‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 19 sur 68 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Vivons (Cordes), vivons, vivons, et pour le bruit Des vieillards ne laissons à faire bonne chère: Vivons, puis que la vie est si courte et si chère, Et que mesmes les Rois n'en ont que l'usufruit.

Le jour s'esteint au soir, et au matin reluit,

Et les saisons refont leur course coustumiere : Mais quand l'homme a perdu ceste douce lumière, La mort luy fait dormir une éternelle nuict.

r^ ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

Donc imiterons-nous le vivre d'une beste ? . Non, mais devers le ciel levant tousjoursla teste, Gousterons quelquefois la douceur du plaisir.

Celuy vrayement est fol, qui changeant l'asseurance Du bien qui est présent en douteuse espérance, Veut tousjours contredire à son propre désir.

Maraud, qui n'est maraud que de nom seulement, Qui dit que tu es sage, il dit la vérité : Mais qui dit que le soin d'éviter pauvreté Te ronge le cerveau, ta face le desment.

Celuy vrayement est riche et vit heureusement, Qui s'esloignant de l'une et l'autre extrémité, Prescrit à ses désirs un terme limité : Car la vraye richesse est le contentement.

Sus donc (mon cher Maraud) pendant que nostre maistre, Que pour le bien publiq la nature a fait naistre, Se tourmente l'esprit des affaires d'autruy,

Va devant à la vigne apprester la salade :

Que sçait on qui demain sera mort, ou malade ? Celuy vit seulement, lequel vit aujourd'huy.

Montigné (car tu es aux procez usité).

Si quelqu'un de ces Dieux, qui ont plus de puissance,

Nous promit de tous biens paisible jouissance,

Nous obligeant par Styx toute sa deité, 11 s'est mal envers nous de promesse acquitté.

Et devant Juppiter en devons faire instance :

Mais si Ion ne peut faire aux Parques résistance.

Qui jugent par arrest de la fatalité, Nous n'en appellerons, attendu que nous sommes

Plus privilégiez, que sont les autres hommes

Condamnez, comme nous, en pareille action : Mais si l'ennuy vouloit sur nostre fantaisie,

Par vertu du malheur faire quelque saisie.

Nous nous opposerions à l'exécution.

Baïf, qui, comme moy, prouves l'adversité,

11 n'est pas toujours bon de combatre l'orage, Il faut caler la voile, et de peur du naufrage, Céder à la fureur de Neptune irrité.

Mais il ne faut aussi par crainte et vilité

S'abandonner en proye : il faut prendre courage, Il faut feindre souvent l'espoir par le visage, Et faut faire vertu de la nécessité.

Donques sans nous ronger le cœur d'un trop grand soin, Mais de nostre vertu nous aidant au besoin, Combatons le malheur. Qjiant à moy, je proteste

Qiie je veux désormais Fortune despiter.

Et que s'elle entreprend le me faire quitter, Je le tiendray (Baïf) et fust-cede ma teste.

Ce pendant que tu suis le lièvre par la plaine, Le sanglier par les bois, et le milan par l'air, Et que voyant le sacre, ou l'espervier voler. Tu t'exerces le corps d'une plaisante peine,

Nous autres malheureux suivons la court Romaine,

Où, comme de ton temps, nous n'oyons plus parler

De rire, de sauter, de danser, et baller,

Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine.

Pendant, tout le plaisir de ton Corde, et de moy, C'est de te regretter, e't de parler de toy. De lire quelque autheur. ou quelque versescrire.

Au reste (mon Dagaut) nous n'esprouvons ici Que peine, que travail, que regret, et souci Et rien, que le Breton, ne nous peut faire rire.

Le Breton est sçavant et sçait fort bien escrire

En François, et Tuscan, en Grec, et en Romain, 11 est en son parler plaisant et fort humain, 11 est bon compagnon, et dit le mot pour rire.

