‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 28 sur 68 · DE VIRGILE · texte numérisé non relu

DE VIRGILE

C'estoit au poinct, que la nuict hyvernal»' Approche plus de l'estoile journale, Et Teveilleur du rustique séjour Jà par son chant avoit predict le jour : Lors que Marsaut, qui pour tout héritage Xe possedoit qu'un petit jardinage, Craignant déjà la faim du jour suivant De son grabat tout beau se va levant, Et tastonnant avec la main soigneuse L'obscurité de la nuict sommeillouse, Cherche le feu, lequel il a trouvé, Après ravoir à son dam esprouvé.

Là d'une souche à demi consumée

Sortoit encor quelque peu de fumée, Et soubz la cendre estoit le feu caché : Alors Marsaut avec le front panché Sur le foyer, vient approcher sa mèche,- Et attirant un peu d'estouppe seiche D'un fer pointu, souffle tant et si fort, Qu'il alluma le feu jà demi mort.

L'obscurité fait place à la chandelle :

Marsaut chemine, et tousjours autour d'elle Porte la main, pour la garder du vent. Puis ouvre un huis, qui estoit au devant. D'un moncelet de fourment il va prendre Autant que peut la mesure comprendre, Qui environ seize livres contient.

Il part de là : à la meule s'en vient : Et sur un aix servant à cest affaire Met près du mur son petit luminaire.

Alors il va desplier ses bras nuds,

Ses deux gros bras bien nerveux et charnus, Portant de chèvre une peau hérissée Dessus le flanc rustiquement troussée :

Prend le balay, et tout à l'environ Va nettoyant la meule et le gyron :

Et puis il met les mains à l'exercice. Et à chacune ordonne son office.

Avec la gauche il fait tomber le grain Dessous la meule, et avec Tautre main Donne le tour, d'un rond, qui point ne cesse. Le blé moulu tombe en farine espesse.

Aucunefois d'un travail successeur

La gauche tourne, et soulage sa sœur : Luy mesme aussi quelquefois se soulage, Chantant des vers, et chansons de village. Alors Catou il huche hautement. Pour tous servans il avoit seulement Ceste Catou, qui à sa laide mine Montroit assez qu'elle estoit Limousine.

Les cheveux roux, et le teinct tout haslé, La lippe enflée, et le sein avallé.

Le ventre gros, jambe grosse, et grands plantes, Et aux talons toujours mules et fentes. Marsaut luy dit, qu'elle face du feu,

Que l'eau soit chaude, et après qu'il a veu Son blé moulu, il le prend, il le sasse : Le son demeure, et la farine passe.

Puis sur un aix l'agence tout soudain.

Verse Teau tiède, et en menant la main Tout au travers, pestrit tout pesle mesle : Avecques Teau la farine se mesle.

Des grains de sel il y respand aussi : L'œuvre se forme, et devient espaissi.

Avec la paulme en rond il le façonne, Presse le moule, et sa marque luy donne, Le porte au feu (Catou premièrement Avoit le lieu nettoyé proprement) :

D'un test voulté il a faict sa fournaize. Et ce pendant que la tuile et la braize Font leur devoir, Marsaut ne chomme pas, Mais se pourvoit d'autres mets et repas, Pour ne trouver, à la manger seulette, Fade saveur au goust de sa galette.

De chair de porc par le sel endurci

Les gros quartiers, et les jambons aussi N'estoient pas là pendus pour son usage, Mais seulement le rond d'un vieux fourmage Par le milieu traversé d'un genêt, Et tout auprès un vieux fagot d'aneth.

Luy donc ayant le soin de sa pasture.

Pour son disner cerche autre nourriture. Joingnant la loge, où Marsaut habitoit, Fut un jardin, un jardin qui estoit D'un peu d'oziers clos devant et derrière,

Et de roseaux à la canne légère :

Petit de lieu, mais dherbes bien fourni. Ce jardin là n'estoit pas dégarni De ce qui sert à un pauvre mesnage :

Souvent le riche y prenoit son usage.

Quant au labeur, cela ne luy coustoit Que l'entretien : cest entretien c'estoit, Quand quelque feste, ou saison pluvieuse Avoient rendu sa charrue ocieuse.

Marsaut sçavoit les plantes disposer, Marsaut sçavoit semer et arroser :

Là se trouvoit toute herbe de potage, Là s'r'spandoit la bette au grand fueillage, Et la vinette espessement croissant, Avec la mauve et l'eau le verdissant.

Les chiches-pois y prenoient nourriture, Oignons, pavots d'endormante nature.

Là s'estendoit la friande laictue.

Et là s'enfloit la coucourde ventrue.

Cela n'estoit de Marsaut le manger.

(Car qui estoit plus que luy mesnager ?) Son revenu au peuple estoit utile.

Il en portoit certains jours à la ville, Et puis au spir retournoit à grand' joye Léger d'espaule, et charge de monnoye.

Bien peu souvent de la chair achetoit, Le rouge oignon son appétit domtoit.

Et le porreau bien teillant : quelquefois Il se paissoit de cresson allenois, Qui prend au nez, d'endive, et de roquette Bonne aux vieillards. Voilà comment se traitte Le bon Marsaut, qui songeant à son cas En son jardin va cercher son repas.

Premièrement grattant un peu la terre,

Quatre aulx espaiz de racine il déterre. Arrache aussi des coriandres gresles, Et du persil aux petites umbelles, De verde rue il s'est aussi pourveu, Puis tout joyeux, s'assied auprès du feu : Huche Catou, demande le mortier.

Plume l'oignon, prend ce qui fait mestier, Jette le reste, et puis en belle eau frotte Bien nettement la terreuse echalotte, Et tout cela vous jette dans le fond De son mortier, qui fut cave en rond.

Des grains de sel il y met d'avantage, Il y adj ouste encore du fourmage

Dur et salé, et puis ces herbes là Dont j"ay parlé, jette sur tout cela : Et puis dessous ses aynes hérissées De la main gauche a ses robbes troussées, De l'autre main il va pilant les aulx Dont la senteur offense les nazeaux :

Le suc de Fun avec l'autre s'assemble.

Le pilon tourne, et brise tout ensemble.

Lors peu à peu cestuy perd sa valeur,

Et cestuy-là tous n'ont qu'une couleur, Qui pour le blanc, n'est du tout verdissante. Ni pour le vert, toute aussi blanchissante. Souvent Marsaut, comme tout courroucé, Souffle, renifle, et d'un nez retroussé Maudit ses aulx : souvent torche ses yeux. Du bout des doigts, souvent tout furieux Va maugréant la vapeur innocente.

Déjà se fait la matière plus lente, Qu'auparavant : le pilon qui tenoit Dans le mortier, plus lentement tournoit.

Or, il y mesle un peu d'olif, et ores

Un petit fil de vinaigre, et encores

Remesletout, et puis une autre fois

Le mesle encor' : puis avecques deux doigts

Finablement le mortier environne,

Et en tourteau la matière façonne.

Voilà comment la sausse l'on faisoit, Qui MORETUM en latin se disoit : Catou soigneuse avecques la main nette Encependanttire aussi sa galette.

Ainsi Marsaut ne craignant plus la faim Pour ce jour-là se depasche soudain, Prend son chappeau, ses guestres, et se rue Avec ses bœufs au fait de la charrue.

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