‹ Œuvres complètes: avec notes et variantesChapitre 106 sur 140 · A M. DES FORGES-BOUCHER · texte numérisé non relu

A M. DES FORGES-BOUCHER

ANciBir gouvsrusur gsitbral DBS Îles dk fraitcb st dk bourbov.

Oui; c'est assez qu'aux bornes de l'Afrique , Au sein des mers qu'échauffe* le tropique, On vous ait VU donner dé justes lois, Et soutenir la majesté des rois :

Si la fortune en des mains étrangères A transporté vos grandeurs passagères , Épargnez-vous de coupables regrets, De vains désirs ou des vœux indiscrets :

Le vrai bonheut* est dans la solitude.

C'est là, qu'épris des charmes de l'étude, Fuyant le monde après l'avoir servi, Des seuls beaux-arts le vrai sage suivi

> Cette épitre a été imprimée à part en 1778 , in-8% à Paris, sous la £Eiusse indication de Tlle de Bourbon, et avec ce titre : « Épitre à M. Des Forges-Boucher, ancien gouverneur général des Hes de France et de Bourbon , chevalier' de l'Ordre de Christ, etc. »

* Édition de 1778 : « (pi*embrasse » : c'est-à-dire, « qu'embrase. » La même faute d*impression a été déjà notée p. 17a.

a4o ÉPITRE

Foule à ses^ieds Timportune mémoire ' De ses plaisirs, et même de sa gloire.

Le sage , instruit à régler ses penchans , Vit à la cour; mais il meurt dans les champs. •

Moi-même hélas ! qui , dans la fleur de Tâge , N'ai point l'orgueil ni le temps d'être sage , Plus d'une fois , loin du bruit de la cour, Cherchant l'abri des bois de Feuillancour % Je préférais aux rives de la Seine Ces bords fleuris qu'une simple fontaine Mord sourdement d'un flot tranquille et pur ^. Ce beau vallon me plaît mieux que Tibur ^.

Là, le premier, sous l'herbe renaissante, Je viens cueillir la fraise rougissante, Et du rameau détache, le dernier.

Ces dons mûris qui rompent le panier ^.

' « Vallée entre Marly et Saînt-Germain , dont il est question dans le • Voyage de Bourgogne. ( Note de Berlin. ) rojrez p. a3o.

*' Rura quœ Liris qmeta

Mordet aqua laciturnus amjùs,

Horace , i » Od, 3i , 7.

3 Tibur, aujourd'hui Tivoli, est célèbre par la beauté de ses eaux, Tagrémeut des sites, la variété du paysage.

4 II dira encore , plus bas, dans l'Épi tre aux Sauvages :

Ces fruits qpi rompent vos paniers.

Et il avait dit dans l'élégie xii du second livre :

Compter les fruits qui rompent vos corbeilles.

A M. Bf.S FORGES. a4i

Au seul hiver nous cédons nos retraites.

L'affreux hiver^ fortunés ' que vous êtes !

Â-t-il jamais, dans vos rians climats, Blanchi la terre et durci les frimas?

Pour vous deux fois le printemps se couronne; Deux .fois Cérès vous ramène Pomone; Et le soleil vous verse , dans son cours , De belles nuits et d'éternels beaux jours.

Toi, dont l'image en mon cœur est tracée, Toi, qui reçus ma première pensée*, Les premiers sons que ma bouche a formés, Mes premiers pas sur ton sable imprimés.

Rivage heureux, tu n'es plus ma patrie!

O jour présent à mon âme attendrie , Oïl de ton sein, jeune encore, enlevé.

Aux doctes sœurs nourrisson réservé.

' C'est la leçon de la première édition. Les autres ont le singulier fortuné.

> Édition de 1778 :

et d'étemeb beaux joun

Et des chaleurs d*im vent frais repoussées.

Toi qui reçus mes premières pensées.

