LES JA
Ni tes vastes lointains , ni cet antre cliarmant
Qui d'une nuit arabe offre l'enchantenient ;
Mais ces superbes eaux qu'en nu fleuve factice
Le goût fit serpenter avec tant d'artifice :
L'œil charmé s'y méprend : daus ces nombreux détours
De la Tamise encore il croit suivre le cours;
Et par l'illusion d'une savante optique,
Qui confond les lointains dans sa vapeur magique,
D'un vieux pont suspendu sur ce fleuve royal
Montre de loin la voûte embrassant ton canal :
Tant l'art a de pouvoir, cl tant la perspective
Qui prête à vos tableaux sa beauté fugitive.
Par sa douce féerie et ses charmes secrets,
Colorant, approchant, éloignant les objets,
De son brillant prestige embellit les campagnes,
Comble ici les vallons , là baisse les montagnes.
Déguise les objets, les distances, les lieux,
Et , pour les mieux charmer , en impose à nos yeux !
Autant que la rivière, en sa molle souplesse. D'un rivage anguleux redoute la rudesse ; Autant les bords aigus, les longs enfoncements. Sont d'un lac étendu les plus beaux ornements. Que la terre tantôt s'avance au sein des ondes. Tantôt qu'elle ouvre aux flots des retraites profondes ; Et qu'ainsi, s'appelant d'un mutuel amour, Et la terre et les eaux se cherchent lour-à-tour. Ces aspects variés amusent votre vue.
L'œil aime dans un lac une vasie étendue: Cependant offrez-lui quelques points de repos. Si vous n'interrompez l'immensité des flots. Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface. Ainsi , pour abréger leur insipide espace. Ou qu'un frais bâtiment, des chaleurs respecté, Se présente de loin dans les flots répété ; Ou bien faites éclore une île de verdure : Les îles sont des eaux la plus riche parure. Ou relevez leurs bords , ou qu'en bouquets épars Des masses d'arbres verts arrêtent vos regards. Par un contraire effet, si vous voulez l'étendre. Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre ; Ou reculez vos bois, ou commandez que l'eau Se perde en un bosquet , tourne au pied d'un coteau A travers ces rideaux oii l'eau fuit et se plonge L'imagination la suit et la prolonge.
Ainsi votre œil jouit de ce qu'il ne voit pas ; Ainsi le goût savant prête à tout des appas , Et des objets qu'il crée, et de ceux qu'il imite, Resserre, étend, découvre, ou cache la limite.
Du frais miroir des eaux , de leurs nombreux reflets Sachez aussi connoitre et saisir les effets. Quelle que soit leur forme, étang, lac , ou rivière. Qu'il soit pour vos bosquets un centre de lumière , Un foyer éclatant d'oii les rayons du jom- Pénètrent doucement dans les bois d'alentour, Et de l'onde au bocage, et du Bocage à l'onde, l'romènent en jouant leur lueur vagabonde; L'œil aime à voir glisser à travers les rameaux Et leur clarté tremblante et leurs jours inégaux : Là leur teinte est plus claire, ici plus rembrunie,
RDINS.
Et de leurs doux combats résulte l'harmonie, j
Or, maintenant que l'art dans ses jardins pompeux Insulte à mes travaux, dans mes jardins heureux Par-tout respire un air de liberté, de joie; La pelouse riante à son gré se déploie ; Les bois indépendants relèvent leurs rameaux, Les fleurs bravent l'équerre; et l'arbre, les ciseaux; L'onde chérit ses bords; la terre, sa parure; Tout est beau , simple et grand , c'est l'art de la nature.
Que dis-je.'' vos ti'avaux sont encore imparfaits; Ces étangs sont déserts, et ces lacs sont muets. Eh bien ! pour animer leur surface immobile , L'art vous présente encor plus d'un moyen utile. Pourquoi sur ces flots morts ne déployez-vous pas Le flottant appareil des rames et des mais.' Leur aspect vous amuse, et des barques légères Votre œil de loin poursuit les traces passagères; Zéphire de la toile enfle les plis mouvants. Et chaque banderole est le jouet des vents. Faites plus; que la tanche, et la perche, et l'anguille, Y propagent en paix leur nombreuse famille. Donnez-leur quelques soins; que, docile à vos lois. Leur troupe familière accoure à votre voix. Joignez-y ces oiseaux qui, d'une rame agile, Navigateurs ailés, fendent l'onde docile : A leur tête s'avance, et nage avec fierté. Le cygne au cou superbe, au plumage argenlé. Le cygne, à qui l'erreur prêta des chanls aimables, Et qui n'a pas besoin du mensonge des fables ; A sa suite un essaim de ces oiseaux rameurs, Tous différents de voix, de plumage, de mœiu-s, Eend les eaux , bat les airs de ses ailes bruyantes ; Tout jouit, tout s'anime, et les eaux sont vivantes.
El si des faits anciens, des traits miraculeux. Des amours, des combats, ou vrais, ou fabuleux, Créés par les romans , ou vivants dans l'histoire , D un ruisseau, d'une source ont consacré la gloire; De leur antique honneur ces flots enorgueillis Par d'heureux souvenirs sont assez embellis. Quel cœur sans être ému trouveroit Aréthuse , Alphée, ou le Lignon; toi, sur-tout, toi, Vai'cluse. Vaucluse , heureux séjour , que sans enchanteni'Mit Ne peut voir nul poète, et sur-tout nul amant .•■ Dans ce cercle de monts qui, recourbant leur chaîne, Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine , Sous la roche voûtée, antre mystérieux, Où ta nymphe, échappant aux regards curieux. Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure. Combien j'aimois à voir ton eau, qui, toujours pure, Tantôt dans son bassin renferme ses trésors, Tanlôt,en bouillonnant s'élève, et de ses bords Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes. De cascade en cascade au loin rejaillissantes , Tombe et roule à grand bruit ; puis, calmant son courroux. Sur un lit plus égal répand des flols plus doux ; El, sous un ciel d'azur, coule, arrose et féconde Le plus riant vallon qu éclaire l'œil du monde ! Mais ces eaux, ce beau ciel, ce vallon enchanteur. Moins que Pétrarque elLaure intéressoient mon cœ'ur.
La voilà donc , disois-je , oui , voilà celte rive
Que Pétrarque charmoit de sa lyre plaintive ! •
Ici Pétrarque , à Laure exprimant son amour ,
Voyoit naître trop tard, mourir trop tôt le jour;
Reirouverai-je encor sur ces rocs solitaires
De leurs chiffres unis les tendres caractères ?
Une grotte écartée avoit frappé mes yeux;
Grotte sombre, dis-moi si tu les vis heureux 1
M'écriois-je. Tin vieux tronc hordoit-il le rivage ?
Laure avoit reposé sous son antique omhrage :
Je redemandois Laure à l'écho du vallon ;
Et récho n'avoit point oublié ce doux nom. [Laure,
Par-tout mes yeux cherchoient , voyoient Pétrarque et
Et par eux ces beaux lieux s'enibellissoienl encore.
Ah ! si dans vos travaux est toujours respecté Le lieu par un grand homme autrefois habité. Combien doit lèlre un sol embelli par lui-même ! Dans ces sites fameux , c'est leur maitre qu'on aime. Eh ! qui , du Tusculum de l'orateur romain. Du Tivoli, si cher au Pindare latin, Auroit osé changer la forme antique et pure ? Tout ornement l'altère, et l'art lui fait injure. Loin donc l'audacieux qui , pour le corriger, Profane un lieu célèbre , en voulant le changer ! Le grand homme au tombeau se plaint de cet outrage, Et les ans seuls ont droit d'embellir son ouvrage. Gardez donc d'attenter à ces lieux révérés ; Leurs débris sont divins , leurs défauts sont sacrés. Conservez leurs enclos, leurs jardins, leurs murailles : Tel on laisse sa rouille au bronze des médailles. Tel j'ai vu ce Twicknham , dont Pope est créateur ^ ; Le goût le défendit d'un art profanateur; Et ses maîtres nouveaux , révérant sa mémoire , Dans l'œuvre de ses mains oui respecté sa gloire. Ciel ! avec quel transport j'ai visité ce lieu Dont Mindipe est le maître, et dont Pope est le dieu ! Le plus humble réduit avoit pour moi des charmes. Le voilà ce musée où , l'œil trempé de larmes , De la tendre Héloïse il soupiroit le nom ; Là , sa muse évoquoit Achille , Agamemnon , Célébroit Dieu, le monde , et ses lois éternelles, Ou les règles du goût, ou les cheveux des belles ; Je reconnois l'alcôve où jusqu'à son réveil , Les doux rêves du sage amusoient son sommeil ; Voici le bois secret , voici l'obscure allée Où s'échauffoit sa verve, en beaux vers exhalée. Approchez, contemplez ce monument pieux.
Où pleuroit en silence un fils religieux : Là , repose sa mère ; et des touffes plus sombres Sur ce saint mausolée ont redoublé leurs ombres; Là, du Parnasse anglais le chantre favori Se fit porter mourant sous son bosquet chéri; Et son œil, que déjà couvroit l'ombre éternelle. Vint saluer encor la tombe maternelle.
Salut , saule fameux que ses mains ont planté ! Hélas ! les vieux rameaux dans leur caducité En vain sur leurs appuis reposent leur vieillesse, Un jour tu périras; ses vers vivront sans cesse. Çonsole-toi pourtant; celui qui , dans ses vers,
D'Homère, le premier, fit ouïr les concerls,
Bienfaiteur des jardins ainsi que du langage.
Le premier sur les eaux suspendit ton ombrage :
A peine le passant voit ce tronc respecté,
La rame est suspendue, et l'esquif arrêté;
El même en s' éloignant , vers ce lieu qu'il adore
Ses regards prolongés se retournent encore.
Mon sort est plus heureux ; par un secret amour
Près de ces bois sacrés j'ai fixé mon séjour.
Eh ! comment résister au charme qui m'eniraine ?
Par plus d'un doux rapport mon penchant m'yramème.
