‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 34 sur 411 · FIN DU PROLOGUE · texte numérisé non relu

FIN DU PROLOGUE

CHANT L

Exposition du sujet. Invocation du poêle à sa musc. Portrait du nouvelliste. L'auteur tombe; les intrigues du parterre et du tliéâtrc. L'homme qui raconte ses procès et les affaires dont il est chargé; i'érudit , qui rappelle les lois et les coutumes de l'antiquité; l'esprit léger, qui raconte ce qu'il a lu dans la gazette. Comparaison de ces deux personnages. Conversation du dîner ; conversation dans le salon. Portrait du bavard ; ses efforts pour se faire écouter; son embarras lorsqu'il ne peut plus parler. Portrait du bavard voyageur. Le conteur minutieux. Le bel esprit bourgeois , qui débite à lui seul tout l'esprit du quartier. Le conteur qui se pique d'exactitude daus les détails, et qui s'embarrasse dans ses récits. Le fâcheux interrogateur; le questionneur qui interroge, non pour savoir , mais pour montrer ce qu'il sait. Le rieur ridicule ; l'homme ennuyé; le farceur ou Roquelaure bourgeois.

De l'art de converser, ce doux présent des cieux, J'étois impatient de peindre les délices; Mais je dois, avant tout, présenter à vos yeux

Des dialogueurs ennuyeux

Les ridicules et les vices ; Qui les connoît le plus, les évite le mieux.

Toi donc, qui chantois les batailles, Forçois des camps , renversois des murailles ,

Musc, quitte le ton guerrier :

Prends un accent plus familier, Une mine moins sérieuse, El ne sois plus qu'une aimable rieuse; Causant au coin de ton foyer.

Fais-nous de nos travers des peintures fidèles ; Tu ne manques pas de modèles.

Dans ce salon , avant la fui du jour.

Combien d'originaux vont passer tour-à-lour! Dans nos sociétés les ennuyeux foisonnent;

Ton crayon seul peut les rendre amusants : Dédommage-nous donc, par leurs portraits plaisants , De tout l'ennui que leurs discours rious donnent.

D'abord , dans le cercle banal,

Arrive un couple nouvelliste :

L'un, triomphant et gai; l'autre, confus et triste; L'un d'eux voit tout en bien, l'autre voit tout en ninl; Dès long-temps il prévoit un armement fatal;

Dès long-temps le premier ministre

D'un des princes les plus puissants, A fait jusques à lui , d'une ligue sinistre

Parvenir les bruits menaçants.

De crainte de le compromettre,

En poche il a gardé sa lettre.

Déjà , par l'ordre des Césars , Le fier Hongrois, la Bohème, l'Autriche,

Se rassemblant de toutes parts , Pour marcher contre nous laissent leurs champs en friche ; Et, des monts du Fi'ioul , des gorges du Tyrol,

L'aigle rapide a déjà pris son vol.

L'autre voit tout en beau : pour nous, met en campagne

Toutes les forces d'Allemagne;

Sur la Moselle et sur le Rhin Impose un contingent à chaque souverain;

De toutes parts, sur la terre et les ondes, Au secours de la France amène les deux mondes ; Déjà sur le Wéser nos foudres ont grondé; Déjà, de nos soldats, le Nord est inondé; Il foi nie un siège, il livre une bataille; El, taudis qu'au milieu des rangs les plus épais,

Il frappe d'estoc et de taille.

Nous apprenons qu'on a signé la paix.

L'univers lui fait banqueroute :

N'importe, il se remet en route; Range ses bataillons, poursuit ses armements.

Ses marches et ses campements.

Mais taudis qu'à son gré, troublant toute la terre. Son babil triomphant fait ployer sous nos coups L'aurore et le couchant, le Nord et l'Angleterre, De tous côtés l'ennui gagne , et c'est nous

Qui payons les frais de la guerre.

Après lui, quel mortel, l'air triste et consterné,

Comme un criminel condamné

Sortant de l'interrogatoire, A son tour vient grossir le nombreux auditoire ? C'est d'un drame nouveau l'auteur infortuné ,

Encor tout froissé de sa chute.

LA CONVERSATION

U coûte à quels complots sa pièce fut en butte; De la réception l'effroyable tracas ;

Des malveillanls les intrigues affreuses; Des amoureux, des amoureuses, Pour les premiers emplois les terribles débats ; Quelle épouvantable aventure Fit échouer la pièce à la lecture; Comment, malgré l'organe de Mole, Aux intrigants l'auteur fut immolé; Par quelle puissante cniremise A la correction la pièce fut admise.

Le jour enfin, le jour, où, si long-temps caché, Sur tous les murs son nom fut affiché , Dans une allenlion profonde Ont d'abord écouté les loges , le beau monde , Bientôt de tous côtés les spectateurs ont fui : Les femmes ont donné le signal de l'ennui;

Pour étouffer la cohue infernale.

En vain de l'amitié l'impuissante caijale. Avec des maini telles que des battoirs, Faisoit, au loin, sonner la salle.

Et les foyers et les couloirs.

Déjà les voix devenoienl plus timides, Des vétérans, jusqu'alors intrépides, Le courage étoit ébranlé :

Les uns étoient trop lents, les autres trop rapides; L'un avoit mal compris, l'autre étoit mal soufflé; Désessarts même étoit sorti tout essoufflé. Pourtant, de ses beaux vers les connoisseurs avides

Vouloienl aller jusqu'à la fin.

L'ordre étoit revenu : la pièce étoit en train, Lorsque des bravos, plus perfides Que les ronflements des dormeurs.

Et les sifflets et les clameurs.

Prenant de l'amitié la trompeuse apparence , Mais dictés par la malveillance De quelque ennemi clandestin, Ont du malheureux drame achevé le destin. Tout espoir s'est perdu, l'on a baissé la toile. Et l'auteur est parti maudissant son étoile. Mais le public n'est pas au bout; Malgré sa chute, il est encor debout; On reviendra de la méprise :

La scène a ses appels pour un auteur tombé; Et, si la pièce a d'abord succombé,

Il les attend à la reprise.

Il a raison : un drame, de nos jours. Tombe souvent , mais rebondit toujours.

Pour exercer votre courage ,

Arrive un grave personnage, -Qui, chargé par état des affaires d'aulrui, Revient dans les salons en reverser l'ennui.

A quatre heures de relevée

Il vient, la séance levée.

De terminer un grand procès

De successions, d'héritages,

De légitimes, de partages, Aux tribunaux pendant après décès •

Sur tous ces cas dès long-temps il s'exerce : Mais, durant cette controverse.

Pour éclairer sou jugement.

Plus d'une fois chaque partie adverse A l'audience est venue humblement Lui présenter plus d'un mémoire.

Qu'il a fait lire , ou qu'il a lu.

Enfin, de ce procès il a toute la gloire, El , par ses soins , le bon droit a vaincu. On se croyoit quitte de cette affaire; Mais rien n'est encor décidé :

Sur cette importante matière.

Il ranime vingt fois l'auditoire excédé; Sa mémoire vient à son aide :

Il la discute, il la juge, il la plaide; Prend tantôt le ton grave et tantôt les éclats, Et le fausset des jeunes avocats; Examine le pétitoire; De là revient au possessoire , Cite le tribunal, les juges, le ressort; Dans le procès-verbal découvre plus d'un tort;

Discute à fond l'avancement d'hoirie ;

Maint plaidoyer succède à cette plaidoirie;

Et l'ennui seul met le salon d'accord.

Si l'entretien languit, ne soyez point en peine :

De la maison voisine arrive un érudit.

Qui, dans les murs de Sparte, et de Rome et d'Athène ,

Sait tout ce qu'on a fait, et tout ce qu'on a dit;

Son érudition profonde Vous dit d'où sont partis tous les peuples du monde : Il sait par cœur les noms des princes du sénat, Tous les Romains, promus au grand pontifical,

Au rang d'édile, au tribunal; Qui, sur la scène, a pris le premier masque; Qui, chez les Grecs, porta le premier casque. Du casque il passe au bonnet augurai ,

An lituus pontifical; Puis viennent les extraits des poudreux antiquaires , Les temples , les tombeaux , les urnes cinéraires ; Puis il vous mène au moiu Capilolin ,

Au Quirinal , à l'Esquilin, Au temple de la Paix, au vaste Colisée; Compte les chapiteaux de sa masse brisée ;

Vous dit par quels heureux hasards Il vient de découvrir un vieux camp des Césars. Las des antiquités et romaines et grecques. Des Latins, des Gaulois, des Volsques et des Èques,

J'arrive enfin , quoique un peu tard , A nos aïeux , les Francs, à leurs premiers évèques. Menacé de suiiir les annales d'un ezar.

D'un Soudan, ou d'un hospodar.

Je maudis les bibliothèques.

Et suis près d'excuser l'incendiaire Omar.

Cet autre est moins pesant; mais, comme une coquette, Son esprit, tous les jours, se met à sa toilette; Tous les jours reprenant son travail clandestin, Par le secours de la gazette ,

Du journal , ou du bulletin , Avec qui, franc de port, son mérite s'achète, A son lever s'instruisent en cachette,

Il compile, chaque malin, Quelque sentence ou quckpie historiette; Puis, quand il a rassemblé son butin.

De salon en salon, à quiconque l'approche, De son savoir d'emprunt il prodigue l'ennui. Dans ces jours de combat , ne craignez rien pour lui : D'avance il aiguisa tous les traits qu'il décoche,

Et tout son esprit d'aujourd'hui

Étoit, en brouillon, dans sa poche.

Chez lui, rien de soudain, de naïf, d imprévu; Aucun des traits heureux que l'à-propos amène , Qu'inspire le moment , que dicte le hasard : Il arrange son air, son discours , son regard : Ennuie avec méthode, et déplaît avec art; Met son ame en parade et son esprit en scène ; D'un savoir compilé fait une montre vaine : Nous dit ce que l'on sait , nous rend ce qu'il a lu : J'aimerois mieux cent fois qu'il fut sot impromptu.

Or, du pédant dont la docte arrogance Avec l'instruction nous prodigue l'ennui, Ou du fat recouvert d'un vernis de science, Lequel doit obtenir de nous la préférence .-'

Tous les deux , aux dépens d'autrui ,

Font leur recette et leur dépense ; Mais l'un a l'étalage et l'autre l'abondance.

L'un est ce fleuve fastueux,

Qui, dans ces campagnes chéries. Le long des bois , à travers les prairies , Roulant pompeusement ses flots majestueux , Des eaux du ciel, ou de sa propre source,

S'entretient dans sa longue course; L'autre ressemble à ce maigre ruisseau , Qui, tarissant au sortir du berceau,

Pour nourrir son eau mensongère,

Attend qu'un malheureux cheval, Toute la nuit, tournant d'un pas égal.

Lui porte le tribut d'une source étrangère ; Soutient quelques instants sa course passagère,

Puis, laissant à sec son canal.

Pour réparer sa richesse précaire, A besoin de nouveau que le triste animal , D'un pas laborieux recommençant sa ronde. Au gré d'un seau qui monte et descend tour-à-lour , Remplisse le bassin d'où son eau vagabonde Va baigner de nouveau les bosquets d'alentour, Et fait, en un instant, sa dépense d'un jour.

Quelquefois l'heure de la table, A ces groupes bavards , semble un temps respectable. Que dis-je ? du babil l'incommode fracas

Nous poursuit même à l'heure du repas.

Quelque temps, sourde au bruit et lasse de la diète,

La première faim est muette ;

Mais bientôt les vins et les mets Ont, avec la gaîté, réveillé les caquets; Chacun vide, en jasant, sa mémoire et son verre: L'un conte son cartel, et l'autre son procès.

Un banquier ses calculs, un auteur ses succès

Ou l'inclémence du parterre.

Dans le récit de ses projets.

L'un bâtit son château. Vautre plante sa terre, Ou menace les eieux de son paratonnerre ;

Un papa gronde son marmot :

Tous, en faisant du bruit, pensent faire merveille; Les amants seuls chuchotent à l'oreille,

Et s'entendent à demi-mot.

L'Amphitryon du lieu, durant ce caillelage,

Dont le tumulte l'étourdit.

Se plaint tout bas que ce tapage Des convives distraits lui dérobe l'hommage,

Que le diner se refroidit.

Le gom-mand, à son tour, qui, suivant son usage, Très-sérieusement s'occupe de juger

Les vins , le service et la chère ,

Dans cette intéressante affaire

Gémit de se voir déranger :

'< Hé, messieurs, dit-il en colère, A la digestion le calme est nécessaire.

Et l'on ne s'entend pas manger. »

Enfin la scène change : on se lève, et la foule , Les deux battants ouverts, dans le salon s'écoule

Là, se trouve un nombreux concours

D'originaux qui, tous les jours, La tète vide et l'ame désœuvrée.

Tiennent autour de votre feu

Perdre à vos dépens leur soirée

Entre les caquets et le jeu.

Il faut bien passer en revue Cette nouvelle et bruyante cohue.

Parmi ces êlres différents De goùls, de mœurs, de naissance et de rang;. De loin, à son babil, je reconnois un homme Dont le bruit m'assourdit, dont le fracas m'assonmit*. On connoît cet oiseau, dont la fable autrefois

Nous a peint l'étrange assemblage.

Dont chaque plume a ses yeux , son langage ; Qui , sur le haut des tours , sur le sommet des toiu ,

Jour et nuit prolongeant ses veilles.