Et au premier vei-s Fauteur avait joint cette note : <* On sait que dans ces « climats la nature semble ayoir pris soin de tempérer la cbaleur des jours « par la fraicbeur des nuits. Le vent brûlant, qu'on nomme vent du « large, tombe au coucber du soleil et fait place à la brise de terre, qui « est même froide dans certains mois de Tannée. »

24a ÉPITRE

Sous d'autres cieux cherchant un autre monde, , J'ai vu tes bords s'enfuir au loin dans l'onde !

Que de regrets ont suivi mes adieux!

Combien de pleurs coulèrent de mes yeux !

Que j'aime encore, après quinze ans d'absence,

Ce Gol ' témoin des jeux de mon enfance!

Sur le penchant d'un fertile coteau ( Il m'en souvient ) s'élève le château; L'art a mêlé , sous son riche portique, Le goût français au luxe asiatique ; Et j'admirais ces tapis précieux Que brode en Perse un peuple industrieux , Ces fins tissus d'une écorce docile , Et cet émail transparent et fragile.

Qu'au Fleuve-Jaune a pétri le Chinois , Vases brillans, arrondis sous ses doigts*.

Or, dites-moi, quand, des mers du Bengale, La Chine antique, et sa fière rivale, L'Inde, en tribut vous portent leurs trésors; Quand dans vos bois , sur vos fertiles bords , Tout s'embellit; quand vous buvez, à table, D'un vin du Cap la sève délectable,

' > Magnifiquechàteau de M. Des Forges, à Pile de Bourbon. » ( i^o'« de Beriiti, )

^ Il y a de pareib détails plus haut, p. 172.

A M. DES FORGES. i43

Ou ce café qui porte un feu nouveau Dans tous les sens , chatouille le cerveau ' : Qu'importe alors qu'au joug de la Tamise Howe ait rangé l'Amérique soumise, Ou qu'il ait fui sous les murs de Boston * ?

Que dans Paris le frivole Agatlion^ Sans nul dessein courant la ville entière, Danse au Waux-Hall ^ et soupe à la barrière* ? Qu'un traîneau peint sur nos remparts glacés^ Laisse, en fuyant, de longs sillons tracés?

Ou qu'à la course un beau cheval de race Dont les aïeux ont vaincu dans la Thrace, Emporte au but le jockei noir ou blanc Qui rend la bride, et lui serre le flanc?

■ Édition de 1778 :

et monte le cerveau.

n a bien fait de corriger le verbe monte ; mais la conjonction aurait dû être conservée.

* L*amiral Howe voulut, dans la guerre d'Amérique, attaquer la flotte du comte Destaing dans la baie de Boston ; mais les excellentes dispositions faites par Tamiral français le forcèrent à la retraite.

3 Édition de 1778 :

Lorgne au Waux-Hall

4 II désigne peut-être quelque cabaret célèbre aux portes de Paris. La Râpée a été long- temps à la mode; et Ton se souvient encore du fameux Ramponeau qui attira tout Paris dans son cabai^t de la Courtille.

^ C'était alors la mode parmi les personnes opulentes de parcourir en hiver les boulevards sur des traîneaux.

Laissez Paris étaler ses miracles , Son Colisée * et ses trente spectacles , Et ses tournois * dont il est si jaloux :

Oui , la nature a des aspects plus doux.

De vos jardins , la mer calme et tranquille Paraît au loin un crystal immobile; Et quelquefois au bord de l'horizon , Quand l'air du soir rafraîchit le gazon , L'œil, abusé de ses propres images, Voit des vaisseaux errant dans les nuages.

Veut-on soudain qu'au gré du spectateur, Sans le secours d'un peintre ou d'un acteur, La scène étonne , intéresse , remue?

Le vent s'élève, et, mollement émue.

L'onde blanchit s6us l'effort des rameurs :

Déjà l'air siffle, et de sourdes clameurs Ont retenti dans la forêt profonde ; A coups pressés la foudre éclate et gronde ; Des mers en feu le courroux impuissant

' Le Colisée était un édifice destiné à des bals, des fêtes, des feux d*artifice. Il était situé au delà des Champs-Elysées, de l'autre côfé de ChaiUot. L'emplacement qu'il occupait est aujourd'hui couvert de rues neuves.