Le chantre d'ilion fut embelli par toi;
Virgile, moins heureux, fut imité par moi.
Comme loi, je chéris ma noble indépendance,
Comme loi , des forêts je cherche le silence.
Aussi, dans ces bosquets par ta muse habités,
Viennent erier souvent mes regards enchantés :
J'y crois entendre encor ta voix mélodieuse;
J'interroge les bois, ta grolte harmonieuse;
Je plonge sous sa voûte avec un saint effroi ,
El viens lui demander des vers dignes de toi.
Protège donc ma muse; et si ma main fidèle
Jadis à nos François te montra pour modèle.
Inspire encor mes chants; c'est toi dont le flambeau
Guida l'art des jardins dans un chemin nouveau:
Ma voix t'en fait hommage, et, dans ce lieu champéire,
Je viens t'offrir les fleurs que toi-même as fait nailre.
CHANT IV
Non , je ne puis quitter le spectacle des champs. Eh ! qui dédaigneroil ce sujet de mes chants ? Il inspiroil A'irgile, il séduisoil Homère: Homère, qui d'Achille a chanté la colère. Qui nous peint la terreur attelant ses coursiers, Le vol sifflant des dards, le choc des boucliers, Le trident de Neptune ébranlanl les murailles. Se plaît à rappeler, au milieu des balaîUes, Les bois, les prés , les champs ; et de ces frais tableaux Les riantes couleurs délassent ses pinceaux. Et lorsque pour Achille il prépare des armes. S'il y grave d'abord les sièges , les alarmes , Le vainqueur tout poudreux, le vaincu tout sanglant, Sa main trace bientôt, dun burin consolant, La vigne, les troupeaux, les bois, les pâturages: Le héros se revêt de ces douces images , Part , et porte à travers les affreux bataillons L'innocente vendange e*t les riches moissons.
Chantre divin, je laisse à tes muses allières Le soin de diriger ces phalanges guerrières ; Diriger les jardins est mon paisible emploi. Déjà le sol docile a reconnu ma loi ; Des gazons l'ont couvert ; et , de sa main vermeille , l'iore sur leur lapis a versé sa corbeille ; Des bois ont couronné les rochers et les eaux. Maintenant , pour jouir de ces brillants tableaux ,
LES JARDINS
Dans ces champs découverts, sous ces obscures voûtes, D'agréables seuliers vont me frayer des routes. Des scènes à ma voix naîtront de toutes parts; Pour les orner enfin j'y conduirai les arts; Et le ciseau divin , la noble architecture , Vont de ces lieux charmants achever la parure.
Les sentiers , de nos pas guides ingénieux , Doivent, en les montrant, nous embellir ces lieux. Dans vos jardins naissants je défends qu'on les trace. Dans vos plants achevés lœil choisit mieux leur place; Vers les plus beaux aspects sachez les diriger. Voyez, lorsque vous-même, aux yeux de 1 étranger , Vous montrez vos travaux, votre art avec adresse Va chercher ce qui plaît, évite ce qui blesse. Lui découvre en passant des sites enchantés , Lui réserve au retour de nouvelles beautés , De surprise en surprise et l'amuse et l'entraîne, D'une scène qui fuit fait naître une autre scène; Et toujours remplissant ou pii|uant son désir , Souvent, pour l'augmenter, diffère son plaisir. Eh bien ! que vos senlieis vous imileni vous-même.
Dans leurs formes eucor fuyez tout vain système Enfant du mauvais goût , par la mode adopté. La mode règne aux champs , ainsi qu'à la cité. Quand de leur syniélri(|ue et pompeuse ordouuauce , Les jardins d'Italie eurent charmé la France, Tout de cet art brillant fut prompt à s'éblouir : Pas un arbre au cordeau n'osa désobéir ; Tout s'aligna. Par-tout, en deux rangs étalées, S'alongerenl sans lin d'éleruelles allées. Autre temps, autre goût. Enfin le parc anglais D'une beauté plus libre avertit le Français; Dès-lors on ne vit plus que lignes ondo) ailles. Que sentiers tortueux, que routes tournoyantes. Lassé d errer , en vain le terme est devant moi ; Il faut encore errer, serpenter malgré soi, El , maudissant vingt fois votre importune adresse , Suivre sans cesse un but qui recule sans cesse. Évitez ces excès; tout excès dure peu.
De ces sentiers divers chaque genre a son lieu ; L'un conduit aux aspects dont la grandeur frappante De loin fixe mes yeux et nourrit mon attente; L'autre m'égarera dans ces réduits secrets Qu'un art mystérieux semble voiler exprès; Mais rendez nalui-el ce dédale factice.
Qu'il ait l'air du besoin, et non pas du caprice; Que divers accidents rencontrés dans son cours , Les bois, les eaux , le sol commandent ces détours. Dans leur forme j'exige une heureuse souplesse ; Des longs alignements si je hais la tristesse. Je hais bien plus encor le cours embarrassé D'un sentier qui , paieil à ce serpent blessé , En replis convulsifs sans cesse s'entrelace , De détours redoublés m'inquiète , me lasse ; Et sans variété , brusque et capricieux , Tourmente et le terrain, et mes pas, et mes yeux. Il est des plis heureux , des courtes naturelles , Dont les champs quelquefois vous offrent des modèles; La roule de ces chars , la trace des troupeaux
Qui d'un pas négligent regagnent les hameaux , La bergère indolente , et qui , dans les prairies , Semble suivre au hasard ses tendres rêveries , Vous enseignent ces plis mollement onduleux. Loin donc de vos sentiers les contours anguleux; Sur-lout, quand vers le but un long détour nous mène, Songez que le plaisir doit racheter la peine.
Des poètes fameux osez imiter l'art; Si leur muse en marchant se permet un écart, Ce détour me rit plus que le chemin lui-même. C'est Nisus défendcuit Euryale qu'il aime ; C'est au tombeau d'Hector son Andromaque en pleurs Qu'ainsi votre art m'égare en de douces erreurs. Des plus riants objets égayez le passage , Et qu'au terme arrivés , votre art nous dédommage Par d'aimables aspects, de riches ornements, De ce vivanl poème épisodes charmants.
Ici , vous m'offrirez des antres verts et sombres , Qu'habitent la fraicheur,le silence et les ombres; L'imagination y devance les yeux.
Plus loin, c'est un beau lac qui réfléchit les cieux; Tanlôt, dans le lohitain, confuse et fugitive, Se déploie une immense et noble perspective ; Quelquefois un bosquet riant, mais recueilli, Par la nature et vous richement embelli , Plein d ombres et de fleurs, et d'un luxe champêtre , Semble dire: «Arrêtez! où pouvez-vous mieux être?. Soudain la scène change; au lieu de la gaîté. C'est la mélancolie, et la tranquillité; C'est le calme imposant des lieux où sont nourries La méditation, les longues rêveries. Là, l'homme avec son cœur revient s'entretenir, Médite le présent, plonge dans l'avenir, Songe aux biens, songe aux mauxéparsdanssacarrière. Quelquefois, rejetant ses regards en arrière, Se plaît à distinguer, dans le cercle des jours, Ce peu d'instants , hélas ! et si chers et si courts , Ces fleurs dans un désert, ces temps où le ramène Le regret du bonheur et même de la peine !
Craignez donc d'imiter ces froids décorateurs Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs; Jamais rien de hardi dans leurs froids paysages : Par-tout de frais berceaux et d'éléganls bocages. Toujours des fleurs, toujours des festons ; c'est toujours Ou le temple de Flore , ou celui des Amours : Leur gaîté monotone à la fin m'importune. Mais vous, osez sortir de la route commune; Inventez, hasardez des contrastes heureux; Des effets opposés peuvent s'aider entre eux. Imitez Le Poussin : aux fêtes bocagères ' Il nous peint les bergers et les jeunes bergères , Les bras entrelacés, dansant sous des ormeaux. Et près d'eux une tombe où sont écrits ces mots; Et moi je fus aussi pasteur dans l'Arcadie. Ce tableau des plaisirs, du néant de la vie. Semble dire ; « Mortels , hâtez-vous de jouir ; Jeux , danses et bergers , tout va s'évanouir. » Et dans l'ame attendrie, à la vive alégresse Succède pai" degrés une douce tristesse.
CHANT IV
Imitez ces effets; en de riants tableaux Ne craignez point d'offrir des urnes , des tombeaux , D'offrir de vos douleurs le monument fidèle. Eh ! qui n'a pas pleuré quelque perte cruelle ? Loin d'un monde léger, venez donc à vos pleurs, Venez associer les bois , les eaux , les fleurs. Tout devient un ami pour les âmes sensibles. Déjà , pour l'embrasser de leurs ombres paisibles , Se penchent sur la tombe, objet de vos regrets, L'if, le sombre sapin, et toi, triste cyprès. Fidèle ami des morts , protecteur de leur cendre , Ta lige, chère au cœur mélancolique et tendre, Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier ; Tu n'es pas l'arbre heureux de l'amant , du guerrier , Je le sais; mais ton deuil compatit à nos peines.
Dans tous ces monuments point de recherches vaines. Pouvez-vous allier, dans ces objets touchants, L'art avec la douleur, le luxe avec les champs .'' Sur-tout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice. Ces urnes sans douleur, que plaça le caprice ; Loin ces vains monuments d'un chien ou d'un oiseau : C'est profaner le deuil, insulter au tombeau.
