‹ Œuvres complètes; avec notes et variantes, précédées d'une notice historique sur sa vieChapitre 19 sur 137 · L'ABSENCE · texte numérisé non relu

L'ABSENCE

L'astre brillant des nuits a fini sa carrière. Je n'entends plus de chars ni de sourdes clameurs ^ ; Le calme règne au loin dans la nature entière; Tout dort; le jaloux mcme a fermé sa paupière: Et moi, je veille; et moi ^, je verse encor des pleurs. Voici l'heure paisible où l'esclave fidèle Au chevet d'Eucharis me guidait par la main ; Voici l'heure où, trompant un époux inhumain, J'entrouvrais ses rideaux, et me glissais près d'elle. En y songeant encore , immobile et tremblant J'écoute : un rien accroît ^ ma frayeur attentive; Et, pressant dans mes bras un oreiller brûlant. Je crois encor presser ^ mon amante craintive.

' Vrhe silent tota ; t'itreoque madentia rare Tempo ra noctis eunt,

Ovide , Am., i , 6 , 55.

* Il emploie le même hémistiche dans l'élégie vri du troisième livre.

^ Edition de 1 7 8 0 : '

J'écoute : un rien nourrit...

♦ Ibid.:

Je crois environner...

3ii LES AMOURS.

Fantômes amoureux, pourquoi me trompez-vous?

Eucharis est absente, Eucharis m'est ravie;

Eucharis, loin de moi, vers un ciel en courroux

Lève un front suppliant, et déteste la vie.

On dit qu'en s'éloignant, ses yeux pleins de langueur

Redemandaient aux dieux l'objet de sa tendresse.

Périsse le premier dont l'injuste rigueur

A séparé l'amant de sa jeune maîtresse' î

L'onde caresse en paix ses rivages chéris;

Le lierre croît et meurt sur Técorce du chêne ;

L'ormeau ne quitte point la vigne qui l'enchaîne :

Pourquoi faut-il toujours qu'on m'enlève Eucharis ?

Cher et cruel objet de plaisirs et d'alarmes.

Toi, qu'un père autrefois me défendit d'aimer.

Rappelle-toi combien tu m'as coijté de larmes !

Ah! garde-moi ton cœur; conserve-moi ces charmes

Que l'Amour pour moi seul se plaisait à former,

Et qu'un barbare, hélas! retient en sa puissance.

L'art d'écrire est, dit-on, l'art de tromper l'absence. Ecris-moi : tu le peux ^ à la faveur des nuits.

I Qui ^rimus caram jiweni, caruinque puellœ Eripuit juvenem , Jerreus ille fuit.

TinULLE, III , 2 , I.

^ Il semble qu'il y ait ici une léi];èie réniuiiscènoe : Colardoau a ilit dans l'Épitre d'Héloise :

Écris-moi : je le veux..

L'art d'écrire, ALailard , fut saus doute invente

Par l'amante captive et l'amant agité.

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