A DE LILLE
Volons au clianip de Mars, au cirque plus vanté; Volons aux jeux guerriers inventés clans la Grèce :
Je vois une ardente jeunesse,
Qu'indigne son oisiveté , Presser les flancs poudreux d'un coursier indompté, Déployer, en luttant, sa nerveuse souplesse. Et disputer, aux yeux' d'une fière maîtresse, Le prix de la valeur, et non de la beauté. Oh! que ne suis-je assis au bois de Lucrétile^, Au fond de ces jardins au profane inconnus, Où ta muse autrefois, sous les traits de Virgile ^, Dans ses vers si touclians, pure, simple et facile, Fit coule/ tant de pleurs au nom de Marcellus ! Cascades de Tibur, ombrages d'Albunée, Qui vous voit, malgré lui, doit chanter ses amours !
Dans votre enceinte fortunée,
On dit qu'au déclin des beaux jours,
■ Âlmanach :
Et rapporter aux pieds
^ L'auteur paraît avoir cru que le bois de Lurrélilo, qui était dans la Sabine, était aux. portes de Rome.
•^ Almanach :
sons le nom de Virgile ,
Aux sons harmonieux d'un nom j)ur et facile. Au milieu des festins ciiarmait Ligurinus.
L'auteur a eu raison de changer ce vers; car il y coufoudait Horace et Virgile. C'est Horace qui a céléjjré Ligurinus.
igo A DELILLE.
L'ombre d'Horace, encor de roses couronnée,
Suit toujours Lalagé qui s'échappe toujours ^.
' Il a employé la même figure plus haut, p. 207, quand il disait que l'ombre d'Henri VI « poursuivait toujours Gabrielle qui échappait toujours à ses embrassemens. » L'abbé Delille a la même antithèse dans les Jardius :
Suivre sans cesse un but qui recule sans cesse.
Rivarol, dont il y a ce mot spirituel, « l'art doit se donner un but qui recule sans cesse , » Rivarol se souvenait-il du vers des Jardins?
LETTUE
A MONSIEDR
Anet, ce 19 juillet 1780.
J'ai parcouru la Trappe et les mornes déserts
De la nouvelle Thébaïde :
Parmi ces vieux tombeaux que la mousse a couverts, J'ai cherché vainement l'objet des plus doux vers*, L'infortuné Comminge auprès d'Adélaïde.
Mon cœur, je l'avouerai, surpris, désenchanté.
N'a point retrouvé ses modèles.
« Deux amans si discrets, si tendres, si fidèles, « Dans ces lieux » m'a-t-on dit « n'ont jamais existé. »
A leurs malheurs imaginaires.
Ainsi dans ma jeune saison , Crédule , j'ai donné des larmes trop sincères :
Hélas ! chaque jour la raison
Détruit nos erreurs les plus chères.
' Cette lettre a été réimprimée dans le tome second des Voyages en France, avec des notes de M. La Mésangèrc, et dans le tome cinq du Recueil amusant de Voyages. L'éditeur de 1828 a écrit en toutes lettres « Du Hauticr. >•
* Il veut parler, et il le fait assurément avec beaucoup de politesse , de l'Héroïde de Comminge à Adélaïde, par Dorât.
Nous avons eu le bonheur, Monsieur, de rencontrer à la Trappe le contraste frappant de la vertu esclave dans une cellule, et de la vertu libre sur les marches du trône ^ En révérant la première, comme nous le devons, nous nous déclarons ouvertement pour la seconde.
Nous voici maintenant dans Anet, c'est-à-dire dans le séjour consacré de tout temps aux plaisirs, aux beaux-arts , à l'amour et à la gloire *. Ici du moins rien n'est fabuleux. Tous les murs, tous
■ Il avait rencontré à la Trappe le dévot et vertueux duc de Penthiè\Te.
Voyez la fin de la lettre.
* Il y a de Florian des vers adressés au duc de PcnlhièMe, où il
lui dit,
Qu'en tout temps Anet eut pour maîtres.
Ou des belles ou des liéros
Âuet a rassemblé tous les biens de ce monde. L'amour, la gloire et les vertus.