Des grands , des peuples et des rois , Raconte au monde entier la honte ou les merveilles ; Dans qui tout voit , écoute, et raisonne à-la-fois : Le babillard n'en a les yeux ni les oreilles; Mais il en a les langues et les voix.

A son approche menaçante Tout fuit : malheur à ceux qui tombent sous sa main .'

De son bavardage inhumain, Les yeux éiincelants et la bouche éeumante ,

Il vous harcèle, il vous tourmente.

Harassé , fatigué , je succombe au sommeil , Et c'est lui que j'entends encore à mon réveil. En vain vous espériez échapper par la fuite : Inutile secours ! Bientôt à votre suite.

Pour vous atteindre , il a pris son essor ; Vous êtes déjà loin , il vous harangue encor ;

fuyez ; gardez qu'il ne vous voie;

LA CONVERSATION

Dans quelque abri voisin , quelque asile écarlé ,

Enfoncez-vous : un bavard évité , Dès qu'il la ressaisit , ne làclie plus sa proie.

« A propos, j'avois oublié, Dit-il; ce point ne fut discuté qu'à moitié;

Votre bonlieur veut que je m'en souvienne; Puisque je vous retrouve, il faut ipie j'y revienne. » Il dit, reprend son homme, et s'accrocliant à lui. Lui paie , en l'assommant , l'arriéré de l'ennui. Renconlre-t-il des auditeurs revèclies .•* Il part : dans le groupe voisin , Va chercher des oreilles fraîches Qui récoutent jusqu'à la fin.

Eh ! qu'a-t-il besoin qu'on l'écoute.

Qu'on lui réponde .■' Il a d'autres moyens De prolonger sans vous ses entretiens ; Se taire est tout ce qu'il redoute.

.Jadis, quand de la scène il imagina l'art, Thespis, dit-on, créa le dialogue; Mais l'inventeur du monologue Fut probablement un bavard.

Qui, d'un cercle lassé de son impertinence, Ayant usé la patience.

Imagina de se parler à part.

Ce moyen est encore en France La ressource du babillard.

Du cercle indulgent qui l'écoute , Quand il a mis la constance en déroute. Il parle seul : son tour en revient plus souvent ; Il parle à ses tableaux , à la muraille , au vent. N'allez pas lui parler de ses biens, de ses terres, De ses amours et de ses guerres , De sa maison, de son loyer.

De son poëme et de sou plaidoyer :

Pour exercer sa manie incurable Le prétexte le plus léger Lui suffit ; et le misérable Dont l'ennui patient tâche en vain d'alléger

De son babil le poids intolérable , Craignant d'entretenir , au lieu de l'abréger , Son bavardage inexorable , Feint de comprendre et craint d'interroger ; Tout est pour lui danger, crainte, ou souffrance. Si. je parle, réduit au tourment du silence, Mais prêt à renouer le fil de son discours, Il trépigne d'ardeur, il bout d'impatience;

Il frémit , si quelqu'un commence Un récit détaillé de procès ou d'amours ;

Il sait combien, en racontant leurs rixes. Les plaideurs sout diffus, et les amants prolixes; Mais à quel saint n'anra-t-il pas recours , Si , préludant à sa gloire future , L'écrivain à la mode, entre un double flambeau, Et son verre, et son sucre, et sa carafe d'eau. Dans son fauteuil cherchant une posture. Et tenant en main son rouleau , Vient , de son chef-d'oeuvre nouveau , Aux assistants proposer la lecture.'' Quels beaux moments va lui couler

Cette épouvantable aventure !

Une soirée entière on eiit pu l'écouter!

Combien faut-il que son supplice dure .•* Enorme est le cahier , et fine l'écriture ; Puis , de l'in-folio qu'il vient d'apercevoir , Le format menaçant aisément fait prévoir

L'éternité de la torture.

Long-temps , pour mieux se faire voir , Et se sauver, s'il peut, d'une épreuve si dure , Parmi les auditeurs hésitant de s'asseoir,

Il parle , il tousse ; vain espoir !

Déjà le cercle entier a, par un doux murmure, Invité le lecteur qui se met en devoir; Déjà , pour secourir son oreille peu sûre ,

Orgon vers lui tourne son écouloir.

Adieu son espérance et ses projets du soir. Quel tourment est égal au tourment qu'il redoute Il venoit pour parler : il faudra qu'il écoute. Il n'y tient plus , et gagne son manoir ; Mais se console en parlant sur la route. Malheur à vous s'il revient sur ses pas !

Par hasard , ou par prévoyance , Si quelquefois j'ai pris sur lui l'avance , De son rôle passif, pour finir l'embarras , Combien d'expédients n'imagiue-t-il pas !

Exercé dans cette tactique , Sur la morale ou sur la politique ,

S'il s'élève quelques débats,

De crainte que je ne m'explique,

Et de voir ainsi reculer L'heureux moment , le moment de parler , A mes raisonnements il n'a point de réplique, Fait semblant de céder ; à l'interlocuteur

Craint de laisser quelque prétexte,

Et de doubler l'ennui du texte

Par celui du commentateur.

Chaque phrase le tue ; et , prodigue des siennes ,

Il est toujours économe des miennes ; Il ne demande point les conunent, les pourquoi : Les définitions le font pâlir d'effroi.

Si ma mémoire souffre, ou si ma langue hésite,

A mon aide il accourt bien vite.

M'importune de ses secours ; Si quelque terme obscur en a brouillé le cours. Lui-même il édaircit ma phrase embarrassée, Accélère les tours, diligente les mots.

Vient au-devant de mes propos, Appelle la parole, accouche la pensée ;

Et , pour sauver le temps perdu ,

Par un habile stratagème , Me fournissant le mot trop long-temps attendu. Se délivre de moi pour m'accabler lui-même.

Enfin , voici venir un grand conteur ;

De ses projets, de ses affaires.

De ses travaux guerriers, civils ou littéraires.

Infatigable narrateur.

D'avance minutant l'histoire qu'il prépare ,

Pour eu venir a sa narration,

CHANT I

Il n'attend plus qu'une transition Ridiculement plate ou follement bizarre.

Peu délicat sur les moyens, Quelquefois à nos entretiens Donnant tout-à-coiip une entorse, Sa brusque incursion en écarte l'objet , Et de plein saut il arrive à son fait. D'autres fois, préférant la finesse à la force, Pour placer son récit, par lui seul attendu,

L'oreille au guet , l'esprit tendu , Et du discours qui roule observant chaque phase, Long-temps prêt à saisir le rapide à-propos,

Il tourne autour de chaque phrase, Tàte tous les sujets , et guette tous les mots : Heureux , s'il peut hâler l'occasion tardive ! A-t-il perdu, par un fâcheux écart, La transition fugitive ?

Dans sa tyrannie attentive, L'imperturbable babillard , Occupé de tenir votre oreille captive , Au premier incident se rattache avec art , S'en fait un texte, et se jette au hasard Dans son récit. Malheur à qui l'écoute ! Si de Rome ou de Naple on a nommé la route , Il connoît ces pays : lui-même sur les lieux En dessina les monuments pompeux ; La collection en est prête ; Rome n'est plus dans Rome, elle est toute en sa tète.

Avec raison tout bavard nous fait peur ; Mais quel fléau pareil au bavard voyageur ! Pour nous endoctriner, empressé de s'instruire , Gros de ce qu'il a vu, gros de ce qu'il ouit dire, Sa plus douce espérance est de le l'épéler ; 11 va pour voir, revient pour raconter,*. Et raconte pour qu'on l'admire.

Mais, pour arriver à son but, Il a besoin d'un honnête début.

La philanthropie, à la mode.

Lui fournit un moyen séduisant et commode : « Messieurs, dit-il, je vous l'avois promis, J'ai voyagé pour moi , pour mes amis : Jouir tout seul est un plaisir barbare Que je m'interdis constamment ; Car je hais presque également La richesse égoïste et la science avare. Que font pour nous les oreilles, les yeux D'un voyageur silencieux , Qui, dans sa mémoire discrète.

D'un trésor enfoui receleur odieux , Garde pour lui sa richesse muette ?

Je ne suis point de ces gens-là.

De ce qu'on sait, de ce qu'on a.

On ne jouit qu'autant qu'on le partage Avec ses vrais amis. Le profit d'un voyage. Nul u'oseroit le contester, C'est de connoître, et sur-tout c'est d'instruire : Qui voyage long-temps, peut long-temps raconter; Et beaucoup voir, vaut mieux que beaucoup lire. Le monde est à celui qui sait l'étudier ;

Qui n'a rien vu, na rien à dire, Dit Ires-bien La Fontaine. Un triste casanier Aux frais des entretiens rarement peut suffire ; Sou savoir paresseux vaut ce qu'il a coûté ,

Et, qui pis est, il n'est point écouté. Je vois des voyageurs , de leur itinéraire Qui pouvoit enrichir la conversation, A leur retour affubler un libraire,

Et d'un manuscrit téméraire.

Avant le temps risquer l'impression.

Misérable parti dont il faut se défendre ! Celui qui vous a lu ne veut plus vous entendre ; Et, pour entretenir la curiosité,

Il faut un peu de nouveauté.

Je l'éprouvai cent fois ; aussi les gens que j'aime, De mes récils ont toujours la primeur; Je ne fais point dire par l'imprimeur

Ce que je puis dire moi-même.

Aux mêmes lieux réunis une fois Nous pourrons converser enfin de vive voix ;

Dans l'absence on a beau s'écrire , Le papier transmet tout , mais il n'explique rien :

C'est en parlant qu'on s'entend bien ; Et combien nous avons de choses à nous dire ! Vous d'abord , je l'espère, et vous pouvez couqiter Sur toute ma recounoissance :

A dater de ma longue absence, Vous voudrez bien me raconter, En peu de mots, les troubles de la France : Peu dit beaucoup à qui sait écouter ; A discourir long-lemps je n'oblige personne : Jamais sur-tout je ne fais répéter.

Quant à moi, je vous abandonne De tout mon cœur mes notes, mes journaux, Pleins d'aperçus curieux et nouveaux; Je les ai mis en ordre, et je pourrois sans peine Les dire ici tout d'une haleine; Mais, attendant que jusqu'au bout, De point en point, de page en page.

Je vous puisse à loisir commenter mon voyage, Je veux vous en donner, dès ce soir, l'avant-goût.

Ainsi , d'un air de bienfaisance

Masquant son importunitc.

Sa caressante vanité

Vous poursuit de sa complaisance.

Et vous fait peur de sa bonté.

Il tient parole; et , sans miséricorde, De son itinéraire il entame l'exorde; Il vous met du voyage ; il repasse en courant

Tout ce qu'il vil ou de rare ou de grand ; De la Durance au Pô, du P6 jusqu'à la Loire, Tout a son incident, son roman, son histoire;

Et l'auditeur infortuné.

De poste en poste à sa suite traîné, Craint son exactitude et maudit sa mémoire;

Ou du voyageur inhumain Se délivre en rêvant, et le perd en chemai.

Alors, averti qu'il abuse.

LA CONVERSATION

Au malheureux qui l'écoute à regret, Et quelquefois d'un air distrait Lui bégaie en bâillant sa réponse confuse, Il pense devoir une excuse :

« Monsieur , dil-il non sans quelque embarras, Je crains bien , dans ma conscience, D'avoir trop présumé de votre patience;

De mes discours vous semblez un peu las. Ah ! monsieiu' , avec moi mettez-vous à votre aise.

— Aux gens distraits aucun discours ne pèse, Lui répond sa victime, et je suis dans ce cas. Vous avez, en effet, parlé, ne vous déplaise. Assez long-temps... ! mais je n'écoutois pas. »

O vous, dont la fatigue invoquoit le silence, Malheureux auditeur , maintenant armez-vous

De toute votre patience !

Voici des rabâcheurs l'insupportable engeance ; C'est à présent qu'il faut l'absence ou les verrous ! Et d'abord sauvez-vous par une fuite prompte

De ce conteur minutieux ,

Dont l'ennui consciencieux De quelque omission , pour réparer la honte , Malgré vous, ab ovo, recommence son conte; Qui marche à reculons, et se gonfle en chemin

De froids détails et d'incidents sans fin. Telle, dans ces climats qu'un long hiver assiège. Ramassant les frimas sur la pente des monts,

Se grossit de légers flocons

Une boule énorme de neige.

Ferai-je plus de grâce au babil odieux

Du voyageur fastidieux , Qu'avec peine souvent l'amitié même endure ? J'en ai déjà tracé le profil à vos yeux ;

J'en dois achever la peinture.

Pour nous conduire à Rome, au Mexique , au Japon , S'il quitte ses foyers et le vol du chapon , Quel dégoût, pour le suivre, il faut que je surmonte! Comptable aux auditeurs des faits prodigieux De cette grande course où son récit remonte ,

En narrateur rehgieux.

Il croit vous redevoir, pour apurer son compte. L'histoire du départ, des malles, des adieux, Le quantième du mois, la distance des lieux;

Le nom, l'enseigne des auberges, S'il y mangea des pois ou des asperges;

Conmient son essieu s'est cassé.

Sur quel chemin sa voiture a versé ; Les secours empressés de tout le voisinage , Et les rouliers jurant sur son passage. Eh ! mon ami , soyez moins scrupuleux , Sur des faits, qui n'ont rien de bien miraculeux. On vous pardonne un peu de négligence.

Peu nous importe, en vérité, Que loin de votre bourg ou de votre cité. Vous voyagiez en poste , ou bien en diligence.