ç^ ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

11 a bon jugement, et sçait fort bien eslire

Le blanc d'avec le noir : il est bon escrivain, Et pour bien conipasser une lettre à la main, 11 y est excellent autant qu'on sçauroit dire :

Mais il est paresseux, et craint tant son mcstier,

Que s'il dcvoit jeusner, ce croy-je, un mois entier, 11 ne travailleroit seulement un quart d'heure.

Bref il est si poltron, pour bien le deviser,

Que depuis quatre mois, qu'en ma chambre il demeure, Son ombre seulement me faitpoltronniser.

Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die Que j'estudie trop, que je face l'amour, Et que d'avoir tousjours ces livres àl'entour, Rend les yeux esblouis, et la teste estourdie.

Mais tu ne l'entens pas : car ceste maladie

Ne me vient du trop lire, ou du trop long séjour, Ains de voir le bureau qui se tient chacun jour : C'est, Pierre mon ami, le livre où j'estudie.

Ne m'en parle donc plus, autant que tu as cher De me donner plaisir, et de ne me fascher : Mais bien en ce pendant que d'une main habile

Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveux, Pour me desennuyer, conte moy si tu veux Des nouvelles du Pape, et du bruit de la ville.

Seigneur, ne pensez pas d'ouïr chanter ici

Les louanges du Roy, ni la gloire de Guise, Ni celle que se sont les Chastillons acquise. Ni ce Temple sacré au grand Montmorenci.

Ni pensez voir encor' le severe sourci.

De madame Sagesse, ou la brave entreprise,

Qui au Ciel, aux Dœmons, aux Estoiles s'est prise,

La Fortune, la Mort, et la Justice aussi :

De l'or encore moins, de luy je ne suis digne :

Mais bien d'un petit chat j'ay fait un petit hymne, Lequel je vous envoyé : autre presentje n'ay.

Prenez le donc, (Seigneur) et m'excusez de grâce, Si pour le bal ayant la musique trop basse, Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.

Qui est ami du cœur est ami de la bourse.

Ce dira quelque honneste et hardi demandeur, Qui de l'argent d'autruy libéral despendeur Luy mesme à l'hospital s'en va toute la course.

Mais songe là-dessus, qu'il n'est si vive source, Qu'on ne puisse espuiser, ni si riche presteur, Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur, Ayant affaire à gens qui n'ont point de resource.

Cordes, si tu veux vivre heureusement Romain, Sois large de faveur, mais garde que ta main Ne soit à tous venans trop largement ouverte.

Par l'un on peut gaigner mesmes son ennemi, Par l'autre bien souvent on perd un bon ami, Et quand on perd l'argent, c'est une autre perte.

Ce ruzé Calabrois, tout vice, quel quMl soit,

Chatouille à son ami, sans cspargner personne, Et faisant rire ceux, que mesmc il espoinçonne, Se joue autour du cœur de cil qui le reçoit.

Si donc quelque subtil en mes vers aperçoit

Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne Le nom de feint ami vers ceux que j'aiguillonne : Car qui mestime tel, lourdement se déçoit.

La Satyre (Dilliers) est un publiq exemple,

Où, comme en un miroir, l'homme sage contemple Tout ce qui est en luy, ou de laid, ou de beau.

Nul ne me lise donc : ou qui me voudra lire. Ne se fasche s'il voit, par manière de rire. Quelque chose du sien portraicten ce tableau.

Quel est ceiuy qui veut faire croire de soy

Qu'il est fidèle ami, mais quand le temps se change, Du costé des plus forts soudainement se range, Et du costé de ceux qui ont le mieux de quoy ?

Quel est celuy qui dit qu'il gouverne le Roy ? J'entens quand il se voit en un pays estrange, Et bien loin de la Court : quel homme est-ce, Lestrange ? Lestrange, entre nous deux, je te pry dy le moy.

Dy moy, quel est celuy qui si bien se déguise,

Qu'il semble homme de guerre entre les gens d'église, Et entre gens de guerre aux prestres est pareil ?