Ah ! si d'aucun ami vous n'honorez la cendre , Voyez sous ces vieux ifs la tombe où voiU descendre > ('eux qui, courbés pour vous sur des sillons ingrats, Au sein de la misère espèrent le trépas. Eougiriez-vous d'orner leurs humbles sépultures? Vous n'y pouvez graver d'illustres aventures. Sans doute. Depuis l'aube, où le coq matinal Des rustiques travaux leur donne le signal, Jus([ues à la veillée, où leur jeune famille Environne avec eux le sarment qui pétille. Dans les mêmes travaux roulent en paix leurs jours ; Des guerres, des traités n'en marquent point le cours : Naître, souffrir, mourir, c'est toute leur histoire. Riais leur cœur n'est point sourd au bruit de leur mémoire. Quel homme vers la vie, au moment du départ. Ne se tourne, et ne jette un triste et long regard, A l'espoir d'un regret ne sent pas quelque charme, • Et des yeux d'un ami n'attend pas une larme ? Pour consoler leur vie honorez donc leur mort. Celui qui, de sou rang faisant rougir le sort. Servit son Dieu, son roi, son pays, sa famille. Qui grava la pudeur sur le front de sa fdle, D'une pierre moins brute honorez son tombeau ; Tracez-y ses vertus, et les pleurs du hameau : Qu'on y lise : Cigi't le hon fils , le bon père. Le bon époux. Souvent un charme involontaire Vers ces enclos sacrés appellera vos yeux. Et toi qui vins chanter sous ces arbres pieux , Avant de les quitter, Muse, que ta guirlande Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande. Que d'autres dans leurs vers célèbrent la beauté; Que leur Muse, toujours ivre de volupté, Ne se montre jamais qu'un myrte sur la tête. Qu'avec des chants de joie, et des habits de fête; Toi , tu dis au tombeau des chants consolateurs , Et ta main la première y jeta quelques fleurs.
Revenons , il est temps , sous de plus gais ombrages.
L'architecture encore au fond de ces bocages M'attend , pour les orner d'édifices charmants. Ce ne sont plus du deuil les tristes monuments; Ce sont d'heureux réduits dont la riche parure , D'arbres environnée, embellit leur verdure. Mais j'en permets l'usage, et j'en proscris l'abus. Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers , prodigues par la mode , Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode. Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois, Chaos d'architecture, et sans but, et sans choix. Dont la profusion, stérilement féconde.
Enferme en un jardin les quatre parts du monde.
Dans Stow, je l'avouerai, l'art plus judicieux ^ Et choisit mieux leur forme, et les disposa mieux : Je crois, en admirant leur pompe enchanteresse. Ou voyager dans Rome, ou parcourir la Grèce. Mais les Grecs, les Romains, et les âges passés, Seuls dans ces grands travaux ne sont pas retracés : Non, ces lieux embellis par vous, par vos ancêtres, O couple vertueux ! me parlent de leurs maîtres ; Ces murs, que la concorde honore de son nom, De votre heureux hymen me montrent l'union : Qui peut voir, sans songer à vos vertus publiques, Ce monument sacré des vertus domestiques .•"
Salut, temple des arts, temple de l'amitié
Mais quoi! je n'y vois point l'autel de la pitié!
Qui pourtant mieux que vous connut sa douce flamme?
Ah ! s'il n'est dans ces lieux, son temple est dans votre ame.
En vain cet Elysée, aimable et doux abri,
Croit être du bonheur le séjour favori ;
Il n'est point confiné dans ce riant asile :
Il vous suit aux hameaux, à la cour, à la ville;
Et faisant des heureux, sans craindre des ingrats,
L'Elysée est par-tout où s'adressent vos pas.
Quels que soient leur grandeur, leur nombre, leur figure.
Des bâtiments divers que la forme soit pure.
N'y cherchez pas non plus un oisif ornement;
Et sous l'utilité déguisez l'agrément.
La ferme, le trésor, le plaisir de son maître, Réclamera d'abord sa parure champêtre.
Que l'orgueilleux château ne la dédaigne pas ; Il lui doit sa richesse; et ses simples appas L'emportent sur son luxe , autant que l'art d'Armide Cède au souris naïf d'une vierge timide. La ferme! à ce nom seul, les moissons, les vergers. Le règne pastoral, les doux soins des bergers, Ces biens de l'âge d'or, dont l'image chérie Plut tant à mon enfance, âge d'or de la vie. Réveillent dans mon cœur mille regrets touchants. Venez; de vos oiseaux j'entends déjà les chants; J'entends rouler les chars qui traînent l'abondance. Et le bruit des fléaux qui tombent en cadence.
Ornez donc ce séjour ; mais, absurde à grands frais , N'allez pas ériger une ferme en palais. Elégante à-la-fois et simple dans son style, La ferme est aux jardins ce qu'aux vers est l'idylle.
Ah ! par les dieux des champs , que le luxe effronté De ce modeste lieu soit toujours rejeté.
LES JARDINS
N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos giaiiges.
Je veux voir l'appareil des moissons , des vendanges ;
Que le crible , le van y où le froment doré
Bondit avec la paille et retombe épuré ,
La herse , les traîneaux , tout l'attirail champêtre ,
Sans honte à mes regards osent ici paroi ire;
Sur-tout, des animaux que le tableau mouvant
Au-dedans , au-dehors , lui donne un air vivant.
Ce n'est plus du château la parure stérile,
La grâce inanimée et la pompe immobile ;
Tout vit, tout est peuplé dans ces murs, sous ces toits.
Que d'oiseaux différents et d'instinct et de voix,
Habitants sous l'ardoise, ou la tuile ou le chaume,
Famille , nation , république , royaume ,
M'occupent de leurs mœurs , m'amusent de leurs jeux !
A leur tête est le coq , père , amant , chef heureux ,
Qui , roi sans tyrannie , et sultan sans mollesse ,
A son sérail ailé prodiguant sa tendresse.
Aux droils de la valeur joint ceux de la beauté,
Commande avec douceur, caresse avec fierté;
Et fait pour les plaisirs , et l'empire et la gloire
Aime, combat, triomphe, et chante sa victoire.
Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs combats ,
Leurs haines , leurs amours , et jusqu'à leurs repas.
La corbeille à la main, la sage ménagère
A peine a reparu; la nation légère.
Du sommet de ses tours, du penchant de ses toits ,
En tourbillons bruyauls descend tout à-la-fois :
La foule avide en cercle autour d'elle se presse ;
D'autres, toujours chassés et revenant sans cesse ,
Assiègent la corbeille, et jusque dans la main.
Parasites hardis , viennent ravir le grain.
Soignez donc, protégez ce peuple domestique; Que leur logis soit sain , et non pas magnifique. Que leur font des réduits richement décorés. Le marbre des bassins , les grillages dorés ? Un seul grain de millet leur plairoit davantage. La Fontaine l'a dit. O véritable sage ! La Fontaine, c'est toi qu'il faudroit en ces lieux; Chantre heureux de l'instinct, ils l'inspireroient mieux ; Le paon , fier d'étaler l'iris qui le décore , Du dindon rengorgé l'orgueil plus sot encore , Pourroient à nos dépens égayer ton pinceau : Là , de tes deux pigeons tu verrois le tableau , Et deux coqs amoureux, à la discorde en proie. Te feroient dire encore : « Amour ! lu perdis Troie. » Ainsi nous plaît la ferme, et son air animé.
Dans cet autre réduit quel peuple renfermé De ses cris inconnus a frappé mes oreilles ? Là sont des animaux , étrangères merveilles ; Là , dans un doux exil vivent emprisonnés Quadrupèdes, oiseaux, l'un de l'autre étonnés. N'allez pas rechercher les espèces bizarres ; Préférez les plus beaux, et non pas les plus rares; Offrez-nous ces oiseaux qui, nés sous d'autres cieux, Favoris du soleil , brillent de tous ses feux , L'or pourpré du faisan, l'émail de la pintade. Logez plus richement ces oiseaux de parade , Eux-mêmes sont un luxe, et puisque leur beauté
Rachète à vos regards leur inutilité, De ces captifs brillants que les prisons soient belles. Sur-tout ne m'offrez point ces animaux rebelles. De qui l'orgueil s'indigne et languit dans nos fers. Eh ! quel œil sans regret peut voir le roi des airs , L'aigle, qui se jouoil au milieu de l'orage, Oublier aujourd'hui dans une indigne cage La fierté de son vol et l'éclair de ses yeux ? Rendez-lui le soleil et la voiite des cieux: Un être dégradé ne peu! jamais nous plaire.
Tandis que , déployant leur parure étrangère, Ces hôtes différents semblent briguer mon choix , Mon odorat charmé m'appelle sous ces toits Où , de même exilés et ravis à leur terre , D'étrangers végétaux habitent sous le verre : Entourez d'un air doux ces frêles rejetons; Mais, vainqueur des climats, respectez les saisons; Ne forcez point d'éclore , au sein de la froidure , Des biens qu'à d'autres temps destinoit la nature ; Laissez aux lieux flétris par des hivers constants Ces fruits d'un faux été, ces fleurs d'un faux printemps; Et lorsque le soleil va mûrir vos richesses. Sans forcer ses présents, attendez ses largesses.
Mais j'aime à voir ces toits, ces abris transparents, Receler des climats les tributs différents, Cet asile enhardir le jasmin d'Ibérie, La pervenche frileuse oublier sa patrie , El le jaune ananas, par ces chaleurs trompé, Vous livrer de son fruit le trésor usurpé. Tel nous plaît Trianon; tel Paris nous étale De deux mondes rivaux la pompe végétale : Tel , formant une cour à l'épouse des rois , Kiow des plants étrangers a rassemblé le choix 4 ; A ces sujets nouveaux leur reine vient sourire ; Chacun , comme Albion , bénit son doux empire , Et, retrouvant ici son climat, sa saison. Pardonne son exil , et chérit sa prison.
Motivez donc toujours vos divers édifices. Des animaux, des fleurs, agréables hospices. Combien d'autres encore, adoptés par les lieux. Approuvés par le goût, peuvent charmer i.os yeux ! Sous ces saules que baigne une onde salutaire Je placerois du bain l'asile solitaire; Plus loin, une cabane, où règne la fraîcheur, Offiiroit le filet et la ligne au pêcheur. Vous voyez de ce bois la douce solitude ; J'y consacre un asile aux muses , à l'étude. Dans ce majestueux et long enfoncement J'ordonne un obélisque, auguste monument; Il s'élève, et j'écris sur la pierre attendrie : A nos braves marins , mourants f)our la patrie. Quelques pleurs , en passant , s'échappent de vos yeux
Là-haut , c'est une tour où l'art ingénieux Élève et fait jouer ces tablettes parlantes Qui, des faits confiés à leurs feuilles mouvantes. Se transmettent dans l'air les rapides signaux. Indignée, à l'aspect de ces courriers nouveaux, La déesse aux cent yeux, aux cent voix infidèles, A brisé sa Uompelle, et replié ses ailes.
