LIVRE I
Pour sujet de mes vers, nulle beauté touchante, Nulle vierge à mes vœux n'offre encor ses appas. Je me plaignais : soudain, d'une main assurée, L'Amour sur son genou courbe son arc vainqueur, Choisit dans son carquois une flèche dorée ', L'ajuste, et, me perçant de sa pointe acérée, « Tu peux chanter, dit-il ; l'ouvrage est dans ton cœur. » Je cède, enfant terrible, à votre ordre suprême. Hélas! d'un feu brûlant je me sens consumer.
Mais de rigueurs n'allez point vous armer.
Faites que dès ce soir on m'aime ; Ou, si c'est trop, du moins que l'on se laisse aimer ^.
' L*épilhète qu*il donne à la flèche de PAmour n*est pas- une épithèto ▼ague et d*omement : car l'Amour avait deux espèces de flèches ; les unes d*or y les autres de plomh. Ce passage d*Ovide (iRf«/., x , 468 ) fera bien entendre toute la pensée du poète :
Eque sagiitj/era prumsU duo tela pharetra Dwersorum optrum. Fugat hoc,Jacit Ulud amorem. Quod/acit , auratum est et cuspide JïUget acuta ; Quod/ugatf obtusum est et habet sub arundine pUunbwn.
* Aut omet, autjaciat cur ego semper amem.
Ah / nimwm 'volui : tantufn patiatur amari.
Otidk , Am., 1 , 3.
ELEGIE
C'en est fait , et mon âme émue Ne peut plus oublier ses traits victorieux.
Dieux! quel objet! Non, jamais sous les cieux Rien de si doux ne s'offrit à ma vue.
Dans ce jardin si renommé^, Où l'Amour vers le soir tient sa cour immortelle, De cent jeunes beautés elle était la plus belle ; Elle effaçait l'éclat du couchant enflammé. Un peuple adorateur^, que ce spectacle appelle , S'ouvrait à son approche interdit et charmé.
Elle marchait, traînant tous les cœurs après elle^, Et laissait sur ses pas l'air au loin embaumé. Je voulus l'aborder. O funeste présage !
' Cette élégie manque à rédition de x 780.
^ Les Tuileries, probablement.
3 Xes flots toujours nouveayx d*un peuple adorateur.
Racine, Bér.y i, 3:
^ Cliarmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi.
Racine, P/t., 11, 5.
Marchant en reine , et traînant après vous Vingt courtisans l'un de l'autre jaloux.
Voltaire, Épître i.xxxii.