Pour des récits plus ciu'ieux

Réservez votre exactitude;

Tous ces détails, pour vous seul précieux , Risquent d'être payés d'un peu d'ingratitude; Plulol qu'être diffus , devenez oublieux Sur des événements de petite importance :

L'art d'être exact est lart d'être ennuyeux. . Sans vous appesantir sur chaque circonstance,

Racontez la chose eu substance :

En disant moins, vous direz mieux.

Mais oîi trouver des antidotes Contre ce rabâcheur d'anciennes anecdotes , Qui ramène toujours, dans ses contes maudits,

Les mêmes faits, les mêmes dits;

Et dont l'oublieuse mémoire

Tire de son vieux répertoire Des faits sans nouveauté , des souvenirs sans choix , Qu'il emprunte des Francs et même des Gaulois .' Des récils curieux qu'il veut que l'on admire, L'impertinent jusqu'à satiété,

Étourdit la société

Qui forme son petit empire ; Des traits plaisants dont il veut faire rire. Rit le premier : s'il n'en est pas l'auteur,

Il en est le commentateur;

Il en explique la finesse,

La grâce, la délicatesse;

En faveur de chaque dlcttim Fait un avant-propos, et compose un factum ;

Boutiquier sans manufacture, Il hante tous les lieux propres à son métier. Et des salons Trublet populacier.

Emmagasine à l'aventure Le bel esprit dont il est le courtier ; De rien créer prudemment se dispense;

Redit toujours , jamais ne pense , Et débite, à lui seul, tout l'esprit du quartier. Le dégoût le précède et l'ennui l'accompagne. Quelquefois, cependant, le scrupule le gagne : " Ne vous ai-je conté ce trait-là qu'une fois ? Dit-il. — Quarante, au moins, répondez-vous. — N'importe,

Répond-il en rouvrant la porte.

Avec plaisir encor , vous l'entendrez , je croi». » Alors quelqu'un s'approche, et lui dit : « Celle histoire (Je l'entendis souvent) plut dans sa nouveauté; Mais tout récit déplaît , s'il est trop répété. Ou changez de discours, ou changez d'auditoire.» Inutiles conseils! Pour combler notre ennui, Infatigable écho des autres et de lui ,

El, suivant sa triste coutume.

Reprenant fil à fil tous les points qu'il traita. Ce qu'il a déjà dit, le bourreau le résume;

Il reconte ce qu'il conta :

Ses récits sont un errata.

Et ses suppléments un volume.

Cet autre, encor plus impatientant, Soit distraction, soit malice, Des nombreux démentis qu'il se donne en contant , Doublant tous ses récits, double notre su])plice : « Un soir, dit-il , j'ai tort , c'étoit après soupe.

CHANT I

Enfermé dans une berline...

Je veux dire dans un coupé, Je partois pour Anvers, ou pluiôt pour Maline... Nou , c'étoit pour Honfleur... j'oubliois, pour Rouen :

Mille excuses... c'éloit pour Caen :

Hé ! non , j'y suis à présent... pour Coufance. Le nom du lieu n'est pas sans importance. » Alors ce qu'on nomma long-temps un persifleur

Lui dit : « Monsieur, votre mémoire Vous fait souvent faux bond : écrivez voire histoire, Et de vos souvenirs rassemblez-y la fleur : Alors nous vous suivrons sur la terre et sur l'onde; Mais soit que vous veniez du Havre, ou de Honfleur, Ne hasardez jamais vos récils dans le monde

Sans être assisté d'un souffleur. »

Cet autre plus rusé, pour être sûr de plaire, Débilant son esprit sous un titre imposant, D'un mot de sa façon , et qu'il trouve plaisant , Charge intrépidement ou Piron , ou Voltaire ; Et, sous l'abri de ce nom tutélaire.

Interrogeant l'opinion.

Mais jusqu'à la décision N'osant de sou enfant se déclarer le père.

Réclame le mot, s'il prospère; El , s'il déplaît , le laisse au prête-nom. Que d'imporfnnités amène dans la vie, De se faire valoir la tyrannique envie ! Dans un coin du salon, voyez ces deux parleurs. Qui n'écoutent jamais de discours que les leurs ;

L'un raconte, l'autre interroge.

Mais tous deux, l'un de l'autre, altendeni un éloge. N'allez pas vous jeter entre ce double écueil : Tous deux sont, l'un de l'autre, ennuyés par orgueil.

Joignons donc, pour dernier supplice, A la prolixité d'un pesant narrateur, La curiosité factice D'un fâcheux interrogateur, Non d'un sot dont tantôt j'ai tracé la peinture,

El qui, faute d'amusement, S'il trouve le jour long, et si le temps lui dure, De mille questions vous fait une torlure, El vous punit de son désœuvrement; Mais de cet homme vain, qui finement s'annonce Pour un observaleur instruit et curieux , Et, faisant à-la-fois et demande et réponse, Saisit tous les moyens de briller à vos yeux. Oh ! pour lui quelle joie, et pour vous quel supplice, Si, quand vous revenez d'Italie ou de Suisse,

Il vous rencontre à voire débotté !

L'occasion est belle et le moment propice : Que je vous plains! Sauvé de plus d'un précipice, Par d'affreux contre-temps en chemin ballotté ,

Par les ornières cahoté , Et , charmé de revoir votre agréable hospice , Vous espériez, dans un joyeux banquet, De vos enfants entendre le caquet; Des arbres de leur âge observer la croissance,

Avec vos espaliers refaire connoissance ,

Reposer dans voire bosquet, De voire épouse en pleurs terminer le veuvage.

De vos jardins lui porter un bouquet; Vous montrer bien portant à voire voisinage. De vos correspondants feuilleter un paquet. Et vous remettre au courant du ménage.

Vaine espérance ! un sot questionneur.

Malgré vous introduit, trouble votre bonheur;

Du peu qu'il sait l'incommode étalage D'interrogations sans pitié vous poursuit De pays en pays, de village en village, Sur vos traces vous reconduit, Et vous remet, malgré vous, en voyage.

Un air d'humeur vainement reconduit :

Par vos récits, dit-il, mieux que par la leclure, Il veut des lieux divers connoîlre la culture.

Et le commerce et le produit.

Que tous ces beaux semblants n'aillent pas vous séduire; Son projet n'est pas de s'instruire , Mais de prouver qu'il est instruit.

A ce questionneur succède une autre espèce , Plus ennuyeuse encore et de plus mauvais goût. Sans être interrogé, celui-là vous dit tout; Où sont placés ses fonds, et sur quelle hypothèque; Ce qui forme sa cave et sa bibliothèque. Pour vous intéresser, il vous conte souvent L'histoire du collège et celle du couvent; Comment son fils, sa fille, y sont couverts de gloire.

Pour gagner le prix de mémoire,

Son cadet a dit rondement

Sa grammaire et son rudiment.

Puis le détail de toute sa famille; Les chagrins, les plaisirs, les torts de ses marmots :

Aglaé, sa plus jeune fille,

Si sémillante, si gentille,

Ce matin n'a pas dit deux mots; Charle a brisé son char, et François ses grelots; Antoine a mal aux dénis, et sa chère Julie Avec un peu d'humeur a mangé sa bouillie.

Parmi ce grand nombre de sots , Chacun déplaît à sa manière; Le plus fatal à mon repos, C'est ce mortel qui, bon par caractère. Écrivain sage, ami sincère.

Mais sans tact et sans à-propos.

Rencontre juste, en cherchant à vous plaire, Tout ce qu'il convenoit d'éviter et de taire.

Aux bienséances plus soumis , Il pourroit vous parler de vous , de vos amis , De vos parents, des jours de votre gloire; Sa désobligeante mémoire S'occupe de vos lorts et de vos ennemis ;

Soigneux de fuir les images paisil)les.

Les pensers consolants et les sentiments doux , Ses tristes entretiens, à la santé nuisibles, Ne savent réveiller en vous

LA CONVERSATION

Que d'amers souvenirs et des rêves pénibles.

Aussi , pour ces fous désastreux ,

Menant bas toute complaisance,

Du discoureur malencontreux

J'évite avec soin la présence; Mais , comme on a parfois trop de plaisir en France, J'aurai recours à lui, si je suis trop heureux.

Enfin ce fâcheux personnage.

Que l'on redoute encor lorsqu'il ne parle plus ,

Dans la foule se fait passage,

Et de son mortel verbiage Les derniers mots loin de moi sont perdus.

Alors, tont différent de mœurs et de langage, Arrive un gros rieur, dont la stupidité, En tout lieu promenant sa triste hilarité, Et, d'un air enjoué recouvrant sa sottise, Pense, à force de bruit, racheter sa bêtise, Et m'afflige de sa gai té.

Apprenez-lui quelque accident funeste,

Un incendie, un massacre, une peste.

Il rit; racontez-lui vos propres maux, il rit : Rire est son passe-temps, sa grâce, son esprit; Rire, à vos questions est sa seule réponse; Il rit en vous quittant; il rit quand il s'annonce; Et dans ce grand concours d'importuns et de fous , Prouve qu'un sot rieur est le pire de tous. Par sa tristesse atrabilaire.

Ou son rire impatientant , Si l'homme ennuyeux déplait tant.

L'homme ennuyé prélendroil-il à plaire?

Du bonheur même en secret mécontent, Attristé sans chagrin, soucieux sans affaire, Des succès qu'il désire et de ceux qu'il espère

Il vous glace eu les racontant.

Parlez-lui des objets de toute sa tendresse,

De ses amis, de sa maîtresse.

Pour reprendre son somme il s'éveille un instant ; Avec même froideur vous dit : Je hais ou j'aime ; Et, désintéressé du monde et de lui-même. En dormant vous aborde, et bâille en s'écoutant.

Mieux conseillé par la sagesse , Il pourroit dans sa chambre enfermer sa tristesse , Et, pour évaporer son déplaisir secret, Ou quereller sa femme , ou grouder son valet.

Mais non : il faut que le public essuie Le mal contagieux d'un oisif qui s'ennuie. Vainement l'amitié lui dit : « Imitez-nous; Riez, buvez, chaulez : deux hommes comme vous

Attristeroient tout un royaume.

Recovn-ez à Brunet ; essayez de la paume ; La balle, dans ce jeu, volant de main en main, Court , tombe , se relève , et reprend son chemin : Des conversetions c'est limage fidèle.

Sinon , pour passe-temps , prenez-la pour modèle ; Sans cesse allant, venant, revenant tour-à-tour. Exacte à son départ, exacte à son retour, Avec la même ardeur, et par la même voie, Chaque parti l'attend , l'arrête et la renvoie.

Mais entre vous et l'interlocuteur

Les entretiens périssent de froideur,

Et la demande expire sans réponse.

Le spleen gagne par-tout sitôt qu'on vous annonce. » Vain discours: on l'évite, on le trouve en tous lieiLX.

Pour écarter un visiteur si triste,

Tous les portiers l'ont inscrit sur leur liste ;

L'homme ennuyé n'est jamais qu'ennuyeux.

Aussi dès qu'il paroîl, tremblant à son approche, La gaîté fuit: l'ennui gagne de proche en proche.

Alors , pour ranimer l'alégresse aux abois , Vient un farceur , Roquelaure bourgeois , Bien plus fier de l'artillerie De sa grosse plaisanterie.

Que s'il avoit trouvé le feu grégeois.

C'est lui qui , depuis vingt années , Traînant par-tout ses farces surannées, Des travers étrangers fait nos amusements;

Singe les lords , les barons allemands ; Fait le prédicateur, la novice, l'abbesse; Vous mène au bal , vous entend à confesse; Dans ses panneaux fait tomber un benêt , Ou mystifie un Poinsinet.

Puis , vieiment les rébus et les turlupinades , Les quolibets, les pasquinades.

Le calembour, enfant gâté Du mauvais goùl et de l'oisiveté, Qui va guettant , dans ses discours baroques , De nos jargons nouveaux les termes équivoques ; Et, se jouant des phrases et des mots. D'un terme obscur fait tout l'esprit des sots. Tandis que de plaisir le cercle entier trépigne , Un homme sérieux, dont le bon goût s'indigne, De ses tristes gaîtés loin de prendre sa part, Dans un coin du salon reste seul à l'écart ; Confus à son aspect, le bouffon se retire. Et l'on rit du plaisant chargé de faire rire.

CHANT IL

Des ridicules de la conversation qui tiennent aux vices du cœur. L'égoïste qui parle sans cesse de lui; l'officieux; l'indifférent et le froid interlocuteur ; le babillard turbulent ; le curieux ; le mystérieux ; le menteur ; le présomptueux; l'homme susceptible et ombrageux; le défiant; le contradicteur; le flatteur; le méticuleux, le médisant et le brouillon; l'avare.

Des ridicules trop nombreux , Qui de l'ennui sont les fâcheux complices ,

J'ai mis les portraits sous vos yeux ;

Il est temps de peindre les vices , De nos cercles polis tyrans plus dangereux.

L'orgueil en vain le dissimule :

Les sots et les pervers se rapprochent entre eux.

Le vice est souvent ridicule,

Le ridicule est souvent vicieux ;

Dans la société l'un et l'autre circule ;

CHANT II

L'un vient du caractère, el l'autre de l'esprit. Du plaisir social source toujours féconde , L'expérience nous l'apprit, Le caracicre est, dans le monde.

Un pouvoir plus sûr que l'esprit.

