FIN OE JLA PREFACE
L'HOMME DES CHAMPS
CHANT I
BoiLEAU jadis a su , d'une imposante voix , Dicter de l'art des vers les rigoureuses lois; Le cliantre de Manloue a su des champs dociles Hâter les dons tardifs par des leçons utiles :
(Mais quoi ! l'art de jouir , et de jouir des champs, Se peut-il enseigner ? Non sans doute ; et mes cliauls , I Des austères leçons fuyant le ton sauvage , ^Viennent de la nature offrir la douce image , Inviter les mortels à s'en laisser charmer : A.pprendre à la bien voir , c'est apprendre à l'aimer. Ainsi , qu'après Vanière et le bon Hésiode , Du régime rural d'autres riment le code ; D'un pinceau moins usé , dans un cadre nouveau , Des champêtres plaisirs je trace le tableau , Et d'un riant séjour le possesseur tranquille , Le maître bienfaisant, l'agriculleur habile, L'observateur des champs, leur peinire harmonieux, Tour à tour dans mes vers vont paroilre à vos yeux; Sujet digne en effet du chantre de Mantoue : A son style divin tout cède , je l'avoue ; Mais dans ce fond , heureux par sa fécondité , ^J'ai pour moi la richesse et la variété. ' Inspirez donc mes chants , beaux lieux , frais paysages , Où la vie est plus pure , où les mortels plus sages Ne se reprochent point le plaisir qu'ils ont eu ! ! Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu : /Ce sont les vrais plaisirs , les vrais biens que je chante. Mais peu savent goûter leur volupté touchante : Pour les bien savourer, c'est tiop peu que des sens ; w*ll faut un cœur paisible et des goûts innocents. Toutefois n'allons pas, déclamateurs stériles, Affliger de conseils tristement inutiles Nos riches d'autrefois , nos pauvres Lucullus , Errants sur les débris d'un luxe qui n'est plus. On a trop parmi nous réformé l'opulence ! Mais je ne parle pas seulement à la France ; Ainsi que tous les temps, j'embrasse tous les lieux.
O vous qui dans les champs prétendez vivre heureux , N'offrez qu'un encens pur aux déilés champêtres. Héritier corrompu de ses simples ancêUes , Ce riche qui, d'avance usant tous ses plaisirs, Ainsi que son argent, tourmente ses désirs, S'écrie à son lever : « Que la ville m'ennuie ! Volons aux champs; c'est là qu'on jouit de la vie. Qu'on est heureux. » Il part, vole, arrive; l'emiui ' Le reçoit à la grille et se traîne avec lui. A peme il a de l'œil parcouru son parterre , Et son nouveau kiosk , et sa nouvelle serre ; Les relais sont mandés ; lassé de son château ,
Il part, et court bâiller à l'opéra nouveau.
Ainsi , changeant toujours de dégoûts et d'asUe ,
Il accuse les champs , il accuse la ville ;
Tous deux sont innocents : le tort est à son cœur ;
Un vase impur aigrit la plus douce liqueur.
Le calme heureux des champs craint une pompe vaine :
L'orgueil produit le faste , et le faste la gêne.
Tel est l'homme ; il corrompt et dénature tout.
Qu'au milieu des cités son superbe dégoût
Ait amené les bois , les fleurs et la verdure ;
Je lui pardonne encor : j'aime à voir la nature ,
Toujours chassée en vain , vengeant toujours ses droits ,
RenU'er à force d'art chez les grands et les rois.
Mais je vois en pitié le Crcsus imbécile
Qui jusque dans les champs me transporte la ville :
Avec pompe on le couche , on l'habille , on le sert ;
Et Mondor, au village , ^est à son grand couvert.
Bien plus à plaindre encor les jeunes téméraires Qui, lassés tout-à-coup du manoir de leurs pères, Vont sur le grand théâtre, ennuyés à grands frais, Étaler leurs champarts , leurs moulins , leurs forêts ; Des puissances du jour assiègent la demeure. Pour qu'un regard distrait en passant les effleure ; Ou que par l'homme en place un mot dit de côté D'un faux air de crédit flatte leur vanité. Malheureux! qui bientôt reviendront, moins superbes , Et vendanger leur vigne et recueillir leurs gerbes , El sauront qu'il vaut mieux, sous leurs humbles lambris , Vivre heureux au hameau qu'intrigant à Pai'is.
Et vous qui de la coiu" affrontez les tempêtes , Qu'ont de commun les champs et le trouble où vous êtes ? Vous y paroissez peu ; c'est un gîte étranger , De votre inquiétude hospice passager. Qu'un jour vous gémirez de vos erreurs cruelles ! Les flatteurs sont ingrats; vos arbres sont fidèles, Sont des hôtes plus sûrs , de plus discrets amis , El tiennent beaucoup mieux tout ce qu'ils ont promis.
Désertant des cités la foule solitaiie , D'avance venez donc apprendre à vous y plaire. Cultivait- Aos^jardins , volez quelques inslants Aux projets des cités, pour vos projets des champs; Et si vous n'aimez pas la campagne en vrai sage , La vanité du moins chérira son ouvrage.
Cependant , pour charmer ses champêtres loisirs , La plus belle retraite a besoin de plaisirs. Choisissons : mais d'abord n'ayons pas la folie De transporter aux champs Melpomène et Thalie. Non qu'au séjour des grands j'interdise ces jeux ; Cette pompe convient à leurs châteaux pompeux, Mais sous nos humbles toiis ces scènes théâtrales Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales : Avec l'art des cités arrive leur vain bruit ; L'étalage se montre , et la gaîté s'enfuit :
L'HOMME DES CHA.MPS
Puis, quelquefois les mœurs se senlenl des coulisses, Et souvent le boudoir y choisit ses acliices. Joignez-y ce tracas de solie vanité, Et les haines naissant de la rivalilé ; C'est à qui sera jeune, amant, prince, ou princesse; Et la troupe est souvent un beau sujet de pièce. Vous dirai-je l'oubli de soins plus importants, Les devoirs immolés à de vains passe-temps ? ïel néglige ses fils pour mieux jouer les pères ; Je vois une Mérope , et ne vois point de mères : L'homme fait place au mime , et le sage au bouffon. Néron, bourreau de Rome, en étoit l'histrion : Tant l'homme se corrompt alors qu il se déplace ! Laissez donc à Mole , cet acteur plein de grâce , A-UX Fleuris , aux Sainvals, ces artistes chéris, L'art d'embellir la scène et de charmer Paris; Charmer est leur devoir : vous , pour qu'on vous estime , Soyez l'homme des champs; votre rôle est sublime.
Et quel charme louchant ne promettent-ils pas A des yeux exercés , à des sens délicats ! Insensible habitant des champêtres demeures, Sans distinguer les lieux , les saisons et les heures , Le vulgaire au hasard jouit de leur beauté : Le sage veut choisir. Tantôt la nouveauté Prêle aux objets naissants sa grâce enchanteresse, Tantôt de leur déclin l'aspect nous intéresse. Le cœur vole au plaisir que l'instant a produit, Et cherche à retenir le plaisir qui s'enfuit. Ainsi l'ame jouit , soit qu'une fraîche aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore ; Soit que l'astre du monde, en achevant son toiu', Jette lauguissammeut les restes d'un beau jour. Tel , quand des fiers combats Homère se repose , Il aime à colorer l'Aurore aux doigts de rose: Tel le brillant Lorrain, de son pinceau touchant, Souvent dore un beau ciel des rayons du couchant.
Étudiez aussi les moments de l'année : L'année a son aurore , ainsi que la journée. Ah ! malheureux qui perd un spectacle si beau ! Le jeune papillon, échappé du tombeau, Qui sur les fruits naissants, qui sur les fleurs nouvelles. S'envole frais, brillant, épanoui conmie elles. Jouit moins, au sortir de sa triste prison, Que le sage , au retour de la jeune saison , Lorsque sur les coteaux, sur les monts, dans les plaines , Tout est gazon, zéphjr, ou ruisseaux, ou fontaines. Ah ! les beaux jours vont donc me rendre les l)eaux vers ! Le chêne s'est éteint dans mes foyers déserts. Adieu des paravents l'ennuyeuse clôture , Adieu livres poudreux , adieu triste lecture ! Le grand livre des cliamps vient de s'ouvrir ; je cours Du ruisseau libre enfin rcconnoitre le coms. Du premier rossignol entendre le ramage. Voir le premier bouton, voir le premier feuillage, Et renaître moi-même avec l'omljre et les fleurs !
Si du printemps nouveau l'on chérit les faveurs , Les beaux jours expirants ont aussi leurs délices : Au printemps de l'année on bénit les prémices; Dans l'automne, ces bois, ces soleils pâlissants
Intéressent notre ame en attristant nos sens . Le printemps nous inspire une aimable folie ; L'automne, les douceurs de la mélancolie. On revoit les beaux jours avec ce vif transport Qu'inspire un tendre ami dont on pleuroit la mort; Leur départ, quoique triste, à jouir nous invite : Ce sont les doux adieux d'un ami qui nous quitte; Chaque instant qu'il accorde , on aime à le saisir , Et le regret lui-même augmente le plaisir.
Majestueux été, pardonne à mon silence!
J'admire ton éclat , mais crains ta violence , Et je n'aime à te voir qu'en de plus doux instants , Avec l'air de l'automne , ou les traits du printemps. Que dis-je ? ah ! si tes jours fatiguent la nature. Que tes nuits ont de charme ! et quelle fi-aîcheur pure Vient remplacer des cieux le brûlant appareil I Combien l'œil, fatigué des pompes du soleil, Aime à voir de la nuit la modeste courrière Revêtir mollement de sa pâle lumière , Et le sein des vallons, et le front des coteaux ; Se glisser dans les bois , et trembler dans les eaux 1
L'hiver, je l'avouerai , je suis l'ami des villes : Là , des charmes ravis aux campagnes fertiles , Grâce au pinceau flatteur, aux sons harmonieux, L'image frappe cncor mou oreille et mes yeux ; Et j'aime à comparer, dans ce portrait fidèle. Le peintre à la nature , et l'image au modèle. Si pourtant dans les champs l'hiver retient mes pas, L'hiver a ses beautés. Que j'aime et des frimas L'éclatante blancheur, et la glace brillante. En lustres azurés à ces roches pendante ! Et quel plaisir eucor, lorsque échappé dans l'air, Un rayon du printemps vient embellir l'hiver; Et, tel qu'un doux souris qui naît parmi des larmes , A la campagne en deuil rend un moment ses charmes I Qu'on goûte avec transport cette faveur des cieux ! Quel beau jour peut valoir ce rayon précieux, Qui, du moins un instant, console la nature! Et si mon œil rencontre un reste de verdure Dans les champs dépouillés , combien j'aime à le voir ! Aux plus doux souvenirs il mêle un doux espoir; Et je jouis , malgré la froidure cruelle , [pelle
Des beaux jours qu'il promet, des beaux jours qu'il rap-
Le ciel devient-il sombre ? Eh bien ! dans ce salon , Près d'un chêne brûlant j'insulte à l'aquilon; Dans celte chaude enceinte, avec goût éclairée, Mille heureux passe-temps abrègent la soirée. J'entends ce jeu bruyant où, le cornet en main, L'adroit joueur calcule un hasard incertain. Chacun sur le damier fixe d'un œil avide Les cases , les couleurs , et le plein et le vide : Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir ; Leur pile croît , décroit. Par la crainte et l'espoir Batlu, chassé, repris, de sa prison sonore Le dé, non sans fracas , part , rentre , part encore ; Il court, roule, s'abat : le nombre a prononcé.
Plus loin, dans ses calculs gravement enfoncé, Un couple sérieux qu'avec fureur possède L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède ,
CHANT I
Sur des carrés égaux , différents de couleur , Comballaat sans danger , mais non pas sans chaleur , Par cent détours savants conduit à la victoire Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire. Long-temps des camps rivaux le succès est égal ; Enfin l'heureux vainqueur donne l'échec fatal , Se lève , et du vaincu proclame la défaite : L'autre reste atterré dans sa douleur muette , Et , du terrible mat à regret convaincu , Regarde encor long-temps le coup qui l'a vaincu.
Ailleurs , c'est le piquet des graves douairières ; Le lolo du grand-oncle, et le wisk des grands-pères. Là , sur un tapis vert , un essaim étourdi Pousse contre l'ivoire un ivoire arrondi. Mais trois coups de marteau font retentir la porte : C'est la poste du soir ; le courrier qui l'apporte , Ainsi que son cheval , bien morfondu , bien las , Revient glacé de givre et poudré de frimes , Portant , sans le savoir , le destin de la terre , Le sort de Pétersbourg , celui de l'Angleterre , L'état des fonds publics , les nouvelles de cour, Billets de mariage , et messages d'amour. Tout cela , grâce au ciel , foiblement l'intéresse ; Mais chaque curieux autour de lui s'empresse : Qu'est-ce qui s'est passé dans ce pauvre univers , Et quels travers nouveaux remplacent nos travers ? Va-t-on des trois pouvoirs établir l'équilibre ? Quel peuple est par nos rois menacé d'être libre => ? Quel ami des Français sous leurs coups est tombé ? Voyons, depuis deux jours, quel trône a succombé. Chacun a son courrier , et chacun sa gazette. L'un affecte en lisant une mine discrète : L'autre rit aux éclais , l'autre cache des pleurs. Ah ! nous sommes vaincus ! non, nous sommes vainqueurs, Dit l'autre. Où donc eut lieu cette affaire fameuse ? Eh ! mais , c'est sur la Sambre. Eh ! non , c'est sur la Meuse, Dit l'autre au coin du feu. Vains discours , bruit perdu ! Car on saura demain qu'on ne s'est point battu. Mais le souper s'annonce , et l'heure de la table Rejoint les deux partis : un flacon délectable Verse avec son nectar les aimables propos , Et , comme son bouchon , fait partir les bons mois. On se lève , on reprend sa lecture ordinaire : On relit tout Racine , on choisit dans Voltaire. Tantôt un bon roman charme le coin du feu : Hélas ! et quelquefois un bel esprit du lieu Tire un traître papier ; il lit , l'ennui circule : L'un admire en bâillant l'assommant opuscule , Et d'un sommeil bien franc l'autre dormant tout haut , Aux battements de mains se révedle en sursaut. On rit ; on se remet de la triste lecture ; On tourne un madrigal , on conte une aventure. Le lendemain promet des plaisirs non moins doux , Et la gaîté revient , exacte au rendez-vous. Ainsi dans l'hiver même on connoît l'alégresse. Ce n'est plus ce dieu sombre , amant de la tristesse , C'est im riant vieillard, qui , sous le faix des ans , Connoît encor la joie , et plaît en cheveux blancs.
Eu tableaux variés les beaux jours plus fertiles
Ont des plaisirs plus vifs , des scènes moins tranquilles.
Eh ! qui de ses loisirs peut mettre alors l'espoir
Dans ces tristes cartons peints de rouge et de noir ?
L'homme veut des plaisirs , mais leurs pures délices
Ont besoin de santé , la santé d'exercices.
Laissez donc à l'hiver , laissez à la cité,
Tous CCS jeux où la sombre et morne oisiveté ,
Pour assoupir l'ennui réveillant l'avarice ,
Se plcût dans un tourment , et s'amuse d'un vice.
Loin ces tristes tapis ! Les eaux et les forêts
De leurs jeux innocents vous offrent les attraits ,
Et la guerre des bois , et les pièges des ondes.
Compagne des Sylvains , des Nymphes vagabondes ,
Muse , viens , conduis-moi dans leurs sentiers déserts :
Le spectacle des champs dicta les premiers vers.
Sous ces saules touffus , dont le feuillage sombre A la fraîcheur de l'eau joint la fraîcheur de l'ombre, , Le pêcheur patient prend son poste sans bi-uit , Tient sa ligne tremblante , et sur l'onde la suit. Penché , l'œil immobile , il observe avec joie Le liège qui s'enfonce et le roseau qui ploie. Quel imprudent, surpris au piège inattendu, A l'hameçon fatal demeure suspendu ?
Est-ce la truite agile , ou la carpe dorée , Ou la perche étalant sa nageoire pourprée , Ou l'anguille argentée errant en longs anneaux , Ou le brochet glouton qui dépeuple les eaux ^ ?
Au peuple ailé des airs faut-il livrer la guerre ? Le chasseur prend son tube , image du tonnerre ; Il l'élève au niveau de l'œil qui le conduit ; Le coup part, l'éclair brille, et la foudre le suit. Quels oiseaux va percer la giêle meurtrière ? C'est le vanneau plaintif errant sur la bruyère ; C'est toi, jeune alouette, habitante des airs ! Tu meurs en préludant à les tendres concerts !
Mais pourquoi célébrer cette lâche victoire , Ces triomphes sans fruit , et ces combats sans gloire ! O Muse ! qui souvent , d'une si douce voix , Imploras la pitié pour les chantres des bois , Ah ! dévoue à la mort l'animal dont la tête Présente à notre bras une digne conquête, L'ennemi des troupeaux et celui des moissons. Mais quoi ! du cor bruyant j'entends déjà les sons; L'ardent coursier déjà sent tressaillir ses veines , Bat du pied, mord le frein , sollicite les rênes. A ces apprêts de guerre, au bruit des combattants. Le cerf frémit , s'étonne , et balance long-temps. Doit-il loin des chasseurs prendre son vol rapide ? Doit-il leur opposer son audace intrépide ? De son front menaçant ou de ses pieds légers A qui se fiera-l-il dans ces pressants dangers .'' Il flotte irrésolu : la peur enfin l'emporte ; Il part , il court , il vole : un moment le transporte Bien loin de la forêt et des chiens et du cor. Le coursier, libre enfin , s'élance et prend l'essor : Sur lui l'ardent chasseur part comme la tempête, Se penche sur ses crins, se suspend sur sa tète. Il perce les taillis, il rase les sillons. Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons.
L'HOMME DES CHAMPS
Cependant le cerf vole , et les chiens siir sa voie Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ; Par-tout où sont ses pas sur le sable imprimés , Ils attachent sur eux leurs naseaux enflammes ; Alors le cerf tremblant de son pied , qui les guide , Maudit l'odeur traîtresse el l'empreinte perfide. Poursuivi, fugitif, entouré d'ennemis, Enfin dans son malheur il songe à ses amis. Jadis de la forêt dominateur superbe, S'il rencontre des cerfs errants en paix sur l'herbe, Il vient au milieu d'eux , humiliant son front , Leur confier sa vie , et cacher son affront. Mais hélas ! chacun fuit sa présence importune , E( la contagion de sa triste fortune : Tel un flatteur délaisse un prince infortuné ! Banni par eux, il fuit, il erre abandonné. Il revoit ces grands bois , si chers à sa mémoire , Où cent fois il goûta les plaisirs et la gloire. Quand les monts, les rochers, les antres d'alentour, Répondoient à ses cris et de guerre et d'amour, Et qu'en sultan superbe à ses jeunes maîtresses Sa noble volupté partageoit ses caresses. Honneur, empire, amour, tout est perdu pour lui. C'est en vain qu'à ses maux prêtant un foil)le appui, D'un cerf qu'il fait partir l'involontaire audace Succède à ses dangers , et s'élance à sa place : Par les chiens vétérans le piège est éventé. Du son lointain des cors bientôt épouvanté. Il pai't, rase la terre; ou, vieilli dans la feinte, De ses pas en sautant il interrompt l'empreinte; Ou , tremblant et tapi loin des chemins frayés , Veille et porte alentour ses regards effrayés ; Se relève, repart, croise et confond sa route. Quelquefois il s'arrête, il regarde, il écoute; Et des chiens , des chasseurs , de l'écho des forêts Déjà l'affreux concert le frappe de plus près. II part encor ; s'épuise encore en ruses vaines. Mais déjà la terreur court dans toutes ses veines ; Chaque bruit est pour lui l'annonce de son sort , Chaque arbre un ennemi , chaque ennemi la mort. Alors, las de traîner sa course vagabonde, De la terre infidèle il s'élance dans l'onde , Et change d'élément, sans changer de destin. Avide , et réclamant son barbare festin , Bientôt vole après lui , d'écume dégouttante , Brûlante de fureur, et de soif haletante , La meule aux cris aigus, aux yeux étincelants. L'onde à peine suffit à leurs gosiers brûlants : Mais à leur fier instinct d'autres besoins commandent , C'est de sang qu'ils ont soif, c'est du sang qu'ils deman- Alors désespéré , sans amis , sans secours , [dent.
