CXXXI I
Vineux, je ne vis oncques si plaisante province, Hostes si gracieux, ni peuple si humain, Que ton petit Urbin, digne que sous sa main Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.
Quant à Testât du Pape, il fallut que j'apprinse A prendre en patience et la soif et la faim : C'est pitié, comme là le peuple est inhumain, Comme tout y est cher, et comme Ion y pinse.
Mais tout cela n'est rien au pris du Ferrerois,
Car je ne voudrois pas pour le bien de deux Rois,
Passer encor' un coup par si pénible enfer, Bref, je ne sçay, Vineux, qu'en conclure à la fin, Fors, qu'en comparaison de ton petit Urbin, Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.
11 fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,
Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abord, Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port. Leurs changes, leurs profits, leur banque, et leurs trafique;
Il fait bon voirie bec de leurs chapprons antiques,
Leurs robbes à grand' manche, et leurs bonnets sans bor Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port, Et leurs sages advis aux affaires publiques.
Il fait bon voir de tout leur Sénat balloter,
11 fait bon voir partout leurs gondoles flotter, Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :
Mais ce que Ion en doit le meilleur estimer.
C'est quand ces vieux cocus vont espouser la mer, Dont ils sont les maris, et le Turc l'adultère.
Celuy qui d'amitié a violé la loy,
Cerchant de son amy la mort et vitupère^ Celuy qui en procez a ruiné son frère. Ou le bien d'un mineur a converty à soy :
Celuy qui a trahi sa patrie et son Roy,
Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son père, Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mère, Celuy qui a nié son baptesme et sa foy :
Marseille, il ne faut point que pour la pénitence D'une si malheureuse abominable offense, Son estomac plombé martelant nuict et jour,
Il voise errant nuds pieds ne six ne sept années :
Que les Grisons sans plus il passe à ses journées, J'entens, s'il veut que Dieu luy doive du retour.
La terre y est fertile, amples les édifices,
Les poolles bigarrez, et les chambres de bois, La police immuable, immuables les loix, Et le pruple ennemi de forfaits et de vices.
Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suisses,
Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois : Voilà les compagnons et correcteurs des Rois, Que le bon Rabelais a surnommez Saucisses.
Ils n'ont jamais changé leurs habits et façons.
Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons, Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire :
Ils ont force beaux lacs et force sources d'eau, Force prez, force bois. J'a}- du reste, Belleau, Perdu le souvenir, tant ils me tirent boire.
Je les ay veus, Bizet, et si bien m'en souvient,
J'ay veu dessus leur front la repentance peinte. Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur plainte, Ayant passé le lac d'où plus on ne revient.
Un croire de léger les fols y entretient
Sous un prétexte faux de liberté contrainte : Les coulpables fuitifs y demeurent par crainte. Les plus fins et rusez honte les y retient,
Au demeurant, Bizet, l'avarice et l'envie,
Et tout cela qui plus tormente nostre vie, Domine en ce lieu là plus qu'en tout autre lieu.
Je ne viz onques tant l'un l'autre contre-dire,
Je ne viz onques tant l'un de l'autre mesdire : Vray est, que, comme ici, l'on n'y jure point Dieu.
Scéve, je me trouvay comme le fils d'Anchise Entrant dans l'Elysée, et sortant des enfers, Quand après tant de monts de neiges tout couverts Je vy ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.
Son estroite longueur, que la Sône divise,
Nourrit mille artisans, et peuples tous divers : Et n'en déplaise à Londre, à Venise, et Anvers, Car Lyon n'est pas moindre en fait de marchandise.
Je m'estonnay d'y voir passer tant de courriers,
D'y voir tant de banquiers, d'imprimeurs, d'armuriers, Plus dru que l'on ne voit les fleurs par les prairies.
Mais je m'estonna}- plus de la force des ponts,
Dessus lesquelz on passe, allant delà les monts, Tant de belles maisons, et tant de métairies.