‹ Œuvres complètes; avec notes et variantes, précédées d'une notice historique sur sa vieChapitre 127 sur 137 · ÉCRITE DES PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

ÉCRITE DES PYRÉNÉES

Vous serez surpris, mon cher ami, de recevoir une lettre de moi, datée des eaux- de Saint-Sauveur : je semblais condamné à ne plus vous écrire que des rives du Cocyte. Les dernières lignes que j'ai dictées pour vous, avant mon départ, vous annonçaient que j'étais mourant : vous jugerez, par cette longue épître, entièrement tracée de ma main , que je suis plus qu'à ^ demi ressuscité. A qui dois-je attribuer l'honneur de cette espèce de guérison? Est-ce à la nature, ou au changement d'air, à la dissipation , et à l'agrément du voyage? Je l'ignore. Tout ce que je sais bien positivement, c'est que ce n'est pas à mon médecin.

Vous avez si souvent entendu parler des Pyrénées, que je n'entreprendrai point ici de les décrire. Je serais d'ailleurs embarrassé de vous

' Le comte de Parny , frère du chevalier.

' Il aurait dû écrire << plus d'à demi. » La grammaire le veut ainsi.

peindre l'étonnement, l'horreur, et l'admiration dont j'ai été saisi à leur approche ^ Cette longue chaîne de montagnes ressemble de loin à un vaste amas de nuages bleuâtres, bizarrement groupés sur l'horizon. Depuis Lourdes jusqu'à Saint-Sauveur, vous montez constamment par un chemin taillé dans le roc, et vous voyez sans cesse, à deux ou trois cents pieds au-dessous de vous, tantôt à votre droite, tantôt à votre gauche, un torrent qui semble avoir employé des milliers de siècles à se frayer une route à travers ces masses de granit, et dont le bruit horrible vous annonce encore sa présence, quand votr3 œil ne peut plus le suivre au fond du précipi.'e. En sortant de la gorge de Pierre-Fitte, on décGu\Te enfin la petite et fraîche vallée de Luz. Saint-Sauveur est auprès. Il est assis sur la croupe d'une montagne trèsescarpée , mais dans une position riante et pittoresque. Le Gave coule aux pieds. Entre le Gave et la montagne s'étendent quelques tapis de verdure bordés de frênes et de tilleuls. On compte peu de maisons à Saint-Sauveur, et elles ne forment qu'une rue; mais elles sont assez connnodes et agréables : celle des bains est au milieu.

' Il semble que l'expression leur approche ne soit pas précisément celle qui convienne ici.

Sous une voûte ténébreuse Où pend et brille en perle un sel jaunâtre et dur, Des veines d'un rocher, recouvert d'un vieux mur, S'échappe à tj;ros bouillons une onde sulfureuse. Qui, tombant sur le marbre ou sur la pierre creuse, Y dépose un limon doux, savonneux et pur.

Debout, dès l'aube matinale.

C'est là qu'un thermomètre en main.

Tout malade, en guêtre, en sandale,

En mule étroite, en brodequin.

Curé, juif, actrice, ou vestale,

Ou moine, ou gendarme, ou robin.

Court s'entonner d'eau minérale.

Et cuire ;i la chaleur du bain.

L'onde fume : on invoque ensemble Ce pouvoir si caché qu'on révère en ces lieux. La iVymphc les entend ; et sur l'autel qui tremble Soudain, penchant son urne, elle s'offre à leurs yeux.

Sur ses pas marche l'Allégresse ,

Fille et mère de la Santé ;

L'Espoir trompeur à son côté Sourit malignement, fuit et revient sans cesse.

Elle dissipe la tristesse.

Exerce, en l'amusant, la molle oisiveté; Rend un jour de printemps à la froide vieillesse , Et son premier éclat au teint de la beauté.

La pâle et débile jeunesse Lui doit un nouveau cœur et de nouveaux désirs; Enfin elle guérit les maux de toute espèce •

Par le seul charme des plaisirs.

Celui que je goûte le plus volontiers, et qui s'accorde le mieux avec mon régime, est l'exer-

cice du cheval. Hommes et femmes, nous nous formons deux fois par jour en escadron , et nous galopons, partout où il est possible de galoper, sur des chevaux du pays , forts petits et forts maigres, mais les seuls qui tiennent pied dans ces chemins montueux et hérissés de cailloux. On trouve encore du temps pour marcher ; et vous savez combien cet exercice me plaît. Je me rappelle avec délices les promenades que nous avons faites si souvent ensemble dans la foret de Saint-Germain , dans les bosquets de Marly, et sur les hauteurs du bois de Satory. Les bois nous offraient alors sans peine une douce solitude. Je suis contraint de la chercher ici sur le sommet des montagnes. Mais quel ravissant spectacle! Je vois sous mes pieds leurs flancs environnés de nuages, tandis que leur cime et moi nous sommes éclairés des rayons du soleil. Là, toutes les pièces du procès sous les yeux, je cherche à décider la fameuse et inutile question de la formation , de l'âge et des changemens du globe ; et je m'aperçois bientôt que la nature m'a formé plutôt pour jouir de tout ce que je vois, que pour deviner comment tout ce que je vois existe. Je descends alors par des sentiers très-difficiles : je gagne l'ombre des arbrisseaux; et, assis aux bords de ce torrent dont le bruit, semblable à

