CXXXVIII
De-vaux, la mer reçoit tous les fleuves du monde.
Et n'en augmente point : semblable à la grand'mer Est ce Paris sans pair, où l'on voit abysmer Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde. .
Paris est en sçavoir une Grèce féconde,
Une Rome en grandeur Paris on peut nommer, Une Asie en richesse on le peut estimer, En rares nouveautez une Afrique seconde.
Bref, en voyant. De-vaux, ceste grande cité. Mon œil, qui paravant estoit exercité A ne s'esmerveiller des choses plus estranges,
Print esbaïssement. Ce qui ne me peut plaire. Ce fut l'estonnement du badaud populaire, La presse des chartiers, les procez, et les fanges.
Si tu veux vivre en Court, Dilliers, souvienne-toy
De t'accoster tousjours des mignons de ton maistre Si tu n'es favori, faire semblant de l'estre, Et de t'accomraoder aux passetemps du Roy.
Souvienne-toy encor' de ne prester ta foy
Au parler d'un chacun, mais surtout sois adextre A t'aider de la gauche, autant que de la dextre, Et par les mœurs d'autruy à tes mœurs donne loy.
N'avance rien du tien, Dilliers, que ton service, N Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice.
LES REGRETS Ql
Et sois souvent encor', muet, aveugle et sourd. Ne fay que pour autruy importun on te nomme, Faisant ce que je di, tu seras galand homme : T'en souvienne, Dillicrs, si tu veux vivre en Court.
Si tu veux seurement en Court te maintenir,
Le silence, Ronsard, te soit comme un décret. Qui baille à son amy la clef de son secret, Le fait de son amy son maistre devenir.
Tu dois encor', Ronsard, ce me semble, tenir Aveq' ton ennemi quelque moyen discret, Et faisant contre luy, monstrer qu'à ton regret Le seul devoir te fait en ces termes venir.
Nous voyons bien souvent une longue amitié Se changer pour un rien en fiere inimitié, Et la haine en amour souvent se transformer,
Dont (veu le temps qui court) il ne faut s'esbahir. Aime donques, Ronsard, comme pouvant haïr, Hays donques, Ronsard, comme pouvant aimer.
Ami, je t'apprendray (encores que tu sois,
Pour te donner conseil, de toy mesme assez sage) Comme jamais tes vers ne te feront outrage. Et ce qu'en tes escrits plus éviter tu dois.
Si de Dieu, ou du Roy tu parles quelquefois,
Fay que tu sois prudent, et sobre en ton langage : Le trop parler de Dieu porte souvent dommage, Et longues sont les mains des Princes et des Rois.
Ne t'attache à qui peut, si sa fureur l'allume,
Venger d'un coup d'espee un petit traict de plume, Mais presse, comme on dit, ta lèvre avec le doy.
Ceux que de tes bons mots tu vois pasmer de rire. Si quelque outrageux fol t'en veut faire desdire, Ce seront les premiers à se mocquer de toy.
Cousin parle tousjours des vices en commun, Et ne discours jamais d'affaires à la table, Mais sur tout garde toy d'estre trop véritable. Si en particulier tu parles de quelqu'un.
Ne commets ton secret à la fo}" d'un chacun,
Ne di rien qui ne soit pour le moins vray-semblablo Si tu mens, que ce soit pour chose profitable, Et qui ne tourne point au deshonneur d'aucun.
Sur tout garde toy bien d'estre double en paroles, Et n'use sans propos de finesses frivoles, Pour acquérir le bruit d'estre bon courtisan.
L'artifice caché c'est le vray artifice :
La souris bien souvent périt par son indice, Et souvent par son art se trompe l'artisan.
Bizet, j'aymerois mieux faire un bœuf d'un formi Ou faire d'une mousche un indique éléphant, Que le bonheur d'autruy par mes vers estoufant, Me faire d'un chascunle publiq ennemi.
Souvent pour un bon mot on perd un bon ami,
Et tel par ses bons mots croit (tant il est enfant) S'estre mis sur la teste un chapeau triomphant, A qui mieux eust valu estre bien endormi.
La louange, Bizet, est facile à chacun,
Mais la satyre n'est un ouvrage commun:
C'est, trop plus qu'on ne pense, un œuvre industrieux.
Il n'est rien si fascheux qu'un brocard mal plaisant. Et faut bien, comme on dit, bien dire en mesdisant, Veu que le louer mesme est souvent odieux.
Gordes, je sçaurois bien faire un conte à la table, Et s'il estoit besoin contrefaire le sourd : J'en sçaurois bien donner, et faire à quelque lourd Le vray ressembler faux, et le faux véritable.
