et faisoit jaillir à propos Le feu de la saillie et l'éclair des bons mots.
De ces aimables causeries , Qui me charmèrent tant de fois, J'ai conservé les images chéries ; J'en goûtai les plaisirs ; j'en dicterai les lois.
Dans les sociétés et les âges antiques.
Causer fut le premier des plaisirs domestiques ;
Et dans cette allière cité.
Mère du despotisme et de la liberté, Dont les bandes républicaines.
Aux bords de l'Eurotas , aux rives africaines , A travers les débris de vingt trônes divers , Alloient porter ses lois, ses drapeaux et ses fers ; Si du Forum les fougueuses cabales , Ou du sénat les discordes fatales ,
LA CONVERSATION
Ou les alternats des méchants, Les avoieul exilés dans leurs maisons des champs ,
Ce qui resloil d'illustres personnages, Édiles, consuls, dictateurs, Magistrats renommés, ou fiers triomphateurs;
Silôt que dans leurs paysages Les bosquets paternels rcprenoient leurs ombrages, De leur sainte union resserrant les liens , Chaque jour renouoit leurs graves entretiens. Là u'étoient point traités ces objets inutiles , Ces petits intérêts, ces nouveautés futiles, Qui des grandes cités composent les rumeurs ; De la mode du jour le caprice fantasque, Ou les plis d'une toge, ou les plumes d'un casque:
Les bonnes lois, les bonnes mœurs, Le chemin du bonheur, la route de la gloire ; Les règles de la vie et de l'art oratoire ;
Les grands tableaux de la terre et des deux ; Les droits des citoyens, la nature des dieux; La constante amitié, la tranquille vieillesse,
Cueillant en paix les fruits de la sagesse : Yoilà leurs entretiens. De frivoles esprits Aux interlocuteurs ne donnoienl point le prix. A Tuscule, à Tibur, aussi bien que dans Rome, De grands hommes toujours écouloient un grand homme. G'étoientles Cicéron, les Galon, les Brutus;
Les grands talents et les grandes vertus.
Tous oublioient , dans leurs riants domaines , Et les ambitions et les pompes romaines ; Et, dans le fond d'un bois, sous l'abri d'un berceau.
Au bord paisible d'un ruisseau.
D'où leurs discours pesoient sur les destins du monde , Entre eux se préparoient , dîuis une paix profonde ,
Ces grands édits et ces puissantes lois Qui commandoient à Rome et maîtrisoient les rois.
D'Athènes, plus galante et moins majestueuse,
L'habitude voluptueuse.
Dans ce séjour des arts et de la liberté , A qui Rome, à regret, cédoit son cher Virgile,
Donnoit souvent à la beauté,
Sur un auditoire docile.
Une plus douce autorité.
Sa grâce commandoit à la foule attentive ;
Et sa douceur persuasive.
Des plus mâles vertus et des plus hauis talents. Quelquefois , j'en conviens , arrètoit les élans ;
Mais plus souvent, d'une austère sagesse. Son tact, plus délicat, corrigeoit la rudesse, Du génie, encor brut, polissoit l'àpreté ; Des naturels bautauis abaissoit la fierté.
Tous, à ses lois soumettant leur audace. De leur brillant modèle il.-> admiroient la trace , Inspirés par l'amour, par le goût applaudis , Et discoureurs plus gais, novateurs moins hardis. Ce qu'ils perdaient en force, ils le gagnoient en grâce. Ainsi dans son salon , par les arts embelli
Encor brillante de jeunesse, Aspasie assembloii ce que toute la Grèce
A voit de grand et de poli.
Sur ce terrain brillant de grâce et de richesse.
Tous les fruits avoieut leur saison ; La gravilé sévère y suivoit la vieillesse, Le calme l'âge mûr, l'audace la jeunesse.
Inslruils, par la comparaison.
De ce qui plaît, de ce qui blesse.
Tous dévoient l'un à l'autre une heureuse souplesse.
Le riant épicurien Y déridoit l'âpre stoïcien ;
Sous les yeux de l'enchanteresse.
Pleins de grâce, à-la-fois, et de sévérité , Le bon sens n'eût osé se montrer sans finesse,
L'illusion sans vérité ,
L'enthousiasme sans justesse ; Le bon exemple y formoit le bon ton ; La critique sévère avoit sa politesse.
L'éloge sa délicatesse ;
C'étoil la lleur de la raison
Et la moisson de la sagesse.
Là, dans les doux transports d'une amoureuse ivresse
Le front paré de fleurs ou de lauriers , Les fameux orateurs, l'élite des guerriers, Parloicnt de leurs combats, ou de leurs ambassades, Rapporlant d'un grand nom l'illustre autorité,
Déploy oient avec liljerté , Sans froid raisonnement, sans folles incartades, Leur vieille expérience , ou leur jeune gaîlé. Là, brilloient sans orgueil, mais non sans dignité. Les Périclès et les Alcibiades,
Qui, parant leur autorité
Du suffrage de la beauté, L'aimoient comme la gloire, et bien plus que la vie;
Et, pour un regard d' Aspasie,
Oublioient la postérilé.
Là , les yeux peidlauts et d'amour et de verve. Le divin Phidias venoil à la beauté
Offrir, avec timidité,
Son Jupiter et sa Minerve.
Là , de Platon le maître respecté ,
Par des accents pleins de noblesse, Ramenant à l'espoir la triste humanité,
Faisoit entendre à la foiblesse Le dogme consolant de l'immortalité.
Aussi son amante ravie Aspirant, pour lui plaire, à la célébrité,
Après l'avoir aimé toute sa vie, Touloit suivre son vol vers la postérilé.
Tous deux , en même temps , admirés dans la Grèce L'un à l'autre pay oient un encens mérité. Aspasie, en beaux vers, célébroil la sagesse, Et Socrate amoureux eucensoit la beauté. D'accord avec ses yeux , son cœur l'avoit choisie ; Comme lui, ses concitoyens. Fiers d'être admis à ses doux entretiens, De la belle adoroient l'aimable fantaisie ; Et les plus beaux esprits, les plus fameux héros,
CHANT I
Ne lenoieiu pas conire un des mots
Oti des sourires d'Aspasie.
Mais toute chose a son danger :
A ces réunions charmanles , Où quelquefois accouroient se ranger Des amants en crédit, d'illustres intrigantes, L'intérêt de Télat n'étoit point étranger. Là, comme parmi nous, aux époques fameuses De nos princes ligueurs , de nos belles frondeuses, Dans un cercle affidé d'ambitieux amants, Pour dominer par eux la fortune publique, Ouiîliant du plaisir les vains amusements. Et l'humble autorité du pouvoir domestique ; Par d'adroites faveurs, des entretiens charmants, La beauté préparoit les grands événements ;
Et, par une double lactique.
Avec adresse emplovoit tour-à-tour
Et l'amour et la politique.
Et la politique et l'amour.
Ainsi, d'une voix éloquente,
Dictant la paix ou les combats, Aspasic eniraînoit la foule obéissante; Ou, des troubles publics prévenant les éclats ,
Composoit sa triple couronne Des myrtes de Vénus, du laurier de Bcllone,
El de l'olivier de Pallas.