LIVRE I
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Et si, par mes parents instruite dès l'enfance, Des augures sacrés j'ai quelcjue connoissance , Votre floue est sauvée , et vos amis perdus A vos cmbrassements seront bientôt rendus. Voulez-vous en juger par de fidèles signes ? Voyez voler en troupe et s'applaudir ces cygnes : Tout-à-l'heure l'oiseau du puissant Jupiter D'un vol impétueux les poursuivoit dans l'air ; Mais leur troupe , échappée à sa cruelle serre. S'abat, ou va bientôt s'abattre sur la terre. Tels que vous les voyez dans les airs rassemblés , Et remis de l'effroi qui les avoit troublés. En chantant battre l'air de leurs ailes bruyantes; Ainsi vos compagnons et leurs nefs triomphantes Voguent à pleine voile ; et rendant grâce au sort , Ils entrent, ou bientôt vont entrer dans le port. Sur cet augure heureux ne formez aucun doute; Avancez seulement , et suivez cette route ; Elle mène à Carlhage. » Elle dit: à ces mots, Elle quitte son fds ; mais à l'œil du héros Elle offre, en détournant sa tête éblouissante, D'un cou semé de lis la beauté ravissante : De ses cheveux divins les parfums précieux Semblent, en s'exhalanl, retourner vers les cieux : Sa robe en plis flotlanis jusqu'à ses pieds s'abaisse; Elle marche , et son port révèle une déesse. Son fils la reconnoit ; et, tandis qu'elle fuit. Des yeux et de la voix long-temps il la poursuit , Et l'œil baigné de pleurs : « Quoi ! toi-même , ô ma mère ! Tu te plais à tromper un fils qui te révère ! Quand pourra mon amour te presser sur mon sein , Mes yeux fixer tes yeux , ma main serrer ta main ? N'abuse plus mes sens : que le fils le plus tendre Puisse en effet te voir, te parler, et t'enlcndre! ■> Il dit: et vers Carthage il avance à grands pas. Sa mère cependant ne l'abandonne pas :
Elle ordonne aussitôt que d'une épaisse nue
Adspice bis senos laetantis agnaine cycnos, jEtheria quos lapsa plaga Jovis aies aperto Tuibabat cœlo ; nunc terras ordine longo
400 Aut capere, aut captas jam despcctare videntur. Ut reduces illi luduDt stridentibus alis. Et cœtu cinxere polum, cantusqiie dcdcre; Haud aliter puppesque tuae, pubesque tuorum Aut portum tenet, aut pleno subit ostia velo. Perge modo, et qua te ducit via, dirige gressuro. »
Dixit , et avertens rosea ccrvice refulsit ^o^ Ambrosiseque comae divinum vertice odorcm Spiravere; pedes vestis defluxit ad imos; Et vera incessu patuit dea ^'. Ule, ubi matrem
410 Adgnovit, tali fugientem est voce secutus :
« Quid natum toties, crudelis tu quoqiic, falsis Ludis imaginibus? Cur dextrse jungcre dextram Non datur, ac veras audire et rcdderc voces? » Talibus incusat, gressumque ad raœnia tendit. At Venus obscuro gradientis aère saepsit^z. Et Tiulto nebulae circum dea fudit amictu, Cernere ne quis eos, neu quis contiiigere posset, Molirive moraiu , aut veniendi poscere caussas. Ipsa Paphum sublimis abit, sedcsque revisit
Le voile officieux les dérobe à la vue ,
Qu'à l'abri des regards, à l'abii du danger.
Nul ne puisse les voir ni les interroger.
Sur son char aussitôt la l)rillante déesse
Revole vers Paplios , lieux charmants où sans cesse
L'encens le plus parfait, les plus nouvelles fleurs
Embaument cent autels de leurs douces odeurs.
Ils marchent cependant ; déjà leur course agile Franchit l'étroit sentier qui les mène à la ville : L'un et l'autre déjà , d'un pas laborieux , Gravissoient lenlemenl la hauteur d'où leurs yeux Embrassent et l'enceinte et les murs de Carlhage. Le héros, étonné, voit cet immense ouvrage; Il admire ces tours, ces portes, ces remparts, Le bruit tumultueux des travaux et des arts ; Des chaumes ont fait place à ce séjour superbe ; La colonne s'élève aux lieux où croissoit Iherbe. Là des rochers pesants roule l'informe poids ; Ici le soc décrit les enceintes des toits ; Là pour les dieux s'élève un auguste édifice ; Plus loin viendra le foible invoquer la justice. Le môle protecteur rompt les flots orageux : Le commerce a ses ports , le théâtre a ses jeux ; Et déjà le ciseau de leur pompe future A taillé dans le roc la noble architecture.