celui de la mer, nous étourdit nuit et jour, je me livre à la plus douce mélancolie. La fuite de l'eau me retrace celle du temps. Je songe à toutes les pertes que j'ai déjà faites dans un Age aussi peu avancé. Hélas! j'ai vu disparaître les objets les plus aimables et les plus aimés. Mon âme, par degrés, se pénètre de tristesse. Je me trouve bientôt inondé de mes larmes; et je vous répète du fond du cœur ce que je vous dis rarement, parce que je crains de vous affliger : O mon ami , puissé-je ne jamais vous survivre!

Mais de ma douce rêverie

Quel bruit vient soudain m'arracher?

Pour pleurer un moment ne peut-on se cacher? De coteaux en coteaux mon nom résonne; on crie : Je me lève, et déjà tous les Amours armés De fers longs et pointus dans l'épine enfermés,

Sont descendus dans la prairie.

On court au village voisin

Manger la fraise montagneuse,

Du miel, du beurre, un doux raisin.

Et sur la ronce buissonneuse ',

Chemin faisant, le fol essaim

Cueille ou détache sans dessein

Une mûre qui teint la bouche,

Et qui sur le doigt qui la touche

' L'abbé Delille, dans les Jardins, a dit « les roches buissonneuses.» Ce mot ne plaisait pas à La Harpe; il ne le trouvait ni assez noble ni assez agréable à l'oreille ponr faire pardonner le néologisme.

Laisse l'empreinte du larcin.

On charge à peu de frais sa poche

Des plus riches productions;

Et l'on fait des collections

De marbres, de crystal de roche,

De beaux cailloux dont rien n'approche ,

De plantes et de papillons.

Ce village où l'on court se nomme Sasis. L'aspect en est fort riant. Les paysans y sont mieux logés que la plupart des habitans des petites villes. En général le peuple des Pyrénées est riche, parce qu'il a peu de besoins et qu'il est laborieux. On n'aperçoit point sur toutes ces montagnes une seule veine de terre un peu fertile qui ne soit cultivée. Vous admireriez surtout l'industrie avec laquelle ils distribuent l'eau dans leurs prairies. Au moyen de quelques rigoles et de deux ou trois ardoises, ils la font monter, descendre et circuler partout. Les herbes sont arrosées deux ou trois fois par jour. Aussi les coupe-t-on souvent; et alors vous voyez des hommes manier librement la faux dans des endroits où une chèvre de nos campagnes aurait peine à se tenir.

On aurait tort de chercher ici la sévérité des mœurs. Elle n'existe pas plus k Luz qu'à Paris; et c'est une chose que je prie messieurs les moralistes de noter dans le premier hvre qu'ils feront.

et qu'on ne lira point. Le peuple ne laisse pas d'être très-dévot à Notre-Dame de Heas. C'est une chapelle déserte et perdue dans les montagnes. Il s'y rassemble, la nuit du 7 au 8 de septembre, un monde prodigieux de toutes les vallées voisines; et le reste de l'année elle n'est guère fréquentée que par des troupes d'isards et de chevreuils sauvages. •

Nul ermite n'est préposé

A la garde du tabernacle ; I.c peuple, en tous lieux peuple, et toujours abusé , N'y court point engraisser quelque fripon d'oracle; Mais le granit du seuil, par ses genoux usé, Voit tous les ans se faire un assez grand miracle ;

Car la plus timide beauté

Qui, dans cette solennité.

De pourpre la joue un peu teinte,

Et le scapulaire au côté,

Trotte vers la demeure sainte.

En jupon de laine écourté.

Dans cet asile respecté

Entre avec sa virginité,

Et bientôt en revient enceinte.

