LE POETE COURTISAN
Je ne veux point ici du maistre d'Alexandre, Touchant l'art poétic les préceptes l'apprendre : Tu n'apprendras de moy conmicni joiicr il fiiut Les misères des Rois dessus un escliatVaut : Je ne t'enseigne l'art de l'humble Comœdie, Nie du Meonien la Muse plus hardie :
Bref je ne monstre ici d'un vers horacien Les vices et vertus du poëme ancien :
Je ne dépeins aussi le Poète du Vide, La Court est mon auteur, mon exemple et ma guide. Je te veux peindre ici conmie un bon artisan De toutes ses couleurs l'Apollon Courtisan : Où la longueur sur tout il convient que je fuyc Car de tout long ouvrage à la Court on s'ennuye.
Celuy donc qui est né (car il se faut tenter Premier que l'on se vienne à la Court présenter) A ce gentil mestier, il faut que de jeunesse Aux ruses et façons de la Court il se dresse. Ce précepte est commun, car qui veut s'avancer A la Court, de bonne heure il convient commencer. Je ne veux que longtemps à l'cstude il palisse, Je ne veux que resveur sur le livre il vieillisse, Fueilletant studieux tous les soirs et malins Les exemplaires Grecs et les auteurs Latins. Ces exercices-là font l'homme peu habile. Le rendant catarreux, maladif et débile, Solitaire, fascheux, taciturne et songcard, Mais nostrc Courtisan est beaucoup plus gaillard,
LF. voirrn courtisan 213
Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge. Il ne frappe sa table, il ne resve, il ne songe. Se brouillant le cerveau de pensemens divers. Pour tirer de sa teste un misérable vers, Qui ne rapporte ingrat, qu'une longue risée Partout où l'ignorance est plus autliorisée.
Toy donc qui as choisi le chemin le plus court, Pour estre mis au rang des sçavans de la Court, Sans mascher le laurier, ne sans prendre la peine De songer en Parnasse, et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied (it saillir, Faisant ce que je dis, tu ne pourras faillir.
Je veux en premier lieu que sans suivre la trace (Comme font quelques-uns) d'un Pindare et Horace, Et sans vouloir comme eux, voler si hautement, Ton simple naturel tu suives seulement.
Ce procès tant mené, et qui encore dure. Lequel des deux vaut mieux ou l'art ou la nature, En matière de vers, à la Court est vidé : Car il suffit ici que tu soyes guidé Par le seul naturel, sans art et sans doctrine. Fors cest art qui apprend à faire bonne mine, Car un petit sonnet qui n'a rien que le son. Un dizain à propos, ou bien une chanson. Un rondeau bien troussé, avec une ballade (Du temps qu'elle couroit) vaut mieux qu'une Iliade. Laisse-moy doncques là ces Latins et Grcgeois, Qui ne servent de rien aux Poètes François, Et soit la seule Court ton Virgile et Homère, Puisqu'elle est (comme on dit) des bons esprits la mère La Court te fournira d'argumens sufTisans, Et seras estimé entre les mieux disans Non comme ces resveurs, qui rougissent de honte, Fors entre les sçavans, desquels on ne fait compte. Or, si les grands seigneurs tu veux gratifier. Argument à propos il te faut espier :
Comme quelque victoire, ou quelque ville prise, Quelque nopce, ou festin, ou bien quelque entreprise, De masque ou de tournoy : avoir force desseins Desquels à ceste fin tes coffres seront pleins. Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises, Je veux que tes chansons en musique soyent mises,
: : ( i.i - v.OMPLKTES 1)1 |. Di mil .\\
Lt À Im que les grands parlent soiiVL'iit de tov,
Je veux que l'on les chante en la chambre du Roy.
L'n sonnet à propos, un petit épigraniine
Hn faveur d'un grand Prince, ou de quelque i'jand' Dame.
Ne sera pas mauvais, mais garde-tov d'user
De mots durs, ou nouveaux, qui puissent amuser
Tant soit peu le lisant : car la douceur du stile
Fait que l'indoctc vers aux oreilles distile :
nt ne faut s'enquérir s'il est bien ou mal fait.
Car le vers plus coulant est le vers plus parfait.