A la fureur enfin sa foiblesse a recours. Hélas ! pourquoi faut-il qu'en ruses impuissantes La frayeur ait usé ses forces languissantes ? Et que n'a-t-il plutôt , écoutant sa valeur. Par un noble combat illustré son malheur ? Mais enfin , las de perdre une inutile adresse , Superbe , il se ranime , il s'avance , il se dresse , Soutient seul mille assauts ; son généreux courroux
Réserve aux plus vaillants ses plus terribles coups. Sur lui seul à-la-fois tous ses ennemis fondent; Leurs morsures, leurs cris, leur rage se confondent. Il lutte, il frappe encore : efforts infructueux! Hélas ! que lui servit son port majestueux , Et sa taille élégante , et ses rameaux superbes , Et ses pieds suspendus sur la pointe des herbes ? Il chancelle , il succombe , et deux ruisseaux de pleurs De ses assassins même attendrissent les cœurs.
Permettez-vous ces jeux sans en être idolâtre : N'imitez point ce fou, chasseur opiniâtre, Qui ne parle jamais que meute , que chevaux ; Qui croiroit avilir l'honneur de ses châteaux Si de cinquante cerfs les cornes menaçantes N'ornoient pompeusement ses portes triomphantes; Vous conte longuement sa chasse , ses exploits , Et met, comme le cerf, l'auditeur aux abois.
Eles-vous de retour sous vos lambris tranquilles , Là des jeux moins bruyants, des plaisirs plus utiles Vous attendent encore. Aux délices des champs Associez les arts et leurs plaisirs touchants. Beaux-arts ! eh ! dans quel lieu n'avez-vous droit de plaire ? Est-il à votre joie une joie étrangère ? Non ; le sage vous doit ses moments les plus doux : Il s'endort dans vos bras ; il s'éveille pour vous. Que dis-je ? autour de lui tandis que tout sommeille, La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille. Vous consolez ses maux , vous parez son bonheur ; Vous êtes ses trésors, vous êtes son honneur. L'amour de ses beaux ans , l'espoir de son vieil âge , Ses compagnons des champs , ses amis de voyage ; Et de paix, de vertus, d'études entouré, L'exil même avec vous est un abri sacré. Tel l'orateur romain , dans les bois de Tuscule , Oublioit Rome ingrate ; ou tel , son digne émule , Dans Frênes, d'Aguesseau goûtoit tranquillement D'un repos occupé le doux recueillement : Tels , de leur noble exil tous deux charmoient les peines. Malheur aux esprits durs , malheur aux âmes vaines , Qui dédaignent les arts au temps de leur faveur ! Les beaux-arts à leur tour, dans les temps du malheur, Les livrent sans ressource à leur vile infortune : Mais avec leurs amis ils font prison commune , Les suivent dans les champs, et, payant leur amour. Amusent leur exil et chantent leur retour 4.
Mais c'est peu des beaux lieux , des beaux jours , de l'é- Je veux que l'amilié, peuplant ma solitude, [tude : Me donne ses plaisirs et partage les miens. O jours de ma jeunesse! hélas! je m'en souviens; Epris de la campagne , et l'aimant en poète , Je ne lui demandois qu'un désert pour retraite , Pour compagnons , des bois , des oiseaux et des fleurs. Je l'aimois, je l'aimois jusque dans ses horreurs ; Je me plaisois à voir, battus par les tempêtes , Les sapins abaisser et redresser leurs têtes; J'allois sur les frimas graver mes pas errants , Et de loin j'écoutois la course des torrents, [flamme, Mais tout passe ; aujourd'hui qu'un sang moins vif m'en- Que les besoins des sens font place à ceux de lame ,
S'il est long-temps désert , le plus aimable lieu Ne me plait pas long-temps : les arbres parlent peu, Dit le bon La Fontaine; et ce qu'un bois m'inspire, Je veux à mes côtés trouver à qui le dire.
Ainsi , fermant la porte au sot qui de Paris Vient troubler votre joie et tuer vos perdrix, De ceux qu'unit à vous une amitié sincère, Préparez, décorez la chambre hospitalière. Ce sont de vieux voisins , des proches , des enfants , Qui visitent des lieux chers à leurs premiers ans : C'est un père adoré qui vient dans sa vieillesse Reeonnoilre les bois qu'a plantés sa jeunesse; La ferme, à son aspect, semble se réjouir. Les bosquets s'égayer, les fleurs s'épanouir. Tantôt c'est votre ami , votre ami de l'enfance , Qui de vos simples goùls partage l'innocence. Chacun retrouve là ses passe-temps chéris , Son meuble accoulumé, ses livTes favoris 5. Tantôt Robert arrive, et ses riches images Doublent , en les peignant , vos plus beaux paysages ; Et tantôt son pinceau , dans de plus doux portraits , De ceux que vous aimez vous reproduit les traits. Ainsi, plein des objets que voire cœur adore. De vos amis absents vous jouissez encore.
Ces lieux chers aux vivants , sontaussi chersaux morts : Qui vous empêchera de placer sur ces bords. Près d'un ruisseau plaintif , sous uu saule qui pleure. D'un ami regretté la dernière demeure ? Est-il un lieu plus propre à ce doux monument , Où des mânes chéris dorment plus mollement ? Du bon Helvélien qui ne connoît l'usage .-* Près d'une eau murmurante, au fond d'un vert bocage. Il place les tombeaux ; il les cou\Te de fleurs : Par leur douce culture il charme ses douleurs, Et pense respirer, quand sa main les arrose , L'ame de son ami dans l'odeur d'une rose 6.
Ne pouvez-vous encore y consacrer les traits De ceux par qui fleurit l'art fécond de Cérès ? Pouvez-vous à Berghem refuser un asile , Un marbre à Théocrite , un bosquet à Virgile ? Hélas ! je n'ai point droit d'avoir place auprès d'eux; Mais si de Tart des vers quelque ami généreux Daigne un jour m'accorder de modestes hommages, Ah ! qu'il ne place pas le chantre des bocages Dans le fracas des cours ou le bruit des cités. Vallons que j'ai chéris, coteaux que j'ai chantés, Souffrez que parmi vous ce monument repose ; Qu'un peuplier le couvre et qu'un ruisseau l'arrose ! Mes vœux sont exaucés : du sein de leur repos Un essaim glorieux de belles , de héros , Qui , successeurs polis des Sarmates sauvages , De l'antique Vistule honorent les rivages. Auprès de Saint-Lambert, de Pope, de Thomson, Offre dans ses jardins une place à mon nom. Que dis-je ? tant d'honneur n'est pas fait pour ma muse : La gloire de ces noms du mien seroit confuse. Mais, si dans un bosquet obscur et retiré, Il est un coin désert, un réduit ignoré. Au-dessous de Gesner, et bien loin de Virgile,
Hôtes de ces beaux lieux, gardez-moi cet asile. Content, je vous verrai, dans vos riants vallons, De l'art que je chantai pratiquer les leçons. Enrichir vos hameaux, parer leur solitude, Des partis turbulents calmer l'inquiétude. Heureux, si quelquefois, sous vos ombrages verts, L'écho redit mon nom, mon hommage et mes vers'?!
Mais, ne l'oubliez pas: à la ville, au village , Le bonheur le plus doux est celui qu'on partage. Heureux ou malheureux, l'homme a besoin d'aulrui; Il ne vit qu'à moitié , s'il ne vit que pour lui. Vous donc, à qui des champs la joie est étrangère, Ah ! faites-y le bien , et les champs vont vous plaire. Le bonheur dans les champs a tesoin de bonté. Tout se perd dans le lirait d'une vaste cité ; Mais au sein des hameaux, le château, la chaumière, Et l'oisive opulence et l'active misère. Nous offrent de plus près leur contraste affligeant, Et contre Ihonime heureux soulèvent l'indigent. Alors vient la bonté qui désarme l'envie , Rend ses droits au malheur, l'équilibre à la vie, Corrige les saisons , laisse à l'infortuné Quelques épis du champ par ses mains sillonné. Comble enfin par ses dons cet utile intervalle Que met entre les rangs la fortune inégale, [champs,
Eh! dans quels lieux le ciel, mieux qu'au séjour des Nous instruit-il d'exemple aux généreux penchants ? De bienfaits mutuels voyez vivre le monde. Ce champ nourrit le bœuf, et le bœuf le féconde; L'arbre suce la terre , et ses rameaux flétris A leur sol maternel vont mêler leurs débris; Les monts rendent leurs eaux à la terre arrosée ; L'onde rafraîchit l'air , l'air s'épanche en rosée : Tout donne et tout reçoit, tout jouit et tout sert. Les cœurs durs troublent seuls ce su.blime concert.
L'un , si du dé fatal la chance fut perfide , Parcourt tout son domaine en exacteur avide; Sans sécher une larme épuisant son trésor. L'autre , comme d'un poids , se défait de son or. Quoi ! ton or t'importune ? ô richesse impudente ! Pourquoi donc près de toi celte veuve indigente, Ces enfants , dans leur fleur desséchés par la faim , Et ces filles sans dot, et ces vieillards sans pain ?
Oh! d'un simple hameau si le ciel m'eût fait maître, Je saurois en jouir : heureux, digne de l'être. Je voudrois m'entourer de fleurs , de riches plants , De beaux fruits , et surtout de visages riants ; Et ne souffrirois pas, qu'attristant ma fortune, La faim vînt m'étaler sa pâleur importune. Mais je hais l'homme oisif : la bêche, les râteaux. Le soc, tout l'arsenal des rustiques travaux, Attendroit l'indigent, sûr d'un juste salaire. Et chez moi le travail banniroit la misère.
Enfin des maux cruels affligent-ils ses jours. Au vieil âge, aux douleurs, nous devons des secours. Dans les appartements du logis le moins vaste. Qu'il en soit un où l'art, avec ordre et sans faste. Arrange le dépôt des remèdes divers A ses iufiimités incessamment offerts.
L'HOMME DES CHAMPS
L'oisif, de qui l'ennui vient vous rendre visite,
Louera plus volontiers, de sa voix parasite,
Vos glaces, vos lapis, votre salon doré;
Mais pour tous les bons cœurs ce lieu sera sacré.
Souvent à vos bienfails joignez voire présence ;
Votre aspect consolant doublera leur puissance.
Menez-y vos enfants; qu'ils viennent sans témoin
Offrir leur don timide au timide besoin;
Que sur-tout voire fille, amenant sur vos traces
La louchante pudeur, la première des grâces.
Comme un ange apparoisse à l'humble pauvreté,
Et fasse en rougissant l'essai de la bonté.
Ainsi , comme vos traits , leurs mœurs sont voire image ;
Voire exemple est leur dot, leurs vertus voire ouvrage.
Cœurs durs, qui payez cher de fastueux dcgoùls.
Ah ! voyez ces plaisirs, et soyez-en jaloux.
L'homme le plus obscur quelquefois sous le chaume Gouverne en son idée une ville , un royaume. Moi , jamais , dans l'erreur de mes illusions, Te n'aspire à régler le sort des nations : Me formanl du bonheur une plus humble image, Quelquefois je m'amuse à régler un village; Je m'établis le chef de ces petits états. Mais à mes propres soins je ne me borne pas ; Au bon gouvernement de ce modeste empire Je veux que du hameau chaque pouvoir conspire, O vous , pour qui j'écris le code des hameaux , Souffrez que mes leçons se changent en tableaux.
Voyez-vous ce modeste et pieux presbytère .►• Là vis l'homme de Dieu, dont le saint ministère Du peuple réuni présente au ciel les vœux, Ouvre sur le hameau tous les trésors des cieux , Soulage le malheur , consacre l'hyménée , Bénit et les moissons et les fruits de l'année ; Enseigne la vertu, reçoit l'homme au berceau, Le conduit dans la vie, et le suit au tombeau. Je ne choisirai point pour cet emploi sublime Cet avide intrigant que riulérêl anime , Sévère pour autrui, pour lui-même indulgent; Qui pour un vil profil quitte un temple indigent, Dégrade par son ton la chaire pastorale , Et sur l'esprit du jour compose sa morale. Fidèle à son église, et cher à son troupeau. Le vrai pasteur ressemble à cet antique ormeau, Qui, des jeux du village ancien dépositaire, Leur a prêté cent ans son ombre héréditaire , Et dont les verts rameaux, de l'âge triomphants, Ont vu mourir le père et naître les enfants. Par ses sages conseils , sa bonté , sa prudence , Il est pour le village une autre providence. Quelle obscure indigence échappe à ses bienfails .•* Dieu seul n'ignore pas les heureux qu'il a faits. Souvent dans ces réduits où le malheur assemble Le besoin, la douleur, et le trépas ensemble, Il paroil; et soudain le mal perd son horreur. Le besoin sa détresse , et la mort sa terreur. Qui prévient le besoin , prévient souvent le crime. Le pauvre le bénit , et le riche l'estime ; Et souvent deux mortels , l'un de l'autre ennemis ,
S'embrassent à sa table et retournent amis.
Honorez ses travaux. Que son logis antique , Par vous rendu décent et non pas magnifique , Au-dedans des vertus renfermant les trésors. D'un air de propreté s'embellisse au-dehors : La pauvreté dégrade, et le faste révolte. Partagez avec lui votre riche récolte : Ornez son sanctuaire et parez son autel. Liguez-vous saintement pour le bien mutuel : Et quel spectacle , ô Dieu ! vaut celui d'un village Qu'édifie un pasteur, et que console un sage.*" Non , Rome subjuguant l'univers abattu Ne vaut pas un hameau qu'habite la vertu , Où les bienfaits de l'un, de l'autre les prières. Sont les trésors du pauvre et l'espoir des chaumières.
Il est dans le village une autre autorité : C'est des enfants craintifs le maître redouté. Muse, baisse le ton, et, sans être grotesque, Peins des fils du hameau le mentor pédantesque. Bientôt j'enseignerai comment un soin prudent Peut de ce grave emploi seconder l'ascendant.
Mais le voici :son port, son air de suffisance, Marquent dans son savoir sa noble confiance. Il sait, le fait est sûr, lire, écrire et compter; Sait instruire à l'école, au lutrin sait chanter; Connoît les lunaisons, prophétise l'orage. Et même du latin eut jadis quel(|ue usage. Dans les doctes débats ferme et rempli de cœur, Même après sa défaite il tient tête au vainqueur. Voyez, pour gagner temps , quelles lenteurs savantes Prolongent de ses mots les syllabes traînantes ! Tout le monde l'admire, et ne peut concevoir Que dans un cerveau seul loge tant de savoir. Du reste, inexorable aux moindres négligences, Tant il a pris à cœur le progrès des sciences ! Paroît-il ? sur son front ténébreux ou serein Le peuple des enfants croit lire son destin. Il veut, on se sépare; il fait signe, on s'assemble; Il s'égaie , et l'on rit ; il se ride , et tout tremble. Il caresse, il menace, il punit, il absout. Même absent, on le craint; il voit, il entend tout : Un invisible oiseau lui dit tout à l'oreille; Il sait celui qui rit, qui cause, qui sommeille, Qui néglige sa tâche, et quel doigt polisson D'une adroite boulette a visé son menton. Non loin croit le bouleau dont la verge pliante Est sourde aux cris plaintifs de leur voix suppliante. Qui, dès qu'un vent léger agite ses rameaux. Fait frissonner d'effroi cet essaim de marmots, Plus pâles , plus tremblants encor que son feuillage. Tel , ô doux Chanonat , sur ton charmant rivage , J'ai vu, j'ai reconnu, j'ai touché de mes mains Cet arbre dont s'armoient mes pédants inhumains. Ce saule, mon effroi, mon bienfaiteur peut-être.
Des enfants du hameau tel est le grave maitre 8. En secondant ses soins rendez-le plus soigneux. Rien n'est vil pour le sage; un sot est dédaigneux. Il faut dans les emplois , quoi que l'orgueil en pense , Aux grands la modestie , aux petits l'importance.
CHANT I
Encouragez-le donc ; songez que dans ses mains De ce peuple naissant reposent les deslins; Et , rendant à ses yeux son office honorable , Laissez-le s'estimer pour qu'il soit estimable.
Eh ! quel tableau des mœurs ne vous offrira pas Tout ce peuple d'enfants sujets de ses étals ! C'est là que l'homme est lui , que nul art ne déguise De ses premiers penchants la naïve franchise. L'un, docile et traitable après le châtiment, Laisse apaiser d'un mot son court ressentiment ; Il essuie en riant une dernière larme; Un affront l'irritoit, un souris le désarme: L'autre , ferme , inflexible , affecte un froid dédain , El garde obstinément un silence mutin.
Tel , décelant déjà son ame magnanime , Jadis Caton enfant fut un boudeur sublime.
Mais l'heure des jeux sonne : observez-les cncor Dans ces jeux où l'instinct prend son premier essor. L'un, apprenti Rubens, charbonne la muraille; L'autre, Chevert futur, met sa troupe en bataille; L'autre, Euclide nouveau, confie au sol mouvant Ses cercles , ses carrés, dont s'amuse le vent; L'aulre de ses châteaux fait, défait l'assemblage; L'aulre est l'historien, le conteur du village: Là peut-être un rival des Regnicrs, des Roileaus, Fouette un buis tournant, qui chàtieroil les sols. Peut-être un successeur des Moles, des Prévilles, Peint les travers des champs, qui peindroit ceux des Aujourd'hui, sans songer à son dessein futur, [villes. Son cœur est salisfait si , bincé d'un bras sûr , Le caillou sur les eaux court , tombe et se relève , Ou si par un bon vent son cerf-volant s'enlève.
Dès qu'un heureux hasard vient l'offrir à vos yeux , Hàlez-vous , saisissez ce germe précieux. Tels ces jeunes oeillets n'attendent pour éclore Qu'un des rayons du jour, qu'un des pleurs de l'Aurore. Tels d'un lis s'élevant dans le fond des déserts , Les parfums négligés se perdent dans les airs. Cultivés, protégés par vos secours propices, Ces jeunes sauvageons croîtront sous vos auspices ; Hàlés par vos bienfaits, leurs fruits seront plus doux. Et leur succès flatteur rejaillira sur vous.
Des préjugés aussi préservez le jeune âge. Naguère des esprits hantoienl chaque village; Chaque bourg en tremblant consultoit son devin ; Tout château renfermoit son spectre, son lutin, Et dans de longs récits la vieillesse conteuse En troubloil le repos de l'enfance peureuse; Sur-tout, lorsqu'aux lueurs d'un nocturne flambeau L'heure de la veillée assembloit le hameau , Toujours de revenants quelcpie effrayante histoire Resserroit de frayeur le crédule auditoire. Loin d'eux ces fictions qui sèment la terreur, Filles des préjugés et mères de l'erreur! Ah ! contons-leur plutôt la bonne moissonneuse Soigneuse d'oublier l'épi de la glaneuse; Le bon fils, le bon père , et l'invisible main Qui punit l'homicide et nourrit l'orphelin.
Ainsi vous assurez, bienfaiteur du village,
Des secours au vieillard , des leçons au jeune âge.
