LE CHEVALIER DE PARN
Feuillancoor, 3o juin 1774-
Au cap de Bonne-Espérance, Est-ce bien toi qui m'écris *, Entre la bière et le riz, Le fromage et le Constance , D'aussi jolis vers qu'en France Et dans les murs de Paris?
Quel est donc ce bon génie Qui t'accompagne en tous lieux.
Et qui sur l'onde en furie, Hélas ! et loin de nos yeux, Promenant sous divers cieux Et ta fortune et ta vie Dans le plus triste séjour, Près du peuple à face noire, Maudit du beau dieu du jour Et des filles de Mémoire, Te fait rencontrer la gloire Et le plaisir et l'amour?
Je remarque , mon cher ami , que tu es le pre-
■ L'éditeur de 18 28 a mis Parnj, suivant son usage.
* Cette lettre de Parny se trouve dans le second volume de ses OEuvres Diverses.
.iG8 LETTRE
mier poëte, depuis le Camoëns, qui ait doublé ce fameux cap des Tempêtes, regardé si longtemps comme la dernière borne du monde vers le pôle austral. Mais le Camoëns ne dansa point de menuet à Rio- Janeiro avec la plus belle personne du Brésil ^. Trente Ursulines charmantes ne soulevèrent point un coin de leur voile pour le voir passer : enfin on ne lui jeta point le soir des bouquets par la fenêtre ^. Il fuyait sa patrie , et tu vas revoir les lieux qui t'ont vu naître. 11 fut bientôt oublié sur les bords du Tage, et ton absence est sur les rives de la Seine l'éternel objet de nos entretiens, de nos regrets et de nos craintes. La seule ressemblance que je trouve entre le Portugais et toi , c'est que vous fîtes tous deux , à quatre mille lieues de l'Europe, vos plus aimables vers , et que tous deux vous vivrez toujours. Ne fumant point et buvant peu, je sens que la société du Cap et la tournure de ses liabitans doivent avoir très peu d'attraits pour toi. Je leur passe d'avoir rassemblé dans leur magnifique jardin de la Compagnie les fleurs et les fruits des quatre parties du monde , et surtout de s'être procuré de l'ombrage sur un sol aride où il est si né-
' f'oycz plus baul, p. aa ', .
^ yoyez p. 29.4.
cessaire et si rare ; mais je suis fort scandalisé des mœurs de ce pays : je ne conçois pas que les Hollandais attachent si peu d'importance à un baiser, qui parmi nous vaut la dernière faveur ^. Les malheureux ! en ne le défendant point, ils ont détruit tout son charme. Ils ont anéanti les plus douces prémices de l'amour, et son langage le plus passionné. Et comment donc les femmes font-elles dans ce pays pour avouer qu'elles aiment , ou qu'elles se sont assez défendues ? 11 est bien dur d'être obligé de tout décliner.
Nous sommes depuis trois semaines à Feuillancour, et tels à peu près que tu nous as laissés, si ce n'est que ton frère est devenu encore plus gourmand, et moi plus paresseux, depuis que nous avons été inoculés. Le soleil est à peu près au tiers de son cours lorsqu'on se lève ; et , pour remplir alors ce que nous nommons bravement la matinée , on s'occupe de vers , de prose , de musique, et d'autres semblables bagatelles. Le soleil baisse ; nos dames montent dans des calèches découvertes, que nous conduisons nousmêmes avec assez d'adresse; nous courons jouir.
' Parny avait écrit à Bertiii qu'au Cap les femmes accueillent les hommes avec un air d'intelligence et d'amitié qui en France signifierait beaucoup. « On vous passe » dit-il « le baiser sur la main, sur la joue, même celui « qui semble le plus expressif. >•
sur cette longue et superbe terrasse de Saint-Germain , d'un des plus beaux aspects qui soient au monde, et nous nous égarons dans les mille et une routes de cette forêt,
Où fuyant la foule indiscrète Des invalides du canton, Et tenant en main la musette Qu'à toi seul il légua, dit-on, Le \'if, le piquant Hamilton, Jadis sur un si nouveau ton , Chanta le Brochet et Nanette '.
La soirée est terminée par un souper fort gai, et par des chants qui se prolongent fort avant dans la nuit.
Ainsi du nectar qui ruisselle Des pressoirs de Beaune et d'Arbois, Nous humectons les petits pois Que donne la saison nouvelle ; Tandis que vci's l'astre brillant Qui se lève sur notre France, Et qui par vin don éclatant D'abord signale sa puissance',
' Il est souvent question , dans les OEu^Tes d'Hamilton , du Brochet et de Nanette, noms sous lesquels il désigne le duc et la duchesse de Berwick.
* Il veut parler certainement de l'avènement de Louis XVI au trône, et de la remise qu'il fit au peuple du droit de joreux avènement. 31. Suard, reçu à l'Académie en 1774, disait du Roi , dans son discours de réception : « Ce monarque si jeune et déjà si chéri , dont le premier édit a été un « bienfait public. •>
Après une longue souffrance, Tous les cœurs remplis d'espérance Se tournent en le bénissant; Que plus loin vers la mer Baltique On s'empresse de ])artagcr Les deux tiers d'une république ', Et le tout, pour la protéger :
Qu'enfin les soldats de Russie, En foule inondant la Turquie, Jurent de tondre Mustapha, El de rendre à la Circassie Cent beautés qui, sur leur sopha.
Passent bien tristement leur vie, Et qui dans cet affreux séjour, Si cher aux tyrans de l'Asie, Hélas! n'ont point connu l'amour, Et connaissent la jalousie.
Adieu : je m'aperçois trop tard Que ma muse fort indiscrète. Mettant toute fleur à l'écart, T'écrit une froide gazette.
Où de la ville et du rempart.
L'histoire amusante et secrète N'a pas même im article à part.
Mais ma plume court au hasard :
La gêner n'est pas mon système ; Entre nous, je ne veux point d'art :
On est toujours un peu bavard Lorsqu'on écrit à ce qu'on aime.
• Il désigne le partage de la Pologne.
A MONSIEUR