XXXVIII
O qu'heureux est celuy qui peut passer son aage Entre pareils à soy ! et qui sans fiction, Sans crainte, sans envie, et sans ambition, Règne paisiblement en son pauve mesnage !
Le misérable soin d'acquérir d'avantage Ne tyrannise point sa libre affection, Et son plus grand désir, désir sans passion, Ne s'estend plus avant que son propre héritage,
Il ne s'empesche point des affaires d'autruy, Son principal espoir ne dépend que de luy, 11 est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre.
11 ne mange son bien en païs estranger.
Il ne met pour autruy sa personne en danger, Et plus riche qu'il est ne voudroit jamais estre.
J'ayme la liberté, et languis en service,
Je n'ayme point la Court, et me faut courtiser. Je n'ayme la feintise, et me faut desguiser, J'ayme simplicité, et n'apprens que malice :
Je n'adore les biens, et sers à l'avarice.
Je n'ayme les honneurs, et nie les faut priser. Je veulx garder ma foy, et me la faut briser, Je cerche la vertu et ne trouve que vice:
Je cerche le repos, et trouver ne le puis.
J'embrasse le plaisir, etn'esprouve qu'ennuis. Je n'ayme à discourir, en raison je me fonde :
J'ay le corps maladif, et me faut voyager,
Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager : Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif du monde?
Un peu de mer tenoit le grand Dulichien
D'Ithaque séparé : l'Apennin porte-nuë,
Et les monts de Savoye à la teste chenue
Me tiennent loin de France au bord Ausonien.
Fertile est mon séjour, stérile estoit le sien,
je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneuë: Le siens gardans son bien attendoient sa venue Mais nul en m'attendant ne me garde le mien.
Pallas sa guide estoit, je vays à l'aventure,
11 fut dur au travail, moy tendre de nature : A la fin il ancra sa navire à son port.
Je ne suis asseuré de retourner en France : 11 fit de ses haineux une belle vengeance, Pour me venger des miens je ne suis assez fort.
N'estant de mes ennuis la fortune assouvie,
A fin que je devinsse à moy-mesme odieux, M'osta de mes amis celuy que j'aymois mieux, Etsans qui jen'avois de vivre nulle envie. Donc l'éternelle nuict a ta clarté ravie,
Et je ne t'ay suivi parmi ces obscurs lieux ? Toi. qui m'a plus aimé que ta vie et tes yeux, Toy, que j'ay plus aimé que mes yeux et ma vie. Helas. cher compaignon, que ne puis-je estre encor Le frcrede Pollux, toy celui de Castor, Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle ? Reçoy donques ces pleurs pour gage de ma foy. Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoy, De si rare amitié la mémoire éternelle.
C'est ores, mon Vineux, mon cher Vineux, c'est ore Que de tous les chetifs le plus chctif je suis, Et que ce que j'estois, plus estre je ne puis, Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.
La pauvreté me suit, le souci me dévore,
Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts : O que je suis comblé de regrets et d'ennuis ! Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore,
Je n'aurois sentiment du malheur qui me poingt: Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point Qu'un plus grand contre moy peust exercer son ire.
Asseure toy, Vineux, que celuy seul est Roy,
A qui mesmc les Rois ne peuvent donner loy, Et qui peult d'un chacun à son plaisir escrire.
Je ne commis jamais fraude, ne maléfice,
Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy.
Je n'ai point violé l'ordonnance du Roy,
Et n'ai point esprouvé la rigueur de justice :
J'ay fait à mon seigneur fidèlement service,
Je fais pour mes amis ce que je puis et doy. Et croy que jusqu'ici nul ne se plaint de moy, Que vers luy,j'aye fait quelque mauvais office.
Voila ce que je suis. Et toutefois. Vineux,
Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux Le malheur me poursuit et toujours m'importune:
Mais j'ai ce beau confort en mon adversité,
C'est qu'on dit que je n'ay ce malheur mérité, Et que digne je suis de meilleure fortune.
Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse^ Si pour n'avoir d'usure enrichi sa maison. Fi pour n'avoir commis homicide ou traison, Si pour n'avoir usé de mauvaise finesse,
Si pour n'avoir jamais violé sa promesse, On se doit resjouir en l'arriére saison, Je dois à 1 advenir si j'ay quelque raison, D'un grand contentement consoler ma vieillesse.
Je me console donc en mon adversité,
Ne requérant aux Dieux plus grand'felicité, Que de pouvoir durer en ceste patience.
O Dieux, si vous avez quelque souci de nous, Octroyez moi ce don, que j'espère de vous, Et pour vostre pitié, et pour mon innocence.
O marastre Nature (et marastre es-tu bien.
De ne m'avoir plus sage ou plus heureux fait naistre), Pourquoy ne m'as-tu fait de moy-mesme le maistre. Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien ?
Je voy les deux chemins, et de mal et de bien :
Je sçay que la vertu m'appelle à la main dextre.
Et toutefois il faut que je tourne à senestre.
Pour suivre un traistre espoir, qui m'a fait du tout sien,
Et quel profit en ai-je? ô belle recompense! Je me suis consumé d'une vaine despense, Et nay fait autre acquest que de mal et d'ennuy.
L'estranger recueillit le fruict de mon service. Je travaille mon corps d'un indigne exercice, Et porte sur mon front la vergongne dautruy.