Ce n'est pas tout encor : que d'heureux passe-temps
De leurs jours désœuvrés amusent les inslants.
Hélas ! qui l'eut pu croire ? une bonté barbare
De ces jours consolants est devenue avare.
Ce temps, leur dites-vous, de siériles loisirs,
Ce temps est au travail volé par les plaisirs.
Ainsi votre bonté du repos les dispense,
Et l'excès du travail en est la récompense !
Hélas! au laboureur, à l'ulile ouvrier.
Dans les jours solennels pouvons-nous envier j
Le vin et les chansons, le lifre et la musette; 1
A leur fille l'honneur de sa simple toilelte.-'
Non; laissons-leur du moins, pour prix de leur labeur,
Une part à la vie, une part au bonheur.
Vous-même secondez leur naïve alégresse.
Déjà je crois en voir la scène enchanteresse. Pour peindre leurs plaisirs et leurs groupes divers, Donnez , ah ! donnez-moi le pinceau de Téniers.
Là des vieillards buvant content avec délices, L'un ses jeunes amours , l'autre ses vieux services , Et son grade à la guerre, et dans quel grand combat Lui seul avec de Saxe il a sauvé l'État. Près d'eux, non sans frayeur dans les airs suspendue, Eglé monte et descend sur la corde tendue; Zéphyr vient se jouer dans ses flottants habits, Et la pudeur craintive en arrange les plis. Ailleurs s'ouvre un long cirque où des boules rivales Poursuivent vers le but leurs courses inégales ; Et, leur fil à la main, des experts à genoux Mesurent la dislance et décident des coups. Ici, sans employer l'élastique raquelte, La main jetle la balle, et la main la rejette. Là, d'agiles rivaux sentent battre leur cœur; Tout part, un cri lointain a nommé le vainqueur. Plus loin, un buis roulant de la main qui le guide S'échappe, atteint, parcourt dans son cercle rapide Ces cônes alignés qu'il renverse en son cours, Et qui, toujours tombant, se redressent toujours; Quelquefois, de leurs rangs parcourant l'intervalle. Il hésile, il prélude à leur chute fatale; Il les menace tous , aucun n'a succombé ; Enfin il se décide, et le neuf est tombé. Et vous, archers adroits, prenez le trait rapide; Un pigeon est le but. L'un de l'oiseau timide Effleure le plumage, un autre rompt ses nœuds; L'autre le suit de l'œil, et l'atteint dans les cieux: L'oiseau tourne dans l'air sur son aile sanglante , Et rapporte en tombant la flèche Iriomphanle. Mais c'est auprès du temple, autour du grand ormeau. Que s'assemblent la fleur et l'amour du hameau. L'archet rustique part, chacun choisit sa belle; On s'enlace , on s'enlève , on retombe avec elle. Plus d'un cœur bat, pressé d'une furtive main , Et le folâtre amour prélude au sage hymen. Par-tout rit le bonheur, par-tout brille la joie; L'adresse s'entretient , la vigueur se déploie : Leurs jeux sont innocents, leur plaisir acheté , El même le repos bannit l'oisiveté.
L'HOMME DES CHAMPS
Vous, charmé de ces jeux, riche de leur aisance. Vous goûtez le bonheur qui suit la bienfaisance. Heureux, vous unissez dans votre heureux hameau Le riche à l'indigent, la cabane au château; Vous créez des plaisirs, vous soulagez des peines, Du lien social vous resserrez les chaînes; Et, salisfait de tout, et ne regrettant rien, Vous dites comme Dieu : Ce que j'ai fait csl bien.
CHANT IL
, Heureux , qui dans le sein de ses dieux domesliquos /Se dérobe au fracas des tempêtes publiques, j Et, dans de frais abris îrompanl tous les regards,
j ( Cultive ses jardins , les vertus et les arts !
' Tel, quand des triumvirs la main ensanglajilée Disputoit les lambtaux de Rome épouvantée, Virgile, des parlis laissant rouler les flots, Du nom d'Amaryllis enchanloit les échos. Nul morlel n'eût osé, troublant de si doux charmes, Entourer son réduit du tumulte des armes; Et lorsque Rome , enfin lasse de. tant d hon'LUrs , Sous un règne plus calme oublioil ses fureurs , S'il vint redemander au mai ire de la terre Le champ de ses aïeux que lui ravit la guerre, Bientôt on !e revit , loin du bruit des palais, f'avcri du dieu Pan, courlisan de Paies, Fouler, près du beau lac où le cygne se joue, Los p;és délicieux de sa chère Mantoue ' ; Là , tranquille au milieu des vergers, des troupeaux, \ Sa bouche harmonieuse erroit sur ses pipeaux , Et, ranimant le goût des richesses rusiiques, Chantoit aux fiers Romains ses douces Gcorgi(jucs. Comme lui je n'eus point un champ de mc« aïeux , Et le peu que j'avois je l'abandonne aux dieux ; Mais eonune lui, fuyant les discordes civiles. J'échappe dans les bois au tumulte des villes. Et , content de former quelques rusiiques sons , A nos cultivateurs je dicte des leçons. Vous donc qui prétendiez, profanant ma retraite, En intrigant d'élat transformer un poète. E])argnez à ma muse un regard hidiscret; De son heureux loisir respectez le secret. Auguste triomphant pour Virgile fui juste : J'imitai le poële, imitez donc Auguste, Et laissez-moi , sans nom , sans fortune et sans fers , Rêver au bruit des eaux , de la lyre el des vers. Quand des agriculteurs j'enseigne l'art utile , Je ne viens plus, marchant sur les pas de Virgile, Répéter aux Français les leçons des Romains : Sans guide m'élauçaut par de nouveaux chemins. Je vais orner de fleurs le soc de Triptolènie, Et sur mon propre luth chanter un art que j'aime.
Je ne prends pas non plus pour sujet de nu's chants Les vulgaires moyens (jui fécondent les champs ; Je ne vous dn-ai point dans quel lieu , sous quel signe
Il faut planter le cep et maiicr la vigne; Quel sol veut l'olivier, dans quels heureux terrains Réussissent les fruits et prospèrent les grains. La culture offre ici de plus brillanis spectacles : Au lieu de ses travaux, je chante ses miracles. Ses plus nobles efforts, ses plus rares bienfaits. Féconde en grands moyens, fertile en grands effets. Ce n'est plus cette simple et rustique déesse Qui suit ses vieilles lois ; c'est une enchanteresse Qui, la baguette en main, par de hardis travaux. Fait naître des aspects et des trésors nouveaux. Compose un sol plus riche et des races plus belles, Fertilise les monts, dompte les rocs rebelles , Dirige dans leurs cours les flots emprisonnés , Fait commercer entre eux les fleuves étonnés. Triomphe des climats , el sous ses mains fécondes Confond les lieux , les temps, les saisons et les mondes.
Qu-aiid l'homme cultiva pour la première fois , De ce premier des arts il ignoroit les lois; Sans distinguer le sol et les nionls et les plaines , Son imprudente main leur confia ses graines : Mais bientôt, plus instruit , il connut les terrains; Chaque arbre eut sa patrie, et chaque sol ses grains. Vous, faites plus encore; osez par la culture Corriger le terroir el dompter la nature. Rival de Duhamel , surprenez ses sicrels 2; ('onnoissez, employez l'art fécond des engrais : Pour fournir à vos chainps laliraent qu'ils demandent,. La castine, la chaux, la marne vous atiendenl : Que la cendre tantôt, tantôt les vils débris Des grains dont sous leurs toits vos pigeons sont nourris , Tantôt de vos troupeaux la litière féconde , Changent en sucs heureux un aliment immonde : Ici , pour réparer la maigreur de vos champs, Mêlez la grasse argile à leurs sables tranchants : Ailleurs, pour diviser les terres limoneuses, Mariez à leur sol les terres sablonneuses. Vous, dont le fol espoir couvant un vain trésor, D'un stérile travail croit voir sortir de l'or. D'un chimérique bien laissez là 1 imposture : L'or naît dans les sillons qu'ein-ichit la culture; La terre est le creuset qui mûrit vos travaux, Et le soleil lui-même échauffe vos fourneaux. Les voilà , les vrais biens , el la vraie alchimie.
Jadis, heureux vaini|ueur d'une terre ennemie, Un vieillard avoit su de ses champs plus féconds Vaincre l'ingratitude et doubler les moissons. Il avoit , devinant l'art heureux d'Angleterre , Pétri, décomposé, recomposé la terre,
j Créé des prés nouveaux; et les riches sainfoins,
I Et l'herbe à triple feuille avoient payé ses soins; Ici des jeunes fleurs il doubloit la couronne,
I Là de fruits inconnus enrichissoit l'automne :
j Nul repos pour ses champs, et la variété,
I Seule, les délassoit de leur iecondité. Enviant à ses soins un si beau privilège,
i Un voisin accusa son art de sortilège. Ci ié devant le jtige, il étale à ses yeux
; Sa herse , ses râteaux, ses bras laborieux ;
CHANT II
Raconte par quels soins son adresse féconde A su changer la (erre, a su diriger l'onde : « Voilà mon sortilège et mes enchantements, » Leur dit-il. Tout éclate en applaudissemenis : On l'absoul; et son art, doux charme de sa vie , Comme d un sol ingrat, triompha de l'envie 3.
Imitez sou secret : que votre art souverain Ose changer, dompter ou créer le terrain. A-Ugmcutez, propagez les richesses rustiques, Et joignez votre exemple aux usages anli(jues. Pourtant, des nonveaulcs amant présomptueux, N'allez pas vous bercer d'essais infructueux; Gardez-vous d'imiter ces docteurs téméraires , Hardis blasphémateurs des travaux de leurs pères; Laissez là ces projets recueillis par Rozier-1, Beaux dans le cabinet, féconds sur le papier. Des semeurs citadins l'élégante méthode, Leurs modernes semoirs, leur charrue à la mode, Leur ferme en miniature; enfin tous les secrets Qu'admire le iMERCusE et que nuudit Gérés : De vos sages a'ieux respectant les pratiques, Laissez à ces docteurs leurs tréteaux dogmatiques.
Cependant n'allez pas, trop superstitieux , Suivre servilement les pas de vos aïeux : Créant à l'art des champs de nouvelles ressources. Tentez d'autres chemins, ouvrez-vous d'autres sources. Ne vous rebutez pas; eh ! quels brillants succès Ne vous ont pas payés de vos premiers essais ! Daiis nos champs étonnés que de méiaaiorphoses ! Sur un simple buisson jadis naissoieni les roses. Et le pommier dans lair déplo) oil ses rameaux : Le rosier maintenant , ô prodiges nouveaux ! Élevé vers les cieux sa lète enorgueillie, Et sur des arlires nains la pomme est recueillie. Que de ileurs parmi nous, lieres de leurs rayons. Ont accru leurs honneurs et doublé leurs festons! Osez plus .-appelez les familles lointaines, El mariez leur race aux races indigènes. Pourtant n'imilcz pas cet amateur fougueux Qui hait tous nos trésors; larbre le plus pompeux Lui déplaît s il n'est pas nourrisson de l'Alricjue, Ou naturel de l'Inde, ou colon d Amérique. Ainsi , quand de Paris les inconstants dégoûts De Londres , sa rivale, adoptèrent les goûts, La scène, les salons, et la cour et la ville. Tout paya son tribut à cette humeur servile. Devenus, d inventeurs, copistes maladroits, Nos arts dépaysés méconnurent leurs droits; Sous de pesants jokeys nos chevaux haletèrent, iNos clubs de politique et de punch s'enivrèrent, Versailles s'occupa de popularité; Chacun eut ses wiskis, ses vapeurs et sou thé. Moi-même, comparant le parc anglais au nôtre. J'hésitai, je l'avoue, entre Kent et «Le Nôtre; iMais je permis l'usage et proscrivis l'excès. Sensible à la beauté de nos arbres français, Le bon cultivateur , malgré leurs vieilles formes. N'exclut point nos tilleuls, nos chênes el nos ormes- Il fuit des nouveautés les goûts extravagants :
Mais si par un beau tronc , des rameaux élégants ,
L'arbre d'un sol lointain offre un hôte agréable ,
Les nôtres font accueil à l'étranger aimable;
Plutôt pour ses appas que pour sa rareté.
Ils lui font les honneurs de l'hospitalité ;
Et si l'utilité vient se joindre à la grâce.
Aux droits de citoyen ils admettent sa race.
Tel des Alpes nous vint le cy lise riant ^ ;
Ainsi pleure incliné le saule d'Orient ,
Consacré par l amour à la mélancolie ;
Le peuplier reçut ses frères d'Italie,
El pour nous, l'aligné d'obéir au turban.
Le cèdre impérial descendit du Liban.
Sachez aussi comment de leurs terres natales S'éloignent sans péril les races végétales; Préparez leur exil : vers un ciel étranger Un passage trop brusipie est souvent un danger; Faites-leur par degrés oublier leur pairie. De ces ménagements tu connus lindustrie, Ingénieux Nollin , qui d'arbres de Ion choix Si souvent enrichis les jardins de nos rois; Du tropique brûlant sur ses roches poudreuses Malte accuedloil d'abord ces plantes voyageuses; D'Hières , à leur tour , les champs moins embrasés Préscntoieut un asile aux phuiis dépaysés; Lyon lesattendoit, et son climat propice A la plante adoplive offroit un doux auspice; El dans Pai'is enfui l'arbuste acclimalé Prèloit à nos jardins son ombrage emprunlé. Ainsi de lieux en lieux , el de races eu races , De sou sol primilif l'arbre perdoit les traces, Ghangeoil son nalm'el, el pour de nouveaux cieux Quilloil, sans s'appauvrir, les champs de ses a'ieux; Tant les ans el les soins, el l'adroite culture, Subjuguent l'habitude et donqnent la nalure! Imitez ce grand art , el des plants délicats Nuancez le passage à de nouveaux climats.
Vous dirai-je, à l'aspecl de ces riches peuplades, Quel charme embellira vos douces promenades ? Par elles votre esprit parcourt tous les climats; Ces pins aux verts rameaux , amour ux des frimas , Nourrissons de l'Ecosse ou de la Virginie , Et des deux continents heureuse colonie. Eu vous offrant les plants des deux mondes divers , Vous portent aux deux bouts de l'immense univers. Le thuya vous ramène aux plaines de la Chine. L'arbre heureux de Judée à la fleur purpurine Se montre-l-il à vous ? vous vous peignez soudain Les bords religieux qu'arrose le Jourdain. Vous parcourez des champs policés ou sauvages; Vos plants sont des pays , vos pensers des vo ■• âges , Et vous changez cent lois de climats el de lieux.
Soit donc que par les soins d'un art industrieux Il donne à sou pays des familles nouvelles. Soit que par ses secours nos races soient plus belles, Heureux l'homme entouré de ses nombreux sujets ! Le vulgaire n'y voit que des arbres muets; Vous , ce sont vos enfants: vous aidez leur foiblesse , Vous formez leu rs beaux ans , vous soignez leur vieilli sse ;
L'HOMME DES CHAMPS
Vous en étudiez les diverses humeurs , Vous leur douuezdeslois, vous leur donnez dos mœurs; Et corrigeant leurs fruils , leurs fleurs et leur feuillage , De la création vous achevez l'ouvi-age.
Donnez les mêmes soins aux divers animaux : Qu'ils soient par vous plus forts, mieux vêtus et |)lus beaux ; Soignez bien les enfants, choisissez bien les mères, Changez ou maintenez les mœurs héréditaires; A ceux dont nos cantons reçoivent les tributs Ajoutez, s'il se peut, d'élrangères tribus: Mais toujours sur les lieux réglez votre industrie. Ne contraignez jamais à quitter leur patrie Ceux qui , féconds ailleurs , semblent , pour vous punir, Refuser de s'aimer, refuser de s'unir, Ou qui, dégénérant de leur antique race, De leurs traits primitifs perdent bientôt la trace. A cet oiseau parleur que sa triste beauté Ne dédommage pas de sa stérilité Je préfère celui qui, né dans nos campagnes, A son nid , ses amours , ses chanis et ses compagnes.
Et qui ne connoit point le pouvoir des climats ? Le tigre parmi nous ne se reproduit pas ; Le lion, dont le sang incessamment bouillonne. Dédaigne sous nos toits l'amour de la lionne; Les chiens de nos climats, sujets aux mêmes lois. Perdent chez l'Africain et leur poil et leur voix : Et , sans lait pour son fds , la mère européenne Le remet dans 1 Asie à la femme indienne 6.
Faites donc votre choix : ceux de qui les penchants Se font à votre ciel , se plaisent à vos champs , Adoptez-les. Ainsi des rochers de la Suisse S'unit à nos taureaux la féconde génisse , Et, pendue aux buissons de ce coteau riant, La chèvre aventurière a qnitté l'Orient. Là le bélier anglais paît la verte campagne: Là la brebis d'Afrique et le mouton d'Espagne De leur belle toison traînent le riche poids. Ici le coursier barbe est errant dans vos bois ; Là bondit d'Albion la cavale superbe, Tandis que ses enfants qui folâtrent sur 1 herbe. Se cherchant , se fuyant , se défiant entre eux , De leur course rivale entrelacent les jeux 7.
Aspects délicieux! perspectives charmantes ! Quelle scène est égale à ces scènes mouvantes, A ces riants tableaux ? Oh ! de mes derniers jours Si le ciel à mon choix avoit laissé le cours , Oui, je l'avoue, après l'aimable poésie, L'utile agriculture eût exercé ma vie.
Est-il un soin plus doux ? Calme, mais occupé. C'est là qu'en ses désirs le sage est peu trompé: Autour de ses jardins, de ses flottantes gerbes, De ses riches vergers, de ses troupeaux superbes, L'espoir au front riant se promène avec lui : Il voit ses jeunes ceps embrasser leur appui ; Sur le fruit qui mûrit, sur la fleur près d'éclore, Il court interroger le lever de l'aurore. Les vapeurs du midi, les nuages du soir. L'inquiétude même assaisonne l'espoir ; Et, toujours entouré de dons ou de promesses,
Il sème, attend, recueille, ou compte ses richesses.
Et trop heureux eneor lorsque des soins si doux
Par le même intéi'êt unissent deux époux ,
Et resserrent les nœuds d'une sage famille !
Le père et son enfant, et la mère et sa fille.
Chacun a son emploi. Les travaux importants ,
Les forêls à planter, la culture des champs,
L'art par qui la moisson et la vigne prospère ,
Sont les amusements et la gloire du père :
Son fils aux mêmes soins s'exerce sous ses lois,
Lui-même l'initie à ses heureux emplois.
Lui conte ses projets ; il lui lègue d'avance
Ses desseins , ses succès , sa longue expérience :
« Ces vergers , lui dit-il , ces prés créés par moi ,
Ces travaux commencés seront finis par loi ;
Entretiens ces canaux, ils furent mon ouvrage;
Soigne ces jeunes plants; ces bois sont de Ion âge. •»
* Trésor de son ménage, et chère à son époux,
La mère a des emplois moins graves et plus doiLX ;
Les soins du colombier, ceux de la bergerie,
Occupent ses moments ; la fraîche laiterie
Lui doit l'appétissanlc et simple propreté;
Le parterre, ses fleurs; la maison, sa gaîlé;
Elle tient sous ses lois les oiseaux domestiques.
Prépare leur enceinte et leurs palais rustiques ,
Leur perche pour dormir, leur abi'i pour couver:
Elle y court le matin ; son œil aime à trouver
La mère sur son nid, l'enfant qui vient d'éclore,
Et la poule en travail, et son œuf tiède encore;
Joyeuse, elle saisit son innocent butin.
Et déjà le promet au banquet du matin.
Et pourrois-je oublier les soins de la volière.'
Elle-même nourrit la troupe familière.
Console ces captifs de l'empire de l'air.