Pour l'intelliLçence de ce qui suit , nous remarquerons brièvement qu'Anel passa du domaine de la Couronne dans la maison de Brézé ; qu'il appartint à la célèbre Diane de Poitiers , veuve d'un Brézé , et maîtresse de Henri II ; après elle au duc Daumalc, son gendre; puis à la duchesse de Mercour ; après elle, à César, duc de Vendôme, son gendre; ensuite à Louis de Vendôme, frère de César; puis à Louis- Joseph de Vendôme, fib de Louis. Plus tard, en 1739., après différcns partages, Anet devint la propriété de la duchesse Du Maine, qui le douna au prince de Dombes, à la mort duquel il passa à son frère le comte d'Eu ; le comte d'Eu en fit présent au prince de Lamhalle, son neveu, et fils du duc de Penthiè>Te. Le prince de Lamballe moinnil prématurément , et Anet appartint à son père. Cette succession des proi)riélaires d'Anet est expliquée avec assez de détails dans les Récréations Historiques de Dreux du Radier. Consultez aussi rcxcelicnle Histoire de î.a Fontaine, par ]\1. Walckenaer, p. 36S.
les orncmeiis du château sont encore chargés des chiffres de Henri II et de Diane de Poitiers '. On Ut encore sur les lambris cette foule de devises galantes et ingénieuses que ce jeune prince composa pour elle : on rencontre partout son amour. La petite statue de Diane , en pied , qu'il fit fondre en argent, et qu'on voit dans im des appartemens du château, n'est point sans doute aussi intéressante que la tête même de madame de Montbazon *, apportée à la Trappe par l'abbé de Rancé, et conservée dans la chambre de ses suc-
' L'Amour, dit Voltaire au ix'' chaut de la Henriade, voit dans sou vol
. . . Les murs d'Auct bâtis aux bords do l'Eure; Lui-même eu ordouna la superbe structure. Par SCS adroites mains avec art eulaccs. Les chiffres de Diane y sont encor tracés.
lin passage de Florian, pris du morceau cité plus haut, sera utile à rapporter :
Henri bâtit ces murs , monument de tendresse ;
Il y grava partout le nom de sa maîtresse.
Chacpic pierre offre encor des eroissans , des carquois ,
Et nous dit que Diane ici donna des lois.
^ Il est fort connu que l'abbé de Rancé , après la mort de la duchesse de Montbazon, dont il était l'amant, se jeta dans la retraite et la plus haute dévotion ; qu'il introduisit dans son abbaye de la Trappe la réforme la plus rigoureuse, et se soumit, ainsi que ses moines, à d'cITrayanles austérités. L'on raconte que l'abbé de Rancé, entrant chez la duchesse qu'il croyait trouver pleine de vie et de santé, aperçut pour premier objet le cercueil de sa maîtresse, et sa tèîe toute sanglante, qu'on avait détachée du corj)s, parce que sa bière était trop courte. IVIais (e récit est peut-être iiioins vrai tpu' merveilleux.
cesseurs; mais on est bien aise de connaître au moins la taille et les traits d'une femme qui exerça encore,. dans un âge aussi avancé % l'empire de la beauté.
Vous jugez bien, Monsieur, qu'un de mes premiers soins a été de demander la plaine d'Ivry,
Ce théâtre de la valeur
Et (lu crime de nos ancêtres,
Où d'un peuple plein de douceur, Trop docile en tout temps à la voix de ses prêtres, La moitié combattait son prince avec fureur, L'autre à l'envi mourait pour le sang de ses maîtres.
Je ne puis vous exprimer ce qui s'est passé en moi , lorsqu'après avoir gravi la côte un peu rude et sablonneuse qui renferme le vallon d'Anet du côté du nord, j'ai découvert tout à coup cette plaine immense couverte des plus beaux blés du monde. Des pleurs ont coulé de mes yeux, en songeant que cette terre avait été engraissée du sang de tant de braves Français. J'ai passé cent fois de la tristesse à l'admiration, et de la peine au plaisir, à l'aspect de ces restes de retranchemens qui virent débattre de si grands intérêts, et
■ Elle avait près de {|uai-aute ans quaud sa liaison avec le prince eoninionça; quand il mourut, elle en avait soixante, et n'avait pas cessé de lui plaire.
de ces riches sillons où le laboureur heurte encore tous les jours avec sa charrue des tronçons de lance ou d'épée; enfin, à l'approche de cet obélisque simple et noble, élevé à la gloire de Henri IV, par un de ses plus vertueux descendans ^, à l'endroit même où ce bon roi se reposa sous un poirier, après avoir gagné la bataille.