^ Il veut probablement parler des courses de chevaux de race française, récemment établies par quelques seigneurs.

A M. DES FORGES. a45

S'élance, roule, et laisse, en frémissant, Un sel plus pur dans ces moissons superbes.

Dont il courait ensevelir les gerbes.

Champs fortunés, ombrages toujours verts.

Ah ! que ne puis-je , oubliant l'univers.

Dans votre sein couler des jours prospères !

J'irai, j'irai sous le toit de mes pères; J'irai revoir mes pénates chéris.

Oui, c'en est fait : j'abandonne Paris, Qu'un peuple aimable, y couronnant sa tête.

Change Tannée en un long jour de fête; Pour moi, je pars... Où sont les matelots?

Venez , montez , et sillonnez les flots ; Au doux zéphyre abandonnez la voile % Et de Vénus interrogeons l'étoile*.

Qui trouverait sous son astre amoureux Une onde calme ou des vents rigoureux ?

Je vous revois , palais simple et rustique y De mon berceau dépositaire antique!

O doux moment à mon cœur éperdu !

Je vous revois; et toi , qui m'es rendu ,

^ Il a dit plus haut , p. 93 :

Abandonnez la voile au souffle qui Tentraîuo*

* foyez plus haut, p. 209, '

Toi qu'en s'ouvrant mes yeux virent éclore Des doux baisers de Vertumne et de Flore , O compagnon cher à mes premiers ans , Jeune arbrisseau * qui distilles l'encens , Retiens tes pleurs *, quand le sort nous rassemble! Te souvient-il que nous croissions ensemble?

Ah ! si mon bras , moins débile aujourd'hui , Fit de bonne heure, en t'ofFrant son appui, De l'amitié le doux apprentissage, Étends sur moi ton fraternel ombrage :

D'éclat du jour importune mes yeux.

Quel ambre pur s'exhale dans les cieux !

Peuple innocent, chéri de la nature, Quel dieu pour toi fait ployer sans culture Le bananier sous son riche fardeau, £t dans tes champs errer le melon d'eau; Couvre de pleurs la mangue savoureuse^,

■ « Le benjoin. » ( Note de Berlin. )

» Le Journal de Paris du 3 juin 1778, rendant compte de cette Épitre, et citant ce passage, y souligne les mots quen s* ouvrant, et retiens tes pleurs. Je ne comprends pas bien le reproche que le censeur voulait faire à la pre^ mière citation ; pour la seconde , il avait raison. Supposer que les pleurs du benjoin sont des pleurs de tristesse , et lui dire de les retenir dans ce jour de joie , c'est moins un trait d'esprit qu'une pointe , qu'un jeu de mots.

Ovide a de ces traits-là; mais ce n'est pas ce qu'on admire en lui.

^ « Fruit excellent , dont la peau est couverte d'une espèce de gomme

A M. DES FORGES. %kl

Suspend l'orange à sa branche épineuse, Et fait jaunir l'ananas fortuné, D*un long feuillage au sommet couronné?

La pourpre même enrichit ta grenade ' ; Plus belle encor, la simple jam-rosade *, Reine des fruits^ a les vives couleiUrs, Le doux parfiim de la reine des fleurs.

Mais comment peindre oju compter tes richesses , Ces fruits, du Gange orgueilleuses largesses, Qui , sans honneur, étonnés de vieillir, Cèdent aux mains qui daignent les cueillir!

Ce luxe heureux est ton moindre partage.

O liberté ! noble et vain héritage.

Germe écrasé sous les pieds des tyrans , Mon cœur ici, sous des traits différens,

résineuse. » ( Note de Bertin, ) M. de La Bouisse donne à la mangue la même épithète :

Dans ces climats tonjontv rians ,

Où Ton voit s'empresser d'éclore Le benjoin odorant, Tutile bananier, La mangue savourease et le doux latanier.