ISfous choisîmes précisément ce jour pour faire, de notre côté, une petite dévotion à l'abbaye de Saint-Savin , c'est-à-dire pour y dîner aux dépens de saint Benoît. Le clocher de l'abbaye se fait voir de loin, entre Pierre-Fitte et Argelez. On y

monte, toujours à l'ombre, par un chemin un j peu raboteux , mais frais , impénétrable aux j rayons du soleil, et arrosé par une infinité de sources vives qui coulent de la montagne. Il ^ est bon de vous dire que nous étions, les uns en , voiture, les autres à cheval, et la plus grande partie juchés, tant bien que mal, sur des ânes. ■. Aussi notr^ entrée fut -elle triomphante. Ces ' dames furent reçues, par le prieur, au bruit de | l'orgue , le seul instrument qu'il pût animer, | grâces encore au talent de son cuisinier; et avec J des bouquets et un compliment qui ne signifiaient j pas grand'chose, mais avec des yeux qui signi- \ fiaient beaucoup. La maison est bien bâtie, spa- • cieuse, et dans la plus belle position du monde. De la première terrasse du jardin, les yeux dominent et ne se lassent point d'admirer cette riche et superbe plaine d'Argelez, comparable, pour le moins, à la farr':::se vallée de Campan. La journée se passa très-agréablement, mais presque toujours à table. On revint le soir un peu tard; et il ne nous arriva d'autre accident que la perte d'une de nos montures, qui s'avisa de mourir en route, sous prétexte qu'on l'avait forcée le matin, et qu'elle ne pouvait plus avancer. Cet événement n'affligea guère que celui qu'elle portait, et prêta beau'^oup à rire aux autres. La verve de tous les

AU COMTE DE PARN*. i'i.j

voyageurs s'échauffa. Nous célébrâmes dans des couplets, moitié tristes et moitié plaisans, auxquels chacun s'empressa de contribuer.

Le trépas de la vieille ânesse Qu'on nia^ni'-tisa^ mais en vain ( Trop sotte était la sotte espèce ); Le long dîner, la courte messe, La chère fine et le vieux vin, L'enjouement et la politesse, Du bon prieur de Saint-Savin.

^arèges et Cautères sont si près de Saint-Sauveur, qu'il n'arrive guère à ceux qui prennent ici les eaux de s'en retourner sans avoir visité ces deux sources d'une chaleur et d'une vertu si différentes. Il n'en est pas de même du voyage de Bagnères par la montagne du Tourmalet, et de celui de Gavarnie. C'est une entreprise pour laquelle il faut un peu plus de courage, ou un goût très-vif pour les beaux accidens de la nature. J'ai fait les deux routes. La première est trèspénible, et ne m'a offert que ce que j'avais déjà vu. Les Pyrénées sont partout les Pyrénées : toujours des chutes d'eau, toujours le bruit du Gave, toujours des cimes inaccessibles, élevées sur des cimes qu'on n'espérait point atteindre. Le seul objet vraiment beau qui m'ait frappé, c'est, avant d'arriver à Gripp, et près du Pic du Midi, une

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superbe cascade qui s'élance à travers des rochers et des pins entrelacés , et qui forme dans le même endroit huit ou neuf sources bien distinctes, dont l'écume brillante, en opposition avec le soleil et la verdure, eût arrêté comme moi un peintre de paysages , et l'eût forcé à prendre ses crayons. Tous les environs de Bagnères sont charmans. La vallée de Campan mérite, sans doute, les éloges qu'on se plaît à lui prodiguer ; mais la grotte est beaucoup trop fameuse. O combien Gavarnie est au-dessus de tout cela! combien on paierait cl|^r à Paris un seul de ces effets bizarres et sublimes qu'on rencontre à chaque pas sur la route ! Le chemin, toujours bordé d'un précipice, est si pénible, si étroit, et même en quelques endroits si périlleux , qu'on ne peut y aller qu'à cheval ou en chaise à porteurs. Vous seriez étonné de l'adresse et de la rapidité avec laquelle ces gens-ci courent, pieds nus, sur les pointes des rochers, et portent entre deux brancards , l'espace de quatre lieues, ces espèces de fauteuils de paille mal recouverts d'une toile cirée. Nous nous mîmes en route à trois heures du matin , et nous nous arrêtâmes au petit village de Gèdre pour déjeuner. Pendant qu'on tirait des paniers les provisions nécessaires, nous nous empressâmes de voir, à vingt pas de la maison où nous des-

AU COIVITE DE PARN*. S/ji

cendîmes, une espèce de caverne formée par deux rochers énormes qui se rejoignent en voûte, sans se toucher, et ombragée d'une infinité d'arbustes et de Hanes qui pendent en festons. Dans le fond jaiUit, comme d'un escalier tournant, et se précipite sur trois degrés, une eau si transparente, que vous comptez aisément les truites qu'elle roule parmi de gros bouillons d'écume. Ne me demandez pas ce qui me charmait le plus dans cette grotte, ou de sa fraîcheur délicieuse, ou de l'aimable tristesse que son obscurité inspire, ou de ce doux murmure des eaux qu'on rencontre partout dans les Pyrénées : tout ce que je sais, c'est que j'y revenais sans cesse malgré moi , et qu'on fut obligé de m'en arracher.

