LIVRE III
Un endroit où le frêne et le souple alizier Se plaisent à mêler leur fraternel ombrage %
Quels vœux peut-il encor former?
Qu'il regarde : il est seul au monde; Tout Tinvite à jouir, tout le presse d'aimer, Le silence des iiois, le murmure de l'onde, La fraîcheur des gazons qui couronnent ses bords ; Et le seul rossignol, témoin de ses transports , Par ses chants redoublés lui-même les seconde. O dieux! ah! donnez-moi souvent un tel bonheur, Et portez, j'y consens, des trésors à l'avare^, A l'esclave des cours une longue faveur. Aux cœurs ambitieux le sceptre ou la tiare! Mais quels éclats joyeux! quel tumulte au hameau! J'entends déjà crier le violon champêtre; Le vin coule; on se mêle, on danse sous l'ormeau; Les travaux ont cessé ; tous les jeux vont renaître. Vois-tu, dans ces prés verts que la faux a tondus.
En pyramides jaunissantes S'élever jusqu'aux cieux ces herbes odorantes , Et ces foins au soleil par trois fois étendus? Vois-tu , sous la richesse à leur zèle promise,
' Qiia pinus ingens alhaque populus Umbrain hospitalem consociaie amant.
HORACF. , li , 3.
^ Hoc niihi contingal! sit dives jure , ftiroreni Qui maris et tristes J'erre potest pluvius.
T[BULI.E, I, £.
Mes taureaux contens de plier, Vers la grange apporter, d'une tête soumise , Ces dons qu'un bras soigneux en faisceaux doit lier? Tout le char disparaît sous la moisson traînante, Et , suivant à pas lents des sentiers mal tracés ,
Laisse , dans sa marche tremblante , De sa dépouille au loin les arbres hérissés.
Viens , descendons dans la prairie :
Ces menions orgueilleux sont dressés pour l'amour. L'ombre croît : hâtons-nous; donnons à la folie, Aux plaisirs innocens ce reste d'un beau jour. Qu'il est doux de gravir ces montagnes mobiles , De forcer dans nos jeux leurs flancs à s'écrouler. Et vainqueurs, arrivés aux sommets difficiles. Sur la verdure au loin de se laisser rouler! Doux jeux, plaisirs toiichans, délicieuse ivresse, Et vous. Grâces, Amours, charme de l'univers, Tandis qu'il en est temps, entourez-moi sans cesse; Embellissez mes jours, dictez mes derniers vers. La douce illusion ne sied qu'à la jeunesse;
Et déjà l'austère Sagesse Vient tout bas m'avertir que j'ai vu trente hivers '.
' Cette élégie a dû être écrite eu 1782.