Au retour du printemps, tel aux essaims nouveaux Leur nouveau roi partage et prescrit leurs travaux : Sur les eaux, sur les fleurs , tout vole, tout s'empresse. Les unes , de l'état élèvent la jeunesse ; D'autres, d'un vol prudent interrogent le ciel, Ou façonnent la cire, ou pétrissent le miel; D'autres viennent porter le tribut des campagnes ; D'autres, de leur fardeau déchargent leurs compagnes ; Plusieurs livrent la guerre au frelon dévorant. Tout agi^ , tout s'emplit d'un nectar odorant.
c< Peuple heureux! vous voyez s'élever votre ville ; Et nous , dit le héros , nous cherchons un asile ! »
420 Lseta suas, ubi templum illi, centumque Sabaeo Ture calent arsc, sertisque recentibus balant.
Conripuere viam interca, qua semita monstrat; Jamque adscendebant collera, qui plurimus urbi 33 Immiuet, adversasque adspectat desuper arces. Miratur molera ;Eneas, magalia quondara; Miratur portas, strepituinque, et strata viarura. Instant ardentes Tyrii : pars ducere muros, Molirique arcem, et raanibus subvolvere saxa; Pars optare locum tccto, et concludere sulco.
43o * Jura, raagistiatusquc Icgunt, sanctumque senatuni. * Hic portus alii eifodiunt; hic alta theatris Fundamenta locant alii, immauisque coliininas Rupibus excidunt, scenis décora alta futuris.
Qualis apes aestate nova per florea rura Exercet sub sole labor, quura getitis adultos Educunt fétus, aut quum liquentia mella Stipant, et dulci distendunt nectare cellas, Aut onera adcipiunt vcnicntuni, aut agniine facto Ignavura fucos pecus a prœsepibus arcent.
4«o Fervet opus, redoientque thymo fragrantia raclla. « 0 fortunati, quorum jam mœnia surgunt34! » iEneas ait, et fastigia suspicit urbis.
4oe
L'ÉNEIDE.
Il marche cependant, de son voile entouré; Et, mêlé dans la foule, il en est ignoré.
lin bois pompeux s'élève au milieu de Carthage ; Il reçut ses enfanls préservés du naufrage. Là , la bêche en fouillant découvrit à leurs yeux La tête d'un coursier, symbole belliqueux ; Ce signe fut pour eux le signe de la gloire, Et Junon à ce signe attacha la victoire. Didon, au centre obscur du bois majestueux, Pour Junon bâlissoit un temple somptueux : Plein des plus riches dons , et plein de la déesse , Des colonnes d'airain annonçoient sa richesse ; L'airain couvroit le seuil de son parvis divin , El les gonds gémissoient sous des portes d'airain.
Là, du héros troyen un objet plein de charmes Pour la première fois vint suspendre les larmes, El fil luire à ses yeux quelques rayons d'espoir. Tandis que dans le temple, empressé de tout voir, En attendant la reine, il admire en silence La pompe de ces lieux et leur magnificence, Jl voit représentés tous ces fameux revers. Ces combats dont le bruit a rempli l'univers, Ce fier Agamemnon , ce Priam si sensible , Et ce fils de Pelée , à tous les deux terrible. L'œil tristement fixé sur ces objels si chers: « O mon ami ! quel lieu n'est plein de nos reverS ? Dit-il. Yoilà Priam, et voilà notre histoire! Les murs de Junon même en gardent la mémoire. Oui, jusque dans ces lieux la gloire a ses honneurs, L'iiumanité ses droits , et la pitié ses pleurs. »
Il dit, et, parcourant les annales de ïroie. Gémissant de douleur, s'attendrissanl de joie, Sur celte vaine image attache ses regards. Ici , devant Hector les Grecs fuy oient épars ;
Infert se sseptus ncbiila , mirabile diclu !
Per medios, iniscetque viris, neque ccrnitur ulli.
Lucus in urbe luit média, la:tissiinus umbrse, Quo piimura , jactati undis et turbine Pœni ElTodere loco signum, qiiod régla Jiino Monstrarat, caput acris equi; sic nara fore bello F.grcgiara, et facllcin victu per ssecula geiitem. »5o Hic tcraplum Junoni ingens Sidonia Didn Coiidebat, donis opulentiim et numine divœ : jïîrca cul gradibus surgcbant limina, nexrcque iEre trabes; foribus cardo stridcbat aenis.