Quelque nouveau Poëte A la Court se présente, Je veux qua l'aborder finement on le tente. Car, s'il est ignorant, tu sçauras bien choisir. Lieu et temps à propos, pour en donner plaisir. Tu produiras partout ceste beste, et, en somme. Aux dépens d'un tel sot, tu seras gallant homme. S'il est homme sçavant, il te faut dextrement Le mener par le nez, le louer sobrement Ht d'un petit sous-ris et branlement de teste Devant les grands Seigneurs luy faire quelque feste : Le présenter au Roy et dire qu'il fait bien, Et qu'il a mérité qu'on lui face du bien. .\insi tenant tousjours ce pauvre homme sous bride, Tu te feras valoir, en luy servant de guide : Kt combien que tu sois d'envie espoinçonné. Tu ne seras pour tel toutefois soupçonné, Je te veux enseigner un autre point notable : Ppur ce que de la Court l'eschole c'est la table. Si tu veux promptement en honneur parvenir. C'est où plus sagement il te faut maintenir ! Il faut avoir tousjours le petit mot pour rire. Il faut des lieux communs, qu'à tout propos l'on tire, Passer ce qu'on ne sçait, et se montrer sçavant En ce que l'on a leu deux ou trois jours devant.
Mais qui de grands seigneurs veut acquérir la grâce. Il ne faut que les vers seulement il embrasse, II faut d'autres propos son stile desguiser, Et ne leur faut tousjours des lettres deviser. Bref, pour estre en cest art des preiniers de ton aage. Si tu veux finement jouer ton personnage. Entre les Courtisans du sçavant tu feras, Et entre les sçavans courtisan tu seras.
lE POEIT COIRTIS.W
Four ce te tant choisir matière convenable. Qui rende son autheur aux lecteurs agréable : Kt qui de leur plaisir t'apporte quelque fruict. Hncore pourras-tu faire courir le bruit, Que si tu n'en avois commandement du Prince Tu ne l'exposerois aux yeux de ta province, Ains te contenterois de le tenir secret : Car ce que tu en fais est à ton grand regret.
Kt à la vérité, la ruse coustumiere Et la meilleure, c'est rien ne mettre en lumière : Ains jugeant librement des cvuvres d'un chacun. Ne se rendre sujet au jugement d'aucun, De peur que quelque fol te rende la pareille, S'il gaigne comme tOv des grands Princes l'oreille.
Tel estoit de son temps le premier estimé Duq^ilel si oii ei'.st leu quelque ouvrage, imprimé. Il eust renouvelle (peut-cstre) la risée , De la montagne enceinte : et sa Muse pnsëe ' Si haut auparavant, eust perdu (comme on dit) La réputation qu'on luv donne à crédit. Retire doncques ce poinct : et si tu m'en veux croire. Au jugement conmuin ne hasarde la gloire. Mais sage soit content du jugement de ceux Lesquels trouvent tout bon, auxquels plaire tu veux, Q.ui peuvent t'avani^er en estats et offices. Qui te peuvent donner les riches bénéfices. Non ce vent populaire, et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruict.
Ce faisant, tu tiendra.s le lieu d'un Aristarque, r.t entre les S(;a\;aHS seras comme un monarque. Tu seras bien venu entre les grands seigneurs. Desquels tu recevras les biens et les honneurs, Et non la pauvreté des Muses l'héritage. Laquelle est à ceux-là réservée en partage. Qui desdaignant la Court, fascheux et malplaisans. Pour allonger leur gloire, accourcissent leurs ans.
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DE L'OLIVE ET aUELQJJES AUTRES ŒUVRES POÉTIQUES
'oLiVK parut nu printemps de l'année 1549, quelques semaines après la Deffence, et non en 1550, comme l'avait cru d'abord Sainte- Beuve et comme le croient encore les historiographes mal avertis (i) qui s'en rapportent aveuglément aux premières éditions du Tableau de la poésie française an XV I" siècle (2). Ce recueil, signé des mêmes initiales (I. D. B. A.) que la Deffence, profita de tout le bruit qu'avait tait le manifeste de Joachim. Les disciples de l'école de Marot virent dans ce premier essai poétique de l'école de Dorât l'application des doctrines enseignées au collège Coqueret. Adversaires et amis furent unanimes à reconnaître la nou-
(i) Notamment M. Roger Peyre, auteur d'une assez bonne notice parue récemment sur Marguerite de France (i voL in-S", chez Emile Paul, 1902).
