‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 42 sur 68 · CHANT DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

CHANT DE L'AMOUR

ET DE l'hYVER

Ores, que mon Roy s'efforce Malgré Thyver et la force D'Orion le pluvieux, De suivre l'heur de sa gloire.

Et l'honneur de la victoire Que luy promettent les Dieux,

Amour suivant l'entreprise De sa despouille conquise M'a guidé jusques ici :

Où sa deité compagne Suit par la veuve campagne Et mes pas, et mon souci.

Les longs souspirs de ma plainte, Dessus la plaine dépeinte S'en volent de toutes parts.

Et des vents Ihaleine forte Evanouis les emporte Parmi ce grand vague espars,

Ponthus, que Tamour affole

D'une erreur sainctement foie, Ponthus, l'honneur Masconnois, Et toy, le plus grand qu'on voye, Dont le saint Myrte verdoyé Dessus le bord Vandomois :

Si encores vous allume

La fureur, qui vostre plume Ballança d'un vol si haut, Empennez les flancs de celle Qui tire une plus basse aile, De peur de prendre le saut.

Si autrefois j'ay fait dire

Au gay fredon de ma lyre Le printemps d'une beauté.

Il faut, il faut à ceste heure Qu'éternellement je pleure Lhyver d'une cruauté.

Puis qu'esloignant la lumière De la beauté coustumiere

D'estre un soleil à mes yeux, Je sens ma triste pensée Ardentement eng"lacee D'un Aquilon furieux.

UAstre, dont la sainte flamme Au plus jo3-eux de mon ame Pleuvoit un printemps de fleurs, Plus ne gresle en mon courage ' Qu'un perpétuel orage Et de souspirs et de pleurs.

Les pleurs et souspirs ensemble Que sur la plaine j'assemble, Croissent la pluye et les vents :

Et les pensers qui me gèlent, En mon estomac ne cèlent Que sanglots s'entresuyvans.

Plus dru que ne chet la gresle, Qui en pétillant se mesle Aux ondoyans tourbillons.

Quand la fureur de la bise Casse, arrache, froisse, brise L'honneur des jaunes sillons.

Plus furieuse ne vante

L'impitoyable tourmente.

Que deux vents contraires font, Que diversement m'agitent Mille souciz qui habitent De mon cœur au plus profond.

Mais quelque soin adversaire

Qui s'oppose à son contraire, Amour est tousjours vainqueur :

Tousjours celle, qui me lime, Tient de mes pensers la cime, Comme royne de mon cœur.

Ainsi les eaux des montagnes.

Soudaine horreur des campagnes.

Vont un grand fleuve animer :

Luy, qui d'une vive source Pique une plus brave course.

Les emporte dans la mer.

Bien que l'œil, qui tout regarde, Œil, de qui la lampe darde Les rayons de nostre jour.

N'ait rien veu encor' au monde, Qui perdurable se fonde D'un immuable séjour :

Si voit-il tousjours ma peine Opiniastre et certaine,

Soit que du blanc ravisseur

Il dore la riche corne,

Soit qu'il entre au Capricorne

Par le cercle traverseur.

Dédaignant la face vfuve

De la terre autrefois neuve,

Le chef vieillard des forests.

Des prez la toison mouillée,

Et la plaine despouillee

Du blond honneur de Cerès.

Commt' autrefois la nature

Au plus gay de sa peinture

Me figuroit les beautez,

Dont le printemps de ma dame

Faisoit esclorre en mon ame

Mille belles nouveautrz :

Ainsi le ciel me r'apporte

Avecques la saison morte

Une mortelle froideur.

Pour estre esloigné de celk-, *

Dont la divine estincelle,

Tient ma vie en sa verdeur.

Je ne voy roc, ny montagne,

Pré, rivière, ni campagne,

Bois, ni solitaires lieux.

Antre, ruisseau, ni fontaine.

Qui la face de ma peine

Ne représente à mes yeux.

Je me plains de ta nature.

Amour, veu que ta poincture

N'espoinçonne les oyseaux

Fors en la saison nouvelle.

Lors que ta flesche cruelle

Sonde le plus creux des eaux.

Mais ta cruauté félonne

ïousjours, tousjours m'aiguillonne

D'un perpétuel retour,

Soit au temps de la froidure,

Soit que la jeune verdure

Déride le front du jour.

Heureux trois fois, voire quatre,

Le soldat qui va rabattre

D'Espagne le brave effort.

Et qui loin de sa province

Devant les yeux de son prince

S'acquiert une belle mort.

Heureuse, ù heureuse encore

La vive mort, qui décore

Les indomtez Chevaliers, Qui sur un mont de gendarmes Tombent sous le fais des armes Ail plus espais des milliers.

Vos morts tousjours honorées Seront des vostres pleurees, Mon Roy vous regrettera :

Desjà la France en souspire, Et la Vandomoise lyre Vostre vertu chantera.

Mais moy chetif, qui demeure, Hélas ! il faut que je meure Non devant les yeux des Roys, Sur la guerrière campagne Rouge du sang de TEspagne, Mais sous Thorreur de ces bois,

Bois tristes, et solitaires,

De ma peine secrétaires, Où l'Amour, qui me conduit, Au plus chaud de ses alarmes Baigne souvent de mes larmes L'humide sein de la nuict.

Là je resonge sans cesse

L'heureux soir, que ma Déesse Lisoit la carte des cieux, Au doigt me monstrant la face De mille flambeaux, qu'efîace Le double feu de ses yeux.

Là le t3Tan de ma vie Sur ma liberté ravie Exerce cent mille torts, Là, là, ma douce guerrière Sourde à ma vaine prière Me livre cent mille morts.

Je voy la fuyante suite

D^une eau sillonnant sa fuite Au pied d'un rocher moussu.

Fendant le dos d'une pree Estroitement emmurée D'un double tertre bossu.

Sur l'un quelquefois ondoient Mille sillons, qui blondoient.

Sur l'autre sont les murs vieux Hideux de ronces, et d'hierre, Séjour, qui le tige enserre De mes maternels ayeux.

Là mes cendres je dédie,

Mais à ces fleurs je supplie,

Et à CCS herbes aussi,

Au myrthe, au laurier encore,

Et à l'arbre, qui m'honore,

Ne croistre jamais ici.

Jamais n'y croissent les roses,

Xi les fleurettes descloses :

Jamais le roussoyant miel

N'y coule dessus ma tombe :

Ou si quelque chose y tombe.

Que ce soit Tire du ciel.

Que les oiselets s'y taisent.

Que les ruisseaux s'y appaiscnt,

Que l'an veuf de fleurs et fruicts

Autre saison n'y r'ameine,

Sinon l'horreur de ma peine,

I^t l'hyver de mes ennuis.

Au croc d'une vieille souche,

Qui d'un dos courbé se couche

Dessus le front de ces eaux,

Soit ceste harpe attachée,

Indigne d'estre accrochée

A ces jeunes arbrisseaux.

"Vous donq, troppe Delienne,

Et vous TAlcidanicnne,

Cherchez ailleurs vos esbas,

Faunes, Satyres, Dryades,

Pour trépigner voz aubades

N'apportez ici voz pas.

Mais si quelqu'un d'aventure

Sur la triste sépulture

D'un pas errant est guidé,

Ces vers il y puisse lire

Engravez sous une lyre.

Sur l'escorse au front ridé :

C'estoit la lyre angevlne D'un que sa toute-divine

A CONDUIT au dernier poinct,

Par une ennuieuse absence,

POURCE qu'il n'eut LA PUISSANCE

De vivre, et ne la voir point.

r4^S ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

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