Hoc prlmiim in luco uova rcs oblata tiraorem Leniit; liic prinium jCneas speraïc salulcm Ausus, et adtlictis meliiis confiderc rébus. Namque, sub ingenti lustrât duin singula templo, Reginam opperiens; dura, quse fortuna sit urbi, Artificumquc manus inter se, opci'uraque laborem ii'0 Miratur, videt lliacas ex ordine piignas 35, Bellaque jara faraa totum volgata per orbem, Atridas, Priamumque, et sa;vum ambobus Achillern. Coiislitit; et lacrlmans : « Quis jaiu locus, inquit, Achate, Quse rcgio in terris nostri non plena laboris? En Prianius! Suut hic ctiam sua praemia laudi; Sunt laciiiua; reiuiu, et raeiitein raortalia tangunt. Solve raetus; ferct baec aliquam tibi fama salutem. »
Sic ait, atquc animum pictura pascit inani, Mulla gciuen», largoqne humectât flumine voltum.
Là, les siens, foudroyés par l'aigrette d'Achille, Devant son char tonnant s'enfonçoienl dans leur ville ; Plus loin, des flots de sang eouloient à gros bouillons. Il reconnoit Rhésus et ses blancs pavilloiis ; Il dormoil sous sa lente : amené par un traître, Diomède l'égorgé, et, sous leur nouveau maître, Loin de lui sont menés ses superbes chevaux. Avant que du Scamandre ils aient goûté les eaux. Là, fuy oit désarmé le malheureux ïroïle, Foible enfant, dont l'audace osa braver Achille! A son char suspendu, les rênes à la main, Il emporte le dard enfoncé dans son sein ; D'un long sillon de sang le trait marque la plaine. Et son front tout poudreux est traîné sur l'arène. Les Troyennes en deuil , avançant lentement , A Pallas apportoienl un riche vêtement, Se meurtrissant le sein, humblement gémissantes; L'habit sacré brilloit dans leurs mains suppliantes: Pallas baissoit les yeux, et repoussoit leur dou. Là, le fils de Thélis, sous les murs d'Ilion, Avoit traîné trois fois Hector dans la poussière , Et , d'un bras teint de sang, le vendoit à son père. Alors un long soupir s'échappe de son sein, Quand il voit et le char , et le fer assassin , Et ces restes chéris, et, de ses mains tremblantes, Priam du meurtrier pressant les mains sanglantes. Lui-même il se retrouve au plus fort des combats. Il voit le fier Memnon, de ses ardents climats Traîner ses noirs guerriers; il voit Penthésilée, Terrible, au vol des dards, au choc de la mêlée Opposant le croissant d'un léger bouclier ; Sur son sein découvert nouant un baudrier. Tourner , voler , frapper , signaler sa grande ame , El montrer un héros sous l'habit d'une femme.
470 Namque videbat, uti bellantes Pcrgama circnra Hac l'ugerent Graii, preraeret Trojana juventus; Hac Phryges; instaret curru cristatus Achillcs. IVcc procul hinc Rhcsi niveis tentoria vclis Adgnoscit lacrimans, primo qus prodita somno Tydides multa vastabat csede cruentus ; Ardcntisque avertit equos in castra, prius quaiL Pabula gustassent Trojae, Xanthuraque bibissent. Parte alia fugiens amissis Troilus armis , bifi'iix puci', atquc impar congressus Achilli,
480 Fertiir equis, curruque hjeret resupinus inani,
Lora tenens tamen,: huic cervixquc coma-que trahuntur Per. tcrram , et versa pulvis inscribitur hasta.
Interea ad leniplum non sequa; Paliadis ibant Crinibus Uiades passis, pepluraqne ferebant Suppliciter tristes, et tunsse pectora palmis; Diva solo fixos oculos aversa tenebat.
Ter circum lliacos raptaverat Uectora rauros, Exanimumque auro corpus vendebat Achillcs. Tuui vero ingentem geniitnm dat pectore ab imo,
490 Ut spolia, ut currus, utque ipsum corj)us amici, Tendenlcmque manus Priamum conspexit inerniis. Se quoque principibus permixtum adgnovit Achivis, Eoasque acies, et nigri Memnonis arma.
Ducit Amazonidum lunatis agmina peltis Penthesilea furens, mediisquc in millibus ardet, Aurca subnectcns cxsert* cingula mamuia;