CHANT IV
Ainsi vos bâtiments , \os asiles divers !Ve seront point oisifs, ne seront point déserts. Au site assortissez leur figure, leur masse; Que chacun avec goût établi dans sa place, Jamais trop resserré , jamais trop étendu , Laisse briller la scène , et n'y soit point perdu.
Sachez ce qui convient ou nuit au caractère. Un réduit écarté, dans un lieu solitaire, Peint mieux la solitude encore et l'abandon. Montrez-vous donc fidèle à chacpie expression ; N'allez pas au giand jour offrir un ermitage; Ne cachez point un temple au fond d'un bois sauvage ; Un temple veut paroîlre au penchant d'un coteau; Son site aérien répand dans le tableau L'éclat, la majesté, le mouvement, la vie; Je crois voir un aspect de la belle Ausonie.
Par un contraire effet vous cacherez au jour L'asile du silence , ou celui de l'amour : Ainsi de Radzivil se dérobe le temple; L'ail de loin le devine , et de près le contemple Dans son ile charmante, abri voluptueux. Là , tout est frais , riant , simple , majestueux : Au-dedans, un jour doux, le calme, le mystère, Les traits chéris du dieu qu'en secret on révère; Au-dehors, les parfums de cent vases divers En nuage odorant exhalés dans les airs; Ce beau lac, dont l'azur réfléchit son portique; Ces restes d'un vieux temple, et cette voûte antique Qui voit d'heureux troupeaux dormir aux mêmes lieux Où leur sang autrefois eût coulé pour les dieux; L'heureuse allégorie , et la fable et l'histoire , Tout ce qui plaît aux yeux , et parle à la mémoire : La nature et les arts, le génie et le goût, Tout sert à l'embellir; lui-même embellit tout. Heureux, quand Radzivil daigne en orner les fêtes, Et vient au dieu du temple assurer des conquêtes ! Telle est des bâlimenls la grâce et la beauté.
Mais de ces monuments la brillante gaïlé, Et leur luxe moderne, et leur fraîche jeunesse, D'un auguste débris valent-ils la vieillesse ? L'aspect désordonné de ces grands corps épars , Leur forme pittoresque attachent les regards ; Par eux le cours des ans est marqué sur la terre ; Détruits par les volcans, ou l'orage ou la guerre, Ils instruisent toujours, consolent quelquefois. Ces masses qui du temps sentent aussi le poids. Enseignent à céder à ce commun ravage, A pardonner au sort. Telle jadis Carlhage Vit sur ses murs détruits Marins malheureux ; Et ces deux grands déin-is se consoloient entre eux.
Liez donc à vos plants ces vénérables restes. Et toi, qui m'égaranl dans ces sites agrestes, Bien loin des lieux frayés, des vulgaires chemins, Par des sentiers nouveaux guides l'art des jardins, O sœur de la Peinture , aimable Poésie , A ces vieux monuments viens redonner la vie ; Viens présenter au goût ces riches accidents , Que de ses lentes mains a dessinés le temps.
Tantôt c'est une antique et modeste chapelle,
Saint asile où jadis , dans la saison nouvelle ,
Vierges, femmes, enfants, sur un rustique autel,
Venoient pour les moissons implorer l'Éternel ;
Un long respect consacre encore ces ruines.
Tantôt c'est un vieux fort, qui, du haut des collines,
Tyran de la contrée , effroi de ses vassaux ,
Porloit jusques au ciel l'orgueil de ses créneaux ;
Qui, dans ces temps affreux de discorde et d'alarmes,
Vit les grands coups de lance et les nobles faits d'armes
De nos preux chevaliers, des Bayards,des Henris;
Aujourd'hui la moisson flotte sur ses débris.
Ces débris, cette mâle et triste architecture
Qu'environne une fraîche et riante verdure;
Ces angles , ces glacis , ces vieux restes de tours
Où l'oiseau couve en paix le fruit de ses amours ,
Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières,
Et l'enfant qui se joue où combaltoient ses pères ;
Saisissez ce contraste, et déployez aux yeux
Ce tableau doux et lier, champêtre et belliqueux.
Plus loin, une abbaye antique, abandonnée. Tout-à-coup s'offre aux yeux, de bois environnée. Quel silence ! C'est là qu'amante du désert La Méditation avec plaisir se perd Sous ces portiques saints, où des vierges austères, Jadis , comme ces feux , ces lampes solitaires Dont les mornes clarlés veillent dans le saint lieu , Pâles, veilloient, brûloieut, se consumoient pour Dieu. Le saint recueillement, la paisible innocence Semble encor de ces lieux habiter le silence; La mousse de ces murs, ce dôme, celle tour, Les arcs de ce long cloîlre impénétrable au jour, Les degrés de l'autel usés par la prière , Ces noirs vitraux , ce sombre et profond sanctuaire Où peut-être des cœurs, en secret malheureux, A l'inflexible autel se plaignoient de leurs nœuds , Et pour des souvenirs encor trop pleins de charmes A la religion dércboient quelques larmes; Tout parle, tout émeut dans ce séjour sacré. Là, dans la solilude en rêvant égaré , Quelquefois vous croirez , au déclin d'un jour sombre, D'une Héloise en pleurs entendre gémir l'ombre. Mettez donc à profit ces restes révérés. Augustes ou touchants , profanes ou sacrés.
Mais loin ces monuments dont la ruine feinte - Imite mal du temps l'inimitable empreinte; Tous ces temples anciens récemment contrefaits , Ces restes d'un cbàleau qui n'exista jamais , Ces vieux ponts nés d'hier , et cette tour gothique Ayant l'air délabré, sans avoir l'air antique, Arlifiee à-la-fois impuissant et grossier ! Je crois voir cet enfant tristement grimacier, Qui , jouant la vieillesse et ridant son visage , Perd , sans paroitre vieux , les grâces du jeune âge. Mais un débris réel intéresse mes yeux ; Jadis contemporain de nos simples aïeux , J'aime à l'interroger, je me plais à le croire; Des peuples et des temps il me redit l'histoire ; Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grand:?, Et plus j'admirerai ces restes imposants.
LES JARDINS
O champs de rilalie ! ô campagties de Rome ! Où dans tout son orgueil gît le néant de l'homme ! C'est là que des aspects fameux par de grands noms , Pleins de grands souvenirs el de hautes leçons, Vous offrent des ol)jets, trésors des paysages. Voyez de toutes paris , comment le cours des âges Dispersant, déchirant de précieux lamheaux, Jetant temple sur temple , et tombeaux sur tomljeaux , De Rome étale au loin la ruine immortelle; Ces portiques, ces arcs, où la pierre fidèle Garde du peuple-roi les exploits éclatants; Leur masse indeslructilde a fatigué le temps : Des fleuves suspeudus ici mugissoit l'onde. Sous ces portes passoient les dépouilles du monde; Par-tout confusément dans la poussière épars , Les thermes, les palais, les loral)eaux des Césars, Tandis que de Virgile, et d Ovide et d'Horace, La douce illusion nous montre encor la trace. Heureux , cent fois heureux l'artiste des jardins Dont l'art peut s'emparer de ces restes divins ! Déjà la main du temps sourdement le seconde; Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde La nature se plaît à reprendre ses droits. A.U lieu même où Pompée, heureux vainqueur des rois, Étaloil tant de faste, ainsi qu'au jour d'Évandre, La fliile des bergers revient se faire entendre. Voyez rire ces champs au laboureur rendus. Sur ces combles lreml)lan's ces chevreaux suspendus. L'orgueilleux obélisque au loin couché sur 1 herbe. L'humble ronce eml)rassant la colonne superbe; Ces forêts d'arijrisseaux, de jilantes, de buissons. Montant, tombant en grappe, en touffes , en festons, Par le souffle des venis semés sur ces ruines; Le figuier, l'olivier, de leurs foibles racines Achèvent d'ébranler l'ouvrage des Romains ; Et la vigne flexible, el le lierre aux cent mains, Autour de ces débris rampant avec souplesse. Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse.
Mais, si vous n'avez pas ces restes renommés, N'avez-vous pas du moins ces bronzes animés. Et ces marbres vivants, déliés des vieux âges. Où l'art seul fut divin et força les hommages ?
Je sais qu'un goût sévère a voulu des jardins Exiler tous ces dieux des Grecs et des Romains. Et pourquoi ? Dans Alhène et dans Rome nourrie, Notre enfance a connu leur riante féerie; Ces dieux n'éloient-ils pas laboureurs et bergers .'' Pourquoi donc leur fermer vos bois el vos vergers .•• Sans Pomone vos fruits oseront-ils éclore ? De l'empire des fleurs pouvez-vous chasser Flore ? - Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards ! L'idolâtrie encore est le culte des arts : Mais que l'art soit parfait; loin des jardins qu'on chasse Ces dieux sans majesté, ces déesses sans grâce. A chaque déité choisissez son vrai lieu; Qu'un dieu n'usurpe pas les droits d'un autre dieu; Laissez Pan dans les bois. D'où vient que ces Naïades , Que ces Tritons à sec se mêlent aux Dryades .'' Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux ,
Et dont l'urne poudreuse est l'abri des oiseaux ?
Otez-moi ces lions et ces tigres sauvages;
Ces monstres me font peur, même dans leurs images :
El ces tristes Césars, cent fois plus monstres qu'eux ,
Aux portes des bosquets senlmelles affreux ,
Qui, tout hideux d'effroi, de soupçons et de crimes,
Semblent encor de l'œil désigner leurs victimes :
De quel droit s'offrcnl-ils dans ce riant séjour ?