(2) Sainte-Beuve avait confondu la première édition de VOlive avec la seconde, qui parut, en effet, en 1550. S'il avait eu entre les mains, en 1828, l'édition />nHceps de VOlive que lui offrit, en 1850, Edouard Turquety et que possède aujourd'hui M. Reinhold Dezeimeris, il n'aurait eu aucun doute sur la date de l'apparition de ce recueil, puisque Jean-Pierre de Mesmes. à qui avait appartenu en premier lieu ce précieux exemplaire, y a apposé sa signature datée de 1549, et sa devise. Jean- Pierre de Mesmes y a mis aussi quelques notes dont deux au moins sont curieuses par leur date de 1549. L'une se rapporte à cette phrase du chap. vin (Livre I de
3l8 NOTES ET COMMENTAIKE
veauté rythmique de l'œuvre. C'était etiectivement l.i première fois qu'un poète français publiait, à l'instar Je Pétrarque, toute une suite de sonnets inspirés par le même sentiment et se rapportant à la même personne. Cependant Joachim, en publiant VOliv^, n'avait pas eu l'intention de joindre l'exemple au précepte. Ainsi quHl le déclare lui-même dans la préface de la première édition, quand il écrivait ces petits ouvrages poétiques, il ne pensait à rien moins qu'à les exposer en lumière, et j'incline à croire qu'il était encore sur les bancs de l'école de droit de Poitiers, lorsqu'il composa ses premiers sonnets. Il est remarquable, en eiîet, que sur les cinquante sonnets dont se compose la première édition de V Olive il y en a une vingtaine qui sont imités ou traduits des sonnets pétrarquistes, d'un recueil italien édité à 'Venise chez Giolito diPerrari, en 1546, tandis que les mieux venus des soixante-cinq autres sonnets que Joachim publia dans la seconde édition de VOlive sont empruntés au recueil italien paru chez le même éditeur en 1550 (i). — D'autre part nous savons que les Œuvres poéliques de Jacques Peletier, du Mans, parurent en 15^7, qu'elles contenaient quinze sonnets dont douze empruntés à Pétrarque, que c'est à l'instigation de Peletier que Joachim choisit le sonnet et l'ode, et que le volume de Peletier, où, par une rencontre singulière, Joachim et Ronsard firent leurs premières armes, était dédié à la princesse Marguerite, sœur unique du roi. J'appelle tout particulièrement l'attention du lecteur sur ce dernier point, parce qu'on y pourrait bien trouver le mot de l'énigme qui depuis trois cents ans intrigue les biographes du chantre de
la Deffence) : « Non immités à pic levé comme nagucrcs a dict quelqu'un ». De Mesmes a souligné la phrase et écrit en marge : « [ce] cy rcprent [s] ybilet ». Le relieur de Turquety a coupé une partie de l'annotation, que j'ai restituée entre crochets. L'autre note se rapporte au sonnet XV de VOlive (i^c éd.). Les rimes avoiU, loué, appuyé, essuyé, ont été soulignées par de Mesmes, probablement à cause de leur insuffisance. De Mesmes était un rigide pétrarquiste ; il avait mis en marge une note dont il ne reste que ceci : c Jô plz. » (non placei ?). (i) Cf. les Sourus italienius de « l'Olive », par Joseph Vianey.
DE l'olive 219
VOlive. Je veux parler de la ienmie que Joachim a célébrée sous ce nom. Une ancienne tradition prétend qu'elle appartenait à l'illustre famille de Viole, d'où par anagramme du Bellay aurait fait Olive. Moi-même j'ai cru longtemps à cette tradition. Aujourd'hui je suis persuadé que ce n'est qu'une légende et, au risque de répéter ce que j'ai dit ailleurs (i), je soutiens que la Dame de Joachim ne fut autre que la princesse Marguerite, sœur unique du roi IJenri II, à qui Peletier dédia ses Œuvres poétiques.
Examinons les textes et pressons-les autant que nous le pourrons. Je remarque d'abord que dans le dernier distique de l'épigramme placée en tête de VOlive, Dorât, comparant l'olive de Joachim au laurier de Pétrarque, s'exprime ainsi :
Phabus avial lauritnt^ glaucain sua PaJlas olivam Ille stiiim vatem, nec minus ista suum.
