L'ABSENCE
L'astre brillant des nuits a fini sa carrière. Je n'entends plus de chars ni de sourdes clameurs ' ; Le calme règne au loin dans la nature entière; Tout dort; le jaloux même a fermé sa paupière : Et moi, je veille; et moi *, je verse encor des pleurs. Voici l'heure paisible où l'esclave fidèle Au chevet d'Eucharis me guidait par la main ; Voici l'heure oii, trompant un époux inhumain, J'entrouvrais ses rideaux, et me glissais près d'elle. En y songeant encore , immobile et tremblant J'écoute : un rien accroît ^ ma frayeur attentive ; Et, pressant dans mes bras un oreiller brûlant. Je crois encor presser ^ mon amante craintive.
* Vrhe silent tota; vUreoque madentia rore
Tempora noeti* êumt,
OriDi, Am., 1 , 6, 55.
* H emploie le même hémistiche dans Télégie yii du troisième livre.
S Édition de 1780 :
rëooute : un rien noarrit..
Je crois environner...
3a LES AMOURS.
Fantômes amoureux, pourquoi me trompez-vous?
£ucharis est absente, Eucharis m'est ravie; Eucharis , loin de moi , vers un ciel en courroux Lève un front suppliant, et déteste la vie. On dit qu'en s'éloignant, ses yeux pleins de langueur Redemandaient aux dieux l'objet de sa tendresse. Périsse le premier dont l'injuste rigueur A séparé l'amant de sa jeune maîtresse' !
L'onde caresse en paix ses rivages chéris ; Le lierre croît et meurt sur l'écorce du chêne ; L'ormeau ne quitte point la vigne qui l'enchaîne : Pourquoi faut-il toujours qu'on m'enlève Eucharis ? Cher et cruel objet de plaisirs et d'alarmes, Toi, qu'un père autrefois me défendit d'aimer, Rappelle-toi combien tu m'as coûté de larmes ! Ah! garde-moi ton cœur; conserve-moi ces charmes Que l'Amour pour moi seul se plaisait à former, Et qu'un barbare, hélas! retient en sa puissance.
L'art d'écrire est, dit-on, l'art de tromper l'absence. Ecris-moi : tu le peux * à la faveur des nuits.
X Qui primas caramjuve ni ^ carumque puelUe Etipuit juifenem , ferreus illefuit.
TiBULLE, III, a, I.
' Il semble qu*il y ait ici une légère réminiscence : Golardeau a dit dans rÉpitre d'Héloïse :
Écris-moi : je le veux...
L'art d'écrire , Abailard , fut sans doute inventé
Par Tamante captive et Tamant agité.