Je me sçaurois bien rendre à chacun accointable,
Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court : Je sçaurois bien prester (comme on dit à la Court; Auprès d'un grand seigneur quelque œuvre charitable.
Je sçaurois bien encor', pour me mettre en avant, Vendre de la fumée à quelque poursuyvant, Et pour estre employé en quelque bon affaire,
Me feindre plus ruzé cent fois que je ne suis :
Mais ne le voulant point, Gordes, je ne le puis, Et si ne blasme point, ceux qui le sçavent faire.
Tu t'abuses, Belleau, si pour estre sçavant,
Sçavant et vertueux, tu penses qu'on te prise : Il fault, comme Ion dit, estre homme d'entreprise. Si tu veux qu'à la Court on te pousse en avant.
Ces beaux noms de vertu, ce n'est rien que du vent : Donques, situ es sage, embrasse la feintise, L'ignorance, l'envie, avec la convoitise : Par ces arts jusqu'au ciel on monte bien souvent.
La science à la table est des seigneurs prisée,
Mais en chambre, Belleau, elUi sert de risée : Garde, si tu m'en crois, d'en acquérir le bruit.
L'homme trop vertueux desplait au populaire :
Et n'est-il pas bien fol qui s'efforçant de plaire, Se mesle d'un mestier que tout le monde fuit ?
Souvent nous faisons tort nous mesme' à nostre ouvrage Encor' que nous soyons de ceux qui font le raieulx, Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux^ Soit par trop imiter ceux qui sont de nostre âge.
Nous estons bien souvent aux princes le courage De nous faire du bien : nous rendant odieux. Soit pour en demandant estre trop ennuyeux. Soit pour trop nous louant aux autres faire outrage.
Et puis, nous nous plaignons de voir nostre labeur
Veuf d'applaudissement, de grâce, et de faveur, Et de ce que chacun à son œuvre souhaite.
Bref, loue qui voudra son art, et son mestier,
Mais cestui-là, Morel, n'est pas mauvais ouvrier, Lequel sans estre fol, peut estre bon poëte.
Ne te fasche, Ronsard, si tu vois par la France Fourmiller tant d'escrits : ceux qui ont mérité D'estre advouez pour bons de la postérité, Portent leur sauf-conduit, et lettre d'asseurance.
Tout œuvre qui doit vivre il a dès sa naissance Un Démon qui le guide à l'immortalité : Mais qui n'a rencontré telle nativité.
Comme fruict abortif, n'a jamais accroissance.
Virgile eut ce Démon, et l'eut Horace encor'.
Et tous ceux qui du temps de ce bon siècle d'or Estoient tenuz pour bons : les autres n'ont plus vie.
Qu'eussions-nous leurs escrits, pourvoir de nostre temps Ce qui aux anciens servoit de passetemps, Et quels estoient les vers d'un indocte Mevie.
Autant comme Ion peut en un autre langage " Une langue exprimer, autant que la nature Par l'art se peut monstrer, et que par la peinture On peut tirer au vif un naturel visage :
Autant exprimes-tu, et encor d'avantage,
Avecques le pinceau de ta docte escriture, La grâce, la façon, le port, et la stature De celuy, qui d'Enee a descrit le voyage.
Ccste mesme candeur, ceste grâce divine, Ceste mesme douceur, et majesté Latine, Qu'en ton Virgile on voit, c'est celle mesme encore,
Qui Françoise se rend par ta céleste veine.
Des-Masures, sans plus, a faute d'un Mécène, Et d'un autre César, qui ses vertus honore.
Vous dictes, courtisans, les Portes sont fouis, Et dictes vérité : mais aussi dire j'ose, Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose De cestc douce humeur qui est commune à tous.
Mais celle-là, Messieurs, qui domine sur vous, En autres actions diversement s'expose : Nous sommes fouis en rime, et vous Testes en prose C'est le seul différent qu'est entre vous et nous.
Vray est que vous avez la Court plus favorable, Mais aussi n'avez vous un renom si durable : Vous avez plus d'honneurs, et nous moins de souci.
Si vous riez de nous, nous faisons la pareille : Mais cela qui se dit s'en vole par l'oreille, Et cela qui s'escrit ne se perd pas ainsi.
Seigneur, je ne sçaurois regarder d'un bon œil
Ces vieux singes de Court, qui ne sçavent rien faire Sinon en leur marcher les Princes contrefaire. Et se vestir, comme eux, d'un pompeux appareil.
Si leur maistre se mocquc, ils feront le pareil.
