SUR LA POÉSIE
Hncores que chacun, Sire, volontiers prise La science qu'il pense avoir la mieux apprise. Si n'av-je toutefois jamais beaucoup prisé L'art où mon naturel m'a plus favorisé, Fors seulement d'autant que je puis vos louanges. Porter par ce moven aux nations estranges, Jù montrer par ce peu qui peut sortir de mov, Que je ne suis du tout inutile à mon Roy.
Sire, de vos sujets qui tous à vous se doyvent, Selon que plus ou moins de grâces ils reçoyvent, Los uns sont employez en une faction; Les autres en une autre, et chacune action Selon qu'elle dessert, se doit tenir certaine De recevoir de vous son lover ou sa peine,
Or, entre ceux qui ont tant de félicité. Que de faire service à vostre majesté.
Ceux qui sont employez aux affaires belliques. Sont ceux, comme aussi sont tous ministres publiques. Qui méritent le plus d'estre recompensez. Et qui auprès de vous sont les plus avancez, Mais les biens et honneurs que de vostre service Reçoyvent ceux qui font dignement leur office, Ne doyvent pas suffire à ceux qui sont bien nez. Et qui, outre les dons desquels ils sont ornez.
2IO CT.l'VRES COMrLKTES PF J. OL' HFl.l AY
Outre vostrc l.ivcur cl le bruit populaire,
Ont quelque chose en eux par dessus le vulgaire.
Ils attendent encor' pour avoir ce bonheur De vivre après leur mort un innnortel lionneur : Honneur le seul lover qui la vertu guerdoAne, Lover, qu'à la Vertu la seule Muse donne.
Car veu que la nature a d'un si petit cours A l'homme limité le ternie de ses jours, Pourquoy de tant d'ennuis, de travaux, et traverses. De vovages lointains et fortunes diverses, l'ol se priveroit-il de ce peu de plaisir, S'il n'avoit en son cœur cest honneste désir D'allonger par vertu le cours de sa mémoire, Et gaigner par sa mort une immortelle gloire ?
Ce généreux désir de rimmortalité Tous l'apportent ici dès leur nativité, Chacun ou plus ou moins, selon que de nature Il est favorisé, ou de sa nourriture : Ce qui nous monstre bien que tout on ne meurt pas. Mais qu'il reste de nous après nostre trespas. Je ne sçay quov plus grand et plus divin encore. Que ce que nous vovons et que la mort dévore.
Celuy vrayment seroit semblable à ces Geans, Qui furent foudroyez par les champs Phlegreans, Qui penseroit que l'homme, après sa sépulture, Du bruit qu'il a laissé n'eust sentiment ni cure. Car l'esprit réuni à son éternité Et voyant au miroir de la divinité Tout ce qu'on fait ici, comme au ciel il hérite Avec un heur parfait du fruict de son mérite, Aussi sent-il le fruit qu'en terre il a laissé. Pour les faits dont il est au ciel recompensé. C'est pourquoy ces grands Rois et magnanimes Princes, Apres avoir doté les barbares provinces, Fait florir la vertu, la justice et la paix, Dechassé les Tyrans, et par autres bienfaits Aidé le genre humain, pour sacrer leur mémoire A la postérité, engraverent la gloire De leurs faits généreux en marbres eslevez, En colonnes, en arcs à double front gravez, En superbes tombeaux, et semblables ouvrages Que le temps a domtez. Quelques autres plus sages
Voulant perpétuer le bruit de leur vertu
Par œuvre qui ne peut du temps estre abbatu,
Qiii ne craignist le feu, ni le fer, ni l'orage.
Xi niesnie Jupiter, mais passant d'aage en aage
Se fist toujours plus beau, empruntèrent les mains
l-'t l'immortel labeur des doctes escrivains :
Par le moyen desquels plus vivans ils sont ores
Que du temps qu'ils vivoyent, et leurs beaux faits encores
Plus recens que ceux-lA qu'on voit présentement :
Tant de force a l'histoire escrite doctement.
Sire, parlant ainsi du pouvoir de l'histoire, Je parle du Poète, estant assez notoire. Que tous deux sont esnieus d'un semblable désir, Qui est de profiter et de donner plaisir. Tous deux par leurs escrits même chose prétendent, Mais par divers moyens à niesme fin ils tendent. Cestuy-là, sans user d'aucune fiction.
Représente le vray de chacune action.
Comme un, qui sans oser s'esgaver davantage. Rapporte après le vif un naturel visage : Cestuy-ci plus hardi d'un art non limité- Sous mille fictions cache la vérité.
Comme un peintre qui f;lit d'une brave entreprise La figure d'un camp, ou d'une ville prise. Un orage, une guerre, ou mesme il fait les dieux En façon de mortels se monstrer à nos veux. Tel que ce premier-là est votre Janet, Sire, Et tel que le second Michel-Ange on p-^ut dire, A l'un votre Paschal est semblable en son art, A l'autre est ressemblant votre docte Ronsard.
Je ne veux pas ici par le menu déduire Plusieurs autres raisons, que je pourrois induire Pour monstrer ce qui est de semblable en ces deux Et ce qui est aussi de différence entre eux. Par une autre œuvre à part, je vous ferav notoire Ce qui se trouve escrit des vertus de l'histoire, Qui vers nous de héraut sert à l'antiquité, Comme à nous quelque jour vers la postérité Eir doit aussi servir, mais suivant la matière De ce présent discours, pour une gloire entière R.istir à votre nom, dire j'oserav bien. Que le poète il faut joindre à l'historien.
CllL'VRF.S COMPLKTKS OE J. Hf lUU.LAV
Car bien quo ccslui-ci d'un plus scur tcsnioignagc Dt'posc à Tadvcnir dos gestes de son aage, l"t de ce qu'il a veu (car sans ce dernier poinct Le nom d'historien il ne mérite point) Ccstuy-lA toutefois est trop plus admirable. Ht son œuvre n'est moins que l'Iiisioire durable, Pource qu'en imitant l'aute'.ir de l'univers, Toute essence et Idée il comprend en ses vers.