L'enceinte de l'obélisque, comme vous le savez, Monsieur, est bordée de lauriers , qui sans doute n'ont point eu de peine à y croître. J'ai été saisi , en y entrant, d'une sorte de respect religieux; et j'y serais encore plongé dans la plus douce rêverie, si la chaleur du jour ne m'avait forcé à regagner Anet. J'ai parcouru, à mon retour, tout ce qu'il renferme d'aimable, et il ne lui manquait, en vérité , que la présence du maître. Je me suis égaré avec délices dans ce beau parc,
Ouvrage licureux de la nature , Où cent peupliers blancs qui tremblent dans les airs
Vous amusent de leur murmure; Et qu'en se poursuivant sous les ombrages verts,
Cent Naïades, filles de l'Eure', Embrassent à l'cnvi de leurs flots toujours clairs;
dans ce parc, enfin, qui devint si fameux sur la
' Le duc de Peuthiè\TC.
* si l'on prononce Eure avec le son de swiir, malheur, on détruit la
fin du dernier siècle ^ Je ne fus pas long-temps à ressentir l'influence du lieu ; et, me livrant tout d'un coup à l'espèce d'enthousiasme que m'inspiraient la beauté de ces retraites et le souvenir des grands hommes qui les ont habitées, j'avais déjà pris ma lyre , et je me disposais à les chanter de mon mieux, c'est-à-dire assez mal, lorsque je vis sortir d'un bosquet voisin les deux Vendômes,
Ces héros un peu singuliers ,
Trop négligés dans leur parure , Lions dans les combats , et moins chefs que guerriers, En paix, iihistres porcs du troupeau d'Épicure, Tout souillés de tabac et couverts de lauriers ;
rime. L'usage était autrefois de prononcer Urc. Il ne semble pas s'être coiisenc; il faut pourtant y reveuir en lisant les vers, quand la rime l'exige. Voltaire, dans le passage cité plus haut, a fait rimer Eure et structure. Hamilton écrit à Boileau :
Des bords de la rivière à' Eure , Lieux où pour orner la Nature L'Art fit jadis quelque fracas.
La prononciation est représ.entée , au défaut de l'orthographe, pai l'auteur de la Chronique Scandaleuse, qui dit, p. 92 , que le seigneur Sternay « fut noyé en la rivière Dure. » L'incorrection est encore plus grande, dans cette phrase d'une lettre de Henri IV, écrite le 14 mars i J90 , sur le sujet de la bataille d'Ivry : « De leur cavalerie il y en a de neuf cents à « mille de tués et de quatre à cinq cents de démontés ou prisonniers , saus « les blessés et ce qui s'est noyé au passage de la rivière de Dure, qu'ils <t ont passée à Ivry. » Le nom de Mimeure offre la même irrégularité : aussi Hamiltoïi écrit-il ioujouis Miwure.
' Fameux par le séjour des ducs de Vendôme , et les vers de quelques poêles de leur cour, Chapelle, Chaulieu. Palaprat.
Et sur leurs pas soudain paraître La foule de ces beaux esprits Que rassemblait dans son pourpris De ces lieux le très-digne maître, Et qui , fertiles en bons mots Contre les méchans et les sots , Le jour amusaient mon héros ; Et le soir, admis à sa table Avec de jeunes libertins Et plus d'ime fennne agréable, Jugeaient du ton le plus aimable Les vers, les amours et les vins.
Chapelle était à leur tête. L'aspect de ces messieurs m'interdit au point que la lyre me tomba des mains; et, pour la gloire même d'Anet, je ne sais si vous devez en être fâché. Je l'aurais probablement flétrie en voulant l'augmenter. Je n'osai pas surtout, devant Chapelle, me risquer à vous écrire tout seul , dans un genre où il crut autrefois avoir besoin d'un second ^
Il est bien difficile, Monsieur, de connaître un séjour aussi délicieux sans vous porter envie. Que vous êtes heureux de passer toute la belle saison à Anet ! Je sens que j'y passerais volontiers ma vie.
Ah! si jamais dans ce beau lieu Vous bâtissez un monastère ,
' Bachauniont.
Je viens m'y rendre, en qualité de frère De la règle de Saint-Chaulieu.
Achevez votre retraite à la Trappe ; je vais en faire une un peu plus longue à Versailles, l'endroit de la terre, comme on sait, après la Trappe, où l'on est le moins occupé des choses de ce monde. Je vous supplie de vouloir bien mettre aux pieds de monseigneur le duc de Penthièvre mon très-profond respect. S. A. S. daignera peutêtre se souvenir des regards pleins de bonté qu'elle a laissé tomber sur moi pendant mon séjour à la Trappe.
Adieu, INIonsieur; je me recommande à vos prières , et surtout à votre souvenir.