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auteurs de mieux faire à l'advenir. Ainsi leur mesconteiitemeiit ne me doit rompre ma délibération, qui par vœu solennel me suis obligé aux Muses de ne mentir jamais (que je le puisse entendre) ny en vain, ny en poésie. Toutefois je ne veux pas du tout estre juge si severe et incorruptible en matière de poésie, que je suyve l'heresie de celui qui disoit : Mille me in lacipidinas. Quelques-uns se plaignent de quoy je blasme les traductions poétiques en nostre langue, dont ils ne sont (disent-ils) illustrateurs ny g'igez ny renommez. Aussi ne suis-je. Mais s'ils n'allèguent autre raison, je n'y feray point de responsc. Encores moins à ce qu'ils disent, que j'ay réservé la lecture de mes escripts à une affectée demidouzaine des plus renommez poètes de nostre langue. Car je n'avoy' entrepris de faire un cathalogue de tous les autres, mesmcs de ceux qui ne m'estoyent cogneus, ny à leurs noms, ny à leurs oeuvres. Ceux dont je ne cerche point les applaudissemens ont occasion de gronder. Aussi me plaisent leurs abbois, car je n'en crains guercs les morsures. Je fonde encores (disent-ils) l'immortalité de mon nom sur moindre chose que leurs escripts, dont toutefois ils ne prétendent aucune louange. Ce n'est à eux, ny à moy à juger de notre cause, qui (Dieu mercv) n'est de telle importance que la court y doyve estre longuement embesongnée. Aussi n'ay-je pas fondé mon advancement sur telles magnifiques comparaisons. Si en mes poésies je me loue quelquefois, ce n'est sans l'imitation des anciens : et en cela je ne pense avoir encore esté si excessif, que j'aye, pour illustrer le mien, ofî'ensé l'honneur de personne. Et puis je me vante d'avoir inventé ce que j'ay mot à mot traduit des autres. A peu que je ne leur fay la response que fît Virgile à un quidam Zoile, qui le rcprenoit d'emprunter les vers d'Homère. J'ay (ce me semble) ailleurs assez défendu l'imitation. C'est pourquoy je ne feroy' longue response à cet article. Qui voudroit à cette ballance examiner les escripts des anciens Romains et des modernes Italiens, leur arrachant toutes ces belles plumes empruntées dont ils volent si hautement : ils seroyent en hazard d'estrc accoustrez en corneille horacienne. Si par la lecture des bons livres je me suis imprimé quelques traits en la fantaisie, qui après, venant à exposer mes petites conceptions, selon les occasions qui m'en sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu'ils ne me reviennent en la mémoire : doit-on, pour ceste raison, les appeller pièces rapportées? Encor' diroy-je bien que ceux qui ont leu les œuvres de Virgile, d'Ovide, d'Horace, de Pétrarque et beaucoup d'autres, que j'ay leus quelquefois assez négligemment, trouveront qu'en mes escripts y a beaucoup plus de naturelle
04 ilCVRFS COMrLKTES DK j. Of HIl I AV
invention, qin: a .irtiticicllc ou superstitieuse imitation. Quelques-uns, vovans que je linissoy' ou ni'ertbrçov' de lînir mes sonnets par ceste j^ace, qu'entre les autres langues s'est faict propre l'epii^ramme françois, dilii^ence qu'on peut facilement recoi^noistre aux tvuvres de C^assola, italien, disent, pour cestc raison, que je Tay imité, bien que de ce tempslà il ne me fust cogueu seulement de nom, ou Apollon jamais ne me soit en aide. Je ne me suis beaucoup travaillé en mes escripts de lessembler autre que mov-niesme ; et si en quelque endroit j'av usurpé quelques lit^urcs et façons de parler à l'imitation des estrangers, aussi n'avoit aucun lov ou privilège de le me défendre. Je dv encor' ceci, lecteur, à fin que tu ne penses que j'ave rien emprunté des nostres, si d'adventure tu vcnois à rencontrer quelques épithetes, quelques phrases et ligures prises des anciens et appropriées à l'usage de nostre vulgaire. Si deux peintres s'efTorcent de représenter au naturel quelque vif pouriraict, il est impossible qu'ils ne se rencontrent en mêmes traits et linéamens, avant mesme cxeniplaire devant eux. Combien voit-on entre les Latins imitateurs des Grecs, entre les modernes Italiens imitateurs des Latins, de commencemens et de fins de vers, de couleurs et figures poétiques quasi semblables r Je ne parle point des orateurs. Ceux qui voudront considérer le le srvie des Ciceroniens ou autres ne trouveront estrange la ressemblance qu'ont ou pourront avoir les poëmes françois, si chacun s'efforce d'escrire par imitation des estrangers. Tous arts et sciences ont leurs termes naturels. Tous mestiers ont leurs propres outils. Toutes langues ont leurs mots et locutions usitées : et qui n'en voudroit user, il se faudroit forger à part nouveaux