Je ne sçay pas son nom ; mais quiconqu'il puisse estre, 11 n'est fidèle ami, ni mignon de son maistre, Ni vaillant chevalier, ni homme de conseil.

Nature est aux bastards volontiers favorable,

Et souvent les bastards sont les plus généreux. Pour estre au jeu d'amour l'homme plus vigoureux, D'autant que le plaisir luy est plus aggreable.

Le donteur de Méduse. Hercule l'indontable,

Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux, Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux. Ce problème (Bizet) font plus que véritable.

Et combien voyons nous aujourd'huy de bastards. Soit en Tart d'Apollon, soit en celuy de Mars, Exceller ceux qui sont de race légitime ? ' Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit : Mais ce bastard (Bizet) que Ion nous a descrit Est cause que je fais des autres moins d'estime.

Tu ne crains la fureur de ma plume animée. Pensant que je n'ay rien à dire contre toy, Sinon ce que ta rage a vomy contre moy, Grinçant comme un mastin la dent envenimée,

Tu crois que je n'en sçay que par la renommée.

Et que quand j'auray dit que tu n'as point de foy, . Que tu es atïronteur, que tu es traistre au Roy, Que j'auray contre toy ma force consommée.

Tu penses que je n'ay rien de quoy me venger,

Sinon que tu n'es fait que pour boire et manger : Mais j'ay bien quelque chose encores plus mordante,

Et quoy ? l'amour d'Orphce ? et que tu ne sceus onq

Qiie c'est de croire en Dieu ? non : quel vice est-ce donc ? C'est, pour le faire court, que tu es un pédante.

Ne t'esmervcille point que chacun il mesprise,

Qii'il dédaigne un chacun, qu'il n'estime que soy. Qu'aux ouvrages d'autruy il vueille donner loy, Et comme un Aristarq luy mesme s'auctorise.

Paschal, c'est un pédant' : et quoy qu'il se desguise, Sera tousjours pédant', un pédant et un roy Ne te semblent ils pas avoir je ne scay quoy De semblable, et que l'un à l'autre symbolise ?

Les sujects du pédant' ce sont ses escholiers, Ses classes, ses estats, ses regens officiers : Son collège (Paschal) est comme sa province.

Et c'est pourquoy jadis le Syracusien, Ayant perdu le nom de roy Sicilien, Voulut estre pédant', ne pouvant estre prince.

Magny, je ne puis voir un prodigue d'honneur,

Qui trouve tout bien fait, qui de tout s'émerveille, Qui mes fautes approuve, et me flatte l'oreille, Comme si j'estois prince, ou quelque grand seigneur.

Mais je me fasche aussi d'un fascheux repreneur, Qui du bon et mauvais fait censure pareille, Qui se list volontiers, et semble qu'il sommeille En lisant les chansons de quelque autre sonneur.

6o ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

Cestui-là me déçoit d'une fausse louange,

Et gardant qu'aux bons vers les mauvais je ne change, Fait qu'en me plaisant trop à chacun je desplais :

Cestui-ci me desgouste, et ne pouvant rien faire Qui luy plaise, il me fait également desplaire Tout ce qu'il fait luy mesme, et tout ce que je fais.

Je hay du Florentin l'usurière avarice,

Je hay du fol Sienois le sens mal arresté, Je hay du Genevois la rare vérité.

Et du Vénitien la trop caute malice:

Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice, Je hay tous les Lombards pour l'infidélité, Le fier Napolitain pour sa grand' vanité, Et le poltron Romain pour son peu d'exercice:

Je hay l'Anglois mutin, et le brave Escossois,

Le traistre Bourguignon, et l'indiscret François, Le superbe Espagnol, et l'yvrongne Thudesque :

Bref, je hay quelque vice en chasque nation, Je hay moymesme encor' mon imperfection, Mais je hay par sur tout un sçavoir pcdantesque.