L'un veut qu'on l'aime, et l'autre qu'on l'admire; L'un se fait craindre , et l'autre nous attire ; L'un est ce phosphore brillant Qui luit sans échauffer et meurt en pétillant ; L'autre est cette agréable et paisible lumière Qui de ses doux rayons effleure ma paupière,

Épure l'air, féconde les vapeurs , Dissipe de l'ennui les fantômes trompeurs. Se répand en bienfaits sur la nature entière, Donne aux fruits leur nectar, et leur émail aux fleurs.

Vous donc qui prétendez à plaire, Songez-y bien ; par la raison sévère , Tous les torts ne sont pas également permis ; De l'esprit aisément les péchés sont remis.

Mais non pas ceux du caractère.

Aussi d'un ton plus gai, jusqu'ici dans mes vers. Des causeurs ennuyeux j'ai décrit les travers ;

Mais dans la nouvelle carrière , Dont ma muse à regret a franchi la barrière , Que de prétentions , de vices , de défauts , Vont attrister mon cœur et noircir mes tableaux !

Je vois d'ici la sombre Défiance, La folle Yanité , la froide Insouciance , L'Esprit inattentif et l'Esprit curieux ,

L'Indiscret, le Mystérieux,

Sur-tout l'odieux Égoïste , Du bonheur social le fléau le plus li-istCt

Yoyez ce morlel orgueilleux.

De la société lyran impérieux.

Devant lui sans cesse en extase,

A tout propos, dans chaque phrase.

Le moi régnant, le moi vainqueur.

Est dans sa bouche ainsi que dans son cœur. Il n'est point de sujet, il n'est point de matière, Quelque étranger qu'il soit , où de quelque manière Le moi ne reparoisse avec tout son ennui ; Il compare, il rapporte, amène tout à lui.

Les grands seigneurs, les subalternes,

Les républiques et les rois , Les grands et les petits, les nobles, les bourgeois.

Les auteurs anciens et modernes ,

Pour peu qu'il fasse quelque effort

Pour en rapprocher la dislance.

Ont toujours avec lui quelque léger rapport,

Ou du moins quelque différence.

Pour nous enirelenir de soi ,

Heureux quand il trouve un prétexte !

C'est son premier besoin , c'est sa suprême loi : Chaque mot lui fournit un texte Où son orgueil fait revenir le moi.

On parle de banqyet ? il vous cile sa table ; De vin ? le sien est délectable ; D'un beau jardiu , ou d'un hôtel charmant .^

Il vous cile son parc et son ameublement ; D'un rhume ? de sa goutte il vous conte l'histoire , D'astronomie .'' il grimpe à son observaloire, Où jadis de Saturne il observa l'anneau ; De chimie.'' il vous mène à son laboratoire. Il vous décrit son creuset , son fourneau ; D'une maison des champs ? la sienne est enchantée ; De musique ? la sienne est jusiement vantée;

De baptêmes et de patrons ?

Il a ses quatre saints , et vous cite leurs noms ; De vos amis ? les siens sont tous gens de mérite ; De la société c'est la brillante élite ; D'un vice ? il fut toujours l'objet de son mépris ; D'une vertu ? son cœur en connoît tout le prix ;

De quelque tragique aventure .' Il conte son cartel, et montre sa blessure; D'aïeux ? eh ! n'a-t-il pas les siens , Tous plus nobles et plus anciens ?

Depuis la source de sa race , De branche en branche il les suit à la trace, Et de tous ces grands noms, de Uii-même enchanté. Il ajoute à son moi toute sa parenté ;

Le moi chez lui tient plus d'une syllabe :

Le moi superbe est l'astrolabe Dont il mesure et les aulres et lui ; Le moi par-tout rencontre un point d'appui ; Le moi le suit sur la terre el sur l'onde, Le moi de lui fait le centre du monde ; Mais il en fait le tourment et l'ennui.

Ce mortel cependant, tout entier à lui-même, Ne vient point à grand bruit vous prouver qu'il vous aime; Mais tel n'est point cet importun, Autre égoïste assez commun.

Qui, courant en Ions lieux offrir ses bons offices.

Vous tourmente de ses services.

Ne vous y trompez pas ; des soins qu'il prend d'autrui.

Tout calculé, l'unique objet, c'est lui:

Quitte envers vous des emplois qu'il s'impose, Il met à s'en vanter tout le temps qu'il repose;

Et tant de services rendus, S'ils demeuroient obscurs, lui sembleroient perdus. « O qu'un grand nom , dit-il , est un poids incommode • De ma longue obligeance enfin je me sens las;

Pour y suffire il faudroit un Allas.

Chez un peintre fameux , que j'ai mis à la mode ,

De grand matin Lise m'a dépêché; Ce soir pour un hôtel je conclus un marché ;

Demain j'arrange un mariage , Et je réconcilie, en passa'.it, un ménage; J'ai fait, pour Florimond, emplette d'un cheval;

Pour Blesiniar , d'un chien de bonne race, Qui pour l'intelligence est, je ci-ois, sans rival ; Pour le concert d'Amynte on compte sur ma basse ; A propos, c'est lundi la fêle de Chloé; Sa maison, on le sait , est l'arche de Noé ; La ville , les faubourgs , chez elle tout abonde ;

De ce chaos il faudra faire un monde : Seul je puis m'en charger ; et vous concevez bien

LA CONVERSATION

Que , puisque je m'en mêle , il n'y manquera rien. Enfin, de toutes parts on m'accable , on m'assiège : Un goûter au couvent, une thèse au collège; Mon absence aujourd'hui dèpareroit la cour ; A peine dans un mois je suis maître d'un jour. »

Ainsi, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, A son zèle banal il ne met pas de frein ! Vous avez fait un livre ? il fournit la préface ;

Un enfant? il est le parrain; Une maison ? c'est lui qui toisa le terrain ; Un mémoire? il corrige, il ajoute, il efface. Il a par-tout affaire, il a par-tout accès; De vos enfants surveille les progrès; ■Vous offre ses marchands , vous arrête un mémoire :

A table il coupe, il verse à boire.

Pour voire théâtre des champs , Voulez-vous ajouter à votre rèperloire

Quelques drames gais ou touchants ?

Il veut de vos plaisirs avoir toute la gloire ; Le voilà chef de troupe, auteur, souffleur, acteur,

Machiniste, décorateur,

Et même, au besoin . l'auditoire.

Voulez-vous une cave ? il vous la remplira ; Une bibliothèque ? il vous la choisira ; Un censeur? de vos vers il entend la lecture; Un protecteur ? pour courir les bureaux , Et vous recommander aux ministres nouveaux,

Avec vous il monle en voilure.

Rencontre- l-il une table de jeu ?

Derrière chaque siège exerçant sa faconde. Et d'un vague inlérèt fatiguant tout le monde , Pour dupes ses voisins , son babil pour enjeu , Son imporlunité distribue à la ronde Les avertissements, les conseils et l'ennui , Et s'occupe de vous , pour occuper de lui. Il compte vos jetons, il calcule vos fiches, Console les perdants, félicite les riches; Et, prodigue de lui , sans amitié pour vous, Voudroil penser, marcher, et digérer pour nous.

Dans mes portraits , ces divejs caractères Marquent par des défauts et des vertus contraires. Après vous avoir peint d un sot officieux L'active impertinence et le zèle ennuyeux, Par un coup d'aiguillon, souffrez que je réveille La langue paresseuse et l'indolente oreille

De ce froid interlocuteur Qui, dans l'insouciance où son esprit sommeille, Écoute avec dédain, comprend avec lenteur :

Trop paresseux pour vous entendre , S'il sort pour un moment de son inaction ,

Sa courte méditation Vainement , après coup , s'efforce de reprendre

Ce que dédaigna de comprendre

Son oisive irréflexion.

L'échange des pensers veut une ame plus vive , Des sens moins paresseux, un esprit plus dispos. N'espérez point que sa langue vous suive

Et vous immole son repos :

Avant qu'à son esprit votre pensée arrive ,

Son intelligence inaclive Laisse dans l'air se perdre vos propos ,

Et de la phrase fugitive,

A peine enfin les derniers mots ,

De leur impulsion tardive

Frappant son ame inaltenlive, Du discours envolé lui portent les échos. Aussi, pareils en tout au bizarre langage De ce mortel distrait dont j'ai tracé l'image,

Les si , les mais , les oui, les non.

Toujours à contre-sens , toujours hors de saison, Echappent , au hasard , à sa molle indolence,

Et souvent à sa nonchalance

Donnent un air de déraison.

A cet esprit distrait qu'il tient de la nature, Se mêle quelquefois la personnalité Dont ma muse tantôt a tracé la peinture, Et qui rompt tous les noeuds de la société. Vide de vous , et rempli de lui-même ,

Son amour-propre extrême.

Au plus touchant récit , au trait le plus saillant,

A l'éloquence la plus vive.

Refuse de prêter inie oreille attentive ; En rêvant vous écoule, et répond en bâillant. Quelquefois seulement, pour sauver la décence, Sortant de son sommeil , et rompant le silence , Par un mot vague : Oui , je conçois, c'est bon;

Et d'autres formules banales

Qui reviennent par intervalles , Son ennui déguisé vous demande pardon.

Rien d'étranger à lui ne flatte son oreille. Voulez-vous l'arracher à sa distraction?

Avec dextérité touchez sa passion.

L'égoïsme en sursaut tout-à-coup se réveille ; Et, charmé de fixer l'alteulion d'autrui, Revient à vous, par amitié pour lui.

Mais retombe bientôt dans sa molle apathie. A des esprits moins' froids le ciel a prodigué Le brillant à-propos , la vive repartie ; Mais pour lui rien n'émeut son ame appesantie. N'en soyez point surpris, il est né fatigué. Ainsi lorsque de Flore arrosant la corbeille , Le folâtre ruisseau , cher à la jeune abeille. De fleurs en fleurs, de détours en détours , Roule , murmure , et bondit dans son cours ; En son morne repos, qu'aucun souffle n'éveille. Immobile , au milieu de ses dormantes eaux , Le marais paresseux tranquillement sommeille Sur le limon fangeux qui nourrit ses roseaux.

Mais je préfère encor l'humeur indifférente.

Le ton froid , l'esprit lourd de cet homme indolent

A la vivacité bruyante

De ce babillard turbulent, Qui , dans son air, son langage et son geste , Est moins joyeux que fou , plus étourdi que leste : Tel que sur le feuillage et le jeune bouton Bourdonne en voletant l'imporlun hanneton,

CHANT II

Parce qu'il fait du bruit , il croit faire merveille , Papillote à mes yeux , et lasse mon oreille. Le mouvement, sans doute, a des appas;

Sur le duvet où je sommeille.

Aux doux rayons de l'aurore vermeille ,

J'aime à rêver ; mais ne veux pas

Qu'à coups d'épingle on me réveille.

Chacun du tracassier se venge en le fuyant;

De sa sottise sémillante

Laissez-lui l'ardeur pétillante :

Le bon ton n'est jamais bruyant.

Après lui vient un homme insupportable, Plus attentif, mais non pas plus aimable, Qu'un invincible instinct de curiosité Rend incommode à la société.

Il veut tout voir et tout connoître, "Vos nom , surnom , le lieu qui vous vit naître, Combien de pieds carrés composent votre cour. Vos rêves de la nuit et vos travaux du jour; Quels sont vos revenus, quelle est votre dépense;

Ce qu'on vous doit et ce que vous devez , Les mets que l'on vous sert , les vins que vous buvez; Quel directeur prend soin de votre conscience; Ce que perd votre argent sur la baisse des fonds; Si vous allez au bal , aux Français , aux Bouffons ; Si vous étiez aux loges, au parterre ;

Ce que rapporte votre terre ; A quel prix vos moulins sont affermés par an ; Pour combien Florimon vous mit sur son bilan ; Quel âge ont vos enfants , et dans quelle famille Un mariage heureux fait entrer votre fille.

De votre voyage lointain Il veut savoir le but, le terme, le chemin, Les peines, les plaisirs, les dangers de la route; Questionne toujours , et rarement écoute ,

Oubliant que ce ton léger

Dans un étranger est blâmable, Et que l'amitié seule a droit d'interroger. Confident sûr, citoyen estimable.

Ami constant, convive aimable.

Cet autre n'est bavard, ni curieux; Mais son astre en naissant le fit mystérieux : Il ne peut concevoir, dans son humeur discrète,

Que les journaux et la gazette

Parlent de traités, de combats.

De négociations , et d'intérêts d'états ;

En saluant craint de se compromettre ; De peur de la signer, n'écrit point une lettre ; N'ose dire tout haut l'adresse d'un billet;

Si son épouse est brune ou blonde ; Si sa poudre est à l'ambre, à l'iris, à l'œillet ; Si le fort a tiré, si le tonnerre gronde;

Le jour du mois, l'heure qu'il est;

Le bruit qui court, le temps qu'il fait.

Dans sa discrétion extrême,

Je l'ai vu , se craignant lui-même , Prendre un air de mystère , et vous dire tout bas : « Talma jouera ce soir ; mais ne me citez pas. »

L'homme indiscret, par un défaut contraire, Prend plaisir à tout révéler; Il parle pour faire parler.

Et pour s'instruire il consent à se taire ; Un indiscret est toujours curieux.

Dans les faubourgs, dans la ville, en tous lieux,

Son inspection vagabonde.

Tous les malins recommence sa ronde :

Le soir, à l'Opéra, guettant les rendez-vous , Les oeillades, les billets doux.

De sa lorgnette inexorable Il poursuit un sexe adorable ; Sur les maris , les rivaux , les jaloux , Braque de loin le tube redoutable.