arts, nouveaux mestiers et nouvelles langues. Ce que j'ay dict, cestuy-cy l'a dict encor', et cestuy-là ; aussy les Muses n'ont restraint, ni renfermé enl'espritde deux ou trois tout ce qui se peut dire de bonnegrace en nostre poésie. S'il v a quelques fautes en mes escrits, aussi ne sont tous les autres parfaïcts. Ceux qui avec raison me voudront faire ce bien de me reprendre, je mettray peine d'en faire mon profit. Car je ne suis du nombre de ceux qui aiment mieux défendre leurs fautes que les corriger. Mais si quelques-uns, directement ou indirectement (comme on dict) me voulovent taxer, non point avec la raison et la modestie accoustumées en toutes honnestes controversies de lettres, mais seulement avec une petite manière d'irrision et contournement de nez, je les adverty qu'ils n'attendent aucune response de mov : car je ne veux pas faire tant d'honneur à telles bestes masquées, que je les estime seulement dignes de ma cholere. Si quelques-uns vouloyent renouveler la
f.ircc de Marot et de Safi;on, je ne suis pour les en empêcher ; mais il faut qu'ils cerchent autre badin pour jouer ce rolle avecques eux. \'oilà un petit dessein, lecteur, de ce que je pourrov' bien respondre à mes calomniateurs si je vouloy' prendre la peine de leur tenir plus lonj^; propos. Quant à ceux qui blasment en mov cette estude poétique, comme totalement innutile, s'ils veulent combattre contre la poésie, elle a des armes pour se défendre : s'ils plaij^nent l'empeschement de ma promotion, je les remercie de leur bonne volonté. Ceux qui aiment le jeu, les banquets et autres menus plaisirs, qu'ils v passent et le jour et la nuict si bon leur semble. Quant à mov, n'avant autre passe-temps de plus <;rand plaisir, je donnerav volontiers quelques iieures à la poésie. Kt combien ce m'est un labeur peu laborieux et coustumier, si ce n'est ou faisant quelque vovage, ou en un lieu qui n'ait autre plus joveuse occupation, bien l'entendent ceux qui me hantent de familiarité. J'aime la poésie et me tire bien souvent la Muse (comme dict quelqu'un) furtivement en son œuvre, mais je n'v suis tant aft'ecté que facilement je ne m'en retire, si la fortune me veut présenter quelque chose où avecques plus grand fruict je puisse occuper mon esprit.
Je te prie doncques, amy lecteur, me faire ce bien de penser que ma petite Muse, telle qu'elle est, n'est toutefois esclave ou mercenaire comme d'un tas de rimeurs à gages : elle est serve tant seulement de mon plaisir. Je te prie encores ne trouver mauvais cest advertissement,ou t'ennuycr de sa longueur, comme outrepassant les bornes d'une epistre. En recompense de quov, je te fay présent de mon Olive, augmentée de plus de la moitié, et d'une Musaouivomachie, c'est-à-dire la Guerre des Muscs et de l'ignorance. Ceux qui ne trouvent rien bon, sinon ce qui sort de leur main, y trouveront à mordre en beaucoup de lieux : mesme en cest endroit où je fay mention de quelques sçavans hommes de nostre France. Les uns diront que j'en av laissé, que je ne devoy' pas oublier ; les autres, que je n'ay pas gardé l'ordre, nommant quelques-uns les derniers, qui meritoyent bien estrc au premier rang. Je n'ay qu'une petite response à toutes ces objections frivoles : c'est que mon intention n'estoit alors d'escrire une histoire mais une poésie. Et combien ce genre d'exercice est peu conscientieux en telles choses, je m'en rapporte seulement à ceux qui l'entendent. Mais pourquoy prens-je tant de peine, lecteur, à préoccuper l'excuse de ce qui sera trouvé (peut estre) la moindre faute de mes œuvres? J'ay toujours estimé la poésie comme un somptueux banquet, où chacun est le bien venu, et n'v force l'on personne de man-
liaVRKS COMPLF.TES UV. ]. DU BELLAY
ocT d'une viande, ou boire d'un vin s'il n'est à son goust, qui le sera (possible) à celuv d'un autre. C'est encor' la raison pourquov j'ay si peu curieusement regardé ;\ l'orthographe, la voyant aujourd'huy aussi diverse qu'il V a de sorte d'escrivains. J'approuve el loue grandement les raisons de eeux qui l'ont voulu reformer; mais vovant que telle nouveauté dcsplaist autant aux doctes comme aux indoctes, j'aime beaucoup mieux louer leur intention que la suyvre : pource que je ne fay pas imprimer mes œuvres en intention qu'ils servent de cornets aux apoticaires, ou qu'on les emplove à quelque autre plus vil meslier. Si tu trouves quelques fautes en l'impression tu ne t'en dois prendre à moy, qui m'en suis rapporté à la fov d'autruv : puis le labeur de la correction est tel, singulièrement en un œuvre nouveau, que tous les yeux d'Argus ne fournirovent à voir les fautes qui s'y trouvent.