Or, tout le monde sait que les poètes du temps voyaient dans la princesse Marguerite la Pallas de la Renaissance et qu'elle avait pour armes parlantes une branche d'olivier avec cette devise : rcrum sapicntia custos. Je remarque aussi que dans la préface de la première édition de VOlive, Joachim dit en toutes lettres que lorsqu'il écrivait ces petits ouvrages, il lui suffisait qu'ils fussent agréables à celle qui lui avait donné la hardiesse de s'essayer en ce genre d'écrire, « à son avis encore aussi peu usité entre les Français, comme elle est excellente sur toutes, voyre quasi une déesse entre les jemmes. » Quelle pouvait bien être cette déesse ? Je n'en vois qu'une, c'est celle à qui Joachim dédia la seconde édition de VOlive et son Recueil de poésie, autrement dit Madame Marguerite. Q.u'on relise plutôt ce passage de l'épitre à Jean de Morel publiée par Joachim devant sa traduction du quatrième livre de VEnéide de Virgile : « Et quand la conscience de mon peu de mérite m'aurait du tout retranché
(i) Revue de ta Renaissance, t. I, p. 239.
NOTES KT COMMKKTAIRE
l'espérance d'un si grand bien, n'est-ce, cher aniy, que pour le droit de notre amitié je prendray cette hardiesse de me glorifier (en ton endroit seulement) d'avoir quelquefois par la lecture de mes escrits donné plaisir aux yeux clairvoyants de celle tant rare perle et royale fleur des princesses, l'unique (i) Marguerite de notre aage : au divin esprit de laquelle est par moy dès longtemps consacré tout ce qui pourra jamais sortir de mon industrie. »
Que si maintenant nous parcourons les sonnets dont se compose VOUve, nous vO)'ons que tous les talents, que toutes les qualités prêtés par le poète à sa Dame se rapportent merveilleusement à Marguerite de France. Elle n'a pas seulement tous les attraits de corps, elle a en plus tous les charmes de l'esprit. Elle est lettrée, elle est savante, elle danse, elle balle, elle chante et enchante tous les soucis ; sa pensée est aussi haute que son style est doux et grave. . . Il n'est pas jusqu'au voile blanc (mouchoir) brodé d'une branche d'olivier que sa Dame lui abandonna un jour, qui ne trahisse cette gracieuse princesse. Non que je prenne au pied de la lettre le sonnet 72 où il est question de ce voile blanc. Joachim a très bien pu inventer ce détail comme il en a inventé d'autres, pour donner l'apparence de la réalité à un amour qui sentait un peu trop la fiction. Cependant, comme ce sonnet ne figure pas dans la première édition de YOlive, il est permis de supposer, quand on connaît les mœurs galantes qui régnaient alors à la Cour et aussi les manières libres et engageantes de la princesse Marguerite, il est permis de supposer que ce fut pour marquer à Joachim
(r) Le surnom d'unique lui avait été donné non seulement parce qu'elle était la sœur unique du roi Henri II, mais encore parce qu'on croyait — d'après une erreur répandue par Pline (livre IX, chap. xxxv), — que les perles ne se trouvaient qu'une à une. C'est ainsi que Mellin de Saint-Gelays a dit, parlant de cette princesse :
Le beau rivage où mon surnom j'ay pris Ne produit point de perles de tel prix Que vous, unique et claire Marguerite.
le plaisir qu'elle avait pris à la lecture de ses premières poésies, que celte princesse lui donna un jour le mouchoir brodé à ses armes. Alain Chartier, qui était fort laid, dit l'histoire, et ne faisait pas mieux les vers que lui, n'avait-il pas reçu, pendant qu'il dormait, un baiser de la fille d'un roi? Il faut bien d'ailleurs que Marguerite de France ait accordé à Joachim quelque privante de ce genre, pour qu'il lui ait voué le culte touchant que l'on sait. Qu'il ait appris à l'honorer, comme je le crois, sur les bords du Clain, en entendant Jacques Peletier faire son éloge ; que plus tard, au collège Coqueret, dans le commerce de Jean de Morel et de l'Hospital, la vénération qu'il avait pour elle se soit changée peu à peu en amour, c'est un fait que, de 1549 à 1560, de son entrée dans la carrière des lettres à la fin de sa vie qui fut si courte, si remplie et si triste, il eut toujours son nom sur les lèvres et qu'elle fut, comme il le disait dans la préface de VOlive, son Laurier, sa Muse, et son Apollon. Il pensait cà elle jusque dans les bras de Faustine(i), et lorsque la princesse quitta la France pour aller habiter la Savoie avec le duc Emmanuel-Philibert, son mari, il versa « les plus vraies
(i) En tout cas il lui a dédié les vers latins dans lesquels il a célébré ses amours avec la belle Romaine, et le sonnet suivant qu'il composa à son retour d'Italie nous fait mieux comprendre le chagrin qu'il ressentit de sa perte :
Q.uand cette belle fleur premièrement je vis Qui notre âge de fer de ses vertus redore, Bien que sa grand valeur je ne cogneusse encore, Si fus-je en la voyant de merveille ravi.