Leur porte le mouron , la chenille et le ver ;
Elle-jnême préside à leurs doux mariages ,
Elle assortit leur race, établit leurs ménages:
Des couples amoureux forme l'heureux lien.
Et voit dans leur bonheur une image du sien.
Les temps sont-ils venus d'une chaîne si douce ?
C'est elle qui leur jette et la laine et la mousse.
Et le tendre coton qui, tapissant leurs nids.
Sur le plus fin duvet recevra leurs petits.
Sa fille l'accompagne , et , doucement rêveuse ,
Prodigue aussi ses soins à la troupe amoureuse ;
Tantôt les agaçant du geste et de la voix,
A leurs becs irrités abaudomie ses doigts.
L'une et l'autre préside au luxe de la table;
Le café par leurs soins coule plus délectable ,
Et le gâteau doré , délices du festin ,
Paroit plus savoureux préparé par leur main.
Cependant la moisson, les fruits, et les vendanges.
Remplissent les pressoirs , les celliers, et les granges.
Tels vivoieut nos aïeux , tels on vit ces châteaux ,
De nos vieux chevaliers vénérables berceaux ;
Ainsi les champs, les bois, prodiguoient à leur mailrc
Leur richesse innocente et leur luxe champêtre.
Hélas ! pour mes vieux jours j'aUendois ces plaisirs; El d(^a l'espérance, au gré de mes désirs,
CHANT II
De mon domaine heureux m'inteslissoit d'avance. Je ne possédois pas un héritage immense ; Mais j'avo'S mon verger, mon hosqucl, mon l)ercean. Dieux ! dans quels frais sentiers scrpenloil mon ruisseau! Comhien je chérissois mes fleurs et mon omhrage ! Quels gi'as troupeaux erroient dans mon gras pâturage ! Tout rioit à mes yeux ; mon esprit ne revoit Que des meules d'épis et des ruisseaux de lait. Trop courte illusion ! délices chimériques ! De mon triste pays les troubles politiques [ M'ont laissé pour tout bien mes agrestes pipeaux. Adieu mes fleurs ! adieu mes fruits et mes troupeaux ! Eh bien ! forêts du Pinde, asiles frais et sombres, Revenez, rendez-moi vos poétiques ombres. Si le sort m'interdit les doux travaux des champs , Du moins à leurs bienfaits je consacre mes chants : Des vergers , des guérets tous les dieux me secondent , La colline m'écoule , et les bois me répondent.
Vous donc qui , comme moi , de ce bel art épris , Voulez à vos rivaux en disputer le prix , Ne vous contentez pas d'une facile gloire : Les champs ont leurs combats , les champs ont leur vic- Voyez-vous, au midi, de ce sol monlueux [toire.
Le soleil échauffer les rocs infructueux .•' Venez , que tardez-\ ous ? par un triomphe utile Changer ce sol ingrat en un terrain fertile ; Et, pour planter le cep sur ces coteaux vaincus, Que Mars prête en riant ses foudres à Eacchus ! De ces apprêts guerriers la montagne s'étonne : Le feu court dans ses flancs ; ils s'ouvrent , le ciel tonne , Et des rocs, déchirés avec un long fracas, Les débris dispersés s'envolent en éclats. Le pampre verdoyant aussitôt les remplace, Et rit aux mêmes lieux que hérissoit leur masse. Bientôt un doux nectar, par vos travaux acquis, Vous semble encor plus doux sin- un terrain conquis ; Vos amis avec vous |iartagent la conquête, Et leur brillante oigie en célèbre la fête.
Ailleurs c'est un coteau dont le terrain mouvant, Entraîné par les eaux , emporté par le vent , N'offre à l'œil attristé qu'une stérile arène : Eh bien! ces lieux encor vous paieront votre peine, Si , d'un sol indigent fécond réparateur , De son terrain nouveau votre art est créateur. Ainsi , cette île altière , ouvrage d'une autre île , Ce rocher héroïque en hauts faits si fertile, Qui voit fumer de loin le sonunet de l'Etna , Malle, emprunta son sol aux campagnes d'Enna; Ainsi loin d'elle encor la Sicile est féconde. La terre de Cérès , en voyageant sur l'onde , Vint couvrir ces rochers ; et leur maigre terrain , Qui suffisoit à peine à l'humble romarin , Vit naître à force d'art, sur sa côte brûlante, Le melon savoureux, la figue succulente, Et ces raisins ambres qui parfument les airs ; Et l'arbreaux pommes d'or , aux rameaux toujours verts: Les lauriers seuls sembioient y croître sans cultiu-e. Thétis avec plaisir réfléchit leur verdure • Et ce roc , par l'été dévoré si long-temps ,
Eut enfin son automne et connut le pnntenips.
Imitez, s'il se peut, cette heureuse industrie. Le terrain qu'a perdu celte côte appau\rie. Reprenez-le aux vallons ; que la fécondité Vienne couvrir des rocs la triste nudité. Mais quand l'onde et les vents vont lui livrer la guerre. Que partout d'humbles murs soutiennent cette terre. O riant Gemenos ! ô vallon fortuné * ! Tel j'ai vu ton coteau de pampres couronné, Que la figue chérit, que l'olive idolâtre. Étendre en verts gradins sou riche amphithéâtre ; Et la terre, par l'homme apportée à grands frais, D'un sol enfant de l'art étaler les bienfaits. Lieu charmant ! trop heureux qui dans ta belle plaine, Oii l'hiver indidgent attiédit son haleine , Au sein d'un doux abri peut, sous ton ciel vermeil. Avec les orangers partager ton soleil , Respirer leurs parfums ; et , comme leur verdure , Même au sein des fi'imas , défier la froidure !
Toutefois le bel art que célèbrent mes chants Ne borne point sa gloire à féconder les champs ; Il sait, pour employer leurs richesses fécondes , Mettre à profit les vents et les feux et les ondes , Dompter et façonner et le fer et l'airain , Transformer en tissus et la laine et le lin. Loin de ces verts coteaux, de ces humbles campagne, Venez donc, suivez-moi vers ces âpres montagnes, Formidables déserts d'où tombent les torrents , Oii gronde le tonnerre, où mugissent les vents.
Monts où j'ai tant rêvé, pour qui, dans mon ivresse, Des plus riants vallons j'oubliois la mollesse. Ne pourrai-je encor voir vos rocs majestueux , Entendre de vos flots le cours tuuudtueux ? Oh! qui m'enfoncera sous vos portiques sombres, Dans vos sentiers, noircis d'impénétrables ombres !
Mais ce n'est plus le temps : autrefois des beaux-arts. Sur ces monts, sur ces rocs , j'appelois les regards : C'est au cultivateur quaujourd'hui je m'adresse; J'invoque le besoin , le travail et l'adresse ; Je leur dis : Voyez-vous bondir ces flots errants .■' Courez , emparez-vous de ces fougueux torrents ; Guidez dans des canaux leur onde apprivoisée; Que, tantôt réunie et tantôt divisée, Elle tourne la roue , élève les marteaux , Et dévide la soie, ou dompte les métaux. Là , docile ouvrier , le fier torrent façonne Les toisons de Pales , les sabres de Bellone ; Là, plus prompt que l'éclair, le flot lance les mâts Destinés à voguer vers de lointains climats : Là pour l'art des Didot Annonay voit paroître Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être. Tout vil ; j'entends par-tout retentir les échos Du bruit des ateliers, des forges et des flots ; Les rocs sont subjugués ; l'homme est grand , l'art sublime ; La montagne s'égaie , et le désert s'anime.
Sachez aussi comment des fleuves , des ruisseaux , On peut mettre à profit les salutaires eaux ; Et Pomone et Paies , et Flore et les Dryades , Doivent leurs doux trésors à l'urne des Naïades ,
L'HOMME DES CHAMPS
Sur-tout dans les climats où l'ardente saison Jusque dans sa racine attaque le gazon, Et laisse à peine au sein de la terre embrasée Tomber d'un ciel avare une foible rosée.
Non loin est un ruisseau ; mais de ce mont jaloux Le rempart ennemi le sépare de vous :
Eh bien ! osez tenter une grande conquête : Venez, de vos sapeurs déjà l'armée est prèle. Sous leurs coups redoublés le mont cède en croulant. La brouelte aux longs bras, qui gémit en roulant, Qui, par-tout se frayant un facile passage, Sur son unique roue agilement voyage , S'emi)lissanl, se vidant, allant, venant cent fois, Des dél)ris entassés transporte au loin le poids. Enfin le mont succombe : il s'ouvre, et sous sa voûte Ouvre au ruisseau joyeux une facile route. La Naïade s'étonne, et, da«s son lit nouveau, A. ses brillants destins abandonne son eau. Il vient , il se partage en fertiles rigoles ; Ses limpides fdets sont autant de Pactoles. Sur son passage heureux tout renaît, tout verdit : De ses élats nouveaux son onde s'applaudit ; Et, source de fraîcheur, d'abondance , et de gloire , Vous paie en peu de temps les frais de la vieloire 9.
Dans les champs où, plus près de l'astre ardent du jour, A.U sein de ses vallons Lima sent tour-à-tour , Par le vent de la mer, par celui des nionlagnes. Le soir et le malin rafraîchir ses campagnes , Avec bien moins de frais et bien moins d'art encor , L'homme sait des ruisseaux disposer le trésor, Et, suivant qu'd répand ou suspend leur largesse , Relarde sa récolte ou hâte sa richesse. Près du fruit coloré la fleur s'épanouit. L'arbre donne et promet : l'homme espère et jouit. Là le cep obéit au fer qui le façonne ; Ici de grappes d'or la vigne se couronne; Et , sans que l'eau du ciel lui dispense ses dons, L'homme au cours des ruisseaux asservit les saisons. Lieux cbaruiants, où les cieux sont féconds sans nuage. Et qui ne doivent point leur richesse à l'orage ! Tant l'art a de pouvoir ! tant l'homme audacieux Sait vaincre la nature et corriger les cieux !
Ne pouvez-vous encor de ces terres fangeuses Guidtr dans des canaux les eaux marécageuses, El, donnant à Cérès des trésors imprévus. Montrer au ciel des champs qu'il n'avoit jamais vus ? Tantôt , coulant sans but , des so\n-ccs vagabondes A leur libre penchant abandonnent leurs ondes, Et suivent an hasard leur cours licencieux : Changez en long canal ces flots capricieux ; Bientôt vous allez voir mille barques agiles Descendre , remonter sur ses ondes dociles : Aux canlons étrangers il porte vos trésors ; Des fruils d'un sol lointain il enrichit vos bords; Par lui les intérêts, les besoins se confondent, Tousles biens sont communs , tous les lieux se répondent ; Et l'air, l'onde et la terre, en iiénissent l'auteur.
Riquet de ce grand art atteignit la hauteur. Lorsqu'à ce grand travail du peuple monasiique,
Dont long-temps l'ignorance honora Rome antique , Son art joignit encor des prodiges nouveaux , Et réunit deux mers par ses hardis travaux. Non, l'Egypte et son lac, le Nil et ses merveilles, Jamais de tels récits n'ont frappé les oreilles. Là, par un art magique, à vos yeux sont offerts Des fleuves sur des punts , des vaisseaux dans les airs ; Des chemins sous des monts , des rocs changés en voûte, Où vingt fleuves, suivant leur ténébreuse route, Dans de noirs souterrains conduisent les vaisseaux , Qui du noir Achéron semblent fendre les eaux ; Puis, gagnant lentement l'ouverture opposée. Découvrent toutà-coup un riant Elysée, Des vergers pleins de fruits , et des prés pleins de fleurs Et d'un bel horizon les brillantes couleurs. Eu contemplant du mont la hauteur menaçante, Le fleuve quelque temps s'arrête d'épouvante ; Mais, d'espace en espace en tombant retenus, Avec ait aplanis , avec art soutenus , Du mont, dont la hauteur au vallon doit les rendre, Les flots, de chute en chute, apprennent à descendre; Puis , traversant en paix l'émail fleuri des prés , Conduisent à la mer les vaisseaux l'assurés : [ondes, Chef d'œuvre qui vainquit les monts, les champs, les Et joignit les deux mers qui joignent les deux mondes ! Mais ces fleuves féconds sont souvent destructeurs: Sachez donc réprimer ces flots dévastateurs. Tout connut ce bel art; et l'antiquité même En présente à nos yeux l'ingénieux emblème. Du fabuleux Ovide écoutez le récit.
Achéloùs , dit-il , échappé de son lit , Entraînoit les troupeaux dans ses eaux orageuses, liouloit l'or des moissons dans ses vagues fangeuses. Emportoit les hameaux , dépeuploit les cités. Et changeoit en déserts les champs épouvantés. Soudain Hercule arrive, et veut dompter sa rage Dans les flots écumants il se jette à la nage , Les fend d'un bras nerveux, apaise leurs bouillons, Et ramène eu leur lit leurs fougueux tourbillons. Du fleuve subjugué l'onde en courroux murmure : Aussitôt d'un serpent il revêt la figure ; Il siffle , il s'enfle , il roule , il déroule ses nœuds , Et de ses vastes plis bat ses bords sablonneux. A peine il l'aperçoit , le vaillant fils d'Alcmène De ses bras vigoureux le saisit et l'enchaîne ; Il le presse, il l'étouffé, et de son corps mourant Laisse le dernier pli sur l'arène expirant , Se relève en fureur, et lui dit : « Téméraire ! Osas-tu bien d'Hercule affronter la colère ? Et ne savois-tu pas cjn'en son berceau fameux Des serpenis étouffés furent ses premiers jeux .•* » Etonné , furieux de sa double victoire , Le fleuve de ses flots prétend venger la gloire; Il fond sur son vainqueur : ce n'est plus un serpent, En replis onduleux sur le sable rampant; C'est un taureau superbe, au front large et sauvage , Ses bonds impétueux déchirent son rivage. Sa tête bat les veiils, le feu sort de ses yeux ; Il mugit , et sa voix a fait trembler les cieux.
CHANT II
Hercule, sans effroi, voit renaître la guerre; Part, vole , le saisit, le combat et l'at terre, L'accable de son poids , presse de son genou Sa gorge haletante et son robuste cou ; Puis, fier et triomphant de sa rage étouffée. Arrache un de ses dards, et s'en fail un trophée. Aussitôt les sylvains, les nymphes de ces bords. Dont il vengea l'empire et sauva les trésors. Au vainqueur qui repose apportent lein-s offrandes. L'entourent de festons, le parent de guirlandes ; Et dans la corne heureuse épanchant leurs faveurs, La remplissent de fruits, la couronnent de Heurs.
Heureuse fiction , aima!)le allégorie , Du peintre et du poète également chérie ! Eh ! qui dans ce serpent, dans ces plis sinueux, Ne voit des flols errants les détours tortueux Soumettant à nos lois leur fureur vagabonde ? Ce taureau qui mugit , c'est la vague qui gronde ; Ces deux cornes du fleuve expriment les deux bras ; Celle qu'ariache Aloide en ces fameux com!)als. Riche des dons de Flore et des fruits de Pomone, De l'homme, heureux vainqueur des eaux qu'il empri- Marque la récompense ; et sous ces heureux traits [sonne, L'abondance aux mortels verse encor ses bienfaits.
Ce travail vous étonne ? Eh ! voyez le Batave Donner un frein puissant à l'Océan esclave. Là le chêne, en sou sein fixé profondément, Présente une barrière au fougueux élément ; S'il n'a plus ces rameaux et ces pompeux feuillages Qui paroicnl le printemps et bra\ oient les orages, Sa tige dans les mers soutient d'autres assauts. Et brise fièrement la colère des eaux.
Là d'un long mur de joncs l'ondoyante souplesse , Puissante par leur art, forte par sa foiblesse. Sur le bord qu'il menace attend le tlot grondant. Trompe sa violence, et résiste en cédant. De là ce sol conquis et ces plaines fécondes Que la terre étonnée a vus sortir des ondes. Ces champs pleins de troupeaux , ces prés enfants de l'art. Le long des flols bruyants qui battent ce rempart , Le voyageur, surpris, au-dessus de sa tète Entend gronder la vague et mugir la tempête, Et dans ce sol heureux , à force de tourment , La nature est tout art, l'art tout enchantement.
Vous ne pou\ ez sans doute offrir ces grands spectacles ; Mais votre art plus borné peut avoir des miracles : Donnez-lui donc l'essor; sachez par vos travaux Vaincre ou mettre à profit le cours puissant des eaux. Tantôt à votre sol l'onde livrant la guerre Mord en secret ses bords , et dévore sa terre : Tantôt par son penchant le courant entraîné Vous livi%, en s'éloignant, son lit ahandonné; Ailleurs , d'un champ qu'il ronge emportant les ruines , Ses flols officieux vous cèdent leurs rapines. Recevez leurs présents , et, protégeant leurs bords , De l'onde usurpatrice arrêtez les efforts ; Et , gouvernant son cours rebelle ou volontaire , Traitez-le comme esclave ou comme tributaire.
Souvent même, dit-on, tout un frêle terrain
De sa base d'argile est détaché soudain,
Glisse, vogue sur l'onde, et vers l'autre rivage
D'un voisin étonné va joindre l'héritage.
Le nouveau possesseur, qu'enrichissent ces eaux,
Contemple à son réveil ses domaines nouveaux ,
Tandis qu'à l'autre bord ses déplorables maîtres
Ont vu s'enfuir loin d'eux les champs de leurs ancêtres.
Muse, attendris tes sons, et chante la douleur De la belle Egérie, heureuse en son malheur. Sous les monts de l'Ecosse , en un lac où des îles Pressent, dit-on, les flots de leurs masses mobiles, Son père possédoit un modique terrain , Élevé sur les eaux et flottant sur leur sein : Telle, comme une fleur jetée au sein de l'onde, Callimaque nous peint cette île vagabonde, L'asile de Latone et le berceau des dieux. Du hasard et des flols travail capricieux , Celle que je décris, de racines sauvages. De mousses, de rameaux enlacés par les âges. Se forma lentement; des feuillages flétris L'enrichissent encor de leurs féconds débris , Et les caps avancés, à qui l'eau fait la guerre, De leur lente ruine avoient accru sa terre ; Autour d'elle flottoient des saules, des roseaux. Là n'éloienl point nourris de superbes troupeaux, La génisse féconde et la brebis bêlante : Quehpies chevreaux épars, famille pétulante, Sous les lois d'Égérie erroient seuls en ce lieu : C'étoit peu; mais le pauvre est riche de si peu! Souvent , en l'embrassant, son respectable père Lui disoit: « O ma fille, image de la mère ! Mon cœur se l'est promis, cette île que tu voi. C'est ta dot ; ces chevreaux et ce pré sont à toi. »
Maître, au bord opposé, d'un bois, d'une prairie, Dolon depuis long- temps adoroit Egérie : Trop heureux si, troublant un bonheur aussi doux, Son père n'eilt déjà fait choix d'un autre époux ! Toutefois de l'amour l'adresse industrieuse A les dédommager éloit ingénieuse.
Le lac plus d'une fois sur ses flots complaisants Du rivage opposé leur porta les présents , Les beaux fruits de Dolon, les fleurs de la bergère, Souvent l'heureux Dolon, sur sa barque légère, Visitoil l'île heureuse. On sait que de l'amour Les îles en tout temps sont le plus cher séjour. Celle-ci n'étoil point la magique retraite Que d'Alcine ou d'Armidc enfanta la baguette; Un charme encor plus doux y fixoit ces amants: Se voir, s'aimer, voilà leurs seuls enchantements ; Falloit-il se quitter? condamnés à l'absence. En perdant le plaisir , ils gardoient l'espérance.