Adieu, amv lecteur.
Je ne quiers pas la fameuse couronne
Saint ornement du dieu au chef doré
Ou que du dieu aux Indes adoré,
Le gay chapeau la teste m'environne ;
Encores moins veux-je que l'on me donne Le mol rameau en Cypre décoré, Celuy qui est d'Athènes honoré, Seul, je le veux, et le Ciel me l'ordonne.
O tige heureux, que la sage Déesse
En sa tutelle et garde a voulu prendre Pour faire honneur à son sacré autel,
Orne mon chef, donne-mov hardiesse De te chanter, qui espère te rendre Esgal un jour au Laurier immortel.
q8 (rivRi-s coMn.i'-TF.s de j. ne ni:i i ay
D'aniour, de grâce et de Ii.uite valeur
Les feux divins estovent ceims, et les cieux S'estoyent vestus d'un manteau précieux A raiz ardents de diverse couleur :
Tout estoit plein de beauté, de bonheur, La mer tranquille et le vent gracieux, Quand celle-là naquit en ces bas lieux Qui a pillé du monde tout l'honneur.
Eir print son tein des beaux lis blanchissans. Son chef de l'or, ses deux lèvres de roses, Et du soleil ses yeux resplendissans :
Le ciel, usant de libéralité,
Mit en l'esprit ses semences encloses, Son nom des dieux prit l'immortalité.
Loyre fameux qui ta petite source
Knfles de maints gros fleuves et ruisseaux, Ht qui, de loin, coules tes claires eaux En l'Océan d'une assez vive course ;
Ton chef royal hardiment bien haut pousse. Et apparaît entre tous les plus beaux, Comme un taureau sur les menus trouppeaux, Quoy que le Pan envieux s'en courrouce.
Commande doncq' aux gentilles Naïades
Sortir dehors leurs beaux palais humides Avecques toy leur fleuve paternel,
Pour saluer de joyeuses aubades
Celle qui t'a, et tes filles liquides.
Déifié de ce bruit éternel.
L'heureuse branche à Pallas consacrée
Branche de paix, porte le nom de celle
Qui le sens m'oste et sous grand' beauté celé
La cruauté qui à Mars tant aggrée.
LOLIVK '99
Dclaissc-iionc, ù cruelle obstinée
Ce tant doux nom ou bien te monstre telle
Qu'ainsi qu'en tout semblés estre immortelle, Semblés le nom avoir par destinée,
Que du haut ciel il t'ait esté donné
Je ne suis point de le croire estonné,
Veu qu'en esprit tu es la souveraine.
Et que tes yeux à ceux qui te contemplent.
Cœur, corps, esprit, sens, ame et vouloir emblent
l'ar leur douceur an^eiique et sereine.
C'estoit la nuict que la divinité
Du plus haut ciel en terre se rendit, Quand dessus moy amour son arc tendit.
Ht me fit sert de sa grand' deité.
Xy le saint lieu de telle cruauté,
\y le temps mesme assez me défendit :
Le coup au cœur par les veux descendit
Trop ententifs à ceste grand' beauté.
Je pensoy' bien que l'archer eust visé A tous les deux, et qu'un mesme lien Nous deust ensemble également conjoindre :
Mais comme aveugle, enfant mal advisé.
Vous a laissée { hélas! ) qui estiez bien La plus grand' proye et a choisv la moindre.
Comme on ne peut d'œ^il constant soustenir Du beau soleil la clarté violente, Aussi qui voit vostre face excellente, Ne peut les yeux assez fermés tenir.
