‹ Œuvres complètes. Avec les notes de MM. Parseval-Grandmaison, de Féletz, de Choiseul-Gouffier, Aimé-Martin, Descuret, etcChapitre 86 sur 411 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Fixé sur ces tableaux, qu'il contemple à loisir, Le héros s'enivroit d'un douloureux plaisir : Soudain Didon paroil. Appui de sa couronne. De ses jeunes guerriers l'élile l'environne : ha grâce dans ses trails est jointe à la fierté. Telle, dans tout l'éclat de sa divinité, Quand Diane paroit, quand ses jeunes compagnes, Les Nymphes des forêts, des vallons, des montagnes, Sur les hauteurs du Cynihe, au bord de l'Eurolas, Bondissant en cadence, accompagnent ses pas : A la tête des chœurs, Diane au milieu d'elles. Surpasse en majesté toutes ces immortelles : Jeune, le front paré de son croissant divin, Un carquois sur l'épaule, et son arc à la main. Elle marche ; sa grâce en marchant se déploie , Et le cœur de Latone en palpite de joie. Telle Didon se montre à ses sujets nouveaux. Et de ses murs naissants anime les travaux. Auprès de la déesse, au milieu de son temple. Où, sous un riche dais, son peuple la contemple. Elle s'assied; et là son équitable voix Dicte ses jugements, et proclame ses lois; Dispense également les travaux de Carthage , Ou par l'ordre du sort en règle le partage ; Voit , juge , ordonne tout , et d'une noble ardeur Hâte de ses étals la future grandeur.

Tout-à-coup, au milieu d'une foule brujanle. Des étrangers, tendant une main suppliante, De leurs concitoyens entrent environnes, Et frappent du héros les regards étonnés. Il s'approche, il observe : ô comble de la joie 1 Ce sont ses compagnons que le ciel lui renvoie : Cétoient Sergeste, Anthce, échappés du trépas. Il brûle de courir, de voler dans leurs bras; Mais la crainte retient sa vive impatience : Caché dans son nuage, il hésite, il l>alance, Veut savoir leurs destins, veut savoir en quels lieux

Bellatrix, audetque viris concurrere virgo.

Hacc dum Dardanio jEneae miranda videntur. Dura stupet, obtiituque liaeret defixus in uno,

600 Regina ad teinplum, forma pulcherrima, Dido Incessit, magna juveninn stipautc caterva. Qualis in Eurotœ ripis , aut per juga Cynthi , Exercct Diana choros, quain mille seciit» llinc atque liinc glomerantur Oieades; illa phaictrara Fort luimcro, gradiensqiie deas supercminet omnis : Latonse tacitum pcrtentant gaiidla pectus. Talis erat Dido, talem se lœta fercbat Per medios, instans opcri regnisqiie futuris. Tum foribus Divoe, mcdia testudine templi,

S'o Sffpta armis, solioque alte subnixa, rcsedit. Jura dabat legesque viris, operuniqne laborem Partibus œquabat justis, aut sorte trahebat : Quura subito ^îneas concursu adcedere ma"-no Anthca, Sergestumque videt, fortemque Cloanthum, Teuciorumque alios, atcr quos aequoie turbo Disputerai, penitusque alias avexcrat oras. Obstupuit, simul ipsc, simul percussus Achatcs Laetitiaque metuque; avidi coujungcre dextras Ardebaut, sed re» animes incognita turbat.

Les ont jetés les vents, les ont conduits les dieux ; Quel sort les a sauvés, ou bien sur quel rivage Ils ont laissé la flotte, échappée au naufrage; Et quels pressanis besoins, quels intérêts nouveaux A Cartilage ont conduit les chefs de ses vaisseaux. Didon les fait d'abord admettre en sa présence.

A peine au bruit confus succède le silence, Celui dont l'âge mûr a mérité leur choix, Ilionée, ainsi fait entendre sa voix :

« Grande reine! dit-il d'un ton plein de noblesse, Vous dont ces murs naissants attestent la sagesse. Et qui, donnant des mœurs à ce peuple indompté. Avez au frein des lois asservi sa fierté ; D'un peuple généreux, que le malheur accable, Vous voyez devant vous le reste déplorable ; Il vient vous supplier. A peine nos vaisseaux Echappoient aux fureurs et des vents et des eaux, Une troupe ennemie, au sortir du naufrage, A menacé des feux ce qu'épargna l'orage. O reine ! ouvrez l'oreille à nos cris douloureux ; Sauvez des innocents, plaignez des malheureux; Sachez ce qu'on nous doit, en sachant qui nous sommes. Venons-nous, violant les droits sacrés des hommes. Lâches déprédateurs, agresseurs furieux.

