U LECTEUR
UAKD j'ôcrivoy' ces petits ouvraiges poétiques (lecteur), je ne pcnsoy' rien moins qu'à les exposer en lumière: et me suffisoit qu'ils fussent agréables à celle qui m'a donné la hardiesse de m'essayer en ce genre d'écrire à mon avis encore aussi peu usité entre les I-rançois, comme elle est excellente sur toutes, voyre quasi une déesse entre les femmes. Or depuis ayant fait part de ces miens écrits à quelques amis curieux de telles choses qui les ont aussi communiquez à beaucoup d'autres, j'ay esté adverty que quelqu'un les avoit baillez à l'imprimeur. Au moyen de quoy, doutant ou qu'il voulust les publier sous son nom (en quoy toutes fois il m'eust par adventure vengé de luy mesme) ou faire tort à ma renommée : les exposant sous le mien, incorrects et pleins d'erreurs : cela craignant (dy-je) je me suis hasté d'en faire un petit recueil et tumultuairement le jccter en lumière, avecques la permission de celle qui est, et seule sera mon Laurier, ma Muse et mon Apollon. Je croy (lecteur) entendu ceste contrainte, que je te jure par la troupe sacrée des neuf Sœurs estre véri-
SS crCVRES COMFLI-TES DK J. OU PKI I AV
table, que tu excuseras benigncinciit les fautes de cest ouvr.iij;e procipiié : semblable à un fruit abortif ou à ces tableaux auxquelz le peiiUic n'a encores «Jonut^ la dernière main.
Protestant si je congnois que ces fragments te plaisent, te faire bientost présent de Tcvuvre entier. Cependant tu jugeras (comme on dit) le Lion aux ongles. Si je ne craignois que le prologue fust plus long que la farce, je respondroy' volontiers à ceulx qui cognoissans Pétrarque de nom seulement, diront incontinent que je l'ay desrobé, que je n'apporte rien du mien, non pour autre raison sinon qu'il a ecript des sonnets, et moy aussi. \'ravment Je confesse avoir imité Pétrarque, et non luy seulement, mais aussi l'Arioste et d'autres modernes Italiens. Pource qu'en l'argument que je traicte, je n'en aye point trouvé de meilleurs. Et si les anciens Romains pour l'enrichissement de leur langue, n'ont fait le semblable en l'imitation des Grecs, je suis content n'avoir point d'excuse. Non q^ue je me vante d'y avoir bien fait mon devoir ; mais j'espère que ce mien petit essai donnera occasion de faire d'advantage à tant de bons esprits, dont la France est aujourd'huy ennoblie. Quant à ceulx qui ne voudroient recevoir ce genre d'escrire, qu'ils appellent obscur, pour ce qu'il excède leur jugement, je les laisse avecq' ceulx qui, après l'invention du bled, vouloient encore vivre de glan. Je ne cerche point les applaudissemens populaires. Il me suffit pour tous lecteurs avoir un S. Gelays, un Heroët, un de Ronsart, un Caries, un Sceve, un Bouju, un Salel, un .Martin, et si quelques autres sont encor' à mettre en ce ranc. .\ ceulx-là s'addressent mes petits ouvraiges. Car s'ils ne les approuvent, je suis certain pour le moins qu'ils loueront mon entreprise. Adieu.
Di:i)ICACR DK I.A SECONDH HDITION
A trcs illustre Princesse, Madame Marguerite, sœur unique du Roy, luy
présentant ce livre
Tar un sentier incognti à mes yeux
Foire grandeur sur ses ailes me porte.
Où de Phœbus la main sçavante et forte Guide le frein du chariot des deux.
Là, eslevé au cercle radieux
Tar un 'Démon heureux, qui me conforte.
Celle fureur tant douce j'en rapporte,
Dont vostre nom j'égale aux plus hauts Dieux.
O Vierge donc, sous qui la vierge astrée A fait encor en uostre siècle entrée, Prenei en gré ces poétiques fleurs.
Ce sont mes vers, que les chastes Charités Ont emaillei de plus de cent couleurs Pour aller voir la fleur des Marguerites.