Et si de près il cuide parvenir
A contempler vostre beauté luisante, Telle clarté à voir luy est nuisante, Et si le faict aveugler devenir.
ouvRi-.s coMri-iTis nr i m m n w
Kc^.irJc7. doncq* si suHis.ini je suis
A vous louer, qui sculcniom ne puis
Vos grands bcaulez contempler à mon gré,
Que si mes yeux avoyent un tel pouvoir, J'estinieroy' plus fermes les avoir Que n'a l'oiseau à Jupiter sacré.
De grand' Iniauté ma Déesse est si plaine
Que je ne voy chose au monde plus belle : Soit que le front je voye, ou les yeux d'elle, Dont la clarté sainctement guide et meine.
Soit ceste bouche ou souspire une haleine, Qui les odeurs des Arabes excelle :
Soit ce chef d'or, qui rendroit l'estincelie Du beau soleil honteuse, obscure et vaine.
Soyent ces costaux d'albastre, et main polie,
Qui mon cœur serre, enferme, estreint et lie. Bref, ce que d'elle on peut ou voir, ou croire,
Tout est divin, céleste, incomparable :
Mais j'ose bien me donner ceste gloire. Que ma constance est trop plus admirable.
Auroy-je bien de louer le pouvoir
Ceste beauté qui décore le monde, Quand pour orner sa chevelure blonde Je sens ma langue ineptement mouvoir ?
Ny le Romain ni l'Attique sçavoir,
Quoy que là fust l'eschole de faconde.
Aux cheveux mesme, où le fin or abonde, Eussent bien faict à demy leur devoir.
Quand je les voy si reluisans et blonds, Entre-nouez, crespés, égaux et longs.
Je m'esmerveille et fay telle complainte :
Puisque pour vous (cheveux) j'ay tel martyre, Qpe n'ay-je beu à la fontaine sainte ? Je mourrois cygne où je meurs sans mot dire.
lOI
Gardc-toy bien, o gracieux Zcphirc,
D'cnipestrcr l'aile en ces beaux nœuds espars
Que ça et là doucement tu dépars
Sur ce beau col de marbre et de porpliyre.
Si tu t'y prens, plus ne voudra nous rire
Le verd Printemps : ainçois de toutes parts, Flore voyant que d'autre amour tu ards Fera les fleurs desseicher par grand ire.
Que dy-je, las ! Zephire n'est-ce point :
C'est toy, Amour, qui voles en ce poinct. Tout à l'entour et par dedans ces retz
Que tu as faits d'art plus labourieux
Que ceux auxquels jadis furent serrez Ta douce mer, et le dieu furieux.
Ce? cheveux d'or sont les liens, Madame, Dont fut premier ma liberté surprise, Amour, la flamme autour du cœur esprise. Ces yeux, le traict qui me transperce l'âme.
Forts sont les nœuds, aspre et vive la flamme. Le coup, de main à tirer bien apprise. Et toutefois j'aime, j'adore et prise Ce qui m'estraint, qui me brusle et entame.
Pour briser doncq' pour esteindre et guarir Ce dur lien, ceste ardeur, ceste playe. Je ne quiers fer, liqueur, ni médecine :
L'heur et plaisir que ce m'est de périr De telle main ne permet que j'essaye Gfaive trenchaiit. ni froideur, ni racine.
Des vents esnieus la rage impétueuse
Un voile noir estendoit par les cieux, Qui l'orizon jusqu'aux extrêmes lieux Rendoit obscur, et la mer fructueuse.
ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY
De mon soleil la clarté radieuse
Ne daignoyent plus apparoistre à mes yeux, Ains m'annonçoyent les flots audacieux, De tous costez une mort odieuse.
Une peur froide avoit saisi mon âme
Voyant ma nef en ce mortel danger, Quand de la mer la fille je reclame.
Lors tout soudain je voy le ciel changer, Et sortir hors de leurs nubileux voiles.
Ces feux jumeaux, mes fatales estoiles.
O de ma vie à peu près expirée
Le seul filet, yeux dont l'aveugle archer A bien sceu mil et mil flesches lascher, Sans qu'il en ait oncq'une en vain tirée.
Toute ma force est en vous retirée.
Vers vous je viens ma guarison cercher,
Q.ui pouvez seuls la playe desseicher,
Que j'ay par vous (ô beaux yeux) endurée.
Vous estes seuls mon estoile amiable,
Vous pouvez seuls tout l'ennuy terminer, Ennuy mortel de mon âme offensée.