Montrez-moi des mortels plus chers à notre amourj
En des lieux consacrés à leur apothéose j
Créez un Elysée oit leur ombre repose :
Loin des profanes yeux, dans des vallons couverts
De lauriers odorants, de myrtes toujours verts,
En marbre de Parus offfez-nous leurs images;
Qu'une eau lente se plaise à baigner ces bocages,
Et qu'aux ombres du soir mêlant lui jour douteux t
Diane aux doux rayons soit l'astre de ces lieux.
Leur tranquille beauté sous ces dais de verdure,
De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure ,
Ces grands hommes , leur calme et simple majesté ,
Cette eau silencieuse, image du Léthé,
Qui semble , pour leurs cœurs exempts d'inquiétude ,
Rouler l'oubli des maux et de l'ingratitude ;
Ces bois, ce jour mourant sous leur ombrage épais,
Tout des mânes heureux y respire la paix.
Vous donc n'y consacrez que des vertus tranquilles.
Loin tous ces conquérants en ravages fertiles :
Comme ils troubloient le monde , ils troubleroient ces
Placez-y les amis des hommes et des dieux , [ lieux
Ceux qui , par des bienfaits , vivent dans la mémoire,
Ces rois donl leurs sujets n'ont point pleuré la gloire.
Montrez-y Fénelon à noire œil attendri;
Que Sully s'y relève embrassé par Henri.
Donnez des fleurs , donnez ; j'en couvrirai ces sages Qui, dans un noble exil, sur de lointains rivages, Chcrehoient el répandoient les arts consolateurs; Toi sur-lout, brave Cook, qui , cher à tous les cœurs, Unis par les regi'els la France et l'Angleterre; Toi qui, dans ces climats où le bruit du tonnerre Nous annonçoit jadis, Triptolème nouveau, Apportois le coursier, la brebis, le taureau, Le soc cultivateur, les arts de ta patrie, El des brigands d'Europe expiois la furie. Ta voile, en arrivant, leur annonçoit la paix; Et ta voile , en parlant , leur laissoit des bienfaits. Reçois donc ce tribut d'un enfant de la France. Et que fait son pays à ma reconnoissance ? Ses vertus en ont fait notre concitoyen. Imitons notre roi, digne d'être le sien. Hélas ! de quoi lui sert que deux fois son audace Ait vu des cieux brûlants, fendu des mers de glace; Que des peuples , des vents , des ondes révéré , Seul sur les vastes mers son vaisseau fût sacré; Que pour lui seul la guerre oubliât ses ravages .' L'ami des arts , hélas ! meurt en proie aux sauvages ! Aux bords d'une eau limpide, en des bosquets fleuris. Mêlez donc son image à ces bustes chéris ; Et que son doux aspect , ses malheurs , et vos larmes , A ces lieux enchantés prêtent encor des charmes.
CHANT IV
Mais c'est peu d'enseigner l'art d'embellir tes champs, Il faut les faire aimer; et peut-être en mes chants, Bien mieux qu'un froid précepte, une histoire louchante Rendia plus chers encor les travaux que je chante. Ces doux soins qui du sage occupent les loisirs, ■Quelquefois les rois même ont goûlé leurs plaisirs. C'est loi que j'en alleste, ô vieillard magnanime I Toi, né du sang royal, modeste Abdolonyme. Obscur et relire dans son paisible enclos, Enire son doux travail, el son heureux repos, Le vieillard oublioit le sang qui le lit naître ; Nul séjour n'égaloit sa demeure champêtre : D'un côté , c'est Sidon , et sou port , et ses mers ; De l'autre, du Liban les cèdres toujours verts. Dont les sommets pompeux , disposés en étage , Levoieul cime sur cime, ombrage sur ombrage; Au flanc de la montagne, un fertile coteau , Vêtu d'un vert tapis, s'élendoil en plateau, Et de là deux filets d'une onde cristalline ïomboient en murmurant le long de la collrne; Au centre du jardin, vers le soleil naissant, Un vallon fortuné se courboit en croissant. Zone délicieuse, en tout temps ignorée Et du midi brùlaut et du fougueux Borée; Dans le foud, lus sapins, les cyprès fastueux, En cercle dessinoienl leurs troncs majestueux; Mille arbustes divers y versoient saii-s blessure Le nard le plus parfait, la myrrhe la plus pui'e; Au-devant ou voyoit, déployant son trésor. Le ciiron, orgueilleux de son écorce d or, Et la rouge grenade, et la figue mielleuse, El du riche palmier la dalle savoureuse; Autour, (juclques rochers du marbre le plus pur, Veinés d or el d'argent , et de pourpre et d'azur, CharmoienI plus ses regards dans leurs masses rustiques , Que ceux dont I arl jadis décoroit ses portiques; Sur leurs flancs oudoyoient des arbiisseaux en fleurs. Différents de parfums, de formes, de couleurs- La rose les paroit, et sur une onde pure De vieux saules penchoienl leur longue chevelure : Plus loin c'est un troupeau qui, content sous ses lois. Lui peiguoit 1 origine et les devoirs des rois. Les premiers souverains furent pasteurs des hommes, Se disoil-il souvent ; mais, dans l'âge où nous sommes. Quels sages envieroient ces illustres dangers ? 11 disoil, et, eonlenl du sceptre des bergers, Il soiguoil lour-à-tour ses troupeaux et ses plantes; Son fils le secoudoil de ses mains innocentes. L'un csl majestueux encore en son déclin; Sa barbe en flois d'argent se répand sur son sein; Sur son teint vigoureux une mâle vieillesse N'a point décoloré les fleurs de la jeunesse; Sa marche est assurée, el son auguste front Du temps et du malheur semble braver l'affront. Son fils est dans sa fleur ; mais de l'adolescence Les traits déjà plus mûrs s'éloignent de l'enfance; La rose est sur sa joue, et d'uu léger coton Le duvet de la pèche ombrage son menton. Son air est doux, mais fier; et de sa noble race
Je ne sais quoi de grand conserve encor la trace.
Tous deux , lorsque le soir tempéroit les chaleurs
Au repos de la nuit abandonnant les fleurs ,
Quelquefois de l'empire ils lisoient les annales ,
El du peuple et des grands les discordes fatales ;
Comment , au bruit confus de mille affreuses voix ,
Le crime ensanglanta la demeure des rois ,
El du trône brisé fil tomber leurs ancêtres.
Le vieillard les pleuroil; mais sous ses toits champêtre»
Tranquille, il éloil loin d'envier leur splendeur.
Tel n'éioil point son fils: un instinct de grandeur
Quelquefois dans son ame éveillnil son courage
Au-dessus de son sort , au-dessus de son âge ;
Mais l'exemple d'un père arrêtant son essor ,
A son labeur champêtre il se plaisoit encor.
Tel un jeune arbrisseau, qui sur les vastes plaines
Doit déployer un jour ses ombres souveraines,
Dans un antique bois qu'a foudroyé le ciel,
Foible, se cache encor sous l abri paternel.
Au centre du jardin csl un autel champêtre; Là tous deux des saisons ils adoroient le maitre. Un soir, après avoir fini leurs doux travaux, Désalléré leurs fleurs, taillé leurs arbrisseaux, Au pied de cet autel couronné de guirlandes. Tous deux agenouillés présenloieni leurs offrandes; L'air étoil en repos : les rayons du soleil, Glissant obliquement de l'oceidenl vermeil, Peignoient au loin les mers de leur pourpre flottante; Les vaisseaux de Sidon dans leur voile ondoyante A peine recueilloieul quchpie souffle des vents; La Taguc avec lenteur rouloil ses plis mouvants; • Enfin tout éioil calme, el la nature entière Sembloil avec respect écouter leur prière ; Chaque vœu vers le ciel s'élève en liberté; Par les voûtes d'un temple il n'est point arrêté; El leG fruits parfumés, les fleurs, et la verdure Formoienl de mille odeurs l'encens de la nature. Le vieillard, le premier, au maitre des humains Levoit, en suppliant, ses vénérables mains : Il prioil pour ses fruits, pour son fils, pour l'empire, Sur ses lèvres erroil un auguste sourire; Son fils l'acconipagnoil de ses timides vœux; Leurs voix monloient ensemble à l'oreille des dieux; Soixante ans de vertus recommandent le père; L'innocence du fils protège sa prière.
Un si louchant spectacle allendrissoil le ciel ; El dans le même instant, au pied du même autel, Tout l'Olympe attentif conlemploit en silence Le malheur, la verlu, la vieillesse, el l'enfance.
Voilà que loul-à-coup résonne aux environs L'éclalaiile trompette, et le bruit des clairons; Une troupe guerrière entoure cette enceinte; Le jeune Abdolonyme a tressailli de crainte : « Mon fils, dit le vieillard, ne tépouvanle pas ! Lorsque l'orgueil armé rassemble ses soldats , Le riche peut trembler; mais le pauvre est tranquille.» Il dit, reste à l'autel, et demeure immobile. Mais la trompette sonne une seconde fois, Et l'écho roule , au loin prolongé dans les tioi» :
LES JARDINS
C'est le vainqueur de Tyr , c*esl lui , c'est Alexandre !
Fatigué de mai'cher sur des palais en cendre;
Effroi du trône , il veut en devenir l'appui ,
Et ce caprice auguste est digne encor de lui.
Des portes du jardin les pilastres rustiques
N'offroient point des palais les marbres magnifiques :
D'un simple bois de chêne ils cloient façonnes;
Ces lieux d'un vert rempart éloient environnés;
Les mûriers , les buissons , les blanches aubépines ,
Ensemble eomposoient ces murs tissus d'épines.
Alexandre s'arrête; et ce triomphateur,
Qui des plus fiers remparts abaissa la hauteur,
Contemple avec respect celte foible barrière;
[1 laisse hors des murs sa cohorte guerrière;
n porte dans l'enceinte un pas religieux ,
El craint de profaner le calme de ces lieux :
A peine il les a vus , ses passions s'apaisent ,
Son orgueil s'attendrit, ses victoires se taisent;
Et sur ce cœur fougueux , sur ce t} ran des rois ,
La nature un instant a repris tous ses droits.