Son espionnage odieux Trouble le bal, le concert, le spectacle. Et la loge grillée oppose un vain obstacle

A ses inévitables yeux.

C'est de lui qu'on apprend le secret des ménages ,

Les divorces, les mariages.

Dans nos cercles galants a-t-il fini son tour ? Les notes dans sa poche , et la mémoire pleine, Gazelier scandaleux, sur sa liste inhumaine,

Il enregistre à son retour , Nuit par nuit, jour par jour, semaine par semame. Les revers de l'Hymen, les exploits de l'Amour ; Et si de sa milice il n'est le capitaine ,

Il en est du moins le tambour.

Par lui , par ses agents ou par la renommée , Il sait tous les emplois de la galante armée ; Avec qui Lise a pris un sot engagement ;

Si Célie a plus d'un amant ; Quel hasard de Floris a décidé la chute ; Combien il faut chez Flore êlre exact en amour ; A quels périls expose une absence d'un jour, Et quelquefois d'une minute.

Bref, il voit tout, entend tout, redit tout. Mais attendons : létourdi, jusqu'au bout Poussant son imprudence extrême.

Dit son propre secret, et se punit lui-même.

De ces fâcheux travers, de ces tristes penchants.

Dont ma muse a peint les esquisses, Que j'arrive à regret au plus honteux des vices ! Le Mensonge est son nom. Dès leurs plus jeunes ans Le père avec horreur le montre à ses enfants ; Mais, hélas ! cette horreur de jour en jour s'efface ; On le souffre, on le plaint, on l'excuse, on l'embrasse.

Voyez cet homme déhonté, Qui va portant, dans tout son voisinage.

Et son impudent verbiage.

Et sou caractère effronté :

S'il répand dans le monde, en quittant son ménage.

Quelque fausseté de son cru.

De sou valet, pour êlre cru.

Il invoque le témoignage , Et, par lui furieux de se voir délaissé. Lui dit à son retour , d'un accent courroucé : « Quoi ! dans l'occision, lu m'abandonnes, traître 1

LA CONVERSATION

Et ne peux d'un seul mol appuyer mes discours !

— Ah ! monsieur , qu'avez- vous besoin de mes secours ?

Répond le valet à son maître ; De vos contes hardis les miens n'approchent pas ! Toutes vos fiel ions ont un charme suprême ; Et si je vous aidois, mou timide embarras

Vous embarrasscroit vous-même.

Mais tout peut aisément s'arranger entre nous; Vous menlirez pour moi, je rougirai pour vous. » De l'orgueil charlatan l'impertinence insigne D'un trait de mon pinceau seroit encor bien digne En imposer au monde est son unique emploi.

Dans sa puérile jactance , De ne citer que des gens d'importance

Il s'est fait une expresse loi; Il a dit au ministre, il a su de la reine,

Il a cru devoir dire au roi , Et doit le lui redire à la chasse prochaine,

Du moins au tiré, dont le jour

Est, il le sait de science certaine, Remis à la huitaine.

Le voyage à Marly ; du départ, du retour Le jour précis , ou du moins la semaine ;

Ce qui doit, pendant le séjour, Occuper le conseil et divertir la cour : Voilà les entretiens que sans cesse il ramène.

Jamais l'amitié, ni l'amour, Ni les retours de la reconnoissance , Sur les grands de la ville et ses patrons du jour, Dans ses fiers souvenirs n'ont eu la préférence. Parmi ses familiers sont nommés tour-à-tour Le général en chef, l'altesse, l'excellence. Par des hommes sans tilre il seroit compromis : Citer un bon bourgeois, un honnête conmiis,

Seroit blesser la convenance ; D'un simple homme de bien il n'a point souvenance , Et c'est pour s'en vanter, qu'il se fait des amis.

Que mon bon ange aussi me garde De cet homme à prétention, Qui, commandant l'attention.

Tient pour sacré chaque mot qu'il hasarde ; Eu me parlant sans cesse me regarde , Et, comme l'on voit un archer, De son arc détendu quand la flèche s'envole, Suivre de l'œil le trait qu'il vient de décocher,

Sitôt qu'il lâche une parole.

Veut lire dans vos yeux l'effet de son discours ;

Ne permet pas qu'on en trouble le cours ; D'un regard exigeant me presse, m'interroge;

Quête un souris, sollicite un éloge; S'il a cru rencontrer un trait ingénieux. M'avertit de la main , m'interpelle des yeux ; De mes distractions sans pitié me réveille ; Traite de cabalcur l'auditeur qui sommeille ; Tremble qu'une pensée , une maxime, un mot. N'aille mourir dans l'oreille d'un sot ! Au milieu de sa période , J'échappe en m'esquivaut au parleur incommode,

Et le laisse chercher, dans les regards d'autrui , La satisfaction que lui seul a de lui.

Cet autre, encor plus fat, prétend, si l'on en cause, Des grands événements connoître seul la cause. Intrépide conteur et menteur courageux :

« Messieurs, dit-il, d'un air avantageux. Ce fait n'est pas exact , je sais toute l'affaire , Car la politique est ma sphère ; J'ai tout appris, poursuit-il sans pudeur. De Xéphon, mon parent et notre ambassadeur ; Durant sa mission, dans plus d'une rencontre, Il m'a tout dit, et son nom seul vous montre Quelle facilité j'avois de tout savoir. » Au même instant, sans s'émouvoir:

« De bon cœur je me félicite.

Mon cher parent, de cet entretien-ci.

Nous ferons connoissance ici.

Lui répond en riant l'ambassadeur qu'il cite ; Je suis ( le temps pourroit m'avoir changé ) X-éphon dont vous venez de vanter le mérite, Depuis hier revenu par congé. »

Eh ! pourrois-je oublier la foiblesse honteuse De cet homme alarmé d'un rien , Qui, de sa crainte vaniteuse, Trouble le plus doux entretien ?

Dans son inquiète folie.

Tout l'offusque, tout Ibumilie; Dans un coin du salon s'il médite à l'écart. Pénétrez dans son cœur, vous l'entendrez se dire : « Que signifioit ce sourire , Ce mot, ce geste, ce regard? »

En fait-exprès il transforme un hasard.

Fait im tort capital d'une plaisanterie ,

D'un éloge , une moquerie .

Pour ses prétentions tout devient un danger ; Pour tout autre que lui le soin le plus léger,

La plus légère préférence, Semblent un passe-droit , et souvent une offense A ses yeux troublés et jaloux ; Par-tout semant la gêne et la contrainte , En l'inspirant, il éprouve la crainte, Et le travers d'un seul fait le tourment de tous. Le traiterai-je mieux, cet homme insociable. D'hommages, de respects toujours insatiable,

En sa faveur sottement prévenu.

Qui , s'il n'est adoré , croit être méconnu ? Ainsi que l'ouvrier qui vient de sa chaussure

Prendre à genoux la forme et la mesure , Il faut sur son orgueil ajuster vos égards , Votre air, vos discours , vos regards , Vos caresses , vos prévenances ; Lui seul il en connoît les justes convenances. Tyran des entretiens, fléau de lagaité.

De sa vanité chatouilleuse La prompte irritabilité.

D'une exigence pointilleuse Fatigue la société.

CHANT II

Son air sombre ou joyeux est un objet d'étude;

L'amitié même , avec inquiétude Observant son visage, et proniple à remarquer Ce qui lui plaît , ce qui le blesse, Souffre à-la-fois et ril de sa foiblesse ; Et, même en le flattant, tremble de lui manquer.

Qu'arrive-t-il ? Son amour-propre extrême Au plus triste abandon le livre sans appui, Alliédit l'amitié, glace l'amour lui-même. Et met une barrière enlre le monde et lui. Tout près de lui plaçons cet humoriste, Dont la hargneuse déraison Dans la société vient verser son poison. Parlez , ne parlez pas, soyez gai, soyez triste. Blâmez, louez, il se fâche d'autant ; C'est sa nature ; il est né mécontent. Encore enfant , ses caprices farouches Tourm.entoient des oiseaux, perséculoient des mouches :

Au lieu d'apprivoiser ses mœurs , L'âge u'a fait qu'aigrir ses sauvages humeurs. Son cœur souffre quand on l'oblige.

Il souffre lorsqu'on le néglige ; Il se plaint des oublis , s'offense des égards ; Chicane vos discours, vos gestes, vos regards. Jamais sur son visage un rayon d'alégresse.

Dans son périlleux enirctien , Malheur à qui s'engage ! il s'afflige d'un rien ;

Un rien l'offusque, un rien le blesse.

Pour mieux évacuer la bile qui l'oppresse , Son humeur vagabonde a par-tout des relais : Après sa femme , il gronde ses valels ;

C'est pour vous gronder qu'il vous aime ; Laissez-le seul, il se gronde lui-même:

Objet de crainte et de pitié.

Dans ses chagrins visionnaires.

Il donne à tout des torts imaginaires ; Par un éloge il est injurié ; Par un consentement il est contrarié.

Tout s'enlaidit au gi-é de ses humeurs chagrines; Il se fâche du rire, il gourmande les pleurs, Et le ciel lui feroit une roule de fleurs,

Qu'il les changeroit en épines.

Aussi parmi les siens il demeure étranger; Sa rencontre est un choc, sa visite un danger ; On l'évite avec soin, on l'aborde avec crainte ; Tout lui semble impoli, tout lui semble indiscret ; Et quand il meurt, au lieu d'exprimer un regret. Ses derniers mots sont une plainte.

Condamnée aux chagrins et livrée au soupçon. Voyant par-tout et l'injure et l'offense,'

Survient plus triste encor la sombre Défiance.

Que je plains le mortel dont ce triste poison Flétrit le cœur et trouble la raison !

En tous lieux promenant la terreur qui l'assiège ,

Il voit par-tout un masque, il craint par-tout un piège;

Chaque mot qu'il entend lui semble insidieux ;

Ses yeux, en vous parlant, interrogent vos yeux :

Il compose ses traits, commande à son visage,

Interprète votre air, sonde votre langage ; Ne croit pas à l'amour, soupçonne l'amitié ; Ses secrets de son cœur ne sortent qu'à moitié. Aussi chacun l'évite , et chacun l'abandonne : On aime peu celui qui n'ose aimer personne. Mais je n'ai point encor tracé le disputeur. Dans le choc des avis intrépide lutteur.

Si de son réduit solitaire , Il quitte quelquefois le loisir sédentaire. Ce n'est pas pour venir, dans le sein dun ami. Verser sa joie ou bien ses doléances, Ou pour remplir de justes bienséances , Ou pour tendre les bras à son vieil ennemi : Non, d'une assemblée amicale, Il vient troubler la douceur sociale.

Impatient de ferrailler, Il cherche avec qui batailler ; Il a besoin d'une victime.

Sa vie est un combat, son commerce une escrime. Possédé de l'esprit de contradiction , S'il arrive au milieu d'une discussion, A peine dans la chambre il a fait son entrée, Il flaire votre opinion ; Aussitôt qu'elle s'est montrée.

Que vous ayez dit oui, que vous ayez dit non, Que vous ayez tort ou raison, Voilà la guerre déclarée.

N'espérez pas fléchir son obstination ; Il a besoin d'une querelle ; La dispute est pour lui le feu sacré ; Il en saisit la première étincelle ; Un mot la terminoit, un mot la renouvelle. Du chicaneur exaspéré.

Qui se bat en désespéré, ■ En vain pour adoucir la sauvage rudesse. Du bon sens calme et tempéré Vous prenez le ton modéré ; Vainement de la politesse , L'attentive délicatesse , Autour de son orgueil cabré.

Tourne avec art , se joue avec adresse ; Rien ne guérit l'amour-propre ulcéré.

De sa logique qui vous presse , Chaque trait part plus acéré.

Hé ! comment pardonner, quand votre patience En se taisant le condamne au silence.

Et sans pitié termine les débats !

Rendez-lui ses fureurs, rendez-lui les combats; La triste jouissance où sa manie aspire Est d'être contredit, afln de contredire : Vous le désobligez en vous montrant plus doux ; El pour redoubler son courroux.

Peut-être il suffisoit de dire :

« aïonsieur, je pense comme vous. »

Aussitôt, par dépit et par vanité même, Depuis qu'il est le vôtre, abjurant son système : <c Monsieur, dit-il , haussant le Ion , Je ne suis plus de mou opinion; La vôtre est à mes yeux d'une évidence extrême ,

288 LA CONVERSATION

Et vous avez grand torl de me donner raison. »

Bien plus insupportable encore, Ce vil adulateur, qui toujours nous adore; Prônant tout ce qu'on fait, louant tout ce qu'on dit, De son ton doucereux le miel vous affadit : « Monsieur, j'ai fait retrancher de ma table Un ou deux plats, par raison de santé. — Le sacrifice est admirable , Répond-il , j'en suis enchanté.

— Je me suis procuré le livre de Licippe.

— C'est fort bien fait ; sur un très bon principe Son ouvrage est fondé. Que de sens , que d'esprit I »

"Vous lui lisez votre dernier écrit .-' Et le voilà pleurant de joie et de tendresse : « Quoi ! ce chef-d'œuvre est encor manuscrit !

De quoi s'occupe donc la presse .'' De l'imprimer il faut que l'on s'empresse. Par le nombre de vos lecteurs, Vous compterez celui de vos admirateurs. Veuillez bien m'inscrire d'avance Sur la liste des souscripteurs; Car je me meurs d'impatience De vous ranger parmi le choix Des livres que je lis et relis mille fois,

Tels que vos vers et vos harangues.