Vostre clarté me soit doncq' pitoyable,
Et d'un beau jour vous plaise illuminer L'obscure nuict de ma triste pensée.
La belle main dont la forte foyblesse
D'un joug captif dompte les plus puissans, La main qui rend les plus sains languissans. Desbandant l'arc meurtrier qui les cœur blesse
La belle main qui gouverne et radresse :
Les frains dorez des oyseaux blanchissans, Quand sur les champs de pourpre rougissans Guident en l'air le char de leur maistresse :
Si bien en moy a gravé le pourtraict
De vos beautez au plus haut du ciel nées Que ny la fleur qui le sommeil attraict,
N\- toute l'eau d'oubly, qui en est ceinte, Effaceroyent en mil' et mil'années Vostre figure en un jour en moy peinte.
Le fort sommeil que céleste on doit croire,
Plus doux que miel couloit aux yeux lassez, Lorsque d'amour les plaisirs amassez Entrent en moy par la porte d'yvoire.
J'avoy' lié ce col de marbre, voire
Ce sein d'albastre, en mes bras enlassez Non moins qu'on voit les ormes embrassez Du sep lascif, au fécond bord de Loyre.
Amour avoit en mes lasses mouelles
Dardé le trait de ses flammes cruelles Et l'âme erroit par ses lèvres de roses.
Preste d'aller au fleuve oblivieux.
Quand le resveil, de mon aise envieux, Du doux sommeil a les portes descloses.
Pied que Thetis pour sien eust advoué.
Pied qui au bout monstres cinq pierres, telles ty Que l'Orient seroit enrichy d'elles,
Cil Orient en perles tant loué :
Pied albastrin, sur qui est appuyé
Le beau séjour des grâces immortelles, Qui fust basty sur deux colonnes belles De marbre blanc, poly et essuyé.
Si l'œil n'a plus de me nourrir esmoy,
Si ses thresors la bouche ne m' octroyé, Si les mains sont en mes playes si fortes,
Au moins (ô pied) n'esloigne point de moy
Mon triste cœur dont Amour a fait proye. L'emprisonnant en ce cœur que tu portes.
Qui a peu voir celle que Déle adore.
Se devaller de son cercle cogneu
lt.\4 0.1VR1-:S COMl'LÙTMS DE J. UL BELLAY
Vers le p.istour d'un Ion»; soninieîl tenu Dessus le mont qui la Carie honore :
Et qui a veu sortir la belle Aurore
Du jaune lict de son espoux chenu, Lors que le ciel encor tout pur et nu De mainte rose indique se colore :
Celuv A veu encore (ce me semble)
Non point les Ivs, et les roses ensemble, Non ce que peut le printemps concevoir
Mais il a veu la beauté non pareille
De ma Déesse où reluire on peut voir La claire Lune et l'Aurore vermeille.
Jny veu Amour (et tes beaux traicts dorez
M'en sovent tesmoings) suyvant ma souveraine Xaistre les fleurs de l'infertile arène Apres ses pas dignes d'estre adorez :
Phœbus honteux, ses cheveux honorez
Cacher alors, que les vents par la plaine Esparpil lovent, de leur souesve aleine Ceux-là qui sont de fin or colorez.
Puis s'envoler de chacun œil d'icelle Jusques au ciel une vive estincelle.
Dont furent faits deux astres clairs et beaux.
Favorisans d'influences heureuses
(O feux divins, ô bienheureux flambeaux!) Tous cœurs bruslans aux flammes amoureuses.
Le chef doré cestuv blasonnera
Cestuy le corps, l'autre le blanc yvoire De l'estomac, l'autre éternelle gloire Aux yeux archers par ses vers donnera.
Comme une fleur tout cela périra :
Mais en esprit, en faconde mémoire, Qpand l'aage aura sur la beauté victoire, Mieux que devant ma Dame florira.
lOJ
Que si en nioy le souverain donneur
Pour tel sujet heureusement poursuwre Eut mis tant d'art, tant de grâce et bonheur
Mieux qu'en tableau, en bronze, en marbre, en cuyvrc Je lui feroy, et à moy un honneur.
Qui elle et nioy feroit vivre et revivre.
Face le ciel, quand il voudra, revivre
Lysippe, Appelle, Homère, qui le pris Ont emporté sur tous humains esprits Kn la statue, au tableau, et au livre :
Pour en graver, tirer, descrire, en cuyvre.
Peinture, et vers, ce qu'en vous est compris : Si ne pourroyent leur ouvrage entrepris Cizeau, pinceau, ou la plume bien suvvrc.