' Édition de 1785 : « la grenade. » Nous avons préféré la première le^n. Plus bas , dans TÉpitre aux Sauvages :

Les grains pourprés de ^vos grenades.

> « La jam-rosade est, à peu près, de la grosseur et de la forme d'un abricot. La ebair eu est blancbe; son coloris et son parfum sont précisément ceux de la rose ; c*est ce qui la fait nommer, par les Portugais-Indiens, îam-rosade, ou jam-rosade, c'est-à-dire, fruit-rose. » ( Noie de Berlin. )

a48 ÉPITRE

Retrouve au moins ton image adorée!

Vois ces palmiers , dont la sève égarée

Impunément s'élève ou s'arrondit ;

A ses écarts la nature applaudit.

Esclave en France, esclave au bord du Tibre ,

L'arbre affranchi dans ces lieux est donc libre! Jamais un rustre, armé d'un long ciseau, S'efforça-t-il de ployer en berceau Du cannellier l'écorce aromatique , Ou d'asservir au cordeau symétrique Ces tamarins qui peuplent vos déserts , £t le coton blanchissant dans les airs ?

Vit-on jamais dans le creux des vallées Un fer impie aux branches mutilées Donner deux fois un époux étranger?

Vit-on jamais le pudique oranger, Pleurant deux fois ce joug involontaire , Porter les fruits d'un hymen adultère ?

Son front fertile, à l'abri des chaleurs, Croît de lui-même, et se couvre de fleurs.

Le cocotier * prête une ombre plus rare.

* « Cet arbre, dont la tige droite et unie s'élève communément à plus de soixante pieds , ne se couronne que de cinq à six feuilles extrêmement longues et larges. Son fruit énorme est suspendu au sommet par grappes. Il est enveloppé d'une espèce de chanvre dont on fait des cordages. Sa feuille sert à couvrir les maisons. Il fournit, à la fois, le mets, le breuvage, et même la tasse qbi doit le contenir. » ( Note de Bertin, )

A M. DES FORGES. a/,9^

Loin de nos mains en vain sa tige avare Court dans les cieux suspendre son trésor ; Le nègre agile a déjà pris Tessor :

Sur l'arbre uni signalant son adresse , Des deux genoux, des deux mains il le presse, Monte, et revient, superbe ravisseur, D'un chanvre utile arrachant l'épaisseur % Faire à sa proie une heureuse blessure.

Le lait jaillit, et ruisselle , et murmure ; D'une chair blanche au dedans couronné.

Le noyau s'ouvre, en coupes façonné.

Qu'on vante encor la coupable industrie Qui , dans la Flandre et l'humide Neustrie , Sut préparer en perfides boissons Le jus des fruits et le suc des moissons.

Quels doux roseaux^ dans ces plaines jaunissent! J'entends au loin cent pressoirs qui gémissent ; Du jonc noueux le nectar exprimé Brille à mes yeux, en sucre transformé,

> liC Journal de Paris , à Fendroit indiqué plus haut , souligne le second hémistiche de ce vers. Effectivement , arracher CépaUseur est une expression pénible et impropre.

> « Les cannes à sucre. Outre le sirop et le sucre , on en exprime encore un vin très-agréable, nommé, par les Créoles, Frangourin ou vin de catmes. » ( Note de Bertin, )

a5o ÉPITRE

Ou, pétillant dans sa mousse légère , Monte , frémit, et s'échappe du verre '.

C'est là qu'au bord d'un ruisseau transparent De Bornéo le girofle odorant , Heureux larcin d'un mortel intrépide ^, Lève en secret son front jeune et timide.

Ah ! protégez cet arbuste naissant !

Craignez pour lui le troupeau bondissant, Les vents fougueux , et la jalouse rage D'un peuple armé pour venger son outrage!

Je vois déjà le Batave inhumain Traverser l'onde, et, la flamme à la main, De^ ces noyers où mûrit la muscade Exterminer l'innocente peuplade.