PKl-1 ACli Dl: LA Sl-COXDli EDITION
j:pistri: .w li-ctulr,
Combien que j'ayc passé r.i.igc Je mon enfance ei la nieiUeurc part de mon adolescence .assez inutilement (lecteur), si est-ce que par je ne si;ay quelle naturelle inclination j'av tousjours aimé les bonnes lettres, siniijulierement nostre poésie françoise pour m'estre plus familière, qui vivoy' entre ignoransdes langues estrangeres. Depuis, la raison m'a conlirmé en ceste opinion : considérant que, si je vouloy' gaigner quelque nom entre les Grecsçt Latins, il y faudroit employer le reste de ma vie, et (peut estrej en vain, estant jà coulé de mon aage le temps le plus apte à l'estude, et me trouvant chargé d'aflaires domestiques dont le soin est assez suffisant pour desgouter un homme beaucoup plus studieux que moy. Au moyen de quoy, n'ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à nostre poésie : excité et de mon propre naturel, et par l'exemple de plusieurs gentils esprits françois, mesmcs de ma profession, qui ne desdaignent point manier et-l'espée et la plume, contre la fausse persuasion de ceux qui pensent tel exercice des lettres déroger à Testât de noblesse. Certainement, lecteur, je ne pourroy', et ne voudroy' nier que si j'eusse escrit en grec, ou en latin, ce ne m'eust été un moyen plus expédient pour acquérir quelque degré entre les doctes honmiesde ce rovaume ; mais il faut que je confesse ce que dit Ciceron en l'oraison pour Murène : Qui cum cithara'di esse non posseul, et ce qui s'ensuit. Considérant encores nostre langue estre bien loin de sa perfection, qui me donnoit espoir de pouvoir avecques médiocre labeur y gaigner quelque rang, sinon entre les premiers, pour le moins entre les seconds, j'ay bien voulu y faire quelque essay de ce peu d'esprit que la nature m'a donné. \'oulant doncques enrichir nostre vulgaire d'une nouvelle ou plustot ancienne renouvellée poésie, je m'addonnav à l'imitation des anciens Latins et poètes italiens, dont j'ay entendu ce que m'en a peu apprendre la communication familière de mes amis. Ce fut pourquoy, à la persuasion de Jaques Peletier, je choisi le sonnet et l'ode, deux poëmes de ce
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temps-là (c'est depuis quatre ans) cncores peu usitez entre les nostres : estant Ig^sonnet d'italien devenu françois, comme je croy par Mellin de Saint-Gelais, et l'ode, quant à son vray et naturel stilc, représentée en noMre langue par Pierre de Ronsard. Ce que je viens de dire, je l'ay dit encorcs en quelque autre lieu, s'il m'en souvient; et je te l'ay bien voulu ramentevoir, lecteur, à tin que tu ne penses que je me vucille attribuer les inventions à autruy. Or, à fin que je retourne à mon premier propos, voulant satisfaire à l'instante requeste de mes plus familiers amis, je m'osav bien advanturer de mettre en lumière mes petites poésies : après toutesfois les avoir communiquées à ceux que je pensoy' bien estre clair-voyans en telles choses, singulièrement à Pierre de Ronsard, qui m'v donna plus grande hardiesse que tous les autres : pour la bonne opinion que j'ay tousjours eue de son vif esprit, exacte sçavoir et solide jugement en nostre poésie françoise. Je n'ay pas icy entrepris de rcspondre à ceux qui me voudroycnt blasmer d'avoir précipité l'édition de mes œuvres, et comme on dit avoir trop tost mis la plume au vent. Car, si mes escrits sont bons, ma jeunesse ne leur doit ostcr leur louange méritée ; s'ils ne sont tels, elle doit pour le moins leur servir d'excuse, d'autant que si j'ay fait en cest endroit quelque acte de jeunesse, je n'ay fait sinon ce que je devoy' : pour le moins ce m'est une faute commune avecques beaucoup d'autres meilleurs esprits que le mien. Je ne suis tel, que je vueillc blasmer le conseil d'Horace, quant à l'édition des poèmes ; mais aussi ne suis-je de l'opinion de ceux qui gardent religieusement leurs escrits, comme