Depuis ayant le cours de fortune suivi
Où le Tybre tortu de jaune se colore,
Et voyant ces grands dieux que l'ignorance adore
Ignorants, vicieux et méchants à l'envi,
Alors, Forget, alors cette erreur ancienne
Qui n'avait bien connu ta princesse et la mienne
La venant à revoir me dessilla les yeux.
Alors, je m'aperceu qu'ignorant son mérite J'avais, sans la connaître, admiré Marguerite, Comme, sans les connaître, on admire les cieux.
lamies qu'il eût pleuré jamais ». « Le partement de ma dite Dame, écrivait-il .\ Jean de Morel, m'a tellement étonné et fait perdre le cœur, que je me suis délibéré de jamais plus ne rctenter la fortune, mais ahdcrc me in sccesstim aliqucm avec cette brave devise pour toute consolation : spcs et fortutta valcte. »
Je suis donc absolument convaincu que la muse de Joachim, son premier et dernier amour, sa Dame unique, fut Marguerite de France, et que le titre d'Olive, au lieu d'être l'anagramme de Viole, comme la tradition nous l'enseigne, fut tout simplement tiré de l'olivier héraldique de cette princesse.
Ce qui achève de me convaincre sur ce point, c'est le ton même de l'ensemble du livre. Non seulement il diffère du tout au tout de celui de Faustme, qui, elle, fut une maîtresse pour de bon, mais on dirait que Joachim, par respect pour la Dame de ses pensées, s'efforce de rester chaste. Cela est très net, par exemple, comme me l'écrivait M. V'^ianey, après avoir lu mon article sur la Dame qui fut Olive, « dans le sonnet 33, imité du sonnet 10 de l'Arioste ; celui-ci est extrêmement libre ; chez du Bellay il n'est plus question que de baisers ». Et M. Vianey, qui avait longtemps cru qu'Olive n'avait jamais existé, concluait de ce rapprochement qu'elle avait probablement vécu et que « c'était quelque grande dame dont le poète voulait ménager l'honneur, en ne donnant pas à sa passion (purement poétique, cela s'entend) un caractère trop voluptueux ». — « Votre hypothèse, me disait-il, à laquelle je n'avais point songé, me paraît très séduisante et me semble apporter l'explication que je cherchais. » Je pourrais citer d'autres témoignages de ce genre à l'appui de ma thèse, mais à quoi bon ? je me reprocherais pourtant de ne pas déclarer ici que M. Louis Clément, pressenti par moi quand j'hésitais, m'encouragea tout de suite à la soutenir hardiment (i).
(i)« Sur l'attribution de YOlive, m'écrivait-il au mois de mai 1901, n'auriez-vous pas mis le doigt sur la vraie solution, et l'Olive de du Bellay ne seraii-elle pas
DU l'olive 223
Cela dit, passons à la critique littéraire du livre. Il vaut moins par le fond, qui est assez pauvre, en dépit de l'élévation ordinaire de la pensée et de Tidéalisme platonicien qui y règne, que par la forme, qui était vraiment neuve en 1549. Encore laissait-elle quelque peu à désirer. Je suis de ceux par exemple qui regrettent que, ayant eu à choisir, dans le recueil poétique de Jacques Peletier du Mans, entre le sonnet à rimes libres dont Peletier s'est servi pour traduire Pétrarque et le sonnet de coupe régulière qu'il a dédié au cardinal du Bellay et où nous voyons pour la première fois dans ce genre de poème s'entrecroiser du commencement à la fin les rimes masculines et féminines, Joachim ait choisi le sonnet à rimes libres qui est peut-être plus souple et plus aisé mais beaucoup moins harmonieux. Car il n'y a pas à en douter une minute, c'est le recueil de Peletier qui fournit ses modèles à Joachim. Il y trouva non seulement les deux sortes de poèmes dont se compose le livre, à savoir le sonnet et l'ode horaticnne, mais encore il y apprit à imiter les Italiens par les sonnets traduits de Pétrarque et les Anciens par les passages empruntés à Homère, Virgile et Horace. Qu'on lise les deux stances de Peletier à un poète qui n'écrivait qu'en latin et qu'on me dise si Joachim ne les a pas en quelque sorte paraphrasées dans son ode à la princesse Marguerite D'écrire en sa langue, et si la Deffence n'est pas en partie