Je vois , je vois les rameaux renversés,

^ Voyez pi^e ai 8.

' «Tout le monde connait l'heureuse témérité de M. Prevot de Lacroix , chevalier de Saint-Louis, qui entreprit d'enrichir les iles de France et de Bourbon de la culture de la muscade et du girofle, et qui en rapporta les premiers plants des possessions hollandaises. » ( Noie de Berlin. )

3 édition de 1778 :

Exterminer rinnocente peuplade ,

Et ces noyers où mi\ritla muscade ,

Qui , sans pitié , Tun sur l'autre immolés ,

Coayreut les champs de leurs troncs mutilés.

Peuples , courez

A M. DES FORGES. aSi

Et leurs débris en cendres dispersés.

Peuples, volez, embrassez sa défense; Au fer cruel dérobez son enfance.

Un jour, un jour, l'arbuste infortuné Se souviendra qu'à périr condamné.

Sans vous, hélas I opprobre du bocage, Jamais la fleur n'eût blanchi son feuillage.

Et, loin des yeux prudemment élevé , Enrichira ' les mains qui l'ont sauvé.

Je sais très-bien qu'au lever de Julie Tous ces objets sont traités de folie.

Là , pour tout livre , un souvenir doré Offre à son œil , d'un jour doux éclairé, Le plan du soir, et retrace à merveille Tous les projets qu'elle oublia la veille.

La belle doit briller à l'Opéra :

On veut savpir si la Reine y viendra , Si Legros^ chante ; on ne s'informe guères.

Si , travaillé par cent mains étrangères , Le tissu frais , dont son lit est orné , Fut dans Pékin lentement dessiné.

I Édition de 1778 :

Et plus fertile, en naisant éprouve , Enrichira

' Acteur de repéra.

aSa ÉÎ>1TRE

« Ah ! dans vos bois je sens bien qu'il faut vivre ; « Mais , par malheur, je ne saurais vous suivre , » Me dit encore un important du jour :

(c Je connais trop et la ville, et la cour.

« Voulez-vous point qu'après la comédie , (c Un fol essaim, à souper chez Lydie, « En ricanant m'affuble d'un couplet?

« Non , non , partez : laissez-moi , s'il vous plaît , a Rire avec eux au bout de l'hémisphère.

« Est-on oisif pour n'avoir rien à faire?

« Et n'ai-je pas mes chiens à caresser, a Glycère à voir, des cheveux à tresser ' « Pour l'embellir, ou calmer sa rivale ?

c( Comment remplir cet immense intervalle , a Qui de leurs nuits doit séparer vos jours ? (C Ici du moins nos soleils sont plus courts, ce Sous l'équateur que peut-on faire? on pense? a C'est bien assez de digérer en France :

a Et pour mes nerfs , trop prompts à s'agacer, a Le fier Bouvard * me défend de penser. »

Ainsi raisonne aux foyers du théâtre

' « Du temps de Bertin, les femmes portaient de fausses tresses, dont on s'occupait dans les boudoirs , comme de faire de la broderie ou des

nœuds, » ( Note de V édition de iSaS. ) ■ Médecin célèbre.

A M. DES FORGES, a53

Un étourdi , du fracas idolâtre , Qui croit peut-être, en son esprit borné, Que de vos bois l'habitant fortuné , D'un autre dieu noire et grossière image , Eut l'âme épaisse et le mufle sauvage Du Cafre errant dans le sable africain.

On sait qu'un jour, pour mieux tromper Vulcain , Mars et Vénus dans vos bois ' descendirent; L'Amour survint, et vos peuples naquirent.

L'homme soudain se sentit né de Mars.

Vers un ciel pur élevant ses regards , Il tend son arc, et d'un bras qu'il déploie Décoche un trait qui va percer sa proie.

Le trait lancé retombe au même instant, Et lui rapporte un ramier palpitant.

Le jour entier signala son adresse.