sainctes reliques, pour estre publiez après leur mort, sçachant bien que tout ainsi que les morts ne mordent point, aussi ne sentent-ils les morsures. Ceste conscientieuse difficulté, lecteur, n'estoit ce qui me retardoit le plus en la première édition de mes escrits. Jecroignoy' un autre inconvénient, qui me sembloit avoir beaucoup plus apparente raison de future rcprehension : c'est, que telle nouveauté de poésie pour le commencement seroit trouvé fort estrange et rude. Au moyen de quoy, voulant prévenir ceste mauvaise opinion, et quasi comme applanir le chemin à ceux qui excitez par mon petit labeur voudroyent enrichir nostre vulgaire de figures et locutions estrangeres : j'ay mis en lumière ma Defeuse ci lUiistnUioii de la langue française, ne pensant toutesfois au commencement faire plus grand œuvre qu'une epistre et petit adveriissement au lecteur. Or, ay-je depuis expérimenté ce qu'auparavant j'avoy' assez preveu : c'est que d'un tel œuvre je ne rapporteroy' jamais favorable jugement de nos rhetoriqueurs francois, tant pour les
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Misons .issc/ nouvelles et paradoxes introduites par nioy en nostrc vulgaire, que pour avoir fcc semble) heurté un peu trop rudement à la porte de nos ineptes rimasseurs. Ce que j'ay fait, lecteur, non pour autre raison, que pour esveillcr le trop long silence des cygnes et endormir l'importun croassement des corbeaux. Ne t'esbahis doncques si je ne lespons i ceux qui m'ont appelle hardi repreneur, car mon intention ne fut oncques d'autoriser mes petits œuvres par la rcpichension de tels gal.ins. Si j'av particularisé quelques escrits, sans toutcsfois toucher aux noms de leurs authcurs, la juste douleur m'y a contrainct, voyant nostre langue, quant à sa naïve propriété si copieuse et belle, estre souillée de tant de barbares poésies, qui par je ne sçay quel nostrc malheur plaisent conmninemcnt plus aux oreilles françoises, que les escrits d'antique et solide érudition. Les gentils esprits, mesmes ceux qui suyvcnt la cour, seule eschole où volontiers on apprent à bien et proprement parler, devroycnt vouloir, pour l'enrichissement de nostre langue et pour l'honneur des esprits françois, que tels poètes barbares, ou fussent fouettez à la cuisine, juste punition de ceux qui abusent de la patience des princes et grans seigneurs par la lecture de leurs ineptes œuvres, ou (si on les vouloit plus doucement traicter) qu'on leur donnast argent pour se taire, suyvant l'exemple du grand Alexandre, qui usa de semblable libéralité en l'endroit de Cherilc, poëte ignorant. Certes j'ay grand honte quand je voy le peu d'^iiiime que font les Italiens de nostrc poésie, en comparaison de la leur, et ne le trouve beaucoup estrange, quand je considère que volontiers ceux qui escrivent en la langue toscane sont tous personnages de grande érudition : voire jusques aux cardinaux mesmes et autres seigneurs de renom, qui daignent bien prendre la peine d'enrichir leur vulgaire par une infinité de beaux escripts, usant en cela de la diligence et discrétion familière à ceux qui légèrement n'exposent leurs conceptions au public jugement des hommes. Pense doncques, jeté prie, lecteur, quel pris doivent avoir, en l'endroit de celle tant docte et ingénieuse nation italienne, les escripts d'un petit magister, d'un conard, d'un badaut et autres mignons de telle farine, dont les oreilles de nostre peuple sont si abbreuvées, qu'elles ne veulent aujourd'huy recevoir autre chose. Je suis certain que tous lecteurs de bon jugement prendront ce que je dy en bonne part, veu que je ne parle sans raison. Au fort, si nos petits rimeurs s'en trouvoyent un peu faschez, je leur conscilleroy' de prendre patience : considérant que je ne suis un Aristarque, ou Aristophane, dont la grave censure dovve oster leurs escrits du rolle de nos poésies, ou retarder leurs