Il cherche le vieillard , il le voit , il s'approche :
« Ce lieu me fait , dit-il , un trop juste reproche : Il me dit que j'ai trop méconnu le bonheur. A terrasser les rois je meltois mon honneur; Je vais jouir enfin d'un charme que j'ignore : , Ton sang régna jadis , il doit régner encore ; Sors de l'obscurité : les peuples et les rois Sont toujours criminels d'abandonner leurs droits. Ne me refuse pas celte nouvelle gloire; C'est le prix le plus doux qu'atlendoil ma victoire. V^iens donc; tout te rappelle au rang de tes aïeux, Tes vertus, et ton peuple, Alexandre, et les dieux. »
« Ainsi ta main toujours dispose des couronnes ; Aux uns tu les ravis , aux autres tu les donnes , Répondit le vieillard , et de tes fières lois Le plus obscur réduit ne peut sauver les rois ! Hc bien ! à mes destins je suis prêt à souscrire; Pour le rendre à mon fils, je reprends mon empire. Toi, si tu peux des champs goûter encor la paix. Contemple cet asile, et conçois mes regrets I Permets donc qu'en ces lieux le sommeil des chaumières Pour celte nuit du moins ferme encor mes paupières, Et qu'en ce doux abri prolongeant mon séjour. Je dérobe aux grandeurs le reste d'un beau jour; Demain à mes devoirs je consens à me rendre. »
Celle noble fierté plait au cœur d'Alexandre; Mais, durant leurs adieux, le fils, dans le jardin. Ayant cueilli des fleurs qu'entrelace sa main , A ces lauriers cruels qu'ensanglanta Bellone , Demande à marier sa modeste couronne.
Le héros lui sourit, et ce front triomphant Se courbe avec plaisir sous la main d'un enfant; Il le prend, il l'embrasse; et, fixant son visage, Dans ses destins futurs aime à voir son ouvrage. Il part enfin , s'éloigne , et s'arrache à regret A ce couple innocent qu'il envie en secret; Il s'éloigne indigné de sa grandeur cruelle Qui traîne le ravage et le deuil après elle ,
Prend pitié de sa gloire , et sent avec douleur
Qu'il a conquis le monde , et perdu le bonheur. '-^
Mais ce jour le console : il éprouve en lui-même
Ce plaisir pur qui fuit l'orgueil du diadème,
Qu'ignore la victoire, et quitte ces beaux lieux,
Fier d'un plus beau triomphe, et plus grand à ses yeux.
Le vieillard tout le soir suit sa tâche innocente;
Il va de fleur en fleur, erre de plante en plante,
Se hàle de jouir, et dans le fond du cœur
Recueille avidement un reste de bonheur.
A peine l'horizon avoit rougi l'aurore,
Que, pressant dans ses bras cet enfant qu'il adore :
« Je vais régner, dit-il, et ce terrible emploi.
Mon fils , après ma mort , retombera sur toi :
Que je te plains ! ces bois, ces fleurs, sujets fidèles,
Ne m'étoient point ingrats, ne m'étoient point rçbelles.
Qu'un soi't bien différent nous attend aujourd'hui !
Viens donc, ô cher enfant! viens, ô mon doux appui!
Du malheur de régner viens consoler ton père.
Et vous, objets charmants, toi, cabane si chère,
Vous que je cultivois, vergers délicieux,
Arbres que j'ai plantés, recevez mes adieux.
Hélas! coulant ici mes heures fortunées,
Heureux, par vos printemps je comptois mes années;
Ces fastes VHloient bien les annales des rois.
Puisse du moins l'empire être heureux sous mes lois.
Et, me dédommageant de vos pures délices,
Pai' le bonheur commun payer mes sacrifices ! »
Il dit, promené encor ses regards attendris Sur ses bois , sur ses fleurs , ses élèves chéris , Et part , environné d'une brillante escorte. Mais du palais à peine il a touché la porte , Mille rcssouvenirs se pressent sur son cœur : Dans un confus U'ansport de joie et de douleur En silence il parcourt le séjour de ses pères, Témoin de leur grandeur, témoin de leurs misères. Leur ombre l'y poursuit : il pense quelquefois Entendre autour de lui leur gémissante voix : Mais les flots d'un vin pur , et le sang des victimes Achèvent d'effacer la trace de ces crimes; Il règne, et l'équité préside à ses projets : Son sceptre est moins pesant , chéri par ses sujets. Cependant quelquefois, loin d'un monde profane, Il revient en secret visiter sa cabane : Revient s'asseoir encore au pied de ses ormeaux, De ses augustes mains émoiide leurs rameaux ; Et s'occupanl en roi , se délassant en sage , D'un bonheur qu'il n'a plus adore encor l'image.
FIN DU rOEME.
NOTES
CHANT I
I Dont le charme autrefois avoit tenté Virgile. Le lecteur ne me saura peut-être pas mauvais gré de rapporter ici l'esquisse rapide que Virgile a tracée des jardius, qu'il regrette de ue pouvoir chanter.
Si mon vaisseau , long-temps égaré loin du bord , Ne se hàtoit enfin de regagner le port , Peut-être je peindrois les lieux chéris de Flore; Le narcisse en mes vers s'empresseroit d'éciore : Les roses m'ouviiroient leurs calices brillants, Le tortueux concombre arrondiroit ses flancs ; Du persil toujours vert , des pâles chicorées , Ma muse abreuveroit les tiges altérées; Je courberois le lierre et l'acanthe en berceaux. Et du myrte amoureux j'ombragerois les eaux.
Ou voit que cette composition de jardin est très simple et très naturelle. Ou y trouve mêlés l'utile et l'agréable; c'est à-la-fois le verger, le potager et le parterre : mais c'est là le jardin d'un habitant ordinaire des champs, tel qu'un sage, avec des goiîts simples , voudroit l'orner, le cultiver lui-même ; tel que l'aimable poète qui le décrit eût aimé à l'embellir. Il n'a pas prétendu parler des fameux jardins que le luxe des vainqueurs du monde, des Lucullus, des Crassus, des Pompée et des César, avoit remplis des richesses de l'Asie, et des dépouilles de l'univers.
2 Du simple Alcinoiis le luxe encor rustique Dôcoroit un verger.
C'est un monument précieux de l'antiquité et de l'histoire des jardius, que la description que fait Homère de celui d'Alcinoùs. On voit qu'elle tient de près à la naissance de l'art; que tout son luxe consiste dans l'ordre et la svmétrie, dans la richesse du sol, et dans la fertilité des arbres, dans les deux fontaines dont il est orné ; et tous ceux qui voudroient un jardin pour en jouir, et non pour le montrer, n'en dcmanderoient pas d'autre.
3 D'un art plu
Babylone éleva des jardins
magnifique ans les airs.
Ces jardins suspendus existoient encore en partie seize siècles après leur création, et firent l'étonnement d'Alexandre à son entrée dans Babylone.
4 Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers , Les vainqueurs , dans des parcs ornés par la victoire , Alloient calmer leur foudre et reposer leur gloire.
11 existe un monument très précieux du goût et de la ■forme des jardins romains dans une lettre de Pline le jeune (liv. V, lett. VI ) : on y voit qu'on connoissoit déjà l'art de tailler les arbres, et de leur donner différentes figures de vases ou d'animaux; que l'architecture et le luxe des édifices étoient un des principaux ornements de leurs parcs; mais que tous avoient un objet d'utilité; ce qu'on a trop oublié dans les jardins modernes.
5 Philippe m'encourage, et mon sujet m'appelle. Philippe. Monseigneur le comte d'Artois, frère du roi;
(aujourd'hui Charles X.)
6 Belœil , tout àla-fois magnifique et champêtre.
Belœil étoit un jardin magnifique de M. le prince de Ligne , siliié près d'Ath , dans les l'nys-Iias.
7 Tel que ce frais bouton ,
Timide avant-coureur de la belle saison , L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle
Fit le premier en France entrevoir le modèle.
Le local de Tivoli se refusoit aux grands effets pittorcî> ques, mais M. Boutin a eu le mérite d'en tirer le meilleur parti possible, et sur-tout d'avoir le premier essayé avec succès le genre irrégulier.
8 Les Grâces , en riant , dessinèrent Montrcuil.
Montreitil, près Versailles, appartient à madame Elisabeth, sœur du roi. Auprès de ce jardin, et sous le même nom, est celui de madame la comtesse Diane de Pollgnac, dame d'honneur de cette princesse.
9 Maupertuis , le Désert , Rincy , Limonrs , Auteuil.
Maupertuis. Ce jardin, connu sous le nom de VEljsée, appartient à M. le marquis de Montesquiou. Si de belle eaux, de superbes plantations, un mélange heureux de collines et de vallons (ont un beau lieu, l'Klysée est digne de son aimable nom.
Le Désert. Ce jardin a été dessiné avec beaucoup de gnùl par M. de Monville.
Rincy. Ce beau jardin appartient à monseigneur le duc d'Orléans.
Limours. Ce lieu, naturellement sauvage, a été très embelli par madame la comtesse de Brionne , et a perdu un peu de sa rudesse, sans perdre son caractère.
Auteuil est le premier jardin qui ait été composé dans \t véritable goût des jardins anglais. I! appartient à madame la comtesse de Boufflers, si distinguée par son esprit et se.i grâces. C'est au sujet de ce jardin qu'en 1774 l'auteur lui adressa une épître. (Voyez Poésies Fugitives.)
10 Semblable à son auguste et jeune déité, Trianon joint la grâce avec la majesté.
Le petit Trianon, jardin de la reine, est un modèle de ce genre. La richesse y paroit avoir été toujours employée par le goût.