Enfin le tendre Amour , au gré de leur ardeur , Voulut unir leur sort, comme il unit leur cœur. Parmi les déités que révèrent Ces ondes , Doris fut la plus belle ; en ses grottes profondes Le lac n'enferma point un plus rare trésor. Sous les flols azurés brilloieut ses tresses d'or; L'eau s'enorgueillissoil d'une charge aussi belle. Les flols plus mollement murmuroient autour d'elle,
L'HOMME DES CHAMPS
Le» nymphes radmiroienl. Le jeune Palémon Pour elle de sa trompe adoucissoit le son, Et jamais chez Thclis nymphe plus ravissante Ne r. eut les haisers de l'onde caressante. F.ole l'adoroit, et son fou{,'ucu.v amour Vainement Tappcloil dans sa bruyante cour; La nymphe rei'usoil les farouches hommages D'un dieu dont les soupirs ressemblent aux orages ; li'amant le plus bruyant n'est pas le plus aime.
L'Amour vole à ce dieu par lui-même enflammé : « Éole, écoute-moi, lui dit-il. Kgérie Du sensible Dolon dès long-temps est chérie; Son père la destine aux vœux d'un antre amant: Seconde mes désirs pour ce couple charmant ; Que l'ile d'Égérie, au gré de la tempête, Vers les champs de Dolon vogue , aborde , et s'arrêle; Qu'alors tous deux unis , ils se donnent leur foi : Je le jure , à ce prix Doris vivra pour toi; Mais ne l'entraîne point dans ta cour turbulente, Permels-lui d'habiter dans sa grotte charmante; Écarte de ses bords l'aquilon furieux , Et c|ue les seuls zéphyrs soupirent dans ces lieux : L'Amour le veut ainsi. » Le dieu parle et s'envole.
L'espoir d'un prix si doux flatte le cœur d'Ëole. Pour hâter un bonheur de qui dépend le sien , Il veut de ces amants former l'heureux lien.
Un jour (1 ile ce jour ne les vit point ensemble) Soudain l'air a mugi, l'onde croit, l'ile tremble; Les flots tumultueux rugissent alentour : Rien n'égale un orage excité par l'Amour. L'ile cède: Égérie est en pleurs sur la rive; Elle rappelle en vain son ile fugitive, Hélas ! et son amour, injuste un seul moment. Craint, en perdant sa dot, de perdre son amanl. Fille aimable, bannis une crainte importune ! L'aveugle Amour est cher à l'aveugle Fortune , Et tous deux de ton île ils dirigent le cours. Le terrain vagabond, après de longs détours, Serapproche des lieux où , seul sur le rivage , Dolon, triste et pensif, entend gronder l'orage. Il regarde, il s'élonne; il observe long-temps Cette île voyageuse et ces arbres flollanis. Quand soudain à ses yeux, quelle surprise extrême ! La terre, en approchant, monlre l'ile qu'il aime. Il tremble: il craint pour elle une vague, un écueil; Il la suit sur les eaux, il la conduit de l'œil. L'ile long-temps encor flotte au gré de l'orage; La vague enfin la pousse et l'applique au rivage. Dolon court , Dolon vole : il parcourt ces beaux lieux Si chéris de son cœur , si connus à ses yeux ; Il cherche le bosquet , il cherche la cabane , Où leurs discrets amours fuy oient un œil profane; Les flols impétueux auront-ils respecté Les fleurs qu'elle arrosoil, l'arbre qu'elle a planté ? Trouvera-t il encor sur Técorce légère De leurs chiffres unis le tendre caractère ? Tout l'émeut, tout occupe et son ame et ses yeux; D'un cœur moins effrayé, d'un œil moins curieux. Un tendre ami parcourt l'air, les traits, le visage
D'un ami que les flols jetèrent au rivage.
Le calme sur les eaux à peine a reparu , Dolon retourne aux lieux d'où l'ile a dispai'u , Va trouver ses amis, les console, les mène Au rivage où leur île est jointe à son domaine. Le changement d'abord la déguise à leurs vœux ; Mais d'Égérie à peine elle a frappé les yeux : « Ah ! la voilà, dit-elle. >■ " Oui, la voilà , s'écrie Le sensible Dolon , ton île tant chérie ! Viens ; nous pourrons encore, à l'ombre de ces bois, Entrelacer nos noms et marier nos voix : N'accuse point le sort, n'accuse point l'orage; Puisqu'il sert mon amour, je bénis son naufrage; Un dieu , sans doute , un dieu propice aux tendres cœurs Sur la vague orageuse a guidé ses erreurs. Vers ce rivage ami les dieux l'ont amenée : Qu'ainsi puisse nous joindre un heureux hyménée ! »
Il dit : la mère pleure et le père consent , Et la belle Fgérie accepte en rougissant. Et cependant il veut que cette ile si chère Reprenne sa parure et sa forme première : Un pont joint à ses bords ce fortuné séjour, Sacré par le malheur, plus sacré par l'amour; Riais son art l'affermit, et l'onde mugissante Vient briser sur ses bords sa colère impuissante. Ainsi celte île errante cul un frein dans les flots. Le bonheur un asile, et l'amour sa Délos.
CHANT 111
Que j'aime le mortel , noble dans ses penchants , Qui cullive à-la-fois son esprit et ses champs! Lui seul jouit de tout. Dans sa triste ignorance Le vulgaire voit tout avec indifférence : Des desseins du grand Etre atteignant la hauteur, Il ne sait point monter de l'ouvrage à l'auteur. Non , ce n'est pas pour lui qu'en ses tableaux si vastes Le grand peintre forma d'harmonieux contrasies: Il ne sait pas comment, dans ses secrets canaux. De la racine au tronc, du tronc jusqu'aux rameaux, Des rameaux au feuillage , accourt la sève errante ; Comment naît des cristaux la masse transparente. L'union, les reflets et le jeu des couleurs; Étranger à ses bois, étranger à ses fleurs. Il ne sait point leurs noms, leurs vertus, leur famille: D'une grossière main il prend dans la charmille Ses fds au rossignol , au printemps ses concerts. Le sage seul , instruit des lois de l'univers , j| Sait goûter dans les champs une volupté pure: j\ C'est pour l'ami des arts qu'existe la nature, il
Vous donc , quand des travaux ou des soins imporlants Du bonheur domestique ont rempli les instants , Cherchez autour de vous de riches connoissances Qui, charmant vos loisirs, doublent vos jouissances. Trois règnes à vos yeux étalent leurs secrets. Un maître doit toujours connoitre ses sujets: Observez les trésois que la nalnre assemble.
CHANT III
Venez ; marchons , voyous , et jouissons ensemble.
Dans ces aspects divers que de variété ! Là tout est élégance, harmonie, et beauté. C'est la molle épaisseur de la fraîche verdure , C'est de mille ruisseaux le caressant murmure, Des coteaux arrondis , des bois majestueux , Et des antres riants Fabri voluptueux ; Ici d'affreux débris , des crevasses affreuses , Des ravages du temps empreintes désastreuses , Un sable infructueux aux vents abandonné; Des rebelles torrents le cours désordonné ; La ronce , la bruyère , et la mousse sauvage , Et d'un sol dévasté l'épouvantable image. Par-tout des biens , des maux , des fléaux, des bienfaits ! Pour en interpréter les causes, les effets, Vous n'aurez point recours à ce double génie Dont l'un veut le désordre, et l'autre l'harmonie: Pour vous développer ces mystères profonds, Venez, le vrai génie est celui des l'uffons.
Autrefois, disent-ils, un terrible déluge. Laissant l'onde sans frein et l'homme sans refuge, Répandit, confondit en une vaste mer El les eaux de la terre et les torrents de l'air ; Où s'élevoient des monts étendit des campagnes; Où furent des vallons éleva des montagnes ; Joignit deux continents dans les mêmes tombeaux ; Du globe déchiré dispersa les lambeaux; Lança l'eau sur la terre et la terre dans l'onde , Et roula le chaos sur les débris du monde. De là ces grands amas dans la terre enfermés. Ces bois , noirs aliments des volcans enllammés Et ces énormes lits , ces couches intestines, Qui d'un monde sur l'autre entassent les ruines.
Ailleurs d'autres dépôts se présentent à vous , Formés plus lentement par des moyens plus doux. Les fleuves, nous dit-on, dans leurs errantes courses, En apportant aux mers les tributs de leurs sources , Entraînèrent des coips l'un à l'autre étrangers , Quelques uns plus pesants , les autres plus légers : Les uns au fond de l'eau tout-à-coup se plongèrent; Quelque temps suspendus les autres surnagèient; De là, précipités dans l'humide séjour, Sur ces premiers dépôts s'assirent à leur tour : Des couches de limon sur eux se répandirent , Sur ces lits étendus d'autres lits s'étendirent; Des arbustes sur eux gravèrent leurs rameaux , Non brisés par des chocs, non dissous par les eaux , Mais dans leur forme pure. En vain leurs caractères Semblent offrir aux yeux des plantes étrangères, Que des fleuves, des lacs, et des mers en courroux Le roulement affreux apporta parmi nous : Leurs traits inaltérés, les couches plus profondes Des lits que de la mer ont arrêtés les ondes; Souvent de minces lits, léger travail des eaux L'un sur l'autre sculptés par les mêmes rameaux; Tout d'une cause lente annonce aux yeux l'ouvrage. Ainsi, sans recourir à tout ce grand ravage, Le sage ne voit plus que des effets constants. Le cours de la nature et la marche du temps.
Mais j'aperçois d'ici les débris d'un village: D'un désastre fameux tout annonce l'image. Quels malheurs l'ont produit ? avançons, consulloi» Les lieux et les vieillards de ces tristes cantons. Dans les concavités de ces roches profondes. Où des fleuves futurs l'air déposoit les ondes , L'eau, parmi les rochers se filtrant lentement. De ces grands réservoirs mina le fondement : Les voûtes, toul-à-coup à grand bruit écroulées Remplirent ces bassins; et les eaux refoulées. Se soulevant en masse et brisant leurs remparts. Avec les bois , les rocs , et leurs débris épars , Des hameaux, des cités traînèrent les ruines; Leur cours se lit encore au creux de ces ravines, Et l'ermite du lieu , sur un décembre assis , En fait aux voyageurs d'effroyables récits.
Ailleurs ces noirs sommets dans le fond des campagnes Versèrent tont-à-conp leurs liquides montagnes. Et le débordement de leurs bruyantes eaux Forma de nouveaux lacs et des courants nouveaux. Voyez-vous ce mont chauve et dépouillé de terre , A qui fait l'aquilon une éternelle guerre .►' L'Olympe pluvieux, de son front escarpé Détachant le limon par ses eaux détrempé, L'emporta dans les champs , et de sa cime nue Laissa les noirs sommets se perdre dans la nue: L'œil s'afflige à l'aspect de ces rochers hideux.
Poursuivons : descendons de ces sauvages lieux , Des terrains variés marquons la différence. Voyons comment le sol, dont la simple substance Sur les monts primitifs où les dieux l'ont jeté. Conserve, vierge encor, tonte sa pureté. S'altère en descendant des montagnes aux plaines. De nuance en nuance et de veines en veines L'observateur le suit d'un regard curieux '.
Tantôt de l'ouragan c'est le cours furieux; Terrible , il prend son vol , et dans des flots de poudre Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre; Balaie, en se jouant, et forêt et cité: Refoule dans son lit le fleuve épouvanté; Jus(ju'au sommet des monts lance la mer profonde , Et tourmente en courant les airs, la terre, et l'onde. De là sous d'autres champs ces champs ensevelis , Ces monts changeant de place, et ces fleuves de Ihs; Et la terre sans fruits, sans fleurs, et sans verdure, Pleure en habit de deuil sa riante parure.
Non moins impétueux et non moins dévorants Les feux ont leur tempête et l'Etna ses torrents. La terre dans son sein, épouvantable gouffre, Nourrit de noirs amas de bitume et de soufre, Enflamme l'air et l'onde , et de ses propres flancs Sur ses fruits et ses fleurs vomit des flots bouillants; Emblème trop frappant des ardeurs turbulentes Dans le volcan de l'ame incessamment brûlantes. Et qui, sortant soudain de l'abîme des cœurs. Dévorent de la vie et les fruits et les fleurs ! Ces rocs tout calcinés, cette terre noirâtre. Tout d'un gi-and incendie annonce le théâtre. Là grondoil un volcan: ses feux sont assoupis;
L'HOMME DES CHAMPS
Flore y donne des fleurs et Cérès des épis.
Sur l'un de ses côlcs son désastre s'efface,
Mais la pente opposée en garde encor la trace:
trcsl ici que la lave en longs torrents coula;
Voici le lit profond oii le fleuve roula ,
Et plus loin à longs flots sa masse répandue
Se refroidit soudain et resta suspendue.
Dans ce désastre aflVeux quels fleuves ont lari!
Quels sommets ont croidé, quels peuples ont péri!
Les vieux âges l'onl su, l'âge présent l'ignore;
Wais de ce grand fléau la terreur dure encore.
Un jour, penl-èlre, un jour les peuples de ces lieux
Que l'horrihie volcan inonda de ses feux ,
Heurtant avec le soc des restes de murailles,
Découvriront ce gouffre, et, creusant ses entrailles,
Contempleront au loin avec élonnemeut
Des hommes et des aris ce profond monument;
Cet aspect si nouveau des demeures antiques,
Ces cirques, ces palais, ces temples, ces portiques.
Ces gymnases du sage autrefois fréquentés,
D'hommes qui semblent vivre encor tout habités;
Simulacres légers, prêts à tomijer en poudre,
Tous gardant l'attitude où les surprit la foudre:
L'un enlevant son fds, l'autre emportant son or;
Cet autre ses écrits, son plus riche trésor;
Celui-ci dans ses mains tient son dieu tulélaire ;
L'autre, non moins pieux, s'est chargé de son père;
L'autre, paré de tleurs et la coupe à la main,
A vu sa dernière heure et son dernier festin.
Gloire, honneur à Buffon, qui, pour guider nos sages Eleva sept fanaux sur l'océan des âges , Et, noble historien de l'anticiuc univers, Nous peignit à grands traits ces changements divers ! Mais il quitta trop peu sa retraite profonde: Des bosquets de Montbard Buffon jugeoit le monde ; A des yeux étrangers se confiant en vain. Il vit peu par lui-même; et, tel qu'un souverain , De loin, et sur la foi d'une vaine peinture. Par ses ambassadeurs courtisa la nature.
O ma chère patrie! ô champs délicieux, Où les fastes du temps frappent par-tout les yeux ! Oh! s'il eût parcouru cette belle Limagne , Qu'il eût joui de voir dans la même campagne Trois âges de volcans que distinguent entre eux Leurs aspects, leurs courants, leurs foyers sulfureux ! La mer couvrit les uns par des couches profondes. D'autres ont recouvert le vieux séjour des ondes ; L'un d'une côte à l'autre étendit ses torrents; L'autre en fleuve de feu versa ses ilôts errants Dans ces fonds qu'a creusés la longue main des âges. En voyant du passé ces sublimes images , Ces grands foyers éteints dans des siècles divers. Des mers sur des volcans , des volcans sur des mers , Vers l'antique chaos notre ame est repoussée, Et des âges sans fin pèsent sur la pensée.
Mais, sans quitter vos monts et vos vallons chéris. Voyez d'un marbre usé le plus mince débris: Quel riche monument ! de quelle grande histoire Ses révolutions conservent la mémoire !
Composé des dépôts de l'empire animé ,
Par la destruction ce marbre fut formé;
Pour créer les débris dont les eaux le pétrirent,
De générations quelles foules périrent !
Combien de Icnips sur lui l'océan a coulé !
Que de temps dans leur sein les vagues l'ont roulé !
En descendant des monts dans ses profonds abîmes.
L'océan autrefois le laissa sur leurs cimes;
L'orage dans les mers de nouveau le porta;
De nouveau sur ses bords la mer le rejeta ,
Le reprit, le rendit: ainsi, rongé par l'âge,
Il endura les vents, et les flols, et l'orage:
Enfin, de ces grands monis humble contemporain,
Ce marbre fut un roc, ce roc n'est plus qu'un grain;
Mais , fils du temps , de l'air , de la terre , et de l'onde,
Lhistoire de ce grain est l'histoire du monde.
Et quelle source encor d'études, de plaisirs, Va de pensers sans nombre occuper vos loisirs, Si la mer elle-même et ses vastes domaines Vous offrent de plus près leurs riches phénomènes!
O mer, terrible mer, quel homme à ton aspect Ne se sent pas saisi de crainte et de respect! De quelle impression tu frappas mon enfance ! Mais alors je ne vis que ton espace immense ; Combien l'homme et ses arts t'agrandissent encor ! Là le génie humain prit son plus noble essor; Tous ces nombreux vaisseaux suspendus sur ses ondes Sont le nœud des élats , les courriers des deux mondes Comme elle, à son aspect, vos pensers sont profonds: Tantôt vous demandez à ces gouffres sans fonds Les débris disparus des nations guerrières. Leur or, leurs bataillons, et leurs flottes entières: Tantôt, avec Linnée enfoncé sous les eaux. Vous cherchez ces forêts de fucus, de roseaux, De la Flore des mers invisible héritage. Qui ne viennent à nous qu'apportés par l'orage; F'ponges, poljpiers, madrépores, coraux.
Des insectes des mers miraculeux travaux. Que de fleuves obscurs y dérobent leur source 1 Que de fleuves fameux y terminent leur course ! Tantôt avec effroi vous y suivez de l'œil Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil ; Souvent avec Buffon vos yeux y viennent lire Les révolutions de ce bruyant empire, Ces courants, ces reflux, ces grands événements Qui de l'axe incliné suivent les mouvements; Tous ces volcans éteints, qui du sein de la terre Jadis alloient aux cieux défier le tonnerre; Ceux dont le foyer brûle au sein des flots amers , Ceux dont la voûte ardente est la base des mers, Et qui peut-être un jour sur les eaux écumantes Vomiront des rochers et des îles fumantes. Pcindrai-je ces vieux caps, sur les ondes pendants; Ces golfes qu'à leur tour rongent les flols grondants, Ces monts ensevelis sous ces voûtes obscures , Les Alpes d'autrefois et les Alpes futures ; Tandis (pie ces vallons, ces monts que voit le jour, Dans les profondes eaux vont rentrer à leur tour ? Échanges éternels de la terre et de l'onde ,
CHANT III
Qui semblenl leiHemenl se disputer le monde ! Ainsi l'ancre s'allache où paissoient les Iroupeaux ; Ainsi roulent des chars où voguoienl des vaisseaux! El le monde, vieilli par la mer qui voyage, Dans l'abime des temps s'en va cacher son âge.
Après les vastes mers et leurs mouvants tableaux Vous annerez à voir les fleuves, les ruisseaux ; Non point ceux qu'ont chantes tous ces rimeurs si fades, De qui les vers usés ont vieilli leurs Naïades; Mais ceux de qui les eaux présentent à vos yeux Des effets nobles, grands, rares, ou curieux. Tantôt dans son berceau vous recherchez leur source; Tantôt dans ses replis vous observez leur coiu'se. Comme, d'un bord à l'autre errant en longs détours, D'angles creux ou saillants chacun marque son cours.
Dirai-je ces ruisseaux , ces sources , ces fontaines Qui de nos corps souffrants adoucissent les peines.' Là , de votre canton doux et tristes tableaux , La joie et la douleur, les plaisirs et les maux. Vous font chaque prinlemps leur visite ainuielle; Là, mêlant leur gailé, leur plainte mutuelle. Viennent de tous côtés, exacts au rendez-vous, Des vieillards écloppés, un jeune essaim de fous. Dans le même salon là viennent se confondre La belle vaporeuse et le triste hypocondre : Lise y vient de son teint rafraîchir les couleurs; Le guerrier , de sa plaie adoucir les douleurs ; Le gourmand, de sa table expier les délices. Au dieu de la santé tous font leurs sacrifices : Tous, lassant de leurs maux valets, amis, voisins, Veulent être guéris , mais sur-tout être plaints ; Le malin voit errer l'essaim mélancolique; Le soir le jeu, le bal , les festins, la musique. Mêlent à mille maux mille plaisirs divers : On croit voir l'Elysée au milieu des enfers.