S'il ment, ce ne sont eux qui diront le contraire : Plustost auront-ilz veu, à fin de luy complaire, La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.
Si quelqu'un devant eux reçoit un bon visage,
Ils le vont caresser, bien qu'ils crèvent de rage : S'il le reçoit mauvais, ils le monstrent au doy.
Mais ce qui plus contre eux quelquefois me despite, C'est quand devant le Roy, d'un visage hypocrite, Ils se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.
Je ne te prie pas de lire mes escrits,
Mais je te prie bien qu'ayant fait bonne chère,
Et joué toute nuict aux dez, à la première.
Et au jeu que Venus fa sur tous mieux appris.
Tu ne viennes ici desfascher tes esprits,
Pour te mocquer des vers que je mets en lumière, Et que de mes escrits la leçon coustumiere, Par faute d'entretien, ne te serve de ris.
Je te priray encor, quiconcques tu puisse' estre, Qui, brave de la langue, et foible de la dextre, De blesser mon renom te monstres toujours prest,
Ne mesdire de moy: ou prendre patience,
Si ce que ta bonté me preste en conscience, Tu te le vois par moy rendre à double interest.
Si mes escrits, Ronsard, sont semez de ton los, Et si le mien encor tu ne dédaignes dire, D'estre enclos en mes vers ton honneur ne désire. Et par là je ne cerche en tes vers estre enclos.
Laissons donc, je te pri, laissons causer ces sots, Et ces petits gallands, qui ne sachant que dire, Disent, voyant Ronsard et Bellay s'entr'escrire. Que ce sont deux mulets qui se grattent le dos.
Nos louanges, Ronsard, ne font tort à personne : Et quelle loy défend que Tun à l'autre en donne. Si les amis entre eux des presens se font bien ?
On peut comme l'argent trafiquer la louange,
Et les louanges sont comme lettres de change, Dont le change et le port, Ronsard, ne couste rien.
On donne les degrez au sçavant escolicr,
On donne les estats à l'homme de justice, On donne au courtisan le riche bénéfice, Et au bon capitaine on donne le collier:
On donne le butin au brave avanturier,
On donne à l'officier les droits de son office, On donne au serviteur le gain de son service, Et au docte poëte on donne le laurier.
Pourquoy donc fais-tu tant lamenter Calliope,
Du peu de bien qu'on fait à sa gentille troppe ? Il faut, Jodelle, il faut autre labeur choisir,
I is R 1 r,M 1
Que celuy delà Muse, :i qui ^'cut i.[u"un l'avance : Car quel loyer veux-tu avoir de ton plaisir, Puis que le plaisir mesme en est la recompense?
Si tu m en crois, lîaïf, tu chang-eras Parnasse Au palais de Paris, Helicon au parquet, Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet, De ceux qui pour serrer, la main n'ont jamais lasse.
C'est à ce mestior là, que les biens on amasse, Non à celuy des vers : où moins y a d'acquêt, Qu'au mestier d'un boufon, ou celuy d'un naquet. Fy du plaisir, Baïf, qui sans profit se passe.
Laissons donq, je te pry, ces babillardes Sœurs, Ce causeur Apollon, et ces vaines douceurs. Qui pour tout leur trésor n'ont que dus lauriers verds
Aux choses de profit, ou celles qui font rire,
Les grands ont aujourd'huy les oreilles de cire, Mais ils les ont de fer, pour escouter les vers.
Thiai'd, qui as changé en plus grave escriture
Ton doux stile amoureux : Thiard, qui nous as fait D'un Pétrarque un Platon, et si rien plus parfait Se trouve que Platon, en la mesme nature :
Qui n'admire du ciel la belle architecture,
Et de tout ce qu'on voit les causes et l'efîect, Celuy vrayment doit estre un homme contrefait, Leciuel n'a rien d'humain, que la seule figure.
Contemplons donc, Thiard, ceste grand' voûte ronde, Puis que nous sommes faits à l'exemple du monde: Mais ne tenons les yeux si attachez en haut,
Que pour ne les baisser quelquefois vers la terre.
Nous soyons en danger, par le hurt d'une pierre. De nous blesser, le pied, ou de prendre le saut.
Par ces vers Teïens Belleau me fait aimer Et le vin, et l'amour : Baïf, ta challemie Me fait plus qu'une royne une rustique amie, Et plus qu'une grand' ville un village estimer.
T.e docte Pelletier fait mes flancs emplumer, Pour voler jusqu'au ciel avec son Uranie : Et par l'horrible efîroy d'une estrange harmonie Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.
