A MADAME DE S'-ALL
Passer le reste de sa vie, Vous ne connaissez, dites- vous.
Les traits ni la muse polie :
Mais connaissez -vous (je vous prie ) Tous ceux qui vous trouvent jolie, Tous ceux que votre esprit rend fous?
D'un soin qui sans doute le blesse N'allez pas vous embarrasser.
A quelle autre peut s'adresser L'hymne charmant qu'il vous adresse ?
Peu de femmes, en vérité, Réunissent à la beauté , Comme vous , cent moyens de plaire ; Et vous seule avez hérité De l'esprit, de l'urbanité, Comme du nom de Saint-Aulaire.
Pour peindre si bien vos appas, Vos yeux , votre grâce divine , Il faut avoir suivi vos pas; Ou , si l'on ne vous connaît pas, Vous conviendrez qu'on vous devine.
A MONSIEUR***
Joigny, ce 19 septembre i 780.
En vers polis et délicats, En vers qu'Olympe daigne lire , C'est à vous qu'on voudrait écrire Du sein de nos petits états ; Mais auprès du dieu des combats Le moyen de monter ma lyre ?
Prêcheur des amoureuses lois, Des plaisirs courageux apôtre , Dans ce pays très-peu courtois, Mi-Bourguignon , mi-(]hampenois , Et qui , partant, n'est l'un ni l'autre, Méditant les plus doux exploits , Après une longue abstinence , Je venais chercher, à la fois , Les plus intéressans minois Et les plus jolis vins de France :
Je n'ai trouvé que l'ordonnance Qui nous prescrit la résidence , Et qui nous met à quatre mois.
Vous vous doutez bien, d'après cela, Monsieur, que je suis au régiment, et que c'est de Joigny qu'on vous écrit. Vous demanderez qu'on vous le fasse connaître.
3o4 LETTRE
La ville est bâtie sur le penchant d'une montagne ; toutes les rues en sont étroites et escarpées : mais sa position sur la rivière, et des environs charmans, en forment un des plus agréables paysages que je connaisse.
Là, des prrs étendus, là, des collines vertes Où mûrit, plein de pourpre, un raisin velouté; Ici, des bois touffus et des salles couvertes, Où l'Amour vers le soir é!j:are la beauté. Un pont majestueux unit la double rive; Des casernes de Mars plus loin régnent les murs; Et l'Yonne en son cours, errante et fugitive, Se plaît à les baigner de ses flots toujours purs.
J'ai vu, comme vous pouvez penser, tous les gens à voir, le maire, le bailli , le directeur, tous les notables, et madame l'élue. On n'attend point ici qu'on ait bégayé les premiers complimens d'usage pour vous offrir des cartes. Le reversi s'empare sur-le-champ de la conversation, et la soutient à lui seul jusqu'à neuf heures du soir. En se quittant, il est fort ordinaire de se demander comment on se porte. Comme j'attends toujours le premier moment pour me montrer, et jamais le second pour disparaître, j'entre et je sors volontiers sans avoir proféré une seule parole. Le beau monde m'a pris jusqu'ici pour un sot, et je trouve encore cela tout-à-fait commode. Voilà,
A MONSIEUR***. 3o5
Monsieur, la société, telle qu'elle est; et c'est notre unique ressource. Jugez si nous sommes à plaindre : nous sommes persécutés par les mouches, et dévorés d'ennui.
On ne reçoit point en ces lieux De ces mensongères nouvelles Qui font l'amour des curieux.
Nos clames, à leur jeu fidèles, N'ont jamais usé leurs beaux yeux Sur ces profondes bagatelles, Et dans leurs momens sérieux Ont bien assez de leurs querelles, Sans embrasser celles des dieux.
Nous laissons, en rois d'Angleterre ', Aller le monde comme il va; Et pour nous le coche d'Auxerre Est la flotte de Cordova \
Nous avons eu cependant, l'autre jour, un grand événement, pour Joigny. La foire y avait attiré un peuple prodigieux de tous les villages, à dix lieues à la ronde. Et quelle terrible foire! Celles de Bassora et d'Hispahan ne sont rien auprès. Vous imaginez bien que les enfans barbus d'Isaac et de Juda n'avaient point oublié les cannes, les lorgnettes,
■ C^e vers ocintient une allusion que nous ne pouvons expliquer.
^ Doia Louis do Cordova ronunaiidait une escadre espagnole pendant la guerre d'Amérique.
3ori LETTRE
les ustensiles de la Tamise , et leur probité ordinaire.
On voyait étalés par terre
Ces hochets de tous les climats;
Des colliers, des bagues de verre,
Et les sifflets dont le parterre
A, dit-on, régalé '....
Si VOUS joignez à ces petits passe-temps quelques bals que nous donnons en plein air à toutes nos élégantes , vous aurez lui précis de toutes nos dissipations dans ce bienheureux séjour qui, suivant moi, n'a d'autre avantage que celui d'être fort près de Paris.
Mais dites-moi donc, je vous pi'ie.
Des souffleurs éternel doven.
Quelques mots de la comédie, Où des dieux la troupe choisie ^
' Il est probable que le nom de Thamas remplissait le vers. Le 3 1 août 1780,011 Américain , nommé Du Buisson, fit représenter aux Français une détestable tragédie, intitulée Nadir ou Thamas Kouli Kan. Il y en a un curieux extrait dans le Journal de Paris, du 20 novembre. La Harpe en a parlé dans sa Correspondance. On peut aussi consulter les Mémoires Secrets, t. xv, p. 282 , 286; t. xvi, p. 24, 97, 107, m.