Mais laissant là la foule et ses bruyantes scènes , Reprenons notre course autour de vos domaines. Et du palais magique où se rendent les eaux , Ensemble remontons au lieu de leurs berceaux , Vers ces monts , de vos champs dominateurs antiques. Quels sublimes aspects ! quels tableaux romantiques ! Sur ces vastes rochers , confusément épars , Je crois voir le génie appeler tous les arts : Le peintre y vient chercher, sous des teintes sans nombre, Les jets de la lumière et les masses de l'ombre ; Le poète y conçoit de plus sublimes chants; Le sage y voit des mœurs les spectacles touchants : Des siècles autour d'eux ont passé comme une heure Et l'aigle et l'homme libre en aiment la demeure ; Et vous, vous y venez, d'un œil observateur, Admirer dans ses plans l'éternel créateur. Là le temps a tracé les annales du monde : Vous distinguez ces monts, lents ouvrages de l'onde; Ceux que des feux soudains ont lancés dans les airs , Et les monts primitifs, nés avec l'univers; Leurs lits si variés, leur couche verticale. Leurs terrains inclinés, leur forme horizontale : Du hasard et du temps travail mystérieux. Tantôt vous parcourez d'un regard curieux
De leurs rochers pendants l'informe amphithéâtre.
L'ouvrage des volcans, le basalte noirâtre.
Le granit par les eaux lentement façonné.
Et les feuilles du schiste, et le marbre veiné;
Vous fouillez dans leur sein, vous percez leur structure,
Vous y voyez empreints Dieu , l'homme et la nature :
La nature, tantôt riante en tous ses traits,
De verdure et de fleurs égayant ses attraits;
Tantôt mâle, âpre et forte, et dédaignant les grâces,
Fière, et du vieux chaos gardant encor les traces.
Ici, modeste encore au sortir du berceau.
Glisse en minces filets un timide ruisseau ;
Là s'élance en grondant la cascade éemnanle ; ~
Là le zéphyr caresse, ou l'aquilon tourmente;
Vous y voyez unis des volcans , des vergers ,
Et l'écho du tonnerre, et l'écho des bergers;
Ici de frais vallons, une terre féconde;
Là des rocs décharnés, vieux ossements du monde:
A leur pied le printemps , sur leurs fronts les hivers.
Salut, pompeux Jura, terrible Montanverls !
De neiges , de glaçons entassements énormes ,
Du temple des frimas colonnades informes :
Pi'ismes éblouissants, dont les pans azurés.
Défiant le soleil dont ils sont colorés ,
Peignent de pourpre et d'or leur éclatante masse.
Tandis que , triomphant sur son trône de glace ,
L'hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour
Embellir son palais et décorer sa cour !
Non , jamais , au milieu de ces grands phénomènes,
De ces tableaux touchants, de ces terribles scènes.
L'imagination ne laisse dans ces lieux
Ou languir la pensée ou reposer les yeux.
Malheureux cependant les mortels téméraires Qui viennent visiter ces horreurs solitaires, Si par un l)ruit prudent de tous ces noirs frimas Leurs tubes enflammés n'inteiTogent l'amas! Souvent un grand effet naît d'une foible cause; Souvent sur ces hauteurs l'oiseau qui se repose Détache un grain de neige : à ce léger fardeau Des grains dont il s'accroît se joint le poids nouveau , La neige autour de lui rapidement s'amasse ; De moment en moment il augmente sa masse ; L'air en tremble, et soudain, s'écroulant à-la-fois. Des hivers entassés l'épouvantable poids Bondit de roc en roc, roule de cime en cime. Et de sa chute immense ébranle au loin l'abîme ; Les hameaux sont détruits, et les bois emportés; On cherche en vain la place oîi furent les cités, Et sous le vent lointain de ces Alpes qui tombent, Avant d'être frappés, les voyageurs succombent. Ainsi quand des excès , suivis d'excès nouveaux , D'un état par degrés ont préparé les maux , De malheur en malheur sa chute se consomme : Tyr n'est plus,Thèbes meurt, et les yeux cherchent Rome] O France, ô ma patrie! ô séjour de douleurs 3 ! Mes yeux , à ces pensers, se sont mouillés de pleurs.
Vos pas sont-ils lassés de ces sites sauvages.»' Eh bien ! redescendez dans ces frais paysages : Là le long des vallons, au bord des clairs ruisseaux ,
L'HOMME DES CHAMPS
De ferliles vergers , d'aimables arbrisseaux , El des arbres pompeux, el des fleurs odorautes, Vienuent vous étaler leurs races dilïérenles. Quel nouvel intérêt ils donuenl à vos champs ! Observez leurs couleurs, leurs formes, leurs penchants. Leurs amours, leurs hymens, la grelte el ses prodiges; Comment, des sauvageons civilisant les tiges, L'art corrige leurs fruits , leur prête des rameaux , El peuple ces vergers de citoyens nouveaux; Comment , dans les canaux où sa course s'achève , Dans ses balancements monte el descend la sève; Comment le suc, enfui, de la même liqueur Forme le bois , la feuille, et le fruit, el la fleur.
El les humbles tribus , le peuple immense d'herbes Qu'effleure l'ignorant de ses regards superbes , N'ont-ils pas leurs beautés et leurs bienfaits divers ? Le même Dieu créa la mousse et l'univers. De leurs secrets pouvoirs connoissez les mystères , Leurs utiles vertus, leurs poisons salutaires : Par eux autour de vous rieu n'est inhabité, Et même le désert n'est jamais sans beauté. Souvent , pour visiter leurs riantes pleuplades , A^ous dirigez vers eux vos douces promenades , Soit que vous parcouriez les coteaux de Marli , Ou le riche Meudon, ou le frais Chantilli.
Et voulez-vous encore embellir le voyage ? Qu'une troupe d'atnis avec vous le partage ; La peine est plus légère et le plaisir plus doux : Le jour vient , el la troupe arrive au rendez-vous. Ce ne sont point ici de ces guerres barbares Où les accents dn.cor el le bruit des fanfares Épouvantent de loin les hôtes des forêts ; Paissez , jeunes chevreuils , sous vos ombrages frais ; Oiseaux , ne craignez rien : ces chasses innocentes Ont pour objet les fleurs, les arbres, el les plantes; Et des prés el des bois, et des champs el des monts, Le portefeuille avide attend déjà les dons. On part : l'air du malin , la fraîcheur de l'aurore Appellent à l'envi les disciples de Flore. Jussieu marche à leur tête; il parcourt avec eux Du règne végétal les nourrissons nombreux. Pour tenter son savoir quelquefois leur malice De plusieurs végétaux compose un tout factice; Le sage l'aperçoit , sourit avec bonté , El rend à chaque plant son débris emprunté 4. Chacun dans sa recherche à l'envi se signale ; Élamine , pistil , et corolle , el pétale , On interroge tout. Parmi ces végétaux Les uns vous sont connus , d'autres vous sont nouveaux. Vous voyez les premiers avec reconnoissance, Vous voyez les seconds des yeux de l'espérance ; L'un est un vieil ami qu'on aime à retrouver, L'aulre est un inconnu que l'on doit éprouver. Eh! quel plaisir encor lorsque des objets rares. Dont le sol, le climat, et le ciel sont avares, R.endus par votre attente encor plus précieux , Par un heureux hasard se montrent à vos yeux ! Voyez quand la pervenche, en nos champs ignorée Qffi'e à Rousseau sa fleur si long-temps désirée;
La pervenche, grand Dieu ! la pervenche! Soudain Il la couve des yeux, il y porte la main. Saisit sa douce proie : avec moins de tendresse L'amant voit, reconnoit, adore sa maîtresse.
Mais le besoin commande : un champêtre repas, Pour ranimer leur force, a suspendu leurs pas : C'est au bord des ruisseaux, des sources, des cascades : Bacchus se rafraîchit dans les eaux des Naïades. Des arbres pour lambris, pour tableaux l'horizon, Les oiseaux pour concert, pour table le gazon : Le laitage, les œufs, l'abricot, la cerise, Et la fraise des bois, que leurs mains ont conquise 5, Voilà leurs simples mets : grâce à leurs doux travaux , Leur appétit insulte à tout l'arl des Méols 6. On fêle, on chante Flore et l'antique Cybèle, Elernellement jeune, éternellement belle : Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés, Par la mode introduits, par la mode emportés; Mais la grandeur d'un Dieu, mais sa bonté féconde, La nature immortelle, et les secrets du monde. La troupe enfin se lève ; on vole de nouveau Des bois à la prairie, et des champs au coteau; Et le soir daus l'herbier , dont les feuilles sont prêtes , Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes.
Aux plantes toutefois le destin n'a donné Qu'une vie imparfaite et qu'un instinct borné. Moins étrangers à l'homme, et plus près de son être. Les animaux divers sont plus doux à connoîlre : Les uns sont ses sujets, d'autres ses ennemis; Ceux-ci ses compagnons, el ceux-là ses amis. Suivez, étudiez ces familles sans nombre; Ceux que cachent les bois, qu'abrite un antre sombre; Ceux dont l'essaim léger perche sur des rameaux : Les hôtes de vos cours, les hôtes des hameaux; Ceux qui peuplent les monts, qui vivent sous la terre ; Ceux que vous combattez, qui vous livrent la guerre. Étudiez leurs mœurs, leurs ruses, leurs combats, Et surtout les degrés si Ans, si délicats. Par qui l'instinct changeant de l'échelle vivante Ou s'élève vers l'homme , ou descend vers la plante.
C'est peu; pour vous donner un intérêt nouveau. De ces vastes objets rassemblez le tableau : Que d'un lieu préparé l'étroite enceinte assemble Les trois règnes rivaux, étonnés d'être ensemble; Que chacun ail ici ses tiroirs, ses cartons; Que, divisés par classe, et rangés par cantons, Ils offrent de plaisir une source féconde. L'extrait de la nature et l'abrégé du monde.
Mais plutôt réprimez de trop vastes projets. Contentez-vous d'abord d'étaler les objets Dont le ciel a pour vous peuplé votre domaine , Sur qui votre regard chaque jour se promène : Nés dans vos propres champs, ils vous en plairont mieux. Entre les minéraux présentez à nos yeux Les terres el les sels, le soufre, le bitume ; La pyrite, cachant le feu qui la consume; Les métaux colorés et les brillants cristaux , Nobles fils du rocher, aussi purs que ses eaux : L'argile à qui le feu donna l'éclat du verre ,
CHANT III
Et les bois que les eaux ont transformés en pierre , Soil qu'un limon durci les recouvre au dehors , Soit que des sucs pierreux aient pénétré leurs corps ; Enfin Ions ces objets , combinaison féconde De la flamme , de l'air, de la terre et de l'onde
D'un œil plus curieux et plus avide encor, Du règne végétal je cherche le trésor.
Là sont en cent tableaux , avec art mariées , Du varec , lils des mers , les teintes variées ; Le lichen parasite , aux chênes attaché ; Le puissant agaric , qui du sang épanché Arrête les ruisseaux , et dont le sein fidèle Du caillou pelillant recueille l'étincelle ; Le nénufar, ami de l'humide séjour, Destructeur des plaisirs et poison de l'amour , Et ces rameaux vivants , ces plantes populeuses , De deux régnes rivaux races miraculeuses.
Dans le monde vivant même variété :
Le contraste sur-tout en fera la beauté. Un même lieu voit l'aigle et la mouche légère , Les oiseaux du climat , la caille passagère , L'ours à la masse informe , et le léger chevreuil , Et la lenle tortue , et le vif écureuil ; L'animal recouvert de son épaisse croûte , Celui dont la coquille est arrondie en voûte ; L'écaillé du serpent , et celle du poisson , Le poil uni du rat , les dards du hérisson ; Le nautile , sur l'eau dirigeant sa gondole ; La grue , au haut des airs naviguant sans boussole ; Le perroquet , le singe , imitateurs adroits, L'un des gestes de l'homme , et l'autre de sa voix ; Les peuples casaniers , les races vagabondes ; L'équivoque habitant de la terre et des ondes ; Et les oiseaux rameurs , et les poissons ailés.
Vous-mêmes dans ces lieux vous serez appelés , Vous , le dernier degré de cette grande échelle , Vous , insectes sans nombre , ou volants ou sans aile , Qui rampez dans les champs , sucez les arbrisseaux , Tourbillonnez dans l'air, ou jouez sur les eaux
Là je place le ver, la nymphe , la chenille ; Son fils , beau parvenu , houleux de sa famille L'insccle de tout rang et de toutes couleurs , L'habilant de la fange , et les hôtes des fleurs ; Et ceux qui , se creusant un plus secret asile , Des tumeurs d'une feuille ont fait leur domicile ; Le ver rongeur des fruits , et le ver assassin , En rubans animés vivant dans notre sein. J'y veux voir de nos murs la tapissière agile , La mouche qui bàlit, et la mouche qui file ; Ceux qui d'un fil doré composent leur tombeau. Ceux dont l'amour dans l'ombre allume le flambeau ; L'insecte dont un an borne la destinée ; Celui qui naît , jouit , et meurt dans la journée , Et dont la vie au moins n'a pas d'instants perdus. Vous tous , dans l'univers en foule répandus , Dont les races , sans fin , sans fin se renouvellent , Insectes , paroissez , vos cartons vous appellent ; Venez avec l'éclat de vos riches habits , Vos aigrettes , vos flairs, vos perles , ax)S rubis ,
Et ces fourreaux brillants , et ces étuis fidèles ,
Dont récaille défend la gaze de vos ailes ,
Ces prismes , ces miroirs , savamment travaillés ,
Ces yeux qu'avec tant d'art la nature a taillés ,
Les uns semés sur vous en brillants microscopes ,
D'autres se déployant en de longs télescopes ;
Montrez-moi ces fuseaux , ces tarières , ces dards ,
Armes de vos combats , instruments de vos arts ,
Et les filels prudents de ces longues antennes
Qui sondent devant vous les roules incertaines.
Que j'observe de près ces clairons , ces tambours ,
Signal de vos fureurs , signal de vos amours.
Qui guidoient vos héros dans les champs de la gloire ,
Et sonnoient le danger, la charge et la victoire ;
Enfin tous ces ressorts , organes merveilleux
Qui confondent des arls le savoir orgueilleux ,
Chefs-d'œuvre d'une main en merveilles féconde ,
Dont un seul prouve un Dieu , dont un seul vaut un
Tel est le Iriple empire à vos ordres soumis, [monde! De nouveaux ciloyens sans cesse y sont admis. Cette ardeur d'acquérir, que chaque jour augmente , Vous embellira tout ; une pierre , une plante , Un insecte qui vole , une fleur qui sourit , Tout vous plaît , tout vous charme ; et déjà votre esprit Voit le rang , le gradin , la tablette fidèle , Tout prêts à recevoir leur richesse nouvelle ; El peut-être en secret déjà vous flatlez-vous Du dépit d'un rival et d'un voisin jaloux. Là les yeux sont charmés, la pensée est active ; L'imagination n'y reste point oisive ; El quand par les frimas vous êtes retenus , Elle part, elle vole aux lieux , aux champs connus; Elle revoit le bois , le coteau , la prairie , Où , s'offrant tout-à-coup à voire rêverie , Une fleur, un arbuste, un caillou précieux Vint suspendre vos pas , et vint frapper vos yeux.
El lorsque vous quittez enfin voire retraite , Combien des souvenirs l'illusion secrète Des campagnes pour vous embellit le tableau ! Là vplre œil découvrit un insecte nouveau ; Ici la mer, couvrant ou quillant son rivage. Vous fil don d'un fucus, ou d'un beau coquillage. Là sorlil de la mine un riche échantillon ; Ici , nouveau pour vous , un brillani papillon Fut surpris sur ces fleurs, et voire main avide De son règne incomplet courut remplir le vide. Vous marchez ; vos trésors , vos plaisirs sont par-tout.
Cependant aarangez ces trésors avec goût; Que dans lous vos carions un ordre heureux réside ; Qu'à vos compartiments avec grâce préside La propreté , l'aimable et simple propreté , Qui donne un air d'éclat même à la pauvreté. Sur-tout des animaux consultez l'habitude; Conservez à chacun son air, son attitude , Son maintien , son regard. Que l'oiseau semble encor, Perché sur son rameau , méditer son essor ; Avec son air fripon montrez-nous la belette A la mine alongée , à la taille fluette; Et sournois dans son air, nisé dans son regard ,
L'HOMME DES CHAMPS
Qu'un projet d'embuscade occupe le renard ; Que la nature enfin soit par-tout embellie , Et mî'me après la mort , y ressemble à la vie.
Laissez aux cabinets des villes et des rois Ces corps oii la nature a violé ses lois , Ces fœtus monstrueux , ces corps à double tête , La momie à la mort disputant sa conquête , Et ces os de géant , et l'avorlon hideux Que l'être et le néant réclamèrent tous deux. Mais si quelque oiseau cher, un chien , ami fidèle, A distrait vos chagrins , vous a marqué son zèle , Au lieu de lui donner les honneurs du cercueil Qui dégiadenl la tombe et profanent le deuil , Faites-en dans ces lieux la simple apothéose , Que dans votre Éîysée avec grâce il repose : C'est là qu'on veut le voir ; c'est là que tu vivrois , O toi , dont La Fontaine eût vanté les attraits , O ma chère Ralon ! qui , rare en ton espèce , Eus la grâce du chat et du chien la tendresse : Qui , fière avec dcucein- et fine avec bonté , Ignoras l'égoisme à ta race imputé.
Là je voudrois te voir, telle que je t'ai vue , De ta molle fourrure élégamment velue, ^
Affectant l'air distrait , jouant l'air endormi. Épier une mouche , ou le rat ennemi , Si funeste aux auteurs , dont la dent téméraire Ronge indifféremment Dubartas ou Voltaire ; Ou telle que tu viens , minaudant avec art. De mon sobre dîner solliciter ta part ; Ou bien, le dos en voûte et la queue ondoyante. Offrir la douce hermine à ma main caressante , Ou déranger gaîmenl par mille bonds divers Et la plume et la main qui t'adressa ces vers.
CHANT IV
Oui , les riches aspects et des champs et de l'onde « D'intéressants tableaux sont la source féconde : Oui , toujours je i-evois avec un plaisir pur Dans l'azur de ces lacs briller ce ciel d'azur , Ces fleuves s'épancher en nappes transparentes , Ces gazons serpcnler le long des eaux errantes, Se noircir ces forêls et jaunir les moissons, En de riants bassins s'enfoncer ces vallons , Les monts porter les cieux sur leurs tètes hautaines, jEt s'étendre à leur pied rinunensilé des plaines; (Tandis que , colorant tous ces tableaux divers ,
JLe soleil marche en pompe autour de l'univers.
jHeureux qui, contemplant cette scène imposante,
j Jouit de ses beautés ! plus heureux qui les chante !
IPour lui tout s'embellit; il rassemble à son choix Les agréments épars et des champs et des bois , Et dans ses vers brillants, rivaux de la nature, Ainsi que des objets, jouit de leur peinture.
Mais loin ces écrivains dont le vers ennuyeux Nous dit ce que cent fois on a dit encor mieux ! Insipide» rimeurs , n'avez-vous pas encore
Épuisé, dites-moi, tous les parfums de Flore?
Entendrai-je toujours les bonds de vos troupeaux ?
Faut-il toujours dormir au bruit de vos ruisseaux ?
Zéphyr n'est-il point las de caresser la rose,
De ses jeunes boutons depuis long-temps éclose.''