Voilà pourqiioy ne faut que je souhette
De l'engraveur, du peintre ou du poète, Marteau, couleur, ny encre, 6 ma Déesse !
L'art peut errer, la main faut, l'œil s'escarte.
De vos beautez mon cœur soit donc sans cesse Le marbre seul, et la table, et la carte.
Puisque les cieux m'avoveiit prédestiné A vous aymer, digne object de celuy Par qui Achille est encor' aujourd'huy Contre les Grecs pour s'amie obstiné.
Pourquoy aussi n'avoyent-ils ordonné
Renaistre en moy l'ame et l'esprit de luv ? Par maints beaux vers tesmoins de mon ennu\- Je leur rendroy' ce qu'ils vous ont donné.
Hélas ! Nature, au moins puisque les Cieux M'ont dénié leurs libéralitez, Tu me devais cent langues, et cent. yeux,
Pour admirer et louer ceste-là.
Dont le renom pour cent grâces qu'elle a, Mérite bien cent immortalitez.
.ivin 1 II s ni ), ni' ni:i.t ay
l.cs bois Icuillus, et los liorKaiscs rives
X'.ïdiiiircm tant parmi sa troupe sainte Diane, alors que le chant l'a contrainte De pardonner aux bcstcs fugitives,
Q.; e tes beauté/, dont les autres tu prives
De leurs honneurs, non sans envie mainte, Veu que tu rends toute lumière estainte Par la clarté de deux estoiles vives.
Les demi-dieux et les nymphes des bois Par l'espesseur des forests chevelues Te regardant, s'estonnent mainte fois :
\.x pour à Lo\ re éternité donner,
Contre leurs bords ses filles impolues Font ton haut bruit sans cesse resonner.
C) douce ardeur, que des yeux de ma Dame Amour avecq' sa torche accoustumée Dedans mon cœur a si bien allumée, Que je la sens au plus profond de l'ame !
Combien le ciel favorable je clame
Combien amour, combien ma destinée :
Qui en ce poinct ma vie ont terminée Par le tourment d'une si douce flamme !
Qu'en mov (Amour) ne durent tes doux yeux, Je ne le puis, et pouvoir ne le veux. Bien que la chair soit caduque et mortelle,
Car ceste ardeur dont mon ame est ravie, Prendra aussi immortalité d'elle, Vivant par mort d'une éternelle vie.
Si des beaux veux où la beauté se mire. Voire le ciel, et la nature, et l'art, Dépend le frein, qui en plus d'une part A son plaisir et m'arreste et me vire.
Pourquov sont-ils armez d'orgueil et d'ire ?
Pourquoy s'csteint ce doux feu qui en part > Pourquov la main, qui le cœur ne départ Cache ses rets liens de mon martyre ?
C) belle main, ô beaux clieveux dorez,
o clairs flambeaux dignes d'être adorez Par qui je crains, j'espère, je lamente.
Mon fier destin, et vostre force extrême
En vous aimant me connnandent que j'aime L'heureux object du bien qui me tourmente.
Piteuse voix, qui escoutes mes pleurs, Et qui errant entre rochers et bois Avecque moy, m'a semblé mainte fois Avoir pitié de mes tristes douleurs :
Voix qui tes plaincts mesles à mes clameurs. Mon deuil au tien si appeler tu m'ois Olive, Olive, et Olive est ta voix, Et m'est advis qu'avecques moy tu meurs.
Seule je t'av pitoyable trouvée,
O noble Nymphe, en qui (peut estre) encores L'antique feu de nouveau s'esvertue,
Pareille amour nous avons esprouvée :
Pareille peine aussi nous souffrons ores : Mais plus grande est la beauté qui me tue
Je ne croy point, veu le dueil que je meine Pour l'aspre ardeur d'une flamme subtile, Que mon œil fust en larme si fertile.
Si n'eusse au chef d'eau vive une fontaine.
Larmes ne sont, qu'avec si large veine
Hors de mes veux maintenant je distile :
Tout pleur seroit à finir inutile
Mon dueil qui n'est qu'au milieu de sa peine.
,,vS OIVKIS COMPLKTKS OK J. OU BKLLAY
l. luMiiLui \iialc en soy toute réduite
Devatn mon l'eu craintive prend la fuite Par le sentier qui meine droit aux yeux.
C'est ceste ardeur dont mon ame ravie l-uira bientost la lumière des cieux, Tirant A soy et ma peine et ma vie.
I..1 nuit m'est courte, et le jour trop me dure. Je fuv l'amour et le suy à la trace, Cruel me s'uîs et requiers vostre grâce, Je prens plaîsTr au tourment que j'.cndure.