Mais je ne sçay comment ce Dœmon de Jodelle,
Dœmon est-il vrayment, car d'une voix mortelle Ne sortent point ses vers tout soudain que je l'oy,
M'aiguillonne, m'espoint, mespouvante, m'affoUe, Et comme Apollon fait de sa prestresse folle, A mov-mesme m'ostant, me ravit tout à soy.
En ce pendant, Clagny, que de mil argumens Variant le dessein du royal édifice, Tu vas renouvelant d'un hardi frontispice La superbe grandeur des plus vieux monumens.
Avec d'autres compas, et d'autres instrumens, Fuyant l'ambition, l'envie, et l'avarice, Aux Muses je bastis, d'un nouvel artifice Un palais magnifique à quatre appa'Vtemens.
Les Latines auront un ouvrage Dorique
Propre à leur gravité, les Grecques un Attique Pour leur naïfveté, les Erançoises auront
Pour leur grave douceur une œuvre Ionienne : D'ouvrage elabouré à la Corinthienne Sera le corps d'hostel, ouïes Thusques seront.
CLVIIT
De ce Royal palais que bastiront mes doigts, Si la bonté du Roy me fournit de matière, Pour rendre sa grandeur et beauté plus entière, Les ornemeiis seront de traict» et d'arcs turquois.
r.à d'ordre flanc à flanc -<j M.yruiiL iniis nos Rois, Là se voira maint Faune, et Nymphe passaç^erc : Sur le portail sera la Vierge forestière, Aveques son croissant, son arc, et son car(|Uois.
L'appartement premier Tiomcrc aura pour marqu»', Virgile le second, le troisième Pétrarque, Du surnom de Ronsard le quatrième on dira.
Chacun aura sa forme et son architecture,
Chacun ses ornemens, sa grâce et sa peinture, Et en chacun, Clagny, ton beau nom se lira.
eux
De vostrc Dianet (de vostre nom j'appelle
Vostre maison d'Anet la belle architecture, Les marbres animez, la vivante*' peinture, Qui la font estimer des maisons la plus belle :
Les beaux lambris dorez, la luysantc chappelle, Les superbes dongeons, la riche couverture, Le jardin tapissé d'éternelle verdure.
Et la vive fontaine à la source immortelle :
Ces ouvrages. Madame, à qui bien les contemple, Rapportant de l'antiqu' le plus parfait exemple, Monstrent un artifice, et despense admirable.
Mais ceste grand' douceur jointe à ceste hautesse. Et cet Astre bénin joint à ceste sagesse, Trop plus que tout cela vous fait esmerveillable.
Entre tous les honneurs, dont en France est cogneu Ce renommé Bertran, des moindres n'est celuy Que luy donne la Muse, et qu'on dise de luy. Que par lui un Salel soit riche devenu.
Toy donc, à qui la France a desja retenu
L'un de ses plus beaux lieux, comme seul aujourd'huy Où les arts ont fondé leur principal appuy, Quand au lieu qui t'attend tu seras parvenu :
Fay^ que de ta grandeur ton Magny se ressente, A fin que si Bertran de son Salel se vante,
Tu te puisses aussi de ton Magny vanter. Tous deux sont Quercinois, tous deux bas d'estature : Et ne seroyent pas moins semblables d'escriture, Si Salel avoit sceu plus doucement chanter.
Prélat, à qui les cieux ce bon heur ont donné,
D'estre agréable aux Rois : Prélat, dont la prudence Par les degrez d'honneur a mis en évidence, Que pour le bien public Dieu t'avoit ordonné :
Prélat, sur tous prélats sage et bien fortuné,
Prélat, garde des loix, et des seaux de la France,
Digne que sur ta foy repose Tasseurance
D'un Rov le plus grand Roy-^qui fut onq' couronné :
Devant que t'avoir veu j'honorois ta sagesse,
Ton sçavoir, ta vertu, ta grandeur, ta largesse, Et si rien entre nous se doit plus honorer :
Mais ayant esprouvé ta bonté nompareille,
Qui souvent m'a preste si doucement Toreille, Je souhaitte qu'un jour je te puisse adorer.
Apres s'estre basti sur les murs de Carthage' Un sepulchre étemel, Scipion irrité De voir à sa vertu ingrate sa cité, Se bannit de soy-mesme en un petit village.
Tu as fait, Olivier, mais d'un plus grand courage, Ce que fit Scipion en son adversité, Laissant, durant le cours de ta félicité, La Court, pour vivre à toy le reste de ton âge.
Le bruit de Scipion maint corsaire attiroit
Pour contempler celuy que chascun admiroit, Bien qu'il fust retiré en son petit Linterne.
