‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 18 sur 68 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Si par peine, et sueur, et par fidélité,

Par humble servitude, et longue patience, Employer corps, et biens, esprit, et conscience, Et du tout mespriser sa propre utilité:

Si pour n'avoir jamais par importunité

Demandé bénéfice, ou autre recompense.

On se doit enrichir, j'auray (comme je pense) Quelque bien à la fin, car je Pay mérité.

Lés regrets ^ i

Mais si par larrecin advancé l'on doit estre,

Par mentir, par flatter, par abuser son maistre.

Et pis que tout cela faire eiicor' bien souvent : Je cognois que je seine au rivage infertile,

Que je veux cribler l'eau, et que je bats le vent,

Et que je suis (Vineux) serviteur inutile.

Si onques de pitié ton ame fut atteinte,

Voyant indignement ton ami tourmenté,

Et si onques tes yeux ont expérimenté

Les poignans esguillons d'une douleur non leinte,

Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte, Comme sans artifice est ma simplicité:

Et si pour moy tu n'es à pleurer incité, Ne te ry pour le moins des souspirs de ma plainte.

Ainsi (mon cher Vineux) jamais ne puisses-tu Esprouver les regrets qu'esprouve une vertu. Qui se voit dcfrauder du loyer de sa peine :

Ainsi l'œil de ton Roy favorable te soit,

Et ce qui des plus fins l'espérance déçoit, N'abuse ta bonté d'une promesse vaine.

O combien est heureux, qui n'est contraint de feindre Ce que la vérité le contraint de penser. Et à qui le respect d'un qu'on n'ose offenser. Ne peut la liberté de sa plume contraindre !

Las, pourquoy de ce nœu sens-je la mienne estraindre, Quand mes justes regrets je cuide commencer ? Et pourquoy ne se peut mon ame dispenser, De ne sentir son mal, ou de s'en pouvoir plaindre?

On me donne la geine, et si n'ose crier.

On me void tourmenter et si n'ose prier Qu'on ait pitié de moy. O peine trop sujette !

Il n'est feu si ardent, qu'un feu qui est enclos,

Il n'est si fascheux mal. qu'un mal qui tient à l'os, Et n'est si grand'douleur, qu'une douleur muette.

Si après quarante ans de fidèle service,

Que celuy que je sers a fait en divers lieux, Employant, libéral, tout son plus et son mieux Aux affaires qui sont de plus digne exercice,

D'un haineux estranger l'envieuse malice Exerce contre luy son courage odieux, Et sans avoir souci des hommes ni des dieux, Oppose à la vertu Tignorance et le vice :

Me doy-jc tourmenter, moy qui suis moins que rien, Si par quelqu'un (peut estre) envieux de mon bien, Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?

je me console donc, et en pareille mer,

Voyant mon cher Seigneur au danger d'abismei, 11 me plaist de courir une mesme fortune.

Sortons (Dilliers), sortons, faisons place à l'envie, Et fuyons désormais ce tumulte civil, Puisqu'on y void priser le plus lasche et plus vil, Et la meilleure part estre la moins suivie.

Allons où la vertu, et le sort nous convie,

Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil,

Et nous donnons plus-tost un éternel exil,

Qiie tacher d'un seul poinct l'honneur de nostre vie.

Sus donques, et devant que le cruel vainqueur De nous face une fable au vulgaire moqueur, Bannissons la vertu d'un exil volontaire.

Et quoy ? ne sçais-tu pas que le banni Romain,

Bien qu'il fust dechassé de son peuple inhumain, Fut pourtant adoré du barbare coursaire ?

Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune,

Puis que nul ne se peut de la bonne asseurer, Et que de la mauvaise on peut bien espérer^ Estant son naturel de n'estre jamais une.

Le sage nocher craint la faveur de Neptune,

Sçachant que le beau temps long temps ne peut durer Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer, Que d'avoir tousjours peur de la mer importune ?

Par la bonne fortune on se trouve abusé,

Par la fortune adverse on devient plus rusé : L'une esteintla vertu, l'autre la fait paroistre:

L'une trompe nos yeux d'un visage menteur,

L'autre nous fait l'ami cognoistre du flatteur, Et si nous fait encor' à nous mesme cognoistre.

LU

Si les larmes servoyent de remède au malheur, Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester, On devroit (Seigneur mien, les larmes acheter, Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.

Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur :

Car soit qu'on ne se vueilleen pleurant tourmenter, Ou soit que nuict et jour on vueille lamenter, On ne peut divertir le cours de la douleur.

Le cœur fait au cerveau ceste humeur exhaler, Et le cerveau la fait par les yeux devaller. Mais le mal par les yeux ne s'allambique pas.

De quoy donques nous sert cefascheux larmoyer ? De jetter, comme on dit, l'huile sur le foyer, Et perdre sans profit le repos et repas.

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