SONGE OU VISION SUR ROME
Las! où est maintenant ccstc face honorée,
Où est ceste grandeur et cest antique los.
Où tout Ihcur et l'honneur du monde fut enclos,
Quand des hommes j'cstois et des Dieux adorée? N'estoit-ce pas assez que le discord mutin
M'eust fait de tout le monde un publique butin
Si cest Hydre nouveau, digne de cent Hercules, Foisonnant en sept chefs de vices monstrueux
Ne m'engcndroit cncor à ces bords tortueux
Tant de cruels Nerons et tant de Caligules?
Dans un mont une flamme allumée
A triple poincte ondoyoit vers les cicux, Qui de l'encens d'un cèdre précieux Parfumoit Tair d'une odeur cmbasmee.
D'un blanc oyscau l'aile bien emplumee
Sembloit voler jusqu'au séjour des Dieux, Et degoisant un chant mélodieux Montoit au ciel avecques la fumée.
De ce beau feu les rayons escartez
Lançoient partout mille et mille clartez, Qiiand le degout d'une pluye dorée
Le vint esteindre, ô triste changement ! Ce qui sentoit si bon premièrement Fut corrompu d'une odeur sulphuree
Je vi sourdre d'un roc une vive fontaine,
Claire comme cristal aux rayons de soleil, Et jaunissante au fond d'un sablon tout pareil A celuy que Pactol roule parmi la plaine.
Là sembloit que nature et l'art eussent pris peine D'assembler en un lieu tous les plaisirs de l'œil : Et là s'oyoit un bruit incitant au sommeil, De cent accords plus doux que ceux d'une Sirène.
Les sièges et relais luisoyent d'yvoire blanc,
Et cent Nymphes autour se tenoyent flanc à flanc. Quand des monts plus prochains de Faunes une suite
En effroyables cris sur le lieu s'assembla.
Qui de ses villains pieds la belle onde troubla, Mist les sièges par terre, et les Nymphes en fuite.
22 ŒUVRES COMPLETES DE j. DU BEl.LAV
Plus riche assez que ne se monstroit celle Qui apparut au triste Florentin, Jettant r\\a veiie au rivage Latin, Je vi de loin surgir une Nasselle :
Mais tout soudain la tcmpeste cruelle.
Portant envie à si riche butin.
Vint assaillir d'un Aquilon mutin La belle nef des autres la plus belle.
Finablcment l'orage impétueux
Fit abysmer d'un goufre tortueux La.grand'richesse à nulle autre seconde.
Je vi sous l'eau perdre le beau thresor, La belle nef. et les Nochers encor.
Puis vi la belle Nef se ressourdre sur l'onde
Ayant tant de malheurs gémi profondement, Je vi une Cité quasi semblable à celle. Que vid le messager de la bonne nouvelle, Mais basty sur le sable estoit son fondement.
11 sembloit que son chef touchast au firmament Et sa forme n'estoit moins superbe que belle : Digne, s'il en fut onc digne d'estre immortelle, Si rien dessous le ciel se fondoit fermement.
J'estois esmerveillé de voir si bel ouvrage,
Quand du costé du nord vint le cruel orage, Qui soufflant la fureur de son cœur despité,
Sur tout ce qui s'oppose encontre sa venue.
Renversa sur le champ, d'une poudreuse nue Les foiblcs fondemens de la grande Cité.
Finablcment sur le-poinctque Morphee Plus véritable apparoist à nos yeux, Fasché de voir l'inconstance des cieux, Je voy venir la sœur du grand Typhee :
Qui biavement d'un morion coiffée
En majesté sembloit esgaleaux Dieux, Et sur le bord d'un fleuve audacieux De tout le monde erigeoit un trophée.