Gn te fait le semblable : admirant ta vertu.
D'avoir laissé la Court, et ce monstre testu, Ce peuple qui ressemble à la beste de Lerne.
LES KtGRETS lOI
Il ne faut point, Duthicr, pour mettre en evidencf Tant de belles vertus qui reluisent en toy, Que je te rende icy Thonncur que je te dov. Célébrant ton sçavoir, ton sens, et la prudence.
Le bruit de ta vertu est tel, que l'ignorance Ne le peut ignorer : et qui loue le Roy, Il faut qu'il loue encor' ta prudence, et ta foy : Car ta gloire est conjointe à la gloire de France
je diray seulement que depuis nos ayeux
La France n'a point veu un plus laborieux
En sa charge que toy, et qu'autre ne se treuve
Plus courtois, plus humain, ne qui ait plus de soin De secourir lamy â son plus grand besoin. J'en parle seulement, car j'en ay fait Tespreuve.
Combien que ton Magny ait la plume si bonne, Si prendrois-je avec luy de tes vertus le soin, Sachant que Dieu, qui n'a de nos prescns besoin, Demande les presens de plus d'une personne.
Je dirois ton beau nom, qui de luy-mesme sonne
Ton bruit parmi la France, en Itale, et plus loin : Et dirois que Henry est luy-mesme tesmoin, Combien un Avanson avance sa couronne.
Je dirois ta bonté, ta justice, et ta fo}',
Et mille autres vertus qui reluisent en toy, Dignes qu'un seul Ronsard les sacre à la Mémoire :
Mais sentant le souci qui me presse le dos, Indigne je me sens de toucher à ton los, Sachant que Dieu ne veut qu'on prophane sa gloire.
Quand je voudray sonner de mon grand Avanson
Les moins grandes vertus, sur ma corde plus basse
Je diray sa faconde, et l'honneur de sa face,
Et qu'il est des neuf Sœurs le plus cher nourrisson.
Quand je voudray toucher avec un plus haut son
Quelque plus grand' vertu, je chanteray sa grâce, Sa bonté, sa grandeur, qui la justice embrasse, Mais là je ne mettray le but de ma chanson.
Car quand plus hautement je sonneray sa gloire. Je diray que jamais les filles de Mémoire Ne diront un plus sage, et vertueux que luy :
Plus prompt à son devoir, plus fidèle à son Prince,
Ne qui mieux s'accommode au règne d"aujourd"huy, Pour servir son Seigneur. en estrange province.
Combien que ta vertu, Poulin, soit entendue
Par tout où des François le bruit est entendu. Et combien que ton nom soit au large estendu, Autant que la grand'mer est au large estendue :
Si faut-il toutefois que Bellay s'esvertue,
Aussi bien que la mer, de bruire ta vertu. Et qu'il sonne de toy avec l'œrain tortu, Ce que sonne Triton de sa trompe tortue.
Je diray que tu es le Tiphys du Jason,
Qui doit par ton moyen conquérir la toison, Je diray ta prudence, et ta vertu notoire :
Je diravton pouvoir qui sur la mer s'estend, Et que les Dieux marins te favorisent tant, Que les terrestres Dieux sont jaloux de ta gloire.
Sage de l'Hospital, qui seul de nostre France Rabaisses aujourd'huy l'orgueil Italien, Et qui nous monstre seul, d'un art Horacien, Comme il faut chastier le vice et l'ignorance :
Si je voulois louer ton sçavoir, ta prudence,
Ta vertu, ta bonté, et ce qu'est vrayment tien,
A tes perfections je n'adjousterois rien,
Et pauvre me rendroit la trop grand'abondance.
Et qui pourroit, bons Dieux, faire plus digne foy Des rares qualitez qui reluisent en toy.
LES REGRETS ÏO)
Que ceste autr.,- Pallas, ornt'ment de nostrc îige r Ainsi jusqu'aujourd'huy, ainsi encor" voit-on Estre tant renommé le maistre de Platon, Pour ce qu'il eut d'un dieu la voix pour tf^smoienaî^e.
Nature à vostre naistre heureusement féconde
Prodigue vous donna tout son plus et son mieux, Soit ceste grand' douceur qui luit dedans vos yeux, Soit ceste majesté disertement facr.nde.
Vostre rare vertu, qui n'a point d*- seconde, Et vostre esprit ailé, qui voisine les cieux, Vous ont donné le lieu le plus prochain des ih.ux, Et la plus grand' faveur du plus grand Roy du monde.