Pourquoi me grondes-tu, vieux mastin affamé, Comme si Dubellay n'avoit point de défense ? Pourquoy m'offenses-tu, qui ne t'ay fait offense. Sinon de t'avoir trop quelquefois estimé ?

Qui t'a, chien envieux, sur moy tant animé.

Sur moy, qui suis absent ? Croy-tu que ma vengeance Ne puisse bien d'ici darder jusques en France Un traict, plus que le tien, de rage envenimé ?

Je pardonne à ton nom, pour ne souillermon livre: D'un nom, qui par mes vers n'a mérité de vivre : Tu n'auras, malheureux, tant de faveur de moy :

Mais si plus longuement ta fureur persévère. Je t'envoyray d'ici un foiiet, une Megere, Un serpent, un cordeau, pour me venger de toy.

LÈS REGRETS gj

Si Pirithois ne fiist aux enfers descendu, L'amitié de Thesce seroit ensevelie, Et Nise par sa mort n'eust la sienne ennoblie. S'il n'eust veu sur le champ Hurial' estendu :

De Pylade le nom ne seroit entendu

Sans la fureur d'Oreste, et la foy de Pythie Ne fust par tant d'cscripts en lumière sortie, Si Damon ne se fust en sa place rendu :

Et je n'eusse csprouvé la tienne si muable, Si Fortune vers moy n'eust esté variable. Que puis-je faire donc, pour me venger de toy ?

Le mal que je te veux, c'est qu'un jour je te puisse Faire en pareil endroit, mais par meilleur office, Recognoistrc ta faute, et voir quelle est ma foy.

Ce brave qui se croît, pour un jacque de maille, Estre un second Roland, ce dissimulateur, Qui superbe aux amis, aux ennemis flatteur, Contrefait l'habile homme et ne dit rien qui vaille.

Belleau, ne le croy pas: et quoy qu'il se travaille De se feindre hardi d'un visage menteur, N'ajouste point de foy à son parler vanteur. Car oncq homme vaillant je n'ay vu de sa taille.

Il ne parle jamais que dos faveurs qu'il a,

11 desdaigne son maistre, et courtise ceux-là QLii ne font cas de luy : il brusle d'avarice :

Il fait du bon Chrestien, et n'a ny foy ni loy :

11 fait de l'amoureux,, mais c'est comme je croy, Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.

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Encores que Ion eust heureusement compris

Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble, Si est-ce (Gohorry) qu'ici, comme il me semble, On peut apprendre encor', tant soit-on bien appris.

Non pour trouver ici de plus doctes cscrits

Que ceux que le François soigneusement assemble. Mais pour l'air plus subtil, qui doucement nous emble Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.

Je ne sçay quel Démon de sa flamme divine

Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine, Lime le jugement, et le rend plus subtiL

Mais qui trop y demeure, il envoyé en fumée De l'esprit trop purgé la force consumée. Et pour Tesmoudre trop, lui fait perdre le fil.

Gordes, j'ay en horreur un vieillard vicieux, Qui l'aveugle appétit de la jeunesse imite, Et jà froid par les ans, de soymesme s'incite A vivre délicat en repos ocieux.

Mais je ne crains rien tant qu'un jeune ambitieux. Qui pour se faire grand contrefait de l'hermite, Et voilant sa traison d'un masque d'hypocrite, Couve sous beau semblant un cœur malicieux.

11 n'est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)

Si sale qu'un vieux boucq,ni si prompt à mal faire Comme est un jeune loup, et, pour le dire mieux,

Quand bien le naturel de tous deux je regarde,

Comme un fangeux pourceau l'un desplaist à mes yeux. Comme d'un fin renard de l'autre je me garde.

Tu dis que Dubellay tient réputation

Et que de ses amis il ne tient plus de compte: Si ne suis-je, Seigneur. Prince, Marquis ou Conte, Et n'ay changé d'estat ni de, condition.