Menacer la Libye et du fer et des feux ; Ravager vos cités, et, gagnant le rivage, Porter à nos vaisseaux ces fruits du brigandage .-• Non; tant de violence est loin de notre cœur; Et tant d'orgueil , hélas ! ne sied pas au malheur. Il est un lieu ( les Grecs le nomment Hespérie ) , Pays riche , et peuplé d'une race aguerrie ; Les fiers OEnotriens rhabiloient autrefois ; Italus , après eux, le soumit à ses lois. Et l'Italie enfin est le nom qui lui reste; Là s'adressoient nos pas, lorsqu'un astre funeste, Décliaînant la tempête et courrouçant les eaux. Parmi d'affi'eux rochers a jeté nos vaisseaux :

'■>^° Dissimulant, et nube cava speculantur amicli, Quœ fortune viris, classem quo litore linqiiant; Quid veniant : cunctis nam lecti navibus ibant, Crantes vcniam, et templura claraore pctebant. Postquara introgressi, et coram data copia fandi, Maxuiuus Ilioneus placido sic pectore cœpit 3G : " O regina, novam cui condere Juj)iter urbem, Justitiaque dcdit gentis frenare snpcrbas, Troes te miseri, ventis maria omiiia vecti, Oramus : prohibe inl'andos a navibus ignis!

63o Parce pio gencri, et; propius rcs adspice nostras! Non nos aut ferro Libycos populare Pénates Venimus, aut raplas ad litora vertere praedas : Non ea vis animo, nec tanta superbia victis. Est locus, Hesperiam Graii cognomine dicunt 3;, Terra antiqua, potens armis, atque ubere glebœ; OEnotri colucre viri; nunc fama, minores Italiam dixisse ducis de iiomine gcntcm. Hue cursus fuit :

Quum subito adsurgens fluctu nimbosus Orion

^40 In vada caeca tulit, penitusque procaeibus Austris Perque undas, superante salo, perque invia saxa Dispulit : hue pauci vestris adnavimus oris

L'ENEIDE.

Et de nos compagnons échappés au naufrage , Hélas! un petit nombre a gagné le rivage. Mais quel peuple cruel habite ces climats ? Sur la rive en tremblant nous hasardions nos pas : Sur nous se précipite une foule barbare : D'un coin de terre inculte on est pour nous avare, Et , le fer à la main , on vient nous arracher L'asile du naufrage et l'abri d'un rocher. Ah ! si ce peuple affi'eux brave les lois humaines, Il est, il est des dieux qui, par de justes peines , Récompensent le crime et vengent le malheur. Un prince nous resioit, fameux par sa valeur, Fameux par ses vertus; ce prince, c'est Enée. S'il vit, si quelque dieu veille à sa destinée, C'est assez : notre espoir va renaître avec lui. Et vous, dont nos malheurs sollicitent l'appui. Si vous nous protégez contre la violence. Je connois sa justice et sa reconnoissance , Croyez que ces étais s'applaudiront un jour D'avoir par des bienfaits provoqué son amour. Nous avons des amis, malgré notre iuforUme : D'Aceste, des Troyens, l'origine est commune; La Sicile, ses poris, ses trésors , sont à nous, Et l'ami d'ilion voudra l'clre de vous. Souffrez qu'en vos forèls notre Irisle naufrage Retrouve le secours que nous ravit l'orage. Si le pieux Enée à nos vœux est rendu. Si dans les champs Latins son peuple est attendu , Vers ces bords désirés nous suivrons notre course : Mais si ce doux espoir est ravi sans ressource , O père des Troyens ! si les flols ennemis Ont englouti tes jours et les jours de Ion fds, Du moins que nous allions chercher dans la Sicile Les faveurs d'un bon prince et d'un climat fertile ! » Il dit : les Phrygiens, qu'enchante son discoiu's. D'un murmure flatteur lui prêtent le secours.

Quod genus hoc bominum, quaeve hune tara barbara morem

Permiuit patria? Hospitio prohibemur areuœ!

Bella cient, priiuaquc vêtant eonsistere terra.