cette princesse Marguerite qui semble avoir été sa protectrice et sa Muse? A votre place, je Serais plus affirmatif; je pense qu'en relisant de près les textes français et latins, les preuves ne vous manqueraient pas pour confirmer cette découverte, qui a son intérêt. »
ai4 KOTF.S ET COMMENTAIRE
sortie de IHO'- ^' ^^^^^^ P'^-'' jusqu'à hi distribution do VOlive. qui ne fasse songer aux Œuvres poétiques de Jacques Pcletier(2). Mais là s'arrête la comparaison. Il y a, en effet, entre le recueil de Peletier et l'Olive la distance qui sépare le versificateur du poète, l'ouvrier de l'artiste. Artiste et poète, du Bellay fut les deux à la fois, chose assez rare. Il se révéla artiste et grand artiste dans la façon môme dont il pilla — je prends le mot dans le sens de butiner — les poètes italiens de l'école de Pétrarque. Il se révéla poète dans le sentiment inné qu'il avait du beau, dans le tour de son esprit, dans ses coups d'aile généralement inattendus et jusque dans ses négligences. Sainte-Beuve, utilisant une remarque judicieuse de M. Reinhold Dezeimeris, le rapprochait un jour de Lamartine, qui semblait s'être souvenu du sonnet de l'Idée dans la pièce de VIsolenient. J'ai déjà dit ce que je pensais de ce rapprochement dans le Commentaire de la Dcjjencc. Ce qui leur donne à tous les deux cet air de parenté, c'est que chez eux la poésie ne sent jamais le métier : elle coule de source ; ils chantent naturellement comme l'oiseau et comme lui se répètent sans y prendre garde. Ce sont des improvisateurs
(i) Voici ces deux stances :
J'escri en langue maternelle Et tasche à la mettre en valeur ; Affin de la rendre éternelle, Comme les vieux on fait la leur ; Et soutien que c'est grand malheur Que son propre bien mespriser Pour l'autruy tant favoriser.
Si les grecs sont si fort fameux.
Si les latins sont aussi telz, Pourquoy ne faisons-nous comme eux Pour estre comme eux immortclz ?
Toi qui si fort exercé t'es, El qui en Latin escrit tant.
Qu'es-tu sinon qu'un imitant ?
(2» Les sonnets de Peletier, traduits de Pétrarque et les morceaux traduits d'Homère, d'Horace et de Virgile, étaient, en efTet, suivis de Vers lyriques, de l'invention de l'auteur, dédiés à Marguerite,
merveilleux pour qui la poésie n'est qu'un agréable passe-temps. Se rappeler ce qu'en disait Lamartine quelques années après les Méditations et ce qu'en pensait Joachim dans la préface de la deuxième édition de Y Olive : « j'aime la poésie et me retient souvent la muse (comme dit quelqu'un) furtivement en son œuvre; mais je n'y suis point tant affecté, que facilement je ne m'en retire, si la fortune me veut présenter quelque chose ou avec plus grand fruict je puisse occuper mon esprit... »
Q.u'importe après cela que du Bellay ait emprunté des comparaisons, des images à tel poète pétrarquiste, plus ou moins obscur, que par endroit il ait moulé ses vers sur les vers de ses modèles, reproduit le mouvement de leurs phrases, construit ses pièces sur les mêmes rimes qu'eux; que dans quelques-uns de ses plus beaux sonnets il y ait un quatrain de celui-ci, un tercet de celui-là et qu'il se soit borné à fondre le tout ensemble ou à trouver le mot de la fin ? Est-ce que lui-même s'en est caché ? N'a-t-il pas dit quelque part, à propos de l'imitation des Anciens : « Qui voudroit à ceste ballance examiner les escripts des anciens Romains et des modernes Italiens, leur arrachant toutes ces belles plumes empruntées, dont ils volent si hautement : ils seroyent en hazard d'estre accoutrés en corneille horatienne. » Et encore : « Combien voit-on entre les Latins imitateurs des Grecs, entre les modernes Italiens imitateurs des Latins, de commencemens et de fins de vers, de couleurs et figures poétiques quasi semblables ! (i) » Joachim avait raison, et pour donner une idée de ses adaptations les plus littérales, je ne saurais mieux faire que de rapprocher le sonnet 113, où Sainte-Beuve avait vu comme un accent précurseur des Méditations de Lamartine, du sonnet de Bernardino Daniello qui l'a visiblement inspiré.
(i) Préface de la deuxième édition de VOlive.
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