* Il s'agit de quelques représentations de sociélé données à Trianon , et où d'augustes personnes , la reine elle-même , remplissaient des rôles. La fin de la lettre le prouve clairement. Il est plus d'une fois question de ces représentations dans les Mémoires Secrets. On y lit , entre autres détails ( t. XV, p. 309 , à la date du 20 sept. 1 780) , que « la reine a essayé de « jouer la comédie au Petit Trianon ; que M™e Jules, M'"*" Diane de Poli-
A MONSIEUR***. 3o7
Naguère a figuré si bien;
De cette riante folie ,
Le plus doux charme de la vie ,
Et que j'adore en vrai païen.
C'est là qu'il faudrait être, au lieu de végéter ici DE PAR LE Roi ^ Je n'oublierai jamais le plaisir que j'ai goûté aux dernières représentations *. Il n'est pas possible de saisir avec autant de vérité des tons aussi opposés, et de se reproduire avec plus d'agrémens sous des formes aussi différentes.
Je suis encor tout ébaubi
De ces douces métanioiphoses ; Et G... sous les traits de la vieille Bobi
Cachant son visage de roses,
Et J...^ au sourire enchanteur, Aux traits piquans, à la grâce gentille, Avec ce parler doux qui pénètre le cœur,
« gnac, secondent S. M., qui, lasse de la représentation , a choisi les rôles « de soubrette, etc. » On voit dans la Correspondance de La Harpe ( Lettre 233 ), que la reine joua, à Trianon, dans le Baibier de Séville de Paësiello.
■ Formule du préambule des ordonnances royales.
' « Le public » disent les Mémoires Secrets « n'est point admis à ces « représentations : il n'y a que des gens de rhitérieur et attachés à la « famille royale. »
3 Un éditeur explique ces abréviations par les noms de Madame Gantier et de Madame Juliel.Le second de ces noms est sûrement mal imaginé, car la mesure du vers le reponsse ; le premier n'est pas mieux trouvé , ce
3o8 LETTRE
Laisseront à jamais au plus fin connaisseur A deviner qui des deux est la "fille.
Je m'arrête, Monsieur, car j'aperçois tout le danger de l'entreprise. L'attendrissante Jenny ' , l'impayable Pierre-le-Roux, Gotte et Détieulette, Lise et le Commissaire de quartier, ont de grands droits à un article à part. Je serais contraint de louer mal ce qui ne saurait être trop bien loué. Il faudrait mettre dans mon rôle autant d'art qu'ils ont mis de naturel dans le leur; mais voilà la chose impossible. D'ailleurs ne savez-vous pas
Qu'un t'ioge fastidieux Peut souvent tenir lieu d'injures?
Je crains surtout d'être ennuyeux.
Et n'ai pas les mains assez pures Pour offrir de l'encens aux dieux.
Si pourtant je chantais celle à qui les dieux même
semble. Il faut rlierrlier les iionis de deux dames de la cour, et non pas des noms d'actrices. IVous ne douions presque pas qu'il ne faille lire :
Et Guiche sous les traits de la Tieille Bolii Cachant son visage de roses.
Et Juin au sourire enchanteur.
IV1'"'' de fiuiche était tille de la duchesse .Tules de Polignac. Elle remplissait dans Rose et Colas le rôle de la \ ifille nièie T.ohi . et M">f Jules celui de Rose apparemment.
' Jenny est un personnage dans le Roi et le Fermier; Pierre-le-Roux est le père de Colas dans Rose et Colas ; Gotte et Détieulette appartiennent à la Gageure imprévue ; Lise et le Commissaire sont deu.x excellens rolc* dans On ne s'avise jamais de tout. Ces quatre pièces sont de Sédaine.
A MONSIEUR"*. 3oy
S*cn)[)i'esse;ît en tous lieux de céder leurs autels, Sous un chapeau de fleurs cachant sou diadème, Et se mêlant aux jeux des paisibles mortels; Si je disais cet heureux assemblage
D'esprit, de grâces, de bonté,
De raison et de badinage,
Et de douceur et de (ierté;
Enfin si je peignais près d'elle ,
En dépit de la majesté ,
L'amitié constante et fidèle ' :
Ce portrait, sans être flatté.
Rendrait assez bien le modèle.
La baguette magique est véritablement dans ses mains. Il n'était réservé qu'à elle de réveiller les beaux-arts, et de les rassembler dans les délicieux jardins de T... *. C'est une école de grâces et de goût, fondée par le Goût et les Grâces ellesmêmes. Je ne crois pas qu'il y ait des gens assez barbares pour condamner de si nobles ^ amusemens. Au reste,
Qu'à Paris un peuple hébété.
Pesamment à souper les fronde ;
' La reine, dont il fait ici le portrail , porlalt à la duclicsse Jules de Polignac la plus tendre amitié.
^ L'i'dileur de 1S23 ue s'est pas trompé en écrivant Trianon eu toutes lettres.
^ Il est fort permis de croire et de dire que cette épilhète n'est pas le mol propre.
3io LETTRE A MONSIEUR"*.
Je conçois sa témérité.
La plus régulière beauté
Ne saurait plaire à tout le monde :
Lorsque Vénus sortit de l'onde,
On critiqua sa tresse blonde
Et ses yeux pleins de volupté.
Adieu, Monsieur, donnez -vous toujours bien du tourment pour servir, comme elle le mérite, la divinité que nous portons dans notre cœur; car c'est le feu sacré qui nous fait vivre.
Allez, courez, volez où son penchant l'entraîne: Elle a tant pris de soin de combler mes désirs ! Qu'on prévienne les siens, qu'on charme ses loisirs!
Qu'où la console des soupirs Que coûte quelquefois la grandeur souveraine :
Hé ! dites-moi , sans les plaisirs,
Que servirait-il d'être reine?