L'ombre , à son tour, vint servir sa tendresse ; Et vers l'aurore, accablé de désirs, Il s'endormit, mais rêva ses plaisirs.

Quel doux souris , quelle rougeur charmante A son réveil embellit son amante !

Dieux ! que d'attraits ! En vain ses longs cheveux

< Édition de 1778:

dans ces bois

a5/| ÉPITRE

Couvrent son corps de leur voile onduleux :

Ses longs cheveux et sa taille légère Trahiraient seuls le secret de sa mère.

Si l'un de Mars eut la noble fierté, De Vénus l'autre a toute la beauté.

Vous, que Vénus, ainsi que Mars, protège, . Ne quittez pas le séduisant cortège Des Jeux badins, des Amours paresseux; £n cheveux blancs buvez le vin mousseux.

Et puis dormez au sein de la victoire :

La volupté sied très-bien à la gloire.

Pour là servir avec vous plus long-temps.

J'allais déjà sur les flots inconstans Des vents du sud braver la violence; Mais l'airain gronde, et l'Europe en silence De la discorde attend l'instant fatal.

Le nouveau monde a donné le signal^.

Mars , sous les traits de mon auguste maître *, Plus beau , plus jeune , et plus vaillant peut-être. Me dit : ce Restez , accompagnez mes pas;

' La guerre de rindépendance avait éclaté entre PAngleterre et ses colonies d* Amérique. La France seule y prenait part. Mais Fincendie pouvait embraser TEurope entière.

> n s*agit de M. le comte d'Artois, dont Bertin était écuyer. Cet éloge nous a rappelé des vers de Tabbé de Boismond, dont aujourd'hui on ne

A M. DES FORGES. a55

« Soit qu'aux Germains portant un sûr trépas , (c Du sein des bals, des plaisirs et des fêtes, « Je vole au Rhin promis à mes conquêtes ' ; (c Soit que, de Londre effrayant les remparts, ff Je montre un jour aux sanglans léopards a L'appui du trône et le vengeur d'un frère. »

C'en est donc fait : une rive si chère N'aura de moi que mes faibles écrits.

Partez , mes vers; je demeure à Paris.

connaît guère les sermons, les vers encore moins. Il disait au comte d'Artois :

Mais , Prince , lorsqu'on peint ce cbarme si vanté , ^

Cet air français dont la grâce étincelle ,

Et ce regard don^ avec dignité , ^ Ce touchant abandon d*une âme encor nouvelle ,

D'un jeune Mars l'élégante fierté ;

On n'a besoin que d'un tableau fidèle , etc.

I L'empereur d'Autriche avait, par l'invasion de la Bavière , inquiété le ministère français. La paix de Teschen ferma cette source de querelles.

A MADAME

En faveur de ma jeunesse Et de ma folle gaieté, Vous n'avez que trop vanté Des chansons que la paresse Me dicta pour la beauté :

En flattant ma vanité Vous affligez ma tendresse.

Je vous aime , et j'ai vingt ans :

Le laurier peut-il me plaire?

Enchaînez-moi de rubans ; Parez ma muse légère , Et du myrte de Cy thère , Et des festons du printemps.

La gloire est belle* à mon âge;

' Cette pièce a paru dans rAlmanach des Miises de 1774, p. 80. Elle y a pour titre : A Rosine. Laf Harpe , rendant compte , dans le Mercure , de l'Almanach des Muses, a cité ces vers avec éloge ; il les trouve très-jolis, rapides et très-bien tournés. « Ils donnent, » dit-il, « l'espérance d^un u talent très-agréable. »

^ Même Almanach :

est triste à mon Age

Et l'amour

La Harpe condamna justement Tépithète de triste : « La gloire,» dit-il.

A MADAME***. aS?

Mais l'amour est enchanteur :

Louez un peu moins l'ouvrage ; Aimez un peu plus l'auteur.

« sied très-bien à la jeunesse; mais eUe ne lui suffît pas. Ce vers doit être « changé. » Berlin profita du conseil.

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