Qu'on relit en tous lieux, qu'on traduit en vingt langues. Tout-à-coup il voit un portrait :

« Ah! monsieur, c'est vous trait pour trait. Et l'art ne pouvoit mieux imiter la nature. Cependant, je vous parle ici de bonne foi, Dans cette admirable peinture.

Je cherche en vain je ne sais quoi Qui charme dans votre iigure. »

Tandis qu'il parle encore, arrivent vos enfants; Même avant de les voir, il les trouve charmants, Et reconnoit dans tous un grand air de famille, Le père dans le fils, la mère dans la fille. La nourrice à son tour, un enfant dans les bras , Arrive dans la chambre : il ne se contient pas,

Et de la mère il vole à la nourrice ; Il trouve son air sain , il juge son lait bon. Enfin le petit chien dans la foule se glisse. Et pour lui dans sa poche il se trouve un bonbon. Ainsi sa sagesse aguerrie Fait de tout une flatterie.

Qu'en revient-il au louangeur banal?

Il vous déplaît en cherchant à vous plaire , Et vous regrettez le brutal Qui tantôt vous mit en colère.

Cet autre ne veut pas flatter; Mais son avis peureux craint toujours d'éclater. Entre deux jugements s'il faut qu'il se décide,

Sa circonspection timide.

Entre la double opinion.

Laisse flotter son indécision; El comme, par le jeu d'une manœuvre adroite.

Au gré de l'élastique acier,

D'un^ cours alternatif le souple balancier

Va de droite à la gauche , et de gauche à la droite :

Ainsi , risquant un double démenti , Il prend, quitte et reprend l'un et l'autre parti. Quelquefois, au milieu de la lutte bruyante, Dans son humeur conciliante.

Il cherche à les mettre d'accord :

« Eh mais! pourquoi vous échauffer si fort? Vous vous battez, faute de vous comj)rendre, Et vous pourriez aisément vous entendre ! L'un de vous a raison, mais l'autre n'a pas tort. » Et puis voilà le bon apôtre, Qui, recomposant son maintien, Pour en former un avis mitoyen.

Prend quelque chose et de l'un et de l'autre ; Puis toul-à-coup se jetant entre eux deux : o Monsieur, dit-il, s'adressant à l'un d'eux, Dans un sens , je ne puis blâmer votre adversaire ; De l'autre, je me pique en tout d'être sincère. En y réfléchissant, votre avis a du bon; Et je serois tenté de vous donner raison.

Si mon avis avoit quelque importance. » Quel fruit lui revient-il de sa rare prudence .' Aucun ne veut de son appui.

Et pour prix de sa complaisance, Chacun sort mécontent et fatigué de lui. Or, maintenant, au langage insipide Du complaisant adulateur, A l'enlètemeut intrépide Du farouche contradicteur.

Ajoutons le calme stupide.

Le ton méticuleux , et l'orgueil circonspect De ce mortel pour lui plein de respect. Qui croit , en conversant , sa gloire compromise ; Observe beaucoup, parle peu; Voudroit faire fortune au jeu.

Mais craint de hasarder sa mise; Pour jouer à coup sûr pèse tout ce qu'il dit ; D'un simple amusement se fait une entreprise ; Par son air réservé, son parler triste et sec Tient le cercle en arrêt et la joie en écbec;

Sur lui tremble de donner prise ; Craint un malentendu, redoute une méprise; Contredit rarement, moins souvent applaudit; Ignore l'abandon , se défend la franchise ; Demeure retranché dans sa grave sottise; Doute par vanité de tout ce qu'il apprit. Et meurt sans avoir eu l'esprit De se permettre une bêtise.

Cet homme est fatigant et non pas dangereux. Mais tel n'est point ce personnage affreux , Le médisant, qui, semant le scandale.

Distille le poison de sa langue infernale. Son oreille attentive et ses yeux indiscrets, Pour les trahir ont surpris nos secrets. Seul il flétrit tout ce qu'il touche ; A peine il vient d'ouvrir la bouche.

Vingt réputations ont péri sous ses traits. Cependant on l'écoute : il s'échauffe, il s'anime:

CHANT II

Ce qu'il a dit en prose, il veut le mettre en rime.

Le Zoïle en eela n'est point malavisé,

De la prose à ses vers le passage est aisé.

Des long- temps ils ont fait une étroite alliance,

Et la prose se plaint de rette ressemblance.

C'est trop peu de ses ennemis :

Il n'épargne pas ses amis.

Ses amis pourroient dire au cruel satirique, Ces mots d'un roi prophète et poêle lyrique : « Que mes persécuteurs s'acharnent contre moi ; Que mes rivaux me déchirent ; mais toi !

Toi que j'aimai comme mon frère, Qui partageois la table de mon père, A qui j'ouvris mon cœur, dont je serrai la main. Comment de ton ami te fais-tu l'assassin .i' » Inutile reproche! il veut une victime; Mais la punition se trouve près du crime ; Il lit dans vos regards qu'à lui seul il a nui, Et n'a , par ses noirceurs , déshonoré que lui.

Tairons-nous le brouillon, dont autrefois Molière D'un pinceau vigoureux eût tracé le portrait,

Et dont Gresset, à sa manière , Sous le nom du Méchant, crayonna quelque trait .•* Lorsque de l'Éternel la sagesse profonde,

Dans les abîmes du chaos Séparoit l'air, la flamme, et la terre et les flots, Un génie ennemi, perturbateur du monde.

Pour retarder le chef-d'œuvre de Dieu, De nouveau brouilloit l'air, l'eau , la terre et le feu ; Le brouillon, de ce monstre et le fils, et l'image.

De son perfide bavardage,

De ses propos insidieux Va par-tout répandant les poisons odieux.

A peine le traître à l'oreille A dit un mot, la paix n'existe plus; Tous les cœurs sont aigris, tous les nœuds sont rompus ; Même entre deux amis qu'on avoit vus la veille,

Sans autre conciliateur Qu'un flacon , de la paix joyeux médiateur, Tous deux auprès de la même bouteille, A même table assis en un festin , Le pardon sur la bouche et le verre à la main, Se verser en riant le doux jus de la treille; A la voix du brouillon, infâme délateur. Le soupçon assoupi toul-à-coup se réveille,

Et peu s'en faut qu'un cartel inhumain Ne mette à tous les deux le glaive dans la main.

Qu'arrive-t-il ? les torts s'oublient.

Les intérêts se concilient;

Des traités de paix sont conclus; Chacun les signe, et lui seul est exclus.

Que de prétentions, de travers, de caprices, De l'art de converser dangereux ennemis , En rivaux tiacassiers transforment des amis ! Du cœur humain sombres dominatrices.

C'est vous, sur-tout, fougueuses passions, Dont les folles émotions

Des plus chers enlieliens nous gâtent les délices ;

Pour en savourer la douceur , Il faudroit y porter l'heureuse paLx du cœur ,

Et s'imposer des sacrifices.

Mais quoi ! chacun de nous dans la société Que l'exigence blesse et que l'intérêt mine.

Au lieu de l'aimable gaîlé

Porte souvent l'humeur chagrine

De l'intraitable vanité; Ou les projets cruels que la haine rumine.

Ou de l'amour qui le domine

La morue tacilurnité.

Regai'dez cet avai'e en proie à sa richesse , Et d'un gros revenu puni par sa tristesse : Dans un cercle indulgent de paisibles amis

Si quelquefois par grâce il est admis.

Et quitte son trésor pour leurs douces séances ;

De ses dettes , de ses créances , De la perle et du gain chaque jour calculés ,

De ses chiffres accumulés , De son crédit qui décroît ou s'augmente. Des fonds dormant dans son coffre à trois clés. En vain il croit pouvoir oublier la tourmente , Et dans un groupe aimable où règne la gaité , Apporter l'alcgresse et la sérénité;

Toujours à lui-même semblable,

De son cœur avaricieux.

S'il ne gague au piquet, n'attendez rien d'aimable; Tout plein de ses calculs, son instinct soucieux, Comme de ses pensers, de ses discours s'empare. Il ne parle jamais , dans son jargon barbare ,

Que de rentes , de placements ,

Et d'intérêts et de remboursements.

Pour vous apitoyer sur ses pertes passées.

Il lire un assignat de ses poches percées.

Là-dessus, redoublant de déclamation.

Il s'élève avec passion Contre l'amour du mieux dont la France s'enivre. Et qui fit qu'un beau jour, des rentiers naufi-agés,

Tous les débris à-la-fois submergés Allèrent se noyer dans la mer du grand-livTe. j par «^is durs souvenirs tout-à-coup excité: « Quoi ! ce luxe , dit-il , dont la folle magie Amusa si long-temps notre perversité, Ce maudit luxe est donc ressuscité.' Vainement donc nous a\ions suscité Ces braves citoyens, dont l'austère énergie Devoit , par l'abstinence et par l'adversité , Corriger pour long-temps cette grande cité.'' » Puis, renfrognant sa maigre et dolente effigie, Qui par le Chambertin ne fut jamais rougie ,

Il blâme avec vivacité De nos banquets pompeux la ruineuse orgie , Et permet tout au plus le scandale d'un thé. Lui-même, en fait d'épaigne, il veut éti-e cité; El , pour prêcher d'exemple , éteint une bougie

Qui brûle sans nécessité.

En sortant, il rencontre un rival d'avarice: Deux Hai-pagons ensemble : quel bonheur !

LA CONVERSATION

El que Molière en eût ri de bon cœur ! Le premier, saisissant roccasion propice,

Dit au second : « Monsieur, mille pardons ; Je vous ai, l'an dernier, fait passer de mes vignes Quelques vins, qui de vous n'étoient pas trop indignes;

Si vous pouvez renvoyer les poinçons.

Et les flacons vidés, et même les bouchons,

Je vous saurai gré du message.

C'est vous faire descendre à de bien petits soins; IMais vous vous occupez comme moi du ménage. Et sûrement , si vous m'en aimez moins , "Vous m'en estimez davantage. »

CHANT III

Le portrait du discoureur aimable. Les qualités qui font l'homme aimable dans la conversation ; les défauts qu'il évite, tels que la manie de l'érudition, la manie du bel esprit, du purisme, le ton criard, le ton tranchant, le ton querelleur. L'esprit conciliant et tolérant de l'homme aimable ; son éloigneracnt pour la malignité et la satire. De la modestie. Succès qu'obtient l'homme aimable dans la société. Des femmes ; leurs caractères , leurs goûts , leur éloge. Portrait de madame Geoffrin.

Mais voilà trop de fous, de sots et de méchants; Et puisque le mérite a des droits à mes chants , lî est temps de mêler à ces tristes peintures Et des esprits moins faux , et des âmes plus pures. La Fontaine, toujours utilement cité, IN'ous dit que sa devise est la diversité ; Homère, dont la muse, en images fertile. Chargea de mille objets le bouclier d'Achille , De l'enfer et du ciel , de la terre et des eaux , Dans ses vers immortels étale les tableaux. Et les combats sanglants et la moisson féconde : Ses chants sont la nature , et sou poëme un monde. L'Homère des Latins , avec plus d'art eucor , De la variété déploya le trésor ;

Après avoir, dans l'infernal abîme, Creusé la demeure du crime , D'un triple mur d'airain environné Pluton , Com))Osé de serpents les tresses d'Aleclon, Peint de l'hydre en fureur la gueule épouvantable, Et le fougueux Cocyle, et son hideux nocher, Et des biles d'enfer le courroux indomptable, Et Sisyphe, au sommet d'un mont insurmontable, Roulant , les bras tendus , son éternel roclier ; Bientôt, parmi les fleurs et la rosée, Loin de ces abîmes brûlants , Dans ses vers consolants.

Il ouvre aux morts heureux le riant Elysée : Sous l'ombrage odorant des jeunes arbrisseaux, Les endort au bruit des ruisseaux ; Et, dans leur paisible retraite, Coinre les souvenirs d'une vie inquiète, De l'ouldicux Léthé leur fait boire les eaux. Toi donc, qui, sur les pas du maître que j'adore, lir.itas quelquefois avec fidélité

Et sa douce élégance et sa siiiq)liciié . O ma nuise ! essayons de l'imuer encore Dans sa riche variété.

Des ridicules et des vices Qui des cercles polis souvent sont les suppdi'es,

J'ai, par les mains, dessnié le tableau ; Viens, reprends les couleurs, ressaisis ton pinceau, El peins-nous , à son tour , le discoureur aimable

Qui, par un charme inexnrunable .

Comme des bons esprits, modèle des bons cœurs, Causeur ingénieux, citoyen eslimalile , Et, parant la raison de brillantes couleurs. Dans les épanchements d'un entretien làcile.

Ressemble à l'arbre agréable et fertile Qui nous promet des fruits, en nous donnant des fleurs.

Cher même aux rivaux qu'il efface, Le discoureur aimable est ce mortel cliarmant

Qui, sans paresse et sans empressement, Répond avec justesse, interroge avec grâce, Nourrit l'attention, et jamais ne la lasse;

Parle, s'arrête et reprend à propos :

De sel sans àpreié, de gaîté sans gnmace

Assaisonne ses moindres mots; D'inutiles détails ne charge point sa phrase; El, simple avec noblesse, et notile sans emphase. A l'estime du sage et le respect des sols.

Dans son aimable conférence.

Les égards attentifs, l'honuète déférence, La caressante aménité, La délicate urbanité.

Calment d'un vain babil la folle intempérance, Font grâce à l'importunité, Apprivoisent l'intolérance , Et désarment la vanité.