If vov mon bien et mon mal je procure.
Désir m'enflamme, et crainte me rend glace, Je veux courir, et jamais ne desplace, L'obcur m'est clair, et la lumière obscure.
Vostre je suis et ne puis estre n\ien,
Mon corps est libre, et d'un estroit lien Je sens mon cœur en prison retenu.
Obtenir veux, et ne puis requérir.
Ainsi me blesse, et ne me veut guarir Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.
Quand le soleil lave sa teste blonde
En l'Océan, l'humide et noire nuict
Un coy sommeil, un doux repos sans bruit
Espand en l'air, sur la terre et sous l'onde.
Mais ce repos qui soulage le monde
De ces travaux, est ce qui plus me nuit Et d'astres lors si grand nombre ne luit, Que j'ay d'ennuis et d'angoisse profonde.
Puis quand le ciel de rougeur se colore. Ce que je puis de plaisir concevoir Semble renaistre avec la belle aurore.
Mais qui me fait tant de bien recevoir ?
Le doux espoir que j'ai de bien tost voir L'autre soleil qui la terre décore.
Ce que je sens, la langue ne refuse
Vous descouvrir quand suis de vous, absent
Mais tout soudain que près de moi vous sent,
Elle devient et muette et confuse.
Ainsi, l'espoir me promet et m'abuse :
Moins près je suis quand plus je suis présent :
Ce qui me nuit, c'est ce qui m'est plnis.mt :
Je quiers cela que trouver je récuse Joveux la nuict, le jour triste je suis :
J'ai en dormant ce qu'en veillant poursuis :
Mon bien est faux, mon mal est véritable. D'une me plains, et defa-.it n'est en elle :
Fay doncq' Amour, pour m'estre charitable,
Brève ma vie ou ma nuict éternelle.
Les cieux, l'amour, la mort, et la nature.
Honneur, crédit, faveur, envie ou crainte.
De ceste forme en moy si bien emprainte.
N'effaceront la vive pourtraiture.
Yvoire, gemme, et toute pierre dure.
Se peut briser, si du fer est attainte,
Mais bien qu'ell' soit de se rompre contrainte,
De se changer jamais elle n'endure.
Mon cœur est tel, et me le fit prouver
Amour, alors que pour vous y graver,
A coups de traict me livra la bataille. Je scay combien son arc v travailla,
Plus de cent coups, non un seul me bailla.
Premier qu'il peust enlever une escaille.
Bien que le mal, que pour vous je supporte Soit violent, toutefois je ne l'ose Appeller mal, pource qu'aucune chose Ne vient de vous qui plaisir ne m'apporte :
iVLVRFS COMPLÈTES DK J. nV BEI l A Y
Mais ce m'est bien une douleur plus forte, Que je ne puis de ma tristesse enclose Tourner la clef lorsque je me dispose A vous ouvrir de mes pensers la porte.
Si donc mes pleurs, et mes soupirs cuisans, Si mes ennuis ne vous sont suffisans Tesmoins d'amour, quelle plus seure preuve,
Quelle autre foy, sinon mourir me reste ?
Mais le remède (helas) trop tard se treiive A la douleur, que la mort manifeste.
l.e t;rand flambeau gouverneur de Tannée, Par la vertu de l'enflammée corne Du blanc Taureau, prez, monts, rivages orne De mainte fleur du sang des princes née.
Puis de son char k roue estant tournée
Vers le quartier prochain du Capricorne, Froid est le vent, la saison nue et morne, Et toute fleur devient seiche et fenée.
Ainsi, alors que sur moy tu estens,
O mon Soleil, tes clairs rayons espans, Sentir me fais un gracieux Printemps :
Mais tout soudain que de moy du dépars. Je sens en moy venir de toutes parts Plus d'un hyver, tout en un mcsme temps.
Tout ce qu'ici la nature environne ^
Plus test il n'aist moins longuement il dure : Le gay Printemps s'enrichit de verdure.
Mais peu fleurit l'honneur de sa couronne.
i;ire du ciel facilement estonne
Les fruicts d'Esté, qui craignent la froidure : Contre l'hyver ont l'escorce plus dure Les fruits tardifs, ornement de l'Automne.
De ton Printemps les fleurettes seiehées
Seront un jour de leur ti^e arrachées,
Non la vertu, l'esprit et la raison.
A ces doux fruicts en toy meurs devant l'aage.