Bref, vous avez tout seul tout ce qu'on peut avoir De richesse, d'honneur, de grâce, et de sçavoir : Que voulez-vous donc plus espérer d'avantage ?
Le libre jugement de la postérité.
Qui, encor' qu'ell' assigne au ci<-l vostre partage, Ne vous donnera pas ce qu'avez mérité.
La fortune. Prélat, nous voulant faire voir
Ce qu'elle peut sur nous, a choisi de nostre âge Celuy qui de vertu, d'esprit, et de courage S'estoit le mieux armé encontre son pouvoir.
Mais la vertu qui n'est apprise à s'esmouvoir.
Non plus que le rocher se meut contre l'orage,
Doutera la fortune, et contre son outrage
De tout ce qui luy faut, se sçaura bien pourvoir.
Comme ceste vertu immuable demeure,
Ainsi le cours du ciel se change d'heure en heure. Aidez-vous donq, Seigneur, de vous mesme au besom, Et joyeux attendez la saison plus prospère.
Qui vous doit ramener vostre oncle et votre frère Car et d'eux et de vous le ciel a pris le soin.
Ce n'est pas sans propos qu'en vous le ciel a mis Tant de beautez d'esprit, et de beautez de face, Tant df royal honneur, et de royale grâce, Et que plus que cela vous est encor' promis.
Ce n'est pas sans propos que les Destins amis.
Pour rabaisser l'orgueil de l'Espagnole audace, Soit par droit d'alliance, ou soit par droit de race, Vous ont par leurs arrests trois grands peuples sousmis.
Hz veulent que par vous la France, et l'Angleterre Changent en longue paix l'héréditaire guerre, Qui a de père en fils si longuement duré :
Us veulent que par vous la belle vierge Astree En ce Siècle de fer reface encor' entrée, Et qu'on renvoyé encor" le beau Siècle doré.
Muse, qui autrefois chantas la verde Olive,
Empenne tes deux flancs d'une plume nouvelle, Et te guindant au ciel avecques plus haute aile. Vole où est d'Apollon la belle plante vive.
Laisse, mon cher souci, la paternelle rive.
Et portant désormais une charge plus belle. Adore ce haut nom, dont la gloire immortelle De nostre pôle arctiqu' à l'autre pôle arrive.
Loue l'esprit divin, le courage indontable,
La courtoise douceur, la bonté charitable,
Qui soustient la grandeur, et la gloire de France.
Et di, ceste Princesse et si grande et si bonne, Porte dessus son chef de France la couronne : Mais di cela si haut, qu'on l'entende à Florence.
Digne fils de Henry, nostre Hercule Gaulois, Nostre second espoir, qui porte sus ta face, Retraicte au naturel, la maternelle grâce. Et gravée en ton cœur la vertu de Vallois :
Ce pendant que le ciel, qui Jà dessous tes loix
Trois p«'uples a soumis, armera ton audace
D'une plus grand' vigueur, suy ton père à la trace,
Et apprens à donter l'Espagnol, et l'Anglois. Voicy de la vertu la pénible montée,
Qui par le seul travail v(,-ut estre surmontée :
Voilà de l'autre part le grand chemin battu, Où au séjour du vice on monte sans eschelle.
Deçà, Seigneur, deçà, où la vertu t'appelle,
Hercule se fit Dieu par la seule vertu.
La Grecque poésie orgueilleuse se vante
Du los qu'à son Homère Alexandre donna.
Et les vers qu(.' César de Virgile sonna,
La Latine aujourd'huy les chante et les rechante.
La Françoise qui n'est tant que ces deux sçavante, Comme qui son Homère et son Virgile n'a, Maintient que le Laurier qui François couronna, Baste seul pour la rendre à tout jamais vivante.
Mais les vers qui l'ont mise encor" en plus haut pris, Sont les vostres, Madame, et ces divins escrits Que mourant nous laissa la Roine vostre mère.
O poésie heureuse, et bien digne des Rois,
De te pouvoir vanter des escripts Navarrois,
Qui t'honorent trop plus qu'un Virgile ou Homère.
Dans l'enfer de son corps mon esprit attaché (Et cet enfer, Madame, a esté mon absence) Quatre ans et d'avantage a fait la pénitence De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.
Ores, grâces aux Dieux, or il est relâché
De ce pénible enfer, et par vostre présence Réduit au premier poinct de sa divine essence, A déchargé son dos du fardeau de péché.
Ores sous la faveur de vos grâces prisées.