Réservé sans froideur , doux sans afféterie , Il fuit également la morgue au docteur , Et du savant dissertateur La prolixe pédanterie, Et la sèche àpreié de l'argumentateur ,

Par qui l'humeur la plus douce est a igné; Et du fade complimenteui L'insipide cajolerie.

Vous ne le verrez point à ses décisions

Asservir nos opinions.

Jadis, quand je traçai les lois du paysage. De notre aimai)le fablier Empruntant le simple laug-a^e Je redisois au jardinier :

« Laissez là votre serpe , instrument de dommage. » Je demandois qu'au sortir du berceau.

Chaque plante , ehaeiue arl)vissef\u , Pût à son gré déployer son feuillage; Que, bravanl le croissant, l'échelle et le Iredlage, Chaque branche, en dépit des vieux décorateur,

Et des ciseaux mulilateurs. Pût rendre un libre essor à son luxe sauvage, Suivre sa fantaisie, et dépasser ses sœurs ; Qu'on affranchît les bois , la terre et l'onde...

CHANT III

Tel doit être un jardin, tel doit cire le mOTidc. Le libre épanchemenl de l'esprit et du cœur, Voilà des eniretiens la première douceur. Ils ne connoissent point le pouvoir arbitraire. Les conversations sont l'état populaire :

Nul n'y veut être dominé; On y déplaît, en chercbani trop à plaire; Et qui veut régner seul est bientôt détrôné.

Dans ses promenades royales.

Autrefois, nous dit-on, le superbe Tarquin, Des ])lantes de son parc lyran républicain, Mutiloit sans pitié les tiges inégales Dont la tète orgueilleuse ombrageoil leurs rivales,

Et niveloit les fleurs de son jardin.

Tel est l'orgueil : dans sa fierté chagrine

Il voit d'un œil jaloux tout ce qui le domine;

Et, délestant l'empire d'un rival.

Ne souffre point de maître, et craint même un égal. L'aimable discoureur jamais ne nous occupe

De ses talents, de son emploi;

Il sait combien l'orgueil est dupe;

Quand il ramène tout à soi.

Ainsi qu'une eau douce, l'impide et pure. Dans le canal où son lil est tracé.

Du terrain qu'elle a traversé Ne prend l'odeur, le goût, ni la teinture; Poète, cemmerçani, oraleur ou soldat, En discourant il sait oublier son état :

A tous les arts il rend hommage,

Parle à chacun de son métier,

A l'écrivain de son ouvrage.

Au peintre de dessin, de manœuvre au guerrier;

Au savant, des siècles antiques, Au négociateur, d'intérêts politiques.

Au juge, de procès, d'argent au financier. Le chantre harmonieux, l'algébriste sauvage, Le mondain enjoué, l'austère magistrat.

Surpris, dans ses discours, d'entendre leur langage.

Partent contents de leur état.

Et se flallent de son suffrage.

Ainsi tous les esprits lui sont conciliés ;

Les amours-propres qu'il ménage

Autour du sien sont ralliés :

Soumis sans être humiliés, Tous, à l'envi, déposent à ses pieds De leur respect l'hommage volontaire; La haine même est réduite à se taire, Et de ses ennemis il fait dt;s alliés. Son érudition ne bat point nos oreilles

Des auteurs anciens et nouveaux ; Il ne se venge point sur nous de ses travaux ,

Ne nous punit point de ses veilles :

Comme un parfum délicieux.

Dont la mollesse orientale

Remplit un flacon précieux. En légères vapeurs sa science s'exhale , Se laisse deviner, et jamais ne s'étale

Dans des discours ambitieux.

C'est ce ruisseau, dont les ondes captives

Caressent mollement leurs rives :

Sans effort, sans bruit, sans fraras.

Son savoir se répand, et ne déborde pas.

Mais s'il craint le savoir prodigue,

Dont la profusion faiigue.

Et dont j'ai peint tantôt l'ennui fastidieux. Il n'évite pas moins le ton mystérieux. L'orgueil discret, la morgue taciturne De ce savant, lucubrateur nocturne Qui, dans le fond de son docte réduit.

De ses tablettes vermineuses

Ayant compilé jour et nuit

Les richesses volumineuses.

De ses recherches lumineuses

Pour lui seul conserve le fruit;

Et , semble à ce riche avare

Couché sur l'or qu'il accapare,

Fait de sa tète un coffre-fort.

Qu'il renferme avec soin, et qu'avec peine il ouvre; Possesseur moins jaloux, l'homme aimable découvre Des trésors précieux conquis par ses travaux; Lui-même en est payé par des trésors nouveaux.

Son entretien est un échan.2e; Et , pareil au vaisseau qui porte à son retour. Pour le nectar du Rhin , les étoffes du Gange,

Il donne et reçoit tour-à-lour; Il évite avec soin les phrases populaires. Les lieux communs et les propos vulgaires. Il ne dit point qu'il fait chaud, qu'il fait froid;

Dans quelle année, en quel endroit Les vivres furent chers la moisson abondante,

Les gens qu'il fuit, les maisons qu'il fréquente; Que Corneille est sublime et Racine galant;

Que le Français est parfois turbulent : Que des fontes de neige ont enflé la Dordogne ; Que le blé manque en Beauce et le vin en Bourgogne. Mais il hait encor plus le jargon précieux Dont l'hôtel Randjouillet lourmenloit nos aïeux. Quand sous les étendards des Cotin, des Voiture,

Des bataillons de beaux esprits, Régents accrédités de la littérature,

Que de Boileau l'inflexible censure De leur trône usurpé jeta dans le mépris,

Dans leurs phrases entortillées Par le faux goût du jour de clinquant habillées. De l'affectation se disputoient le prix :

Mettoient la langue à la torture, Et triomphoient de n'être pas compris.

Disciple heureux de la nature,

D'une phrase naïve et pure

Il ne demande point pardon , S'exprime avec clarté, parle avec abandon N'ambitionne point une finesse obscure; Fuit d'un style apprêté la pénible tournure ; De fleurs, sans art, sème son entretien. Quelquefois à la langue , en dépit du purisme , Ose faire présent d'un heureux solécisme.

Scandale du grammairien;

Et bravant du logicien

LA. CONVERSATION

Le pédantcsque rigorisme, M'instruit de quelque chose, ou m'annise d'un rini. Sur-loul il se défend des sons durs que hasarde Des parleurs mal instruits la nation criarde; Dans les clubs , ébranles par leurs rauques accents , Il laisse s'enrouer leurs gosiers glapissants. T,es Stentors des salons sont pour nous un supplice ; Il faut, en conversant, qu'un heureux artifice, De l'échelle vocale étudiant les tons , Adoucisse à propos on renforce les sous. L'organe humain ne veut ni roideur , ni mollesse ; Trop foible il nous échappe , et trop fort il nous blesse ; Le doiL\ parler nous plait; et, toujours redouté. L'homme le plus bruyant est le moins écoulé. Pared au flot grondant qui vient battre la rive, Damon le clabaudcur, en mugissant, arrive; Du bas de l'escalier , par de fréquents éclats Son formidable abord s'annonce avec fracas; '1 entre : son salut vous a rompu la tète; îa bouche est un volcan , sa voix une tempête. On se plaît à causer avec ses bons amis; Mais quand leur voix trop forle à l'orage est pareille , Leur amitié devient un tourment : notre oreille Appelle la parole et repousse les cris. Rien plus puissant eucor , l'attrait du caractère , Des plus rares vertus lui prêtant le secours , D'un causeur agréable embellit le discours ; Sans timide indulgence et sans rigueur austère ,

De ses sentiments vertueux

L'épanchement affectueux A ses expressions prête un charme qu'on aime : Franc sans témérité, discret avec candeur. Il parle avec ime noble pudeur De ses entours, des siens et de lui-mcnie; Il ne fait point des récits éternels De ses arrangements, de ses soins paternels. Pour ceux à qui du sang la chaîne l'intéresse , Il n'a point d'un badaud la bourgeoise tendi'csse ;

Ne vous parle poijit des leçons

Que l'on doinie à ses enfançons ; Il ne vous poursuit point des droits de sa famille, Du rang de ses garçons , de la dot de sa fille ; Mais il est loin de ce fou du bel air ,

A l'esprit gauche, au cœur de fer.

Qui , pour mieux s'éloigner des manières antiques, Cachant dans sa maison ses plaisirs domestiques. Croit malséant de parler de ses fils.

De ses parents les plus chéris; Se sépare en publie de sa sœur , de son frère,

N'oseroit devant un voisin

Prononcer le mot de cousin , N'a poHU de lante, et presque point de mère. Et, par bon ton, se défend d'èlre père.

Dans sa douce amabilité

Et sa tendresse héréditaire, L'honnête homme écoulant sa sensibilité, N'ordonne point à son cœur de se taire. Sorti de sa maison comme d'un sanctuaire

Oi^i la seule verlu fui sa divinité,

Dans ce giand monde, où de la vanité

La biillanle frivolité Immole la nature au vain désir de plaire, Il porte, sans rougir, l'esprit de parenté : Les grands airs n'ont jamais dénaturé son ame; Par un heureux instinct , de bonne heure il apprit A chérir les doux noms et de mère et de femme :

Le bon cœur fait le bon esprit.

S'il blâme, il veut que la censure Soit ini conseil, et non pas une injure;

S'il loue, il fuit le ton flatteur;

Il sait qu'un mot adulateur

Démenti par la conscience, D'une jusie pudeur fait rougir notre front.

Et (|u'un éloge est un affront,

S'il n'est pas une récompense.

On passe à l'homme aimable une juste défense; L'honnête homme chemine entre ce double écueil, Même eu le combattant il ménage l'orgueil.

Le sage aux sots peut montrer leur image, Mais ne leur jette point le miroir au visage.

Il est lui art heureux , dont la dextérité Donne un air d'obligeance à l'àpre vérité. Le boxeur furieux, tout bouillant de colère,

S'élance sur son adverseiire, Meurtrit, à poLugs fermés, et sa tête et ses bras.

Fait voler ses dents en éclats :

Son art est un fléau , son triomphe est un crime.

Le bon plaisant est ce maître d'escrime.

Qui , dans le choc d'un cartel inhumain , Par son cœur indulgent laissant guider sa main.

Loin d'employer à servir sa vengeance De son bras exercé la vieille expérience, Fait de son épée un fleuret ,

Use, en jouant, de cette arme innocente, Retient, près de frapper, la pointe menaçante; Tantôt, l'œil attentif el le corps en arrêt, Noblement se préseule, adroitement s'efface,

Pare avec art, ou riposte avec grâce.

Amollit son attaque et foiblit à dessein :

C'est un alhlète , et non un assassin.

Il laisse respirer son trop foible adversaire , Prolonge, sans blessure, un combat sans colère; Dans son aulagonisle épargne son ami, Et s'en fait un rival et non un ennemi.

L'homme sensible , ainsi , jamais n'abuse

Des avantages de l'esprit,

Et quand la vanité confuse

Souffre, en déguisant son dépit, Du mot piquant dont le cercle s'amuse.

De son succès cruel le premier il s'accuse ,

Et souffre du mot dont on rit :

Il joint un baimie heureux à la flèche qu'il lance. Respecte la foiblesse, épaigue l'innocence; Se joue auloui- du cœur, et ses Irails délicats Efflcurenl l'amour-propre, et ne le blessent pas.

CHANT III

La honlé fait sa politesse, Le malheur est sacré pour sa délicatesse , Tous ces défauts d'un corps ou difforme, ou grossier, De la nature ouvi'age irrégulier, Le pied lortu , la jambe circonflexe , D'un dos voûté l'émiuence convexe,

La langue qui, dans le palais.

Cherchant des mots qui n'arrivent jamais , Semble, en balbutiant la plus belle pensée, Du filet de l'enfance encore embarrassée, Et dont le bégaiement, consolant le muet, A chaque son qu'elle tâche d'émettre, Tourmente eu vain tout l'alphabet, Et lulte contre chaque lettre; L'oeil isolé qui , seul chargé de voir. Somme en vain son second de remplir son devon-;

Le bras manchot qui, resté sans office. Laisse au survivancier tout le poids du service. Ne le trouvent jamais ni malin, ni mo(|ucur; Pour lui les seuls défauts sont Us défauts du cœur.

Il s'interdit l'infâme médisance.

L'exigence au ton dur, l'altière suffisance. Des reproches amers l'injurieuse aigreur. Les accents du soupçon, l'expression du blâme, Le sarcasme cruel, la mordante épigramme.

Et l'ironie au ton moqueur :

Le trait, en s' échappant, déchireroit son cœur. Sur-lo\it d'un tort réel, d'une vérité dure,

A l'amour-proprc il sauve la blessure.

Et ne l'accable point de sa triste raison. L'expérience apprit à son cœur juste et bon ,

Que la plus déchirante injure , Celle qui , dans un cœur profondément blessé , Laisse le trait fatal pour jamais enfoncé. Que l'orgueil jamais ne pardoiuie, Ce ne sont point les torts qu'on nous prèla. Le ridicule qu'on nous donne.

Mais le ridicule qu'on a.

Ses vertus n'ont rien de farouche; Ses moindres mots ont un charme qui touche; La compatissante bonté, La tendre sensibilité Se peignent dans ses yeux , s'expriment par sa bouche.

Mais quelle autre divinité Au front serein, à l'air doux et timide. Sans ornement, et non pas sans beauté.

Les yeux baissés, l'accompagne et le guide.»