Nous poursuivîmes notre route; et, après avoir rencontré des femmes et un moine espagnol qui allaient prendre les bains de Barèges, et avoir ri de la frayeur du moine, abandonnant prudemment sa mule au moment où celle-ci, effarouchée par nos cris, abandonnait le sentier pour se précipiter dans le Gave, nous nous trouvâmes entourés d'un amas prodigieux de rochers énormes et carrés , de trente ou quarante pieds sur toutes les faces, et dont un seul, comme nous l'avons remarqué, suffirait pour bâtir une assez belle maison. Us sont portés à vide les uns sur les

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autres, sans aucun mélange de terre ni de sable; et de quelque côté qu'on les envisage , ils menacent. Le chemin passe au milieu. Cet endroit est très-bien nommé le chaos. L'imagination ne peut rien concevoir de plus horrible et de plus beau, de plus triste et de plus imposant. Ce sont visiblement les débris de deux montagnes de granit et de pierres calcaires qui se sont écroulées à la fois par leur base. La catastrophe paraît récente , et cependant elle n'a point laissé de trace dans la mémoire des hommes.

Nous arrivâmes enfin à Gavarnie, cette montagne qu'on découvre de si loin , qui fuit lorsqu'on croit la toucher, et dont la cime, élevée de plus de quatorze cents toises au-dessus du niveau de la mer, sépare la France et l'Espagne. Je me crus tout d'un coup jeté dans un désert à cent mille lieues de l'Europe et de vous, seul en un mot dans l'univers. Figurez-vous, s'il est possible, un vaste amphithéâtre de rochers perpendiculaires, dont les flancs nus et horribles présentent à l'imagination des restes de tours et de fortifications, et dont le sommet ruisselant de toutes parts est couvert de neiges éternelles. L'intérieur de l'enceinte, rarène, si j'ose ainsi m'exprimer, est jonchée d'un amas effroyable de décombres , et traversée par des torrens. Qu'on parle encore de

ces ouvrages des Romains, de ces amphithéâtres dont les voyageurs courent admirer les ruines à Nîmes et dans d'autres villes! Pour être frappé de ces monumens où de vils gladiateurs combattaient autrefois aux yeux d'un peuple oisif, il faut n'avoir pas vu ce cirque bien plus auguste, bien plus terrible, où la Nature, aux yeux du philosophe, lutte perpétuellement avec le Temps.

En pénétrant dans l'enceinte , ce qui n'est point facile, on jouit d'un coup d'œil certainement unique dans son espèce. Du sommet de la montagne se précipitent sept cascades. La plus belle est à gauche : elle tombe d'une hauteur si prodigieuse, et si détachée du roc , qu'elle ressemble à une longue pièce de gaze d'argent qu'on déroulerait dans les airs. EU 3 en a l'éclat, la souplesse et les différentes ondulations. Elle disperse en tombant une espèce de famée qui mouille. L'air auprès est si froid, qu'après avoir beaucoup peiné et s'être échauffé , en marchant pendant trois quarts d'heure sur ce tas de rocs brisés, le voyageur est obligé de se couvrir promptement, et de boire quelque liqueur spiritueuse. C'est là qu'on voit naître et fuir, sous un pont de neige solide, ce Gave qui, d'abord, faible ruisseau, murmure à peine, tout d'un coup se grossit, prend une couleur d'azur foncé ,

Et roulant en grondant ses ondes blanchissantes, De cascade en cascade au loin letentissantes , S'élance des rochers, tombe dans les vallons. Entraîne les débris et des bois et des monts. Fait rentrer leurs sommets dans la terre profonde. Et menace, à grand bruit, d'ensevelir le monde. O d'un pouvoir terrible inexplicables jeux! O monts de Gavarnie! ô redoutable enceinte! Sur vos flancs escarpés, sur vos remparts neigeux. De ce monde changeant la vieillesse est empreinte : L'auteur seul à mes yeux s'obstine à se cacher. De ce vaste tombeau je ne puis m'arracher. Ces cyprès renversés, ces affreuses peuplades De noirs rochers au loin l'im sur l'autre étendus, Sur des gouffres sans fond ces hameaux suspendus, Ce luxe de ruisseaux, de torrens, de cascades. Par cent canaux divers à la fois descendus , Tout m'attriste et me plaît, tout m'annonce l'empire De l'éternel vieillard qui fuit sans s'arrêter : Sur la nature enfin tout force à méditer. Qu'elle est belle en ces lieux! quelle horreur elle inspire! 11 nous faudrait ici Buffon pour la décrire, Et Delille pour la chanter.

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