Si geniis humaniim et mortalia temnitis arma,

At sperate deos memores landi atque nefandi.

Rex erat jEncas nobis, quo juslior alter

Nec pictate fuit, nec bello major et armis.

S5o Qucra si tata virum servant, si veseitur aura

5ithcria, neque adhuc crudelibus occubat umbris; Non metus olficio ne te certasse priorera Pœnileat. Sunt et Siculis regiouibus urbes, Arvaque, Trojanoque a sanguine clarus Aeestes. Quassatam ventis liceat subducere classem. Et silvis aptare trabes, et stritigere reraos : Si datur Italiam, sociis et regc recepto, Tendere, ut Italiam lœti Latiumque petamus; Sin absunita salus, et te, pater optime Teucruin,

56o Pontus habet Libyx, nec spes jam restât luli, At fréta Sicaniae saltera, sedesque paratas, Unde hue advecti, regemque petamus Acesten. » Talibus Uioueus. Cuncti simul ore fremcbant Dardanidae.

Tura breviter Dido, voltum demissa, profatur : «< Solvite corde metum, Teucri; secludite curas

Didon, les yeux baissés, à leur touchante plainte Répond en peu de mots : « Bannissez toute crainte; De mes naissants étals l'impérieux besoin Me force à ces rigueurs : ma prudence a pris soin D'entourer de soldats mes nombreuses frontières. Qui ne connoît Énée et ses vertus guerrières, Ilion , ses combats , leur long acharnement , Et du monde ligué le vaste embrasement .>* Vous n'êtes point ici chez un peuple sauvage : Le soleil de si loin n'éclaire point Cartbage. Soit qu'aux champs de Saturne, aux rivages Latins, Appelés par les dieux, vous suiviez vos deslins; Soit qu'aux champs fraternels de l'heureuse Sicile Chez un peuple allié vous cherchiez un asile; Comptez sur mes bienfaits, comptez sur mes secours. Voulez-vous avec moi fixer ici vos jours .'' Les ports que je construis , ces murailles nouvelles , Tout est à vous. Allez , à ces rives fidèles Confiez vos vaisseaux, livrez-vous à ma foi : Troyens et Tyriens seront égaux pour moi. Hélas ! et plût au ciel que le même naufrage Eût conduit votre chef sur le même rivage ! Je vais, jusqu'aux confins de mes vastes états, Par-tout faire chercher la trace de ses pas : Peut-être nous saurons quels déserts , quelle ville , A ses destins errants ont offert un asile. »

Ainsi parle Didon : attentifs à ces mots, Rouillant d'impatience , Achate et le héros Brûlent de se montrer, de briser le nuage; Achale au chef troyen tient alors ce langage : « Fils des dieux, vous voyez; vos vaisseaux sont sauvés, Vos guerriers réunis, vos amis retrouvés : Un seul manque à vos vœux , malheureuse victime Que la mer à nos yeux engloutit dans l'abîme. Au discours de Vénus jusqu'ici tout répond. » Il dit, et tout-à-coup le nuage profond

Res dura, et regni novitas me talia cogunt

Moliri, et late finis custode tueri.

Oiiis genus iEneadum, quis Trojae nesciat urbem, 570 Virlutesque virosque, aut tanti incendia belli?

Non obtusa adeo gestamus pcctora Pœni;

Nec tam aversus equos Tjria Sol jungit ab urbe.

Seu vos Hesperiam magnara, Saturniaque arva ,

Sivc Erycis fines, regemque optatis Acesten :

Auxilio tutos dimittara, opibusque juvabo.

Vultis et bis mecum pariter considère regnis?

IJrbera quam statuo, vestra est; subducite naves.

Tros Tyriusque mihi nuUo discrimine agetur.

Atque utinam rex ipse, Noto compulsus eodem, , 58o Adforct jEneas ! Equidcm per litora certes

Dimittara, et Libyœ histrare extrema jubebo.

Si quibus ejcctus silvis aut urbibus errât. » His aniraum adrecti dictis, et Ibrtis Achates

Et pater jEneas, jam dudum erumpere nubera

Ardebant. Prior ^Eneam corapellat Achates :

« Nate dea, quœ nunc anime sententia surgit?

Omnia tuta vides : classera, sociosque rcceptos.

Unus abest, raedio in fluctu qucra vidimus ipsi

Submersum; dictis respondent caetera matris. » 5no Vis ca falua erat, quum circumfusa repente

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