11 Et toi, d'un prince aimable 6 l'asile fidèle. Dont le nom trop modeste est indigne de loi !
Il s'agit du joli jardin de Bagatelle, qui a été composé avec beaucoup de goiit pour monseigneur le comte d'Artois, et qui a l'avantage de se trouver placé au milieu d'un bois charmant qui semble en faire partie. Le pavillon est d'une élégance rare. Je n'ai pu nommer tous les jardins agréables qui ont été faits depuis quelques années. 11 en est plusieurs qui auroient mérité de l'être; et de ce nombre sont : La Falaise, Morfontaine, Boissy, La Malmaison, agréable par la beauté de ses bois, de ses eaux, de ses vues, et de sa situation. J'aurois tort d'oublier celui de Saint-Germain, embelli par un grand seigneur, qui, après avoir fait l'agrément delà cour par la finesse piquante de son esprit, conduit par le goût de la campagne, quelquefois suspendu, mais jamais perdu dans les amcs honnêtes, s'est fait une retraite cliamjiêtre, où il cultive les arts et les lettres. — Les gens de lettres ont aussi quelquefois embelli des asiles où ils sont mieux inspirés qu'ailleurs. Pope eut son Twicknham, Boileau son Auteuil, M. de Rulhière son Ermitage, orné de deux rivières, d'uu charmant ruisseau, de superbes iicrspcrtivcs, et distingué sur-tout
NOTES DU CHANT II
par des inscriptions en vers, telles que M. de Rulhière ea sait faire.
12 Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre.
Kent, architecte et dessinateur fameux en Angleterre, fut le premier qui tenta avec succès le genre libre qui coraïuence à se répandre dans toute l'Europe.
j3 Pour chercher un ami qui me pnric du cœur.
Ce vers, comme on sait, est de Racine (dans Bérénice, acte I, scène iv). L'auteur en fait l'application aux charmes du geure irrcgulier et naturel, qui, moins éblouissant au premier coup d'oeil, est sans doute plus varié, et d'un intérêt plus durable.
14 Regardez dans Milton , etc.
Plusieurs Anglais prétendent que c'est cette belle description du paradis terrestre, et quelques morceaux de Spencer, qui ont donne l'idée des jardins irréguliers; et, quoiqu'il çoit probable que ce geure vienne des Chinois, j'ai préléré l'autorité de Milton. comme plus poétique. D'ailleurs, j'ai cru qu'on verroit avec plaisir toute la magnificence du plus grand roi du monde, tous les prodiges des arts mis eu opposition avec les charmes de ta nature naissante, l'innocence des premières créatures qui l'embellirent, et l'intérêt dos premières amours, (Voyez Paradis perdu, liv. IV.)
i5 Tel est Elcinhcim , Bleiiibeim la gloire de ses maîtres.
Bleinheim est un château orné de superbes jardins, et situé à quelques milles de Londres. Ce château a été couslruit en vertu d'une décision du parlement, pour être oflert ît\i duc de Marlborough, en récompense de ses brillants services.
16 Je songe , ô Rosamonde ! à ta touchante histoire.
RosAMONDE, fille du baron Walter de Clifford, a été la première maîtresse de Henri 11, roi d'Angleterre, et un-c des plus belles femmes du royaume. Elle habitoil le palais du roi à Woodslock, où a été bâti depuis le château de Bleinheim; elle quitta ce lieu pour aller s'eulèriuer dans un couvent où elle mourut péuiteiite. Addison a fait de Rosamonde le sujet d'un drame lyrique.
17 Ah 1 pour comble d'honneur , puù'ise un Spencer nouveau. ,.
Spencer, nom de famille du duc de Marlborough.
CHANT IL
1 II est des temps aTfreux, où des champs de leurs pères Des proscrits sont jetés aux terres étrangères.
M. Thomas Wei.u a fourni un établissement aux religieux de la Trappe, sur ses terres à Luhvorth, près Wareham.
Bar, dans sa description des ordres religieux, etc., donne sur les pères de la Tra[)pe les détails suivants :
L'abbave de la Tra])pe a été fondée en 11 40, par Rotrou, comte du Perche. Elle fut long-temps célèbre par l'éminente vertu de ses abbés et de ses religieux; mais elle eut enfin le sort de plusieurs maisons de cet ordre, o\li les religieux, dégénérant de la vertu de leurs pères, abandonnèrent les observances régulières. Cette abbaye ayant été saccagée plusieurs
fois pendant les guerres survenues en France, les religieux, réduits à manquer de tout, se soutinrent pendant quelque temps; mais ils furent enfin contraints de se séparer, et ne revinrent dans leur maison que lorsque les troubles furent finis. Ils étcient alors bien différents de ce qu'ils avoient été, par la corruption qu'ils avoient contractée dans le monde. Depuis cette époque, le dérèglement fit de si grands j)rogrè3 dans Cette abbaye, que les religieux, devenus le scandale du pays, vivoient dispersés cà et là, et ne se rassembloient que pour faire des parties de chasse et de divertissement. Tel étoit l'état des choses, quand Armand-Jean Le Bouthilier de Rancé, qui en étoit abbé, conçut le dessein de les réformer, et de rétablir parmi eux la discipline monastique, autant que le malheur des temps pouvoit le permettre. Peu à peu on vit renaître dans cette maison les pratiques les plus austères, et ceux qui avoient embrassé la réforme s'efforcer de tendre à la plus haute perfection; leur vie étoit partagée entre la lecture, le travail et la prière. A l'heure du travail, chacun quittoit sa coule, et, retroussant l'habit de dessous, suivoit la tâche qui lui étoit assignée; car il ne leur étoit pas libre de choisir ce qui convenoit le plus à leur inclination.
2 Mais sur-tout , si l'exil de leur cloître pieux.. .
Allusion à l'hospitalité généreuse que les Chartreux et les frères de la Traj)pe ont trouvée dans leur exil pendant la révolution, en Suisse, en Westphalie, et sur-tout en Angleterre.
3 Tu connus ce secret, ô toi dont le coteau ,
Dont la verte Colline ol'fre un si doux tableau , etc.
Le duc d'Ilarcourt, fils aîné du maréchal, avoit créé dans sa terre d'Harcourt près de Caen, un des plus beaux jardui.s de France, celui de la Colline ; et il y jouissoit eu sage dci charmes de la retraite, lorsqu'il fut nommé gouverneur du Dauj)hin, premier fils de Louis XVI, qui est mort à Meudou en 17S9. Ce duc, qui avoit écrit sur les jardins, est mori en 1800, à Londres, où il étoit depuis plusieurs années ambassadeur du Roi de France.
4 Je l'en premls à témoin , jeune Polavert.
C'est le nom d'un habitant d'0-Taïti, amené en France par M. de Bougainville, célèbre par plus d'un genre de courage, et connu si avantageusement comme militaire et comme voyageur. Le^rait que je raconte ici de ce jeune O-Taïtit-D est très-connu et très-intéressant. Je n'ai fait que changer le lieu de la scène, que j'ai placée au jardin du Roi. J'aurois voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui existe dans le peu de mots qu'il prononçoit en embrassant l'arbre qu'il reconnut, et qui lui rappeloit sa patrie. C'est 0-Taïti , disoitil; et en regardant les autres arbres : Ce n'est pas 0-Taïti.
5 Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence.
On areœarqné, dans tous les peuples où lasociété a fait peu de progrès, une certaine innocence dans les mœurs, très difl'c. rente de la réserve et de la pudeur qui accompagnent toujours la vertu dans les femmes des nations civilisées. Dans l'ilc d'0-Taïti, dans la plupart des autres îles de la mer du S;id, à Madagascar, etc. , les femmes mariées croient se devoir exclusivement à leurs maris, et manquent rarement à la fidélité conjugale : mais les filles n'y attachent aucune idée de crime, ni même de honte; elles ne s'assujettissent, ni dans leurs discours, ni dans leui- habillement, ni dans leurs manières, à ce que nous regardons comme des devoirs pour leur sexe. Mais chez elles c'est simplicité, et non corruption : elles ne inépriscnl jioinl les règles de la décence, elles les igno-
mit. Dans ce pays la nature est grossière, mais elle n'y est pas dépravée : voilà ce que j'ai essayé de rendre par ce vers.
6 Que votre art les promette , et que fœil les espère, l'ioinettre , c'est donner ; espérer , c'est jouir.
Ce dernier hémistiche se trouve dans une épitre charmante de M. de Saint-Lambert; c'est par réminiscence qu'il s'est glissé dans mon ouvrage.
NOTES DES CHANT3 Hi ET IV.
CHANT IV
CHANT m.
1 Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur Au IbnJ de ses jardins s'enferme avec sa Heur.
Harlem est une ville de Hollande où se fait un grand commerce de ûeurs. On sait à quel degré d'extravagance des amateurs ont porté dans ce geure l'amour de la rareté et des jouissances exclusives.
2 Du haut des vrais rochers , sa demeure sauvage , La nature se rit de ces rocs contrefaits ,
D'un travail impuissant avortons imparfaits.
En général, on ne peut bien imiter les rochers, pas plus que tous les grands elfets de la nature. Elle ne permet à l'ai'l de tenter des hardiesses, que lorsqu'il combat avec toutes les ressources du génie et de l'opulence. C'est ainsi que s'est formé, d'après les dessins de Hobert, le superbe rocher de Versailles, dont l'elTct ne peut être deviné que par l'imaginatiou, qui le fait voir d'avance coiffé de beaux arbres, et orné de ce que le temps seul peut lui donner de vraisemblance et de beauté.
3 Aux champs de Midleton , aux monts de Dovedale , Whateli , je te suis ; viens , j'y monte avec toi.
Midleton et Dovedale, vallons dans le Derbysliire, rcnouimés par les formes pittoresques de leur chaîne de rochers, décrits par Whateli, fameux dessinateur de jardins anglois, dont j'ai, ainsi que Morel, dans sou charmant traité des jardins, emprunté quelques traits, tels que celui de la cafcaue et du pont suspendus sur des précipices. Mais j'ai tâché d'exprimer d'une manière qui m'appailint les scusutions que font uaitre ces aspects effrayants.
4 Tel est , cher Watclct , etc.
Claude-Henri W'atclet, receveur général des finances, né à Paris en 1718, l'un des quarante de l'Académie francoisc, membre de plusieuis Académies étrangères, mort à Paris le l3 février 1786.