Il jouit du repos des beaux champs Elysées,
Et si n'a volonté den sortir jamais hors. Donques, de l'eau d'oubli ne Tabreuvez, Madame,
De peur qu'en la beuvant nouveau désir l'enflamme De retourner encor dans l'enfer de son corps.
Non pource qu'un grand Roy ait esté vostre père, Non pour vostre degré, et royale hauteur, Chacun de vostre nom veut estre le chanteur, Ni pource qu'un grand Roy soit ores vostre frère.
La nature, qui est de tous commune mère.
Vous fit naistre, Madame, avecques ce grand heur, Et ce qui accompagne une telle grandeur, Ce sont souvent des dons de fortune prospère.
Ce qui vous fait ainsi admirer d'un chascun.
C'est ce qui est tout vostre, et qu'avec vous commun N'ont tous ceux-là qui ont couronnes sur leurs testes
Ceste grâce, et douceur, et ce je ne sçay quoy,
Que quand vous ne seriez fille, ny sœur de Roy, Si vous jugeroit-on estre ce que vous estes.
Esprit royal, qui prens de lumière éternelle Ta seule nourriture, et ton accroissement. Et qui de tes beaux rais en nostre entendement Produit ce haut désir, qui au ciel nous r'appelle,
N'apperçoistu combien par ta vive estincelle
La vertu luit en moy ? n'as-tu point sentiment Par l'œil, l'ouïr, l'odeur, le goust, l'attouchement. Que sans toy ne reluit chose aucune mortelle ?
Au seul object divin de ton image pure
Se meut tout mon penser, qui par la souvenance De ta haute bonté tellement se r'asseure,
Que l'ame et le vouloir ont pris mesme asseurance (Chassant tout appétit et toute vile cure) De retourner au lieu de leur première essence.
Cl.XWlI
Si la vertu, qui est de nature immortelle,
Comme immortelles sont les semences des cicux, Ainsi qu'à nos esprits, se monstroit à nos yeux, "Et nos sens hebetez estoient capables d'elle,
Non ceux-là seulement qui l'imaginent telle.
Et ceulx ausquels le vice est un monstre odieux, Mais on verroit encor les mesmes vicieux Epris de sa beauté, des beautez la plus belle.
Si tant aimable donc seroit ceste vertu
A qui la pourroit voir, Vineux, t'esbahis-tu
Si j'ay de ma Princesse au cœur l'image empreinte ?
Si sa vertu j'adore, et si d'affection
Je parle si souvent de sa perfection,
Veu que la vertu mesme en son visage est peinte ?
CLXXVlll
Quand dune douce ardeur doucement agité
l'userois quelque fois en louant ma Princesse Des termes d'adorer, de céleste ou Déesse, Et ces tiltros qu'on donne à la Divinité,
Je ne craindrois, Melin, que la postérité
Appellast pour cela ma Muse flateressc : Mais en louant ainsi sa royale hautesse, Je craindrois d'offenser sa grande humilité.
L'antique vanité avecques tels honneurs
Souloit idolâtrer les Princes et Seigneurs : Mais le Chrestien qui met ces termes en usage,
11 n'est pas pour cela idolâtre ou flateur :
Car en donnant de tout la gloire au Créateur, 11 loue l'ouvrier mesme, en louant son ouvrage,
Voyant l'ambition, l'envie, et l'avarice,
La rancune, l'orgueil, le désir aveuglé, Dont cet âge de fer de vices tout rouglc A violé l'honneur de l'antique justice :
Voyant d'une autre part la fraude, la malice, Le procez immortel, le droit mal conseillé : Et voyant au milieu du vice dereiglé Ceste royale fleur, qui ne tient rien du vice :
Il me semble. Dorât, voir au ciel revolez Des antiques vertuz les escadrons allez, X'avans rien délaissé de leur saison dorée
Pour réduire le monde à son premier printemps,
B'ors ceste Marguerite, honneur de nostre temps, Qui comme Tesperance, est seule demeurée.
De quelque autre suject, que j'escrive, Jodelle,
Je sens mon cœur transi d'une morne froideur. Et ne sens plus en moy ceste divine ardeur, Qui t'enflamme l'esprit de sa vive estincelle.
Seulement quand je veux toucher le los de celle Qui est de nostre siècle et la perle, et la fleur, Je sens revivre en moy ceste antique chaleur. Et mon esprit lassé prendre force nouvelle.
Bref, je suis tout changé, et si ne sçay comment,
Comme on voit se changer la vierge en un moment, A l'approcher du Dieu qui telle la fait estre.
D'où vient cela, Jodelle ? il vient, comme je croy, Du suject, qui produit naïvement en moy Ce que par art contraint les autres y font naistre.
