‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 2)Chapitre 16 sur 76 · DU LONG POÈME FRANÇOIS · texte numérisé non relu

DU LONG POÈME FRANÇOIS

Doncques, ô toy qurniQué d'une excellente Jelicité de nature, insmiit de tous bons arts et sciences, principalement naturelle's et mathématiques, versé en tous genres de bons auteurs grecs et latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine, non de trop haute condition, ou appelé au régime public, non aussi abject et pauvre, non troublé d'affaires domestiques, mais en repos et tranquillité d'esprit, acquise premièrement par la magnanimité de ton courage, puis entretenue par ta prudence et sage gouvernement : ô toy (dy-je) orné de tant de grâces et perfections, si tu as quelquefois pitié de ton pauvre langage, si tu daignes de l'enrichir de tes thrcsors ce sera toy véritablement qui luy feras hausser la teste, et d'un brave sourcil s'égaler aux superbes langues grecque et latine, comme a fait de nostre temps en son vulgaire un Arioste italien, que j'oseroy' (n'estoit la saincteté des vieux poèmes) comparer à un Homère et Virgile. Comme luy doncques, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l'histoire de

/ son poëme, choisy-moi quelqu^in dejze^beaux vieux romans françois comme un Lancelot, un^^It^rôu' autrerr^'en fay renaistre au monde une admirable

I TRrdrérraborieuse Enéide : je veux bien en passant dire un mot à ceux qui ne s'êmpîôienrqu^à orner et emplifier nos romans, et en font des livres certainement en beau et fluide langage, mais beaucoup plus propre à bien entretenir damoi-

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selles, qu'à docicnicju cscrire : je voudroy' bien (dy-je) les advenir d'employer ccstc grande éloquence A recueillir ces fr.igmens de vieilles chroniques fr.inçoiscs, et coninic a fait Tite-Live des annales et autres anciennes chroniques romaines, en bastir le corps entier d'une belle histoire, y cntremcslant à propos ces belles concionsct harangues, à l'imitation de celuy que je viens de nommer, de Thucydide, Salustc, ou quelque autre bien approuvé, selon le genre d'escrire où ils se sentiroyent propres. Telle œuvre certainement scroit à leur immortelle gloire, )^ ^nneur de la France^etgranSe' ^L^jstraïïoji je Jiostrc langue. Pour reprendre . pro|X)S que j'avoy' laissé :»quelqu'un (peut cstre) trouvera estrange que je requière une si exacte perfection en celuy qui voudra faire un long poëme, veu aussi qu'à peine se trouveroycnt, encore qu'ils fussent instruits de toutes ces choses, qui voulussent entreprendre un œuvre de si laborieuse longueur, et quasi de la vie d'un homme. Il semblera à quelque autre, que voulant bailler les moyens d'enrichir nostre langue, je face le contraire, d'autant que je retarde plus tost, et refroidis Testude de ceux qui estoyent bien affectionnez à leur vulgaire, que je ne les incite, pource que, débilitez par désespoir, ne voudront point essayer ce à quoy ne s'attendront de pouvoir parvenir. Mais c'est chose convenable que toutes choses soient expérimentées de tous ceux qui désirent atteindre à quelque liaut poinct d'excellence et gloire non vulgaire. Que si quelqu'un n'a du tout ceste grande vigueur d'esprit, ceste parfaite intelligence des disciplines, et toutes ces autres commoditez que j'ay nommées, tienne pourtant le cours tel qu'il pourra. Car c'est chose honnestc à celuy qui aspire au premier rang demeurer au second, voire au troisième. Non Homère seul entre les Grecs, non Virgile entre les Ijtins, ont acquis los et réputation. Mais telle a esté la louange de beaucoup d'autres, chacun en son genre, que pour admirer les choses hautes, on ne laissoit pourtant de louer les inférieures. Certainement si nous avions des Mécènes et des Augustes, les cieux et la nature ne sont point si ennemis de nostre siècle, que n'eussions encore des Virgiles. L'honneur nourrit les arts, nous sommes tous par la gloire enflammez à l'estude des sciences, et ne s'eslevent jamais les choses qu'on voit estre desprisées de tous. Les roys et les princes devroyent (ce me semble) avoir mémoire de ce grand empereur, qui vouloit plus tost la vénérable puissance des loix estre rompue, que les œuvres de Virgile, condamnées au feu par le testament de l'auteur, fussent brûlées. Que dirai-je de cest autre grand monarque, qui desirait plus le renaistre d'Homère que le gain d'une grosse bataille ? et quelquefois estant près du tombeau d'Achille, s'escria hautement: O bien heureux adolescent, qui as trouvé un tel buccinateur de tes louanges ! Et à la vérité, sans la divine muse d'Homère, le mesme tombeau qui couvroit le corps d'Achille eust aussi accablé son renom. Ce qui advient à tous ceux qui mettent

l'assurance de leur immortalité au marbre, au cuivre, aux colosses, aux pyramides, aux laborieux édifices et aux autres choses non moins subjectes aux injures du ciel et du temps, de la llamme et du fer, que de frais excessifs et perpétuelle sollicitude. Les allechemens de Venus, la gueule et les ocieuses plumes ont chassé d'entre les hommes tout dcsir de l'immortalité : mais encore est-ce chose plus indigne que ceux, qui d'ignorance et toutes espèces de vices font leur plus grande gloire, se moquent de ceux qui en ce tant louable labeur poétique, employent les heures que les autres consument aux jeux, aux bains, aux banquets, et autres tels menus plaisirs. Or neantmoins quelque infelicité de siècle, où nous soyons, toy, à qui les dieux et les Muses auront esté si favorables, comme j'ay dit, bien que tu sois depourveu de la faveur des hommes, ne laisse pourtant à entreprendre un oeuvre digne de toy, mais non deu à ceux, qui tout ainsi qu'ils ne font choses louables, aussi ne font-ils cas d'estre louez : espère le fruict de ton labeur de l'incorruptible et non envieuse postérité : c'est la gloire, seule eschelle par les degrés de laquelle les mortels d'un pied le~ger montent au ciel et se font compagnons des dieux.

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