6 Délicieux Oatlands 1 ta plus riche parure , etc. Oatlands , château dans les environs de Ritbtmond, et résidence de LL. AA. les due et duchesse d'Vorck. G Tel j'ai vu ce Twirknham , dont Pope est créateur.
Twickuham, village situé à trois lieues de Londres, sur les bords de la Tamise : on y voit encore la maison et le jardin qui avoient appartenu à Pope, et qu'il avoit achetés avec le produit de sa traduction d'Homère. Cette propriété, ilh'.strce par Pope, étoit passée au lord Clair, trop connu pai' ses exactions dans les Indes et par sa fin déplorable.
X lmitc7. le Poussin : aux fêtes bocagères Il nous peint les bergers et les jeunes bergères.
Ce fameux tableau est sans doute le plus beau des tableaux de paysages. Si l'on ne savoit d'ailleurs combien l'imagination du Poussin s'étoit nourrie des ouvrages des grands poètes anciens, ce tableau suffiroit pour le prouver. Presque toutes les odes voluptueuses d'Horace ont le même caractère : partout, au milieu des fctes et des plaisirs, il montre la mort dans le lointain; <> Hàtez-vous, dit-il : qui sait si nous vivrons demain? Nous mourrons; il faudra quitter cette belle maison, cette femme charmante; et de tous ces arbres que vous cultivez, le seul cyprès suivra sou maître, hélas! trop peu durable. »
C'est cette même philosophie, puisée dans les poètes anciens , qui dictoit à Chaulieu ces vers pleins d'une si douce mélancolie :
Muses qui , dans ce lieu champêtre ,
Avec soin me fîtes nourrir,
Beaux arbres qui m'avez vu naître ,
Bientôt vous nie verrez mourir.
Ces contrastes de sensations moitié voluptueuses, moitié tristes, agitant l'ame en sens contraire, fout toujours une impression profonde; et c'est ce qui m'a engagea jeter au milieu des scènes riantes des jardins la vue mélancolique des urnes et des tombeaux consacrés à l'amilié ou à la vertu.
2 Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont descendre Ceux qui , courbas iionr vous sur des sillons ingrats , Au sein de la misère espèrent le trép.ns.
Dans ces vers, consacrés aux humbles sépultures des habitants de la campagne , j'ai imité quelques vers du Cimetière de Gray.
3 Dans Stow , je l'avouerai , l'art plus judicieux , etc.
Stow, château et jardin situés dans le comté de Buckingham. Le propriétaire actuel est lord Temple. C'est le jardin de Slo'.v qui a fourni le premier modèle des jardins dits anghtis.
4 Kiow des plants étrangei-s a rassemblé le clioix.
Kiow, résidence royale à deux lieues de Londres : on eu admire le jardin botanique, où se trouvent les plantes les plus rares des deux hémisphères.
5 Mais loin ces monuments dont la ruine feinte Imite mal du temps l'inimitable empreinte.
M. de Chabanon, dans une épître fort agréable, écrite en faveur des jardins du genre irrégulier, a remarqué avant mot que les vieux monuments réveilloieut des souvenirs; avantage que n'ont pas les ruines factices. Cette idée se trouve dans d'autres ouvrages, et particulièrement dans celui de Whateli : et d'ailleurs elle est si naturelle, qu'elle étoil facile à trouver. Peut-être n'étoit-il jjas aussi aisé de la bicti rendre, sur-tout après M. de Chabanon; mais si je me suis rencontré avec lui, ce que j'ai tâché d'éviter, je répète que ses vers ont été faits avant les miens.
6 Toi , sur-tout , brave Cook , ctr.
Tout le monde connoit les voyages instructifs et courageux du célèbre et malheureux Cook, et l'ordre que fit donner Louis XVI de respecter son vaisseau sur toutes les mers; ordre qui fait un égal honneur aux sciences, à cet illustjp voyageur, et au roi, dont il devenoit pour ainsi dire le sujcl par ce geai'C nouveau de bienfaisance et de protection.
L'HOMME DES CHAMPS
POÈME
EN QUATRE CHANTS
PRÉFACE
C«ES nouvelles Gévrgiqnes n'ont rien de commun avec celles qui ont paru jusqu'à ce jour; et le nom de Géorgiques, ainsi que dans d'autres poèmes français , et particulièrement dans le poëme des Saisons du cardinal de Bernis , est employé ici dans un sens plus étendu que son acception ordinaire. Ce poëme est divisé en quatre chants, qui, tous relatifs aux jouissances champêtres, ont pourtant chacun leur objet particulier.
Dans le premier, c'est le sage qui, avec des sens plus délicats, des yeux plus exercés que le vulgaire, parcourt dans leurs innombrables variétés les riches décorations des scènes champêtres , et multiplie ses jouissances en multipliant ses sensations ; qui , sachant se rendre heureux dans son habitation champêtre, travaille à répandre autour de lui son bonheur, d'autant plus doux qu'il est plus partagé. L'exetnple de la bienfaisance lui est donné par la nature même, qui n'est à ses yeux qu'un échange éternel de secours et de bienfaits. Il s'associe à ce concert sublime, appelle au secours de ses vues bienfaisantes toutes les autorités du hameau qu'il habile, et, par ce concours de bienveillance et de soin , assure le bonheur et la vertu de la vieillesse et de l'enfance. Cette partie du poëme a été lue plusieurs fois à l'Académie française , et particulièrement à la réception du malheureux Malesherbes. Je dois dire que toutes les maximes de bienfaisance et d'amour du peuple étoient vivement applaudies par tout ce qu'il y avoit alors de plus considérable dans la nation. Je n'ai rien retranché de la recommandation que je faisois alors de la
* Delille ayant reporté dans la Préface de sa nouvelle édition du poëme des Jardins la réponse qu'il faisoit ici à M. de Maistre, et en général aux détracteurs du genre descriptif, nous n'avons pas cru devoir répéter ce que le lecteur a déjà vu au commencement de ce volume.
pauvreté à la fortune, et de la foiblesse à la puissance, malgré les excès que le peuple s'est quelquefois permis ; j'aurois été désavoué même par ses victimes.
Il se trouve aussi dans ce chant une soixantaine de vers empruntés de différents poètes anglais; mais, en les imitant, j'ai tâché de me les approprier par les images et l'expression. D'ailleurs ils ont presque tous dans mon poëme un but tout-à-fait différent. Il y a particulièrement dans la chasse du cerf une imitation dans laquelle je me suis rencontré avec M. de Saint-Lambert*.
Le second chant peint les plaisirs utiles du cuùivateur. Mais ce n'est pas ici l'agriculture ordinaire, qui sème ou recueille dans leurs saisons les productions de la nature, obéit à ses vieilles lois, et suit ses anciennes habitudes : c'est l'agriculture merveilleuse, qui ne se contente pas de mettre à profit les bienfaits de la nature, mais qui triomphe des obstacles, perfectionne les productions et les races indigènes , naturalise les races et les productions étrangères; force les rochers à céder la place à la vigne, les torrents à dévider la soie ou à dompter les métaux; sait créer ou corriger les terrains; creuse des canaux pour l'agriculture et le commerce; fertilise par des arrosements les lieux les plus arides; réprime ou met à profit les ravages et les usurpations des rivières; enfin parcourt les campagnes, tantôt comme une déesse qui sème des bienfaits, tantôt comme une fée qui prodigue des enchantements.
Le troisième chant est consacré à l'observa-
* Tels sont les vers qui commencent par ces mots :
11 revoit ces grands bois , si chers à sa mémoire.
Ayant travaillé sans livre, je ne puis pas répondre qu'il n'y ait dans ce poëme quelques traces de rémînis» cence. J'en préviens d'avance ceux qui font un j^aud crime de ces petits torts.
PRÉFACE
leur naturaliste, qui, environné des ouvrages et lies merveilles de la nature , s'attache à les connoitre, et donne ainsi plus d'intérêt à ses promenades, de charmes à son domicile, et d'occupations à ses loisirs; se forme un cabinet d'histoire naturelle orné non de merveilles étrangères , mais de celles qui l'environnent, et qui, nées dans son propre sol, lui deviennent plus intéressantes encore. Le sujet de ce chant est le plus fécond de tous, et jamais une carrière plus vaste et plus neuve ne fut ouverte à la poésie.
Enfin le quatrième apprend au poète des champs à célébrer, en vers dignes de la nature, ses phénomènes et ses richesses. En enseignant l'art de peindre les beautés champêtres, l'auteur a tâché d'en saisir lui-même les traits les plus majestueux et les plus touchants.
Le traducteur des Géorgiques de Virgile , en composant les siennes , s'est affligé souvent d'avoir avec son modèle la plus triste des ressemblances. Comme Virgile , il a écrit sur les plaisirs et les travaux champêtres pendant que les campagnes étoient désolées par la guerre civile et la guerre étrangère : comme lui il détournoit ses yeux de ces amas de cadavres et de ruines, pour les rejeter sur les douces images du pre-
mier art de l'homme et des innocentes délices des champs.
Auguste, paisible possesseur de Rome encore sanglante, s'occupa de ranimer l'agriculture et les bonnes mœurs qui marchent à sa suite ; il engagea Virgile à publier ses Géorgiques : elles parurent avec la paix , et en augmentèrent les charmes. C'est un heureux augure pour son imitateur. Puisse ce poëme porter dans les âmes effarouchées par de longues craintes, ulcérées par de longues souffrances, des sentiments doux et des affections vertueuses ! L'indulgence du lecteur jugera moins rigoureusement un ouvrage composé dans des temps si malheureux : il eût été plus soigné et moins imparfait, s'il eût été composé avec un esprit libre et un cœur plus tranquille; et si, dans cette terrible révolution, l'auteur n'eût perdu que sa fortune!
Je finis cette Préface par désavouer plusieurs morceaux de mes ouvrages non imprimés, qui se trouvent épars dans des journaux ou des recueils ; morceaux dans lesquels j'ai trouvé avec peine des passages insérés par des mains étrangères : il est juste qu'on ne soit chargé que de ses propres fautes.