Ah! je la reconnois ; noble et simple, son nom,

A tous nos jeunes fats j'en demande pardon, Est Modestie, aimable enchanteresse.

Qui jamais n'éblouit et toujours intéresse :

De l'esprit social c'est le premier lien.

L'aveugle orgueil vainement la condamne,

Sa craintive pudeur ne lui dérobe rien;

Et quand, pour échapper au vulgaire profane, Au fond d'un puits loge la Vérité, La Modestie, à noire œil enchanté, Offre un vêtement diaphane;

Ses attraits sont voilés, mais ne sont pas perdus, Et ce voile lui-même est un charme de plus.

Tel le tissu d'une gaze légère, Embellissant l'objet qu'elle semble cacher.

Invite l'œil à le chercher

Sous cette parure étrangère.

L'obstacle a ses plaisirs pour notre œil curieux : La fable d'un nuage environnoii les dieux;

Et la beauté la plus divine N'est pas celle qu'on voit, mais celle qu'on devine. Ainsi l'homme modeste, à lui-même étranger. Nous plaît sans le savoir, charme sans y songer. Ainsi de son esprit qui toujours nous attache. Ou aime ce qu'il montre et même ce qu'il cache ;

Discret , et non mystérieux , Vous ne le verrez point , d'un regard curieux ,

Fouiller dans les secrets des autres :

Il sait garder le sien, et respecter les noires; Ou si, seul avec vous demeuré sans témoins.

Sou œil curieux vous pénètre, Sans vous troubler, fiez-vous à ses soins :

Ce qu'il désire de connoître.

C'est le secret de vos besoins.

Que l'indifférent égoïste.

D'un air disirait, insouciant et triste. Semble, à regret, supporter vos discours; L'homme poli sans peine en suit le cours. Vous pouvez lui conter vos plaisirs, vos aflairts. Vos soins publics, vos travaux solitaires. Vos infortunes , vos succès , Votre projet de mariage.

Vos amours et votre procès; Les bruits de votre voisinage.

Les tracas de votre ménage, Rien n'est perdu ni fatigant pour lui; Il sait braver ou déguiser l'ennui :

De sa courtoisie obligeante, Prompte à saisir vos moindres mots , L'attention encourageante Suit avec intérêt le fil de vos propos ; Il dissipe un chagrin, il éclaircit un doute; Son amitié vous parle, et son cœur vous écoule.

L'impolitesse est prompte à se lasser : Eien dire et bien entendre est l'art de converser. S'il raconte , il épargne à l'heureux auditoire Les froides inutilités.

Et de tout l'ennui narratoire Les prolixes futilités; Ne se croit point chargé de rendre le langage, Les gestes, les propos de chaque personnage;

N'imite point ce conteur qui farcit D'épisodes traînants un ennuyeux récit,

A chaque mot fait une pause.

Et répète vingt fois : « J'oubliois une chose... Je vous dirai dans un moment ; »

Dont les effrayantes préfaces Vous annoncent obligeamment Ce qu'il promet de dire longuement;

LA CONVERSATION

Donl les narrés sont un tounneut,

Et les ))roniesses des menaces.

Sou récit, d'un pas diligent, Va droit au but, et plaît en abrégeant. Ainsi , dans son discours , qui jamais ne vous lasse , Le silence a son prix, le mystère sa grâce. Mais tel est le malheur de la société ; Le dégoût de bien près suit la satiété;

Et le talent le plus sublime.

Pour garder long- temps notre estime,

A besoin de variété.

Qu'un parleur monotone en causant nous endorme,

Le mien sait éviter un langage uniforme;

Il sait être à propos folâtre ou sérieux;

Il s'accommode au temps, aux personnes, aux lieux.

Ainsi, développant sa flexible souplesse,

Un fleuve heureux avec mollesse.

De ses bords variés embrasse les contours,

Suivant les lieux change son cours , Gronde ou se (ait, suit sa route ou serpente. Tourne avec le terrain, s'abandonne à sa pente. Arrose des champs nus ou des bocages verts; S'attriste dans d'affreux déseris , Se plaît dans de riches campagnes , Traverse les vallons, tourne au pied des monlagnes; Dans le cristal de son limpide azur Réflécliit l'éclat d'un ciel pur.

Les moissons d'alentour, les rives bocagères.

Et le rendez-vous des pasteurs , La boisson des troupeaux et le bain des bergères, La route des vaisseaux et des bar(|ues légères , La ceinture des rocs et le miroir des fleiirs. Dans les cercles nombreux, en pourparler, à table,

Par ses discours plaisants ou sérieux.

Quelquefois instructif, et jamais ennuyeux,

Ainsi nous plaît le parleur agréable; Son amaljililé rend tout le monde aimable. De nuage en nuage, ainsi de mille éclairs L'élincelle électrique embrase au loin les airs : Telle, en brillants reflets, la lumière se joue; l'els tournent sur l'essieu les rayons de la roue, Ou tel , sur la scène des eaux , Le mouvement qui se propage Gagne de proche en proche, et, jusqucs au rivage. En cercles onduleux on voit rouler les flots. Aussi quand il sort, il emporte Sur ses rivaux un triomphe complet :

La reconnoissance l'escorte, L'amitié lui rime un couplet ; L'envieux même lui pardonne, Et tous les cœurs lui rendent en secret Les hommages qu'il abandonne.

Il plaît à qui lui parle, il charme qui l'entend ; Et quand l'heure du départ sonne, Chacun se retire content.

Moins de l'esprit qu'il a, que de celui qu'il donne.

Mai» quoi ! parmi tant de portraits divers,

Ce sexe intéressant , modèle de la erace

( Et j'en suis honteux pour mes vers ). Dans mes tableaux n'a pas encor de place ; Et mes pinceaux , dans leurs premiers essais. De ces belles Athéniennes Qu'adorèrent jadis Socrate et Périclès, A peine dans l'histoire ont saisi quelques traits ! Nos aimables concitoyennes A mon encens ont-elles moins de droits ? Rappelons-nous ce fameux Genevois Qui, dans Saint-Preux nous peignant son image, De son brillant génie aux belles lit hommage; Et, pour mieux les flatter, s'en plaignit cju^lquefois.

Si j'en crois son expérience, Ce qui blesse le plus ce sexe impérieux , Ce n'est point le dépit, le soupçon, l'exigence, Mais le dédain, la tiède négligence.

Et d'un cœur froid le calme injurieux.

Par ses accents flatteurs la louange l'attire,

Par le silence il se croit avili Son orgueil exigeant lui trouve un air d'oubli, Et l'oubli lui déplaît bien plus que la satire. Parlons-en donc, au risque d'en médire.

Avec ses penchants et ses goûts, Ses défauts enchanteurs et ses tendres caprices. Et ses moments d'humeur, et des moments plus doux ; Ses habiles détours, ses charmantes malices, Ce sexe aimable est là.... Mais quel pinceau • Pourroit suffij'e à ce tableau !

Dans nos champs émaillés voyez ces fleurs sans nombre ; L'une aime nos jardins , l'autre des monts déserts ; Celle-ci les zéphyrs , celle-là les hivers ; L'une veut le grand jour , l'autre se plaît dans l'ombre ; L'une aime à s'enlacer à nos jeunes ormeaux. L'autre croît sur des rocs, l'autre jiead sur les eaux ; L'une, du ciel qui la colore, N'obtient qu'un feuillage inodore; L'autre , mêlée au serpolet , De la jeune brebis va parfumer le lait. De ce sexe adorable, à qui tout rend hommage , Dans ces variétés je pense voir l'image. Je ne puis à-la-fois retracer dans mes vers

Tant de caractères divers; Mais si j'en crois mon cœur, c'est à vous, sexe aimable. Qu'on doit des entretiens le charme inexprimable : Ave un tact plus fin, des sens plus délicats, Vous gouvernez vos modestes états ; Vous maniez avec plus de souplesse Des passions la sauvage rudesse.... Nous raisonnons, et vous persuadez.

Des grâces que vous possédez Voire langage se colore ; Du tendre épanchement d'un cœur affectueux Votre expression semble écloie; Tel un parfum voluptueux N'attend, pour s'exhaler, qu'un dos soupirs de Flore, Ou les premiers regards d'un ciel pur et vermeil. L'esprit de l'homme est un trait du soleil, Le vôtre un rayon de l'aurore.

CHANT III

Ou (lu globe argenté qui, de l'azur des cieux, Nous verse un jour si doux , et repose les yeux. Sans peine on obéit au pouvoir qu'on adore : Eh! quel peuple jamais a mieux connu vos lois? De nos Français l'esprit chevaleresque, Pour la jjeaulé leur culte romanesque, Vos regards séduisants, votre touchante voix. Le respect el l'amour, tout assure vos droits. Même lorsque le temps vient sur votre visage

Graver les injures de l'âge.

Et dépouiller de Heurs votre arrière-saison. Des sens désenchantés si vous perdez l'hommage, Des bons esprits vous avez le suffrage

Et le sceptre de la raison.

La longue habitude du monde,

Du vrai savoir source féconde, Le tableau comparé des éiats différents, Les égards mesurés sur l'échelle des rangs,

Tant de prétentions rivales.

Tant de fortunes inégales; Les intérêts qui viennent se croiser. Les passions qu'il faut apprivoiser,.

Le besoin de soumettre au joug des circonstances

De l'intraitable vérité

L'incommode sévérité.

Le tact de l'à-propos, le soin des convenances;

Tant de fugitives nuances.

De bonne heure exerçant votre jeune raison. Ont de votre pensée étendu l'horizon.

Dans ses jeunes ans une belle, Connoissant peu le monde et les secrets du cœur. De son sexe adoré n'est encor que la fleur ;

Avec le temps elle en est le modèle; Depuis ses premiers ans jusqu'à l'âge avancé, Tout ce qu'elle a senti , tout ce qu'elle a pensé,

Le souvenir, l'étude, la lecture.

L'art qui fertilisa les dons de la nature, Aux succès du présent font servir le passé. Son jugement, lentement exercé.

Comme un fruit mûr s'est fait attendre; On aimoit à la voir, on se plaît à l'entendre;

On ne lit plus son destin dans ses yeux ; Ses attraits peuvent moins, sa prudence instruit mieux; N'excitant plus du cœur les terribles orages.

Moins turbulent, son pouvoir est plus doux; Ses charmes enivrants l'entourèrent de fous : Ses charmants entretiens l'environnent de sages;

Elle éclaire sans enflammer; En elle la raison peut encor nous charmer :

On la flattoit, on la révère.

Et l'art de gouverner remplace l'art de plaire.

Telle autrefois, dans son brillant déclin, J'ai vu la célèbre Geoffrin, D'un choix de vieux amis aimable présidente,

Et quelquefois utile confidente.

Son zèle généreux de leurs besoins discrets Souvent, à leur profit, surprcnoit les secrets : Pour elle une bonne oeuvre étoit une conquête.

I,es iKauvTes des amis, leur bonheur une fêle. Son luxe des bienfaits , la vertu son pouvoir, Son esprit le bon sens, la raison son savoir; Au talent jeune encore elle ouvroil la barrière, Accueilloit la vieillesse au bout de sa carrière ,

Et ses élèves triomphants Venoient de leurs lauriers couronner ses vieux ans. Avec quel art, surtout, dans ses mains souveraines. Des conversations elle tenoil les rênes ! Elle rendoit l'essor à la timidité, En imposoit à la témérité ; Du froid conteur excitoit la paresse; De l'argumentateur, dont làpre sécheresse Effarouche les ris et même la sagesse ,

Désarmoit la ténacité.

Avec l'âge avancé , l'âge mûr et l'enfance , De son utile expérience Gardoit la vieille autorité; Dans sa naissance étouffoit la dispute, Ou, des opinions encourageant la lutte, Faisoit de nos débats sortir la vérité; Exerçoit sans rigueur sa douce surveillance; Par un accent de bienveillance Tempéroit la sévérité; Consoloit la laideur, conseilloit la beauté, Calmoit l'emportement, réprimoit la licence; Maintenoit le bon ton, père de la décence, Rendoit la modestie à l'orgueil effronté,

Le repentir au vice débonté, A l'affectation l'aimable négligence.

L'espoir à la foiblesse , au pauvre l'indulgence ; Louoit par seniiment, et grondoit par bonté. Aussi, vainqueur ou vaincu dans la lice, Chacun satisfait en partant.

Dans le beau monde alloit contant Ses piquants entretiens, son aimable police; Autant que sa louange on aimoit sa malice.

Et l'orgueil même étoit content.

De là ce long respect et ce pouvoir suprême'

Qu'elle exerça dans sa vieillesse même : Elle plaisoit sans art, dominoit sans orgueil. Aux limiles de sa carrière.

Il m'en souvient, j'ai vu l'Europe entière, D'un triple cercle entourant son fauleuil, Guetter un mot, épier un coup d'œil :

Le jeune fou qui, dans le monde, Le soir, ayant fini sa ronde.

Gâté par ses succès, en revenoit plus fat;

L'écrivain et l'homme d'éiat, Chez elle, du bon goût étudioieut le code.

Sans son aveu, nul n'éloit à la mode; Les enfants du Midi, les habitants du Nord,

Le rang, la faveur, la naissance.

Pour être accrédités dans les cercles de France, Venoient, dans son salon, prendre leur passe-port.

Et recevoir leurs lettres de créance.

Seule elle triompha de nos goûts inconstants, Et son hiver défioit son printemps.

Ainsi, dans les bosquets de Flore,

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