Et l'écho de vos vers ne peut-il une fois
Laisser dormir en paix les échos de nos bois ?
Peut-on être si pauvre en chantant la nature ?
Oh! que plus varié, moins vague en sa peinture,
Horace nous décrit en vers délicieux,
Ce pâle peuplier, ce pin audacieux,
Ensemble mariant leurs rameaux frais et sombres,
Et prêtant au buveur l'hospice de leurs ombres;
Tandis qu'un clair ruisseau , se hâtant dans son cours ,
Fuit, roule, et de son lit abrège les détours !
La nature en ses vers semble toujours nouvelle,
Jît vos vers , en naissant , sont déjà vieux comme elle.
Ah ! c'est que pour les peindre il faut aimer les champs ! Mais, hélas ! insensible à leurs charmes touchants, Des rimeurs citadins la muse peu champêtre Les peint sans les aimer , souvent sans les connoître ; ,A peine ils ont goûté la paix de leur séjour, . ;La fraîcheur d'un beau soir , ou l'aube d'un beau jour. "Aussi, lisez leurs vers; on connoît à leur slyle, Dans ces peintres des champs les amis de la ville; Voyez-les prodiguer, toujours riches de mots, L'émeraude des près et le cristal des flots, L'Aurore, sans briller sur un trône d'opale, Ne peut point éclairer la rive orientale ; Le pourpre et le saphir forment ses vêtements : Répand-elle des fleurs .•* ce sont des diamants ! Ils vont puiser à Tyr, vont chercher au Potose Le teint de la jonquille et celui de la rose. Ainsi , d'or et d'argent , de perles , de rubis , De la simple nature ils chargent les babils ; Et , croyant l'embellir , leur main la défigure
Puisque la poésie est sœur de la peinture , Écoulez de Zeuxis ces mots trop peu connus. Un artiste novice osoit peindre Vénus : Ce n'étoient point ces traits et ces grâces touchantes, D'un buste harmonieux les rondeurs élégantes , Ces conlours d'un beau sein, ces bras voluplueux; Ce n'étoit point Vénus ; son pinceau fastueux Avoit prodigué l'or, l'argent, les pierreries, Et Cypris se perdoit sous d'amples draperies. « Que fais-tu, malheureux.'' dit Zeuxis irrité; Tu nous peins la richesse, et non pas la beauté ! >•
Rimem's sans goût , ce mot vous regarde vous-même ; Je le répète : il faut peindre ce que l'on aime. N'imitez pas pourtant ces auteurs trop soigneux . Qui, des beautés des champs amants minutieux, Préférant dans leurs vers Linnœus à Virgile , Prodiguent des objets un détail inutile. Sur le plus vil insecte épuisent leurs pinceaux ; Et, la loupe à la main, composent leurs tableaux : C'est un peintre sans goût, dont le soin ridicule En peignant une femme , imite avec scrupule Ses ongles , ses cheveux , les taches de son sein.
Vous , peignez plus en grand. Au retour du malin
CHANT IV
Avez-vous quelquefois , du sommet des montagnes , Embrassé d'un coup dœil la scène des campagnes, Les fleuves, les moissons, les vallons, les coteaux, Les bois, les champs , les prés blanchis par les troupeaux, Et, dans l'enfoncement de l'horizon bleuâtre, De ces monts fugitifs le long amphithéâtre ? \ Voilà votre modèle. Imitez dans vos vers tCes masses de beautés et ces groupes divers. -^
Je sais (ju'un peintre adroit du fond d'un paysage De quelque objet saillant peut délacher limage : Mais ne choisissez point ces objets au hasard ; Pour la belle nature épuisez tout votre art : Cependant laissez croire à la foule grossière Que la belle nature est toujours régulière ; Ces arbres arrondis, droits et majestueux, Peignez-les, j'y consens; mais ce tronc tortueux, Qui, bizarre en sa masse, informe en sa parure, Et jetant au hasard des touffes de verdure, Étend SC5 bras pendants sur des rochers déserts Dans ses brutes beautés mérite aussi vos vers : Jusque dans ses horreurs la nature intéresse.
Nature, ô séduisante et sublime déesse.
Que tes traits sont divers ! Tu fais naitre dans moi. Ou les plus doux transports, ou le plus saint effroi. Tantôt , dans nos vallons, jeune, fraîche el brillanle. Tu marches, et, des plis de ta robe flottante Secouant la rosée et versant les couleurs. Tes mains sèment les fruits , la verdure et les fleurs : Les rayons d'un beau jour naissent de ton sourire; De Ion souffle léger s'exhale le zéphire, El le doux bruit des eaux, le doux concert des bois, Sont les accents divers de ta brillante voix : Tantôt, dans les déserts, divinité terrible. Sur des sommets glacés plaçant ton trône horrible. Le front ceint de vieux pins s'enlre-cboquant dans l'air, Des torrents écumeux battent tes flancs; l'éclair Sort de tes yeux : ta voix est la foudre qui gronde, Et du bruit des volcans épouvante le monde.
Oh ! qui pourra saisir dans leur variété De tes riches aspects la changeante beauté .'' Qui peindra d'un ton vrai les ouvrages sublimes, Depuis les monts ailiers jusqu'aux profonds abîmes; Depuis ces bois pompeux , dans les airs égarés , Jusqu'à la violette, humble amante des prés?
Quelquefois, oubliant nos simples paysages. Cherchez sous d'autres cieux de plus grandes images: Passez les mers; volez aux lieux oîi le soleil Donne aux quatre saisons un plus riche appareil ; Sous le ciel éclatant de cette ardente zone Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone, Qui, fiers enfants des monts, nobles rivaux des mers , Et baignant la moitié de ce vaste univers , Épuisent , pour former les trésors de leur onde, Les plus vastes sommets qui dominent le monde; Baignent d oiseaux brillants un innombrable essaim, De masses de verdure enrichissent leur sein ; Tantôt, se déployant avec magnificence, Voyagent lentement , et marchent en silence , Tantôt avec fracas précipitent leurs flots,
De leurs mugissements fatiguent les échos ,
Et semi)lenl, à leurs poiils, à leur bruyant tonnerre,
Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre.
Peignez de ces beaux lieux les oiseaux et les fleurs.
Où le ciel prodigua le luxe des couleurs;
De ces vastes forêts l'immensité profonde,
Noires comme la nuit, vieilles comme le monde;
Ces bois indépendants, ces champs abandonnés;
Ces vergers, du hasard enfants désordonnés;
Ces troupeaux sans pasteurs, ces moissons sans culture;
Enfin cette imposante et sublime nature ,
Près de qui l'Apennin n'esl qu'un humble coteau,
Nos forêts des buissons, le Danube un ruisseau.
Tantôt de ces jjeaux lieux, de ces plaines fécondes, Portez-nous dans les champs sans verdure, sans ondes, D'où s'exile la vie et la fécondité:
Peignez-nous, dans leur triste et morne aridité, Des sables africains l'espace solitaire.
Qu'un limpide ruisseau jamais ne désaltère : Que l'ardeur du climat , la soif de ces déserls Embrase vos tableaux et brûle dans vos vers ; Que l'hydre épouvantable à longs plis les sillonne ; Que , gonflé du poison dont toul sou sang bouillonne, L'affreux dragon s'y dresse , et de son corps vermeil Alliune les couleurs aux rayons du soleil : Livrez à l'ouragan celle arène mouvante ; Que le ligre et l'hyène y portent l'épouvante, Et que du fier lion la rugissante voix Proclame le courroux du monarque des bois.
Tantôt vous nous portez aux limites du monde, Où l'hiver tient sa cour, où l'aquilon qui gronde Sans cesse fail partir de son irône orageux El le givre piquant et les flocons neigeux, Et des frimas durcis les balles bondissantes, Sur la terre sonore au loin retentissantes. Tracez toute l'horreur de ce ciel rigoureux; Que tout le corps frissonne à ces récits affreux. Mais ces lieux ont leur pompe et leur beauté sauvage : Du palais des frimas présentez-nous l'image ; Ces prismes colorés, ce luxe des hivers. Qui, se jouant aux yeux en cent reflets divers, Brise des traits du jour les flèches Iranspareules, Se suspend aux rochers en aiguilles brillanles, Tremble sur les sapins en mobiles cristaux, D'une écorce de glace entoure les roseaux ; ReconvTe les étangs , les lacs , les mers profondes , El change en bloc d'azur leurs immobiles ondes; Éblouissant désert, brillanle immensité.
Où, sur son char glissant légèrement porté. Le rapide Lapon court , vole , el de ses rennes , Coursiers de ces climats , laisse flotter les rênes.
Ainsi vous parcourez mille sites divers : Mais bientôt , revenu dans des climats plus chers , Plus doux dans leur été, plus doux dans leur fi-oidure, Et d'un ciel sans rigueur molle température. Vous nous rendez nos prés , nos bois , nos arbrisseaux , Les nids de nos buissons, le bruit de nos ruisseaux. Nos fruits qu'un teint moins vif plus doucement colore, Notre simple Paies , notre modeste Flore ;
eo
L'HOMME DES CHA.MPS
Et , pau\Te de couleurs , mais riclie de sa voix , Le rossiguol encore enchantera nos bois. • Mais n'allez pas non plus toujours peindre et décrire: iDans l'art d'intéresser cousisie l'art d'écrire. V /Souvent dans vos tableaux placez des spectateurs ; Sur la scène des champs amenez des acteurs; Cet art de l'intérêt est la source féconde. [monde: Oui , l'homme aux yeux de l'homme est l'ornement du Les lieux les plus riants sans lui nous touchent peu ; C'est un temple désert qui demande son dieu. Avec lui, mouvement, plaisir, gaîlé, culture, Tout renaît, tout revit : ainsi qu'à la nature La présence de l'homme est nécessaire aux arts. C'est lui dans vos tableaux que cherchent nos regards. Peuplez donc ces coteaux de jeunes vendangeuses , Ces vallons de bergers, et ces eaux de baigneuses, Qui, timides, à peine osant aux flots discrets Confier le trésor de leurs charmes secrets , Semblent en tressaillant , dans leurs frayeurs extrêmes. Craindre leurs propres yeux , et rougir d'elles-mêmes ; Tandis que, les suivant sous le cristal de l'eau, Un faune du feuillage entr'onvre le rideau.
Tantôt, de la pitié prenant le doux langage, Peignez en vers touchants les malheurs du village : Montrez-nous l'ouragan et ses noirs tourbillons De leur naissant espoir dépouillant les sillons ; Les torrents destructeurs , la grêle impitoyable. Et ce fléau cruel, cent fois plus effroyable. Qui désole les champs, dépeuple les hameaux. Et tourmente à-la-fois l'homme et les animaux, La corvée ! A ce nom les cabanes gémissent ^ , Les fruits sont desséchés , les moissous se fléti'issent. Mais pourquoi ce concours, ces urnes, ces billets ? Ah ! Mars vient demander des soldats à Cérès. Dans le cirque fatal le village s'assemble : Les noms sont agités ; tout attend et tout tremble: Chaque père en secret déjà se sent frémir ; Quelles strurs vont pleurer ? quelles mères gémir ? Les noms sortent ! soudain sur les fronts se déploie D'un côté la douletu' et de l'autre la joie ; El tandis qu'un vieillard embrasse avec transport Son fils , son tendre fils , favorisé du sort , Le jeune infortuné que le destin condamne, A d'un dernier regard salué sa cabane : Heureux , si quelque jour il revient sous ses toits , Au foyer paternel raconter ses exploits !
Peignez-nous ces malheurs; mais des maux du village Gardez de prolonger la déchirante image : Et quand vous avez peint ces tableaux désolants , • Offrez vite, offrez-nous des tal)leaux consolants : Présentez à nos yeux la douce i)ienfaisance. Dans son réduit secret surprenant l'indigence. Prévenant ses besoins, corrigeant par ses dons Et les rigueurs du ciel et l'oubli des saisons ; Ou des jeux villageois la scène variée ; Les noces du hameau, la jeune mariée.
Triste et gaie à-la-fois , et d'un air gracieux Abandonnant sa main et détournant ses yeux.
Vous n'ii-ez pas non plus , dans vos tableaux vulgaires ,
Peindre toujours des champs les fêtes populaires ,
Les noces de Colin, les danses sous l'ormeau.
Souvent le luxe même, au modeste hameau,
Des champêtres plaisirs empruntant l'innocence,
T donne un air riant à sa magnificence ;
Et souvent les ruisseaux, les bosquets et les fleurs,
De la fête des grands ont fait tous les honneurs.
Ainsi quand, dérobant à l'nmlire du mystère
Ses talents, en secret cultivés par sa mère,
Pareille au doux rayon prélude d'un beau jour ,
La belle Géorgine apparut à la cour.
Pour fêter son succès , d'une mère idolâtre
Le goût no choisit pas la ville pour théâtre;
LTn jardin fut la scène, et de fleurs l'ornement ;
Le bosquet à des fleurs dut son luxe charmant ;
Les fleurs d'un temple agreste embrassoient les colonnes,
Serpcntoienl en festons, s'enlaçoient en couronnes.
Que dis-je ? lout prend part à ce triomphe heureux ;
Mars prête aux doux plaisirs ses fifres belliqueux ;
Le tambour retentit , les trompettes moins fières
Adoucissent le ton des fanfares gueiTières :
Ici, la rame en main, de jeunes matelots
Du courant ombragé fendent gaiment les flots ;
Là, suspendue en l'air, la beauté se balance ;
Là folâtrent les jeux, ailleurs s'ouvre la danse :
La belle Géorgine , à la tête des chœurs 3 ,
Est la rose liant une chaîne de fleurs ;
Tout l'admire : sa mère elle-même s'étonne ;
C'est Diane dansant sous les yeux de Latonc.
Empressé de la joindre aux nymphes de sa cour,
L'Hymen de loin la suit et la montre à l'Amour.
Mais enfin le soir vient, et sur son char d'ébène
La nuit de ce beau jour ferme à regret la scène ; ,/
Et des pas de la danse, et des tons du hautbois.
Déjà les derniers sons vont mourir dans les bois.
Tout part : mais d'un beau lieu , d'un beau jour , du bel
Heureux, vous emportez l'attendrissante image ; [âge,
Et l'homme, et ses plaisirs, ses fêtes, ses concerts,
De votre cœur ému vont passer dans vos vers.
Que si l'homme est alèsent de vos tableaux rustiques, Quel peuple d'animaux sauvages, domestiques. Courageux ou craintifs, rebelles ou soumis, Esclaves patients ou généreux amis.
Dont le lait vous nourrit, dont vous filez la laine, D'acteurs intéressants vient occuper la scène.-' Ceux qui de Wouvermans exerçoient les pinceaux, Qui du riant Berghem animoient les tableaux, Ne vous disent-ils rien .•' La lyre du poète Ne peut-elle du peintre égaler la palette ? Ah ! soyez peintre aussi ! venez ; à votre voix Les hôtes de la plaine, et des monts, et des bois, S'en vont donner la vie au plus froid paysage : Là, dès qu'un vent léger fait frémir le feuillage, Aussi tremblant que lui, le timide chevreuil Fuit, plus prompt (|ue l'éclair, plus rapide que l'œil; Ici, des prés fleuris paissant l'herbe al^ondante, La vache gonfle en paix sa mamelle pendante. Et son folâtre enfant se joue à son eôlé. Plus loin, fier de sa race, et sûr de sa beauté,
CHANT IV
fil
S'il entend ou le cor ou le cri des cavales , De son sérail nombreux hennissantes rivales, Du rempart épineux qui borde le vallon, Indocile , inquiet , le fougueux étalon S'échappe, et, libre enfui, bondissant et superbe, Tantôt d'un pied léger à peine effleure l'herbe. Tantôt demande aux venis les objels de ses feux ; Tantôt, vers la fraîcheur d'un bain voluptueux, Fier, relevant ses crins que le zéphyr déploie, Vole, et fi-émit d'orgueil, de jeunesse et de joie : Ses pas dans vos accents retentissent encor.
Voulez-vous d'intérêt un plus riche trésor ? Dans tous ces animaux peignez les mœurs humaines ; Donnez-leur noire espoir, nos plaisirs et nos peines , Et par nos passions rapprochez-les de nous. Eu vain le grand Buffon , de leur gloire jaloux , Peu d'accord avec soi, dans sa prose divine Voulut ne von- eu eux qu'une adroite machine. Qu'une argile mouvante, et d'aveugles ressorts D'une grossière vie organisant leurs corps ; Buffon les peint ; chacun de sa main immortelle Du feu de Proméihée obtint une étincelle : Le chien eut la tendresse et la fidélité ; Le bœuf la patience et la docilité ; Et, fier de porter l'homme, cl sensible à la gloire. Le coursier partagea l'orgueil de la victoire. Ainsi chaque animal, rélabli dans ses droits. Lui dut un faraclcre, et des mœurs et des lois. Mais que dis-je ? déjà l'auguste poésie A. voit donné l'exemple à la philosophie : C'est elle qui toujours, dans ses riches tableaux, Unit les dieux à l'homme , et l'homme aux animaux. Voyez-vous dans Homère, aux siècles poétiques. Les héros haranguant leurs coursiers héroïques ? Ulysse est de retour ; ô spectacle touchant ! Son chien le reconnoît, et meurt en le léchant.
Et toi, Virgile, et toi, trop éloquent Lucrèce, A.UX mœurs des animaux que votre art intéresse ! Avec le laboureur je dételle en pleurant Le taureau qui gémit sur son frère expirant. Les chefs d'un grand troupeau se déclarent la guerre ; Au bruit dont leurs débals font retentir la terre. Mon œil épouvanté ne voit plus deux taureaux ; Ce sont deux souverains, ce sont deux fiers rivaux. Armés pour un empire, armés pour une Hélène, Brûlant d'ambition , enflammés par la haine : Tous deux , le front baissé , s'entre-choquent ; tous deiLX, De leur large fanon battant leur cou nerveux , Mugissent de douleur , d'amour et de vengeance : Le vaste Olympe en gronde, et la foule en silence Attend, intéressée à ces sanglants assauts, A qui doit demeurer l'empire des troupeaux.
Voulez-vous un tableau d'un plus doux caractère ? Regardez la génisse , inconsolable mère : Hélas ! elle a perdu le fruit de ses amours ! De la noire forêt parcourant les détours, Ses longs mugissements en vain le redemandent ; A ses cris, que les monts, que les rochers lui rendent, 1 ,ui seul ne répond point ; l'ombre , les frais ruisscviux ,
Roulant sur des cailloux leurs diligentes eaux,
La saussaie encor fraîche et de pluie arrosée ,
L'herbe où tremblent encor les gouttes de rosée ,
Rien ne la touche plus : elle va mille fois
Et du bois à l'étable, et de l'étable au bois,
S'en éloigne plaintive , y revient éplorée ,
Et s'en retourne enfin seule et désespérée 4 !
Quel cœur n'est point ému de ses tendres regrets ! [muets
Même aux eaux, même aux fleurs , même aux arbres ^ La poésie encore , avec art mensongère , /
Ne peut-elle prêter une ame imaginaire ? -- /
Tout semble concourir à cette illusion.
Voyez l'eau caressante embrasser le gazon, •
Ces arbres s'enlacer , ces vignes tortueuses >^ 'y*"^
Embrasser les ormeaux de leurs mains amoureuses,^ Et, refusant les sucs d'un terrain ennemi. Ces racines courir vers un sol plus ami. Ce mouvement des eaux et cet instinct des plantes Suffit pour enhardir vos fictions brillantes; Donnez-leur donc l'essor : que le jeune bouton Espère le zéphyr, et craigne l'aquilon; A ce lis altéré versez l'eau qu'il implore ; Formez dans ses beaux ans l'arbre docile encore ; Que ce tronc, enrichi de rameaux adoptés , Admire son ombrage et ses fruits empruntés; Et si le jeune cep prodigue son feuillage. Demandez grâce au fer en faveur de son âge. Alors , dans ces objels croyant voir mes égaux , La douce sympathie , à leurs biens , à leurs maux Trouve mon cœur sensible , et votre heureuse adresse Me surprend pour un arbre un moment de tendresse.