Ne t'ait l'Esté, ny l'Automne dommage,
Ny la rigueur de la froide saison.
O prison douce, ou captif je demeure Non par desdain, force ou inimitié.
Mais par les yeux de ma douce moitié.
Qui m'y tiendra jusqu'à tant que je meure.
() l'an heureux, le mois, le jour et l'heure. Que mon cœur fut avecq' elle allié !
O l'heureux nœud, par qui j'y fus lié. Bien que souvent je plains, souspire et pleure.
Tous prisonniers vous estes en souci, Craignans la loy et le juge severe :
Mais plus heureux je ne suis pas ainsi,
Mille doux mots doucement exprimez.
Mil' doux baisers, doucement imprimez.
Sont les tourments où ma foy persévère.
Après avoir d'un bras victorieux
Domté l'effort des superbes courages.
Aucuns jadis bastirent hauts ouvrages, Pour se venger du temps injurieux.
Autres craignans leurs actes glorieux Assujettir à flammes et orages.
Firent escrits qui malgré tels outrages Ont fait leurs noms voler jusques aux cieux.
Maints aujourd'huy en signe de victoire
Pendant au temple armes bien estoffées:
Mais je ne veux acquérir telle gloire :
Avoir esté par vous vaincu, surpris.
C'est mon laurier, mon triomphe et mon pris Qui ma despouille égale à leurs trophées.
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Mo soii Amour ou rude ou favorable.
Ou haut ou bas nie pousse la l'ortune,
Tout ce qu'au cœur je sens pour Tamour d'une
Jusqu'à la mort, et plus sera durable.
Je suis le roc de soy non variable.
Que vent, que mer, que le ciel importune, Ht toutesfois adverse ou opportune Soit la raison, il demeure imployable.
Plus tost voudra le diamant apprendre
A s'amollir de son bon gré, ou prendre. Sous un burin de plomb, diverse forme.
Que par nouveau ou bonheur ou malheur, Mon cceur, où est de votre grand' valeur Le vrav pourtrait, en autre se transforme.
Lunicq'ovseau (miracle esmerveillable) Par feu se tûe ennuyé de sa vie :
Puis quand son âme est par flammes ravie, Des cendres naist un autre à luy semblable.
Ht mov qui suis l'unique misérable,
Tasché de vivre, une flamme ay suivie.
Dont conviendra bien tost que je dénie Si par pitié ne m'estes secourable.
O grand' douceur ! ô bonté souveraine
Si tu ne veux dure et inhumaine reste Sous ceste face angélique et seraine,
Puis qu'ay pour toy du Phœnix le semblant,
Fay qu'en tous points je lui sois ressemblant. Tu me feras de moy-mesme renaistre.
Celle qui tient par sa fiere beauté
Les Dieux en feu, en glace, aise et martyre, L'œil impiteux soudain de moy retire.
Quand je me plains à sa grand'cruauté.
Si je la suy, cil' fuit d' autre costc,
Si je me deuls, mes larmes la font rire, lit si je veux ou parler ou escrire, D'elle jamais ne puis estre escouté,
iMais (ô moy sot) de quoy me doy-je plaindre. Fors du désir, qui par trop haut atteindre. Me porte au lieu où il hrusle ses ailes ?
Puis mov tombé, amour qui ne permet
Finir mon dueil, soudain les luy remet, Renouvellant mes chcutes éternelles.
Sacrée, sainte et céleste figure.
Four qui du ciel l'admirable et haut temple Semble courbé, à fin qu'en toy contemple Tout ce que peut son industrie et cure,
Si de tes yeux les beaux raiz d'aventure
Daignent mon cœur eschauffer, il me semble Qu'en moy soudain un feu divin s'assemble, Qui mue, altère et ravit ma nature.
Va si mon œil ose se hazarder
A contempler une beauté si grande.
Un Ange adonc me semble regarder.
Lors te faisant douce et de corps offrande, Ne puis le cœur idolâtre garder.
Qu'il ne t'adore, et ses vœ"ux ne te rende.
Plus ferme foy ne fut oncques jurée
A nouveau Prince, ô ma seule Princesse, Que mon amour, qui vous sera sans cesse Contre le temps et la mort assurée.
De fosse creuse ou de tour bien murée
N'a point besoin de ma foy la fortresse, Dont je vous fay dame, royne et maistrcssc. Pour ce qu'elle est d'éternelle durée.
'Fhrcsor ne peut sur ell' estre vainqueur,
Un si vil pris n'acquiert un gentil cœur : Non point faveur ou grandeur de lignage,