Ronsard, j'ay veu l'orgueil des Colosses antiques. Les théâtres en rond ouvers de tous costez, Les colomnes, les arcs, les hauts temples voûtez, Et les sommets pointus des carrez obélisques.
J'a3'veu des Empereurs les grands thermes publiques, J'ay veu leurs monuments que le temps a doutez, J'av veu leurs beaux palais que l'herbe a surmontez Et des vieux murs Romains les poudreuses reliques.
Bref, j'ay veu tout cela que Rome a de nouveau. De rare, d'excellent, de superbe, et de beau :
Mais je n'y ay point veu encores si grand'chose Que ceste Marguerite, où semble que les cieux, Pour effacer l'honneur de tous les siècles vieux, De leurs plus beaux presens ont Texcellence enclose.
Je ne suis pas de ceux qui robent la loûang;o.
Fraudant indignement les hommes de valeur, Ou qui changeant le noir à la blanche couleur Sçavent, comme l'on dit, faire d'un diable un ange.
Je ne fay point valoir, comme un trésor estrange,
Ce que vantent si haut nus marcadans d'honneur, Et si ne cherche point que quelque grand seign<;ur Me baille pour des vers des biens en contr' eschange.
Ce que je quiers, Gournay, de ceste sœur de Roy, Que j'honore, révère, admire comme tqy, C'est que de la' louer sa bonté me dispense,
Puis quelle est de mes vers le plus louable object : Car en louant, Gournay, si louable subject. Le los que je m'acquiers,- m'est trop grand" recompense,
CLXXXiU
Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire
Ce que font aujourd'huy nos trafiqueurs d'honneurs, Je ri de voir ainsi desguiser ces Seigneurs, Desquels (comme Ion dit) il font comme de cire.
Et qui pourroit, bons dieux ! se contenir de rire Voyant un corbeau peint de diverses couleurs, Un pourceau couronné de roses et de fleurs. Ou le portrait d'un asne accordant une lire?
La louange, à qui n'a rien de louable en soy.
Ne sert que de le faire à tous monstrer au doy, Mais elle est le loyer de cil qui la mérite.
C'est ce qui fait, Morel, que si mal volontiers
Je di ceux, dont le nom fait rougir les papiers. Et que j'ay si fréquent celuy de Marguerite.
Celuy qui de plus près attaint la Deité,
Et qui au ciel, Bouju, vole de plus haute aile, C'est celuy qui suivant la vertu immortelle, Se sent moins du fardeau de nostre humanité.
Celuy qui n'a des Dieux si o^rand félicité,
L'admire toutefois comme une chose belle, Honore ceux qui l'ont, se monstre amoureux d'elle, Il a le second rang, ce semble, mérité.
Comme au premier je tends d'aile trop foible et bassr, Ainsi je pense avoir au secQnd quelque place : Et comment puis-je mieux le second mériter,
Qu'en louant ceste fleur, dont le vol admirable,
Pour gaigner du premier le heu plus honorable Ne laisse rien ici qui la puisse imiter ?
Quand ceste belle fleur premièrement je vi, Qui nostre âge de fer de ses vertus redore. Bien que sa grand'valeur je ne cognoisse encore, Si fus-je en la voyant de merveille ravi.
Depuis ayant le cours de fortune suivi Où le Tybre tortu de jaune se colore Et voyant ces grands dieux que l'ignorance adore, Ignorans, vicieux, et meschans à l'envi :
Alors, Forget, alors ceste erreur ancienne,
Qui n'avoit bien cogneu ta Princesse et la mienne, La venant à revoir, se dessilla les yeux:
Alors je m'apperceu qu'ignorant son mérite,
J'avois, sans la cognoistre, admiré Marguerite, Comme, sans les cognoistre, on admire les cieux.
La jeunesse, Du-val, jadis me fit escrire
De cest aveugle archer, qui nous aveugle ainsi. Puis fasché de lAmour, et de sa mère aussi. Les louanges des Rois j'accorday sur ma lire.
Ores je ne veux plus tels argumens eslire,
Ains je veux comme toy point d'un plus haut souci, Chanter de ce ^rand Roy, dont le grave sourci Fait trembler le céleste et l'infernal Empire.
Je veux chanter de l^ieu, mais pour bien le chanter, 11 faut d'un avant-jeu ses louanges tenter, Loiiant, non la beautr de ceste masse ronde,
Mais ceste fleur, qui tient (incor' un plus beau lieu :
Car comme elle est, l)u-val, moins parfaite ciue Dieu, Aussi Test elle plus ([ue le restr du monde.