Il est d'autres secrets : quelquefois à nos yeux! D'aimables souvenirs embellissent les lieux. J'aime en vos vers ce riche et brillant paysage; Mais si vous ajoutez; « Là de mon premier âge Coulèrent les moments; là je sentis s'ouvrir Mes yeux à la lumière et mon cœur au plaisir: » Alors vous réveillez im souvenir que j'aime; Alors mon cœur revole au moment où moi-même J'ai revu les beaux lieux qui m'ont donné le jour
O champs de la Limagne! ô fortuné séjour ^\ Hélas ! j'y revolois après vingt ans d'absence: A peine le Mont-d'Or , levant son front immense , Dans un lointain obscur apparut à mes yeux , Tout mon cœur tressaillit; et la beauté des lieux. Et les riches coteaux , et la plaine riante , Mes yeux ne voyoient rien; mon ame impatiente, Des rapides coursiers accusant la lenteur, Appeloit imploroit ce lieu cher à mon cœur: Je le vis : je sentis une joie inconnue : J'allois, j'errois; par-tout où je portois la vue, En foule s'élevoient des souvenirs charmants: Voici l'arbre témoin de mes amusements.
C'est ici que Zéphyr, de sa jalouse haleine, Effaçoit mes palais dessinés sur l'arène ; C'est là que le caillou, lancé dans le ruisseau, Glissoit, sautoit, glissoit, et sautoit de nouveau: Un rien m'intéressoit. Mais avec quelle ivresse J'embrassois , je baignois de larmes de tendresse
L'HOMME DES CHAMPS
Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants , La femme dont le lail nonrrit mes premiers ans, Et le sage pasteur qui forma mon enfance ! Souvent je m'ccriois: « Témoins de ma naissance, Témoins de mes beaux jours, de mes premiers dcsirs. Beaux lieux ! qu avez-vous fait de mes premiers plaisirs ?»
Mais loin de mon sujet ce doux sujet m'cntraine. "Vous donc, peintre des cbamps, animez cbaque scèiie; Présentez-nous, au lieu d'un site inanimé, Les lieux que l'on aima, ceux où l'on fut aimé; D'autres fois, du contraste essayani la puissance, Des asiles du vice à ceux de l'innocence Opposez les tableaux terribles ou louchants, Et des maux de la ville embellissez les cbamps.
Du haut de ces coteaux d'où Paris nous découvre Ses temples, ses palais, ses dômes et son Louvre, Sur ces grands monumenis arrêtant vos regards. Là régnent, dites-vous, l'opulence et les aris: Là le ciseau divin, la céleste harmonie, Les écrits immortels oii s'empreint le génie. Amusent noblement la reine des cités.
Mais bientôt, oubliant ces trompeuses beautés. Là régnent, direz-vous, l'orgueil et la bassesse. Les maux de la misère et ceux de la richesse ; Là, sans cesse attirés des bouts de l'univers, Fermentent à-la-fois tous les vices divers: Là, sombre, et dédaignant les plaisirs légitimes, Le dégoût mène au vice, et l'ennui veut des crimes; Là le noir suicide, égarant la raison.
Aiguise le poignard et verse le poison: Là règne des Laïs la cohorte effrénée, Honte du célibat, fléau de l'hyménée; Là, dans des murs infects, asiles dévorants, La charité cruelle entasse les mourants: Là des fripons gagés surveillent leurs complices ^, Et le repos public est fondé sur des vices ; Là le pâle joueur, dans son anire infernal. D'un bras désespéré lance le dé fatal.
Que d'enfanis au berceau délaissés par leur mère ! Combien n'ont jamais vu le sourire d'un père ! Que de crimes cachés ! que d'obscures douleurs ! Combien coule de sang ! combien coulent de pleurs ! La nature en frémit. Mais bientôt vos images Nous rendent les ruisseaux, les gazons, les ombrages: Ce contraste puissant les embellit pour nous ; L'ombrage, les ruisseaux, les zéphyrs sont plus doux; El le cœur, que flétrit ce séjour d'imposture. Revient s'épanouir au sein de la nature. Ainsi lorsque Rousseau, dans ses bosquets chéris, Du bout de son allée apcrcevoit Paris 7 : « De vices, de vertus effroyable mélange, Paris, ville de bruit, de fumée et de fange; Trop heureux, disoit-il, qui peut loin de tes murs Fuir tes brouillards infecis et tes vices impurs ! " Et soudain, revenant dans ses routes chéries, Il promenoit en paix ses douces rêveries.
Hélas! pourquoi faut-il que celui dont les chants Enseignent l'art d'orner et d'habiler les champs. Ne puisse encor jouir des objets qu'il adore .''
O champs ! ô mes amis ! quand vous verrai-je encore ? Quand pourrai-je, tantôt goûtant un doux sommeil, Et des bons vieux auteurs amusant mon réveil, Tantôt ornant sans art mes rustiques demeures, Tantôt laissant couler mes indolentes heures. Boire l'heureux oubli des soins lumullueux. Ignorer les humains, et vivre ignoré d'eux ^?
Vous, cependant, semez des figures sans nombre; Mêlez le fort au doux et le riant au sombre: Quels qu'ils soient, aux objets conformez voire Ion; Ainsi que par les mots, exprimez par le son: Peignez en vers légers l'amant léger de Flore; Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore: Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner.*' Le vers tumulluenx en roulant doit tonner; Que d'un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine, Chaque syllabe pèse, et cbaque mot se traîne; Mais si le daim léger bondit, vole et fend l'air. Le vers vole et le suit, aussi prompt que l'éclair 9. Ainsi de votre chant la marche cadencée Imite l'action et note la pensée.
Mais, malgré ces travaux, ti-op heureux si toujours Vous aviez à chanter les beaux lieux, les beaux jours ! Mais lorsque vous dictez des préceptes rustiques. C'est là qu'il faut ouvrir vos trésors poétiques : Un précepte est aride.? il le faut embellir; Ennuyeux ? l'égayer; vulgaire.'' l'ennoblir.
Quelquefois, des leçons inlerrompant la chaîne. Suspendez voire course; et, reprenant haleine, Au lecteur fatigué présentez à propos D'un épisode heureux l'agréable repos.
Homère, en décrivant les soins du labourage, Offre de ce précepte une charmante image ; Chaque fois que du bœuf pressé de l'aiguillon Le conducteur, lassé, touche au houl du sillon, Chaque fois d'un vin pur abreuvé par son maître, Il retourne gaîment à son labeur champêtre; Ainsi, par la douceur de vos digressions. Faites boire l'oubli des austères leçons; Puis suivez voire course un instant suspendue. Et de votre sujet parcourez l'étendue.
Mais pourquoi ces conseils tracés si longuement.' Ah! pour toute leçon j'aurois dû seulement Dire: « Lisez Virgile. » Avec quelle harmonie Aux rustiques travaux il instruit l'Ausonie! De la scène des champs s'il m'offre le tableau, Que ses pinceaux sont vrais ! le limpide ruisseau Où le berger pensif voit flotter son image. Rend moins fidèlement les fleurs de son rivage ; S'il me peint les bergers, leurs amours, leurs concerts, L'âge d'or tout entier respire dans ses vers. Lisez Virgile: heureux qui sait goûter ses charmes! Malheureux qui le lit sans verser quelques lafmes !' Lorsque sa voix si douce en des sons si touchants S'écrie: ■< Heureux vieillard, tu conserves tes champs!» Combien il m'intéresse à ce vieillard champêtre ! Ce verger qu'il piaula, ce toit qui le vit naître, J'y crois être avec lui; le tendre tourtereau. Et l'amoureux ramier roucoulant sous l'ormeau,
CHANT IV
Sur la saussate en fleur l'abeille qui bourdonne, Les airs qu'au haut des monts le bûcheron fredonne, Ces bois, ces frais ruisseaux ! Ah ! quel peintre eut jamais De plus douces couleurs et des tableaux plus vrais? Mais qu'entcuds-je ? quels sons ! ah ! c'est Gallus qui Il chante Ljcoris, sa Lycoris absente: [chante;
Sa voix pour Lycoris conjure les frimas D'émousser leurs glaçons sous ses pieds délicats. Dieu du chant pastoral, ô Virgile, ô mon maitre ! Quand je voulus chauler la nature champêtre , Je l'observai; j'errois avec des jeux ravis Dans les bois, dans les prés : je le lus, et je vis Que la nature et toi n'ctoient qu'un. Ah ! pardonne Si, fier de ramasser des fleurs de la couronne, J'essayai d'imiter tes tableaux ravissants ! Que ne puis-je les rendre ainsi que je les sens ! Mais ils ont animé mes premières esquisses, Et, s'ils n'ont fait ma gloire, ils ont l'ait mes délices.
Mais , hélas ! que nos temps , nos destins sont divers ! Sur l'autel de Cérès quand tu portas tes vers, La douce agriculture avoit repris ses charmes , Les beaux-arts renaissoieut , Mars dcposoit ses armes ; Thémis réiablissoil ses autels renversés. Le pouvoir rasscmbloit ses faisceaux disperses ; Et, réparant ses maux dans une paix profonde, Rome enfin respiroit sur le trône du monde : Et nous, infortunes que proscrivent les dieux'", L'orageux avenir se noircit à nos yeux : La France, malheureuse au milieu de sa gloire, Mêle un cri de détresse à ses chants de victoire ; Près d'elle sont assis , sur son char inhumain , D'un côlé te triomphe, el de l'autre la faim ; Et quand le monde entier est ébranlé par elle. Elle-même en ressent la secousse cruelle : Auprès de son trophée on creuse son cercueil ; Ses succès sont un piège , et ses fêtes un deuil ; Et la guerre étrangère, et la guerre intestine. De ma triste patrie achèvent la ruine.
Tel s'abîme un vaisseau battu des flots grondants ;
Le vent siffle au-dehors, le feu court au-dedaus
Où sont ses arts , ses ports , et ses îles fécondes ? Son sang a des deux mers décoloré les ondes ; Deux mondes à l'envi s'enivrent de fureurs. Levant trop tard au ciel ses yeux mouillés de pleurs, L'humanité tremblante à ses malheurs succombe ; L'enfance est sans berceau , la vieillesse sans tombe ; Le besoin frappe en vain au seuil de l'amitié. Hélas ! l'excès des maux a détruit la pitié ! Quel amas de complots , de vengeances , de crimes ! Que d'illustres proscrits ! quelles grandes victimes ! Tu meurs , ô Lamoignon ! loi dont l'austère voix Plaida cent fois la cause el du peuple et des lois ! Tu meurs avec ta fille, et sa fille avec elle; Chacune de ces morts rend la mort plus cruelle : Trois générations en un jour ont péri.
Et loi que j'aimois tant, toi dont je fus chéri, Dont le cœur fui si bon, l'esprit si plein de charmes. Pour qui mes tristes yeux ont épuisé leurs larmes, O Thiars '■ ! tu n'es plus ! mais du moins avant loi,
Ton amie avoit fui de ce séjour d'effroi • » ; D'incroyables douleurs terminèrent sa vie; Par la main des bourreaux la tienne fut ravie : Mais l'amitié vous pleure, el doute de vous deux Qui fut le plus aimable et le plus malheureux.
Vous qui leur survivez, déi)lorables familles. Partez, n'allendez pas que vos fils, que vos filles. Traînés sur l'échafaud , ou frappés dans vos bras. De leur père, en mourant, avanccnl le trépas. Attendez que le ciel ail apaisé l'orage; Alors, rentrés au porl el rendus au rivage, Tranquilles , vous vivrez où vivoienl vos aieux.
Mais , dieux ! quel triste aspect s'en va frapper vos yeux I Vos bois livrés au fer, vos fermes embrasées. Sous leurs combles brûlants vos maisons écrasées ! Vos regards affligés redemandent en vain Le verger, le bosquet que planta votre main ; Tout esl détruit. Ainsi lorsque des mains barbares De l'hirondelle absente ont ravagé les lares , Malheureuse, elle pleure, et, poussant de longs cris, Vient et revient sans cesse à ces tristes débris. Consolez-vous pourtant et calmez vos alarmes ; Un jour ces souvenirs auront pour vous des charmes ; Un jour à vos enfants, dans des moments plus doux, Vous conterez vos maux : « Ici, leur direz-vous. Des deux monstres d'Arras les barbares cohortes De ces uun-s investis enfoncèrent les portes , Et la horde nocturne, assiégeant mon sommeil, Des torches de la mort éclaira mon réveil ; Là je luttai long-temps , el ma maiu paternelle Arracha votre sœur à leur main criminelle : Là, les cheveux épars, errant sous ces lambris, Votre mère enlevoit quelques tristes débris : Par cette brèche heureuse on sauva mon vieux père , Du haut de ce balcon votre malheureux frère Vint tomber tout sanglant à mes yeux pleins d'effroi, Et son sang, justes dieux! rejaillit jusqu'à moi: Là-bas, dans ce vallon, et sous ce chêne sombre. Nos parents , nos amis s'assemblèrenl dans l'ombre : Là, tremblante et craignant le retour du soleil, Au milieu de la nuit la frayeur tint conseil, El n'eut , prête à chercher les terres étrangères , Que le choix de l'exil et celui des misères : Là, pressés l'un par l'autre, et les larmes aux yeux. Un long embrassement attendrit nos adieux. Que de fois en marchant mes douleurs m'arrêtèrent ! Que de fois vers ces murs mes yeux se détournèrent, El sur ces toits chéris, objets de mes regrets. De la flamme en pleurant suivirent les progrès ! » Et quand vous conterez votre longue infortune, Les tourments de l'espoir et l'attente importune , Votre vie inquiète el vos destins errants , El dans un seul exil tant d'exils différents ; Cette patrie, objet de crainte et de tendresse , Sans cesse se montrant el vous fuyant sans cesse; Ces lambeaux , ce pain noir , el ces tristes secout t Qui prolongeoienl vos maux, en prolongeant vos jours; Quand vous peindrez la faim dans ses accès funestes, D'un luxe évanoui vous arrachant les resles ;
L'HOMME DES CHAMPS. CHANT IV
La beauté délicate aux plus rudes métiers Dévouaut sa foihlesse ; ailleurs de vieux guerriers Échangeant p^ur du pain, en les baignant de larmes, Ces croix , prix de leur sang , et l'honneur de leurs armes : Vous-même d'un peu d'or, cher et dernier débris, Dépouillant le portrait d'une fdle, d'un fils; Hélas ! et pour nourrir leur mère infortunée. Livrant jusqu'à l'anneau que bénit l'hyméuée : Vous verrez vos eni'anis, ressentant vos douleurs. Se jeter dans vos bras, pour y cacher leurs pleurs ; Mais bientôt vous rirez de leurs tendres alarmes. Et par un doux baiser effacerez leurs larmes.
Cependant revenus d'un exil rigoureux , Oubliez, il est temps, ces tableaux douloureux; De vos champs , de vos bois , réparez les ravages. Et loi , qui m'appris l'art d'orner les paysages , Muse , viens effacer ces vestiges de deuil ! Que des touffes de rose embrassent ce cercueil. Le long de ces remparts, autour de ces murailles , Qu'a noircis de ses feux le démon des batailles , Courez, tendres lilas, courez, jasmins fleuris; De vos jeunes rameaux égayez ces débris; Que la vigne en rampant gagne ces colonnades. Monte à ces chapiteaux , et pende à ces arcades , Et qu'un voile de fruits , de verdure , et de fleurs , Cache ces noirs témoins de nos longues fureurs. Hélas ! et que n'en peut la sanglante mémoire , Ainsi que de ces murs, s'effacer de l'hisloire '3?
El vous, peuple des champs , vous de qui tant de fois Nous portâmes la plainle aux oreilles des rois ; Parlez : qu'avez-vous fait de vos vertus antiques .'' D'où vient que j'aperçois sous vos chaumes rustiques Ce faste , ces débris de châteaux dépouillés ? Pourquoi ces ornements dont vos murs sont souillés ? Quel fruit vous revient-il de ces pompes cruelles ? Ah ! les remords chez vous sont entrés avec elles ! El ce lit fastueux, dépouille des palais. Ne vaut pas l'humble couche où vous dormiez en iwix.
Ainsi je célébrois d'une voix libre et pure L'innocence , les champs , les ans el la nature. Veuillent les dieux sourire à mes agrestes sons ! Et moi , puissé-je encor, pour prix de mes leçons. Compter quelques printemps , el dans les champs que Vivre pour mes amis, meslivres, et moi-même ! [j'aime,
FIN DU rOEME.
NOTES
CHANT I
I Il part , vole , arrive; l'ennui
Le reçoit à la grille , et se traîne avec lui.
fions citons ici les vers d'Florace, dont ceux-ci sont l'imitation :
lidem eadem possunt horam diirare probantes? Nullus in orbe sinus Baiis praelucet amœnis , Si dixit dives , lacus et mare sentit amorera Festinantis beri , eut si vitloâa libido
Fecerit auspiciuui , cras ferramenta Teanuin Tolletis , fabri. Lectus genialis in aula est? Nil ait esse prias , mclius nil cœlibe vita : Si non est , jurât bene solis esse maritis. Que teneam vultus mutantem Protea nodo ?
HoRAT Epist. , 1. I, ep. I, V. 83.
2 Quel peuple est par nos rois menacé d*ètre libre?
Allusion aux sept cents /-ois de la Convention.
3 Ou le brochet glouton qui de'peuple les eaux?
Quelques uns de ces vers sont imités de la Forêt de Tf-'indsor, par Pope, ainsi que quelques autres vers de la description de la chasse le sont du poëte Denham.
4 Amusent leur exil , et cbantent leur retour.
Ces vers furent récités à l'Académie le jour où M. de Malesherbes, reçu dans ce corps, et M. de Choiseul, qui assistoit à celte réception, paroissoient après leur exil en public pour la première fois. Le public les nomma tous deux par ses ajiplaudisscmcnts.
5 Son meuble accoutumé , ses livres favoris.
On sait avec quelle grâce et quelle attention le roi de Pologne, Stanislas Poniatowsky, reçut la célèbre madame Geoffriu. Elle retrouva , en arrivant dans l'appartement qui lui éfoit destiné, les mêmes meubles, les mêmes tableaux, les mêmes livres qu'elle avoit laissés daus son appartement à Paris; et l'amitié attentive qui avoit présidé à cet arrangement, et l'étonnement agréable qu'il lui causa, ne fut pas un des moindres plaisirs qu'elle goûta dans ce voyage.
6 L*ome de son ami dans l'odeur d'une rose.
Celte idée est tirée d'un voyage de Suisse; et quoiqu'elle ait été déjà employée plusieurs fois, elle est si intéressante et si doucement mélancolique, que l'auteur a cru devoir la reproduire. «Autour de l'église (dit M. Robert, Voyage dans les treize cantons suisses, tome II, page aSi), des tombes couvertes d'œillels cultivés par les mains d'une fille, d'un frère, d'un fils, d'une épouse, ou par celles d'un ami, me peignoient d'une manière attendrissante la sensibilité des cœurs qui ne sont point émoussés par des jouissances factices, ni dégradés par de mauvaises institutions. Le temps des œillets est-il passé, on y substitue d'autres fleurs, suivant la saison; et tous les villages du canton montrent le même attachement pour leurs proches. »
7 L'écho redit mon nom , mon hommage et mes vers.
Pour l'intelligence de ce passage nous plaçons ici deux lettres déjà imprimées, il y a plusieurs années, dans différents journaux.