Jusqu'ici je ne sçay que c'est d'ambition,

Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte, Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte. Car je ne suis suject qu'à ma complection.

Je ne sçay comme il faut entretenir son maistre,

Comme il faut courtiser, et moins quel il faut estre Pour vivre ente les grands, comme on vit aujourd'huy.

J'honore tout le monde, et ne fasche personne :

Qui me donne un salut, quatre je lui en donne: Qui ne fait cas de moy. je ne fais cas de luy.

Cordes, que Dubellay aime plus que ses yeux, Voy comme la nature, ainsi que du visage, Nous a fait différends de mœurs et de courage. Et ce qui plaist à l'un, à l'autre est odieux.

Tu dis : je ne puis voir un sot audacieux.

Qui un moindre que luy brave à son avantage, Qui s'escoute parler, qui farde son langage. Et fait croire de luy, qu'il est mignon des Dieux.

Je suis tout au contraire, et ma raison est telle :

Celuy, dont la douceur courtoisement m'appelle, Me fait outre mon gré courtisan devenir:

Mais de tel entretien le brave me dispense :

Car n'estant obligé vers luy de recompense, Je le laisse tout seul luymesme entretenir.

Cent fois plus qu'à louer on se plaist à mesdire : Pource qu'en mesdisant on dit la vérité, Et louant la faveur, ou bien l'auctorité Contre ce qu'on en croit fait bien souvent escrire.

Qu'il soit vray, prins-tu onc tel plaisir d'ouïr lire Les louanges d'un prince, ou de quelque cité. Qu'ouïr un Marc Antoine à mordre exercité. Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?

S'il est donques permis, sans offense d'aucun,

Des mœurs de nostre tems deviser en commun. Quiconque me lira, m'estime fol, ou sage :

Mais je croy qu'aujourd'huy tel pour sage est tenu, Qui ne seroit rien moins que pour tel recognu, Qui luy auroit osté le masque du visage.

Je ne descouvre ici les mystères sacrez

Des saincts prestres Romains, je ne veux rien escrire Que la vierge honteuse ait vergongne de lire : Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.

Mais tu diras que mal je nomme ces regrets,

Veu que le plus souvent j'use de mots pour rire : Et je di que la mer ne bruit tousjours son ire, Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecs.

Si tu rencontres donc ici quelque risée,

Ne baptise pourtant de plainte desguisee Les vers que je souspire au bord Ausonien.

La plainte que je fais (Dilliers) est véritable : Si je ri, c'est ainsi qu'on se rit à la table : Car je ri, comme on dit, d'un ris Sardonien.

Je ne te conteray de Boulongne, et Venise, De Padouë, et Ferrare, et de Milan encor', De Naples, de Florence, et lesquelles sont or' Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise :

Je te raconteray du siège de l'Eglise,

Qui fait d'oisiveté son plus riche thresor.

Et qui dessous Torgueil de trois couronnes d'or

Couve l'ambition, la haine, et la feintise :

Je te diray qu'ici le bonheur, et malheur, Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur, La science honorable, et l'ignorance abonde.

Bref je diray qu'ici, comme en ce vieil Chaos, Se trouve (Peletier) confusément enclos Tout ce qu'on void de bien, et de mal en ce monde.

Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux. Je n'escris de beauté, n'ayant belle maistresse, Je n'escris de douceur, n'esprouvant que rudesse, Je n'escris de plaisir, me trouvant douloureux:

LtS REGRETS 6^

Je n'escris de bon heur, me trouvant malheureux, Je n'escris de faveur, ne voyant ma Princesse, Je n'escris do thrcsors, n'ayant point de richesse, Je n'escris de santé, me sentant langoureux :

Je n'escris de la court, estant loin de mon Prince, Je n'escris de la France, en estrançe province, Je n'escris de l'honneur, n'en voyant point ici:

Je n'escris d'amitié, ne trouvant que feintise.

Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi, Je n'escris de sçavoir, entre les gens d'Eglise.

Si je monte au Palais, je n'y trouve qu'orgueil, Que vice desguisé, qu'une cerimonie.

Qu'un bruit de tabourins, qu'une estrange harmonie, Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descens en banque, un amas et recueil De nouvelles je trouve, une usure infinie, De riches Florentins une troppe bannie, Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :

Si je vais plus avant, quelque part où j'arrive, Je trouve de Venus la grand'bande lascive Dressant de tous costez milappas amoureux :

Si je passe plus outre, et de la Rome neuve

Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré.

Et lune chambre à l'autre également voisine D'antichambre servir, de salle, et de cuisine, Et un petit recoin de dix pieds en carré :

Il fait bon voir autour le palais emmuré,

Et brigutr là dedans ceste troppe divine. L'un par ambition, l'autre par bonne mine, Et par despit de l'un estre l'autre adoré :

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes,

Crier : le Pape est fait, donner de faux alarmes, Saccager un palais; mais plus que tout cela

Fait bon voir, qui de l'un, qui de l'autre se vante, Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là, Et pour moins d'un escu dix Cardinaux en vente.

Veux-tu sçavoir, Duthier, quelle chose c'est Rome ? Rome est de tout le monde un public eschafaut, Une scène, un théâtre, auquel rien ne défaut, De ce qui peut tomber es actions de l'homme.

Ici se voit le jeu de la Fortune, et comme

Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut : Ici chacun se monstre, et ne peut, tant soit caut, Faire que tel qu'il est, le peuple ne le nomme.

Ici du faux et vray la messagère court,

Ici les courtisans font l'amour et la court. Ici l'ambition, et la finesse abonde :

Ici la liberté fait l'humble audacieux, Ici l'oisiveté rend le bon vicieux.

Ici le vil faquin discourt des faits du monde.

Xe pense, Robertet, que ceste Rome ci

Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire, On n'y fait plus crédit, comm-; l'on souloit faire, Oa n'y fait plus l'amour, comme on souloit aussi.

La paix, et le bon temps ne régnent plus ici,

La musique, et le bal sont contraints de s'y taire L'air y est corrompu, Mars y est ordinaire. Ordinaire la faim, la peine, et le souci.

L'artisan desbauché y ferme sa l)OUtique, L'ocieux advocat y laisse sa pratique, Et le pauvre marchand y porte le bissac :

LtS REGRETS 67

On ne voit que soldats, et morrions on teste,

On n'oit que tabourins, et semblable tempeste, Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac.

Nous ne faisons la court aux tilles de Mémoire Comme vous qui vivez libres de passion : Si vous ne sçavcz donc nostre occupation. Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :

Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire, En capelle, en visite, en congrcf^ation, Et pour l'honneur d'un prince, ou d'une nation, De quelque ambassadeur accompao;ner la gloire.

Estre en son rang de garde auprès de son seigneur, Et faire aux survenans l'accoustumé honneur, Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme

Se pourmener en housse, aller voir d'huis en huis

La Marthe, ou la Victoire, et s'engager aux Juifs : Voilà, mes compagnons, le passetemps de Rome,.

Flatter un créditeur pour son terme allonger,

Courtiser un banquier, donner bonne espérance.

Ne suivre en son parler la liberté de France,

Et pour respondre un mot, un quart d'heure y songer

Ne gaster sa santé par trop boire et manger, Ne faire sans propos une folle dtspense, Ne dire à tous venans tout cela que Ion pense, Et d'un maigre discours gouverner l'cstranger :

Cugnoistre les humeurs, cognoistre qui demande, Et d'autant que Ion a la liberté plus grande. D'autant plus se garder que Ion ne soit repris :

Vivre avecques chacun, de chacun faire compte : Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte) Tout le bien qu'en trois ans à Rome j'ay appris.

()u CEUVRIS COMPLETES DE J. DU BELLAY

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