‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 44 sur 68 · SUR LES PERFECTIONS DE SA DAME · texte numérisé non relu

SUR LES PERFECTIONS DE SA DAME

Quand je contemple les beautez De tant de rares nouveautez, ' Qui en ta Nymphe nompareille Des cieux annoncent la merveille,

Il me semble voir les couleurs

De tant et tant de belles fleurs Que la jeune saison desserre Du sein amoureux de la terre.

Ici le lis est blanchissant,

Là est la rose rougissant,

Et là est la plaine parée

De mainte autre fleur bigarrée.

Et comme on voit la teste bas

La vierge marchant pas à pas, Despouiller la rive fleurie Du verd email de la prairie.

Dont ayant son giron remply Elle d'un tortueux reply Façonne une belle couronne, Dont son beau chef elle environne.

Ainsi ta Muse çà et là.

Soigneuse cueillant tout cela Qui fleurit en l'esprit de celle Dont tu sens la vive estincelle,

Ayant choisi tout le plus beau Façonne le tour d'un chapeau.

Dont une couronne elle appreste Eternel honneur de ta teste.

Là donques, Magny, cependant

Que l'Amour va tes yeux bandant, Chante l'Amour, et de la Dame Qui est maistresse de ton ame.

En vain tu tenteras les sons

De ces amoureuses chansons.

N'estant plus ta lyre allumée De son ardeur accoustumee.

.A.insi quand la prophète horreur Espoiçonne de sa fureur

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Le cœur despit de la prestresse Grondant sous le Dieu qui la presse,

Elle contrainte de chanter, Ne cesse de se tourmenter, Et d'un mugler espouvantable Mesle l'obscur au véritable.

Mais quand le Dieu s'en est allé, Soudain son courage aflFolé Devient rassis, et la prophète Clost soudain la bouche muette.

Croy moy, Magny, et je le scay

Pour ce que j'en ay faict l'essay, Mal volontiers chante la bouche De l'amour qui au cœur me touche.

Du temps que j'estois amoureux,

Rien que l'amour ne sçavoit dire.

Ne me plaisoit, et rien ma lyre Rien que l'amour ne sçavait dire.

Par tout je trouvois argument

De me feindre un nouveau tourment Et ne trouvois roc ne fontaine Qui ne reprcsentast ma peine.

Il me sembloit qu'antres et bois

Piteux respondoyent à ma voix Et me sembloit que mes prières Arrestoyent le cours des rivières.

Il me sembloit que tout 1 honneur,

Le beau, la grâce, et le bon heur, Eust coulé du ciel en la belle Qui m'estoit doucement rebelle.

Toutes les roses et les lis

Les œillets fraischement cueillis.

Toutes les perles et encore Tout ce qui luit dessous l'Aurore,

Tout livoire, tout le cristal, Et tout le plus riche métal.

Tout le marbre, tout le porphyre.

Et si rien plus beau se peut dire,

Tout le ciel n'eust assez esté, Pour bien descrire sa beauté, Et n'estoit à ma peine égale Celle d'un Sisyphe ou Tantale.

Bref fust de nuict ou fust de jour, Je ne songeois rien que l'amour, Et n'avois gravé dedans l'ame Autre pourtrait que de ma dame.

Ainsi le malade altéré

Qui d'un désir démesuré

Demande Teau quand plus la ficvre A peint la soif dessus sa lèvre, Il ne se peint dans le cerveau Autre figure que de Iteau, Et le feu qui brusle ses veines, Ne le fait songer quen fontaines.

Et rien je ne songeois aussi

Que l'object de mon doux souci, Lors que mon ame langoureuse Brusloit en sa fièvre amoureuse:

Mais depuis que l'âge, et le soin.

Me faisant regarder plus loin M'osta ce voile, et que les choses Véritables se sont decloses, J"ay rougi de me voir deçeu, Et depuis ma lyre n"a sçeu Chanter l'Amour, et rien ma Muse Rien tant que TAmour ne refuse.

Si est-ce pourtant que je puis

Me vanter qu'en France je suis Des premiers qui ont ozé dire Leurs amours sur la Thusque lyre.

Et mon Olive (soit ce nom d'Olive véritable ou non) Se peut vanter d'avoir première Saluer la douce lumière.

Depuis, d'autres meilleurs esprits,

Quittant plus haut œuvre entrepris, Ont (mais avecque plus de grâce) Couru par ceste mesme trace.

Entre lesquels tes vers n'ont pas Des derniers avancé leurs pas.

Vers bien dignes que Ton leur donne Un jour la plus belle couronne.

Pour avoir le premier de tous

Chanté l'Amour d'un stile doux, Le traittant non en rude maistre, Mais ainsi qu'un enfant doit estre.

Non comme ceux dont la grandeur Esprise de plus haute ardeur, Xe peut trouver sinon à peine Les accords d'une douce veine.

Ainsi chacun n'a pas les doigts, L'archet, la lyre, ni la voix Pour chanter l'Amour : et l'audace Xe convient à la chose basse.

Quand Hercule amoureux filoit, En filant souvent il souloit

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Rompre ks fuseaux, et sa dextre A la masse estoit plus adextre :

Et cestui-là dont la fureur

N'est que pour la foudre et l'horreur S'il faut que l'Amour il accorde Bien souvent rompt plus d'une corde.

Il est mal aisé de changer Son naïf en un estranger :

Et Achille entre les pucelles Convenoit mal avecques elles.

Or donc, Magny, puis que le ciel A confit d'un attique miel Tes vers sucrez, laisse les armes, Et chante l'Amour et tes larmes :

Estant certain quoy que tu sois Qu'entre les poètes françois Tu tiendras le lieu d'un Catulle, D'un second Properce ou Tibulle.

Mais moy que veux-je plus chanter Pour notre France contenter Si de tant d'amours qu'on souspire La France ne fait plus que rire ?

Et à bon droit, puisqu'en avant Autant l'indocte que sçavant Met son ouvrage, et que la France Favorise encore l'ignorance.

Nostre François qui bassement Se traînoit au commencement Sous Henry d'une audace honneste, Oza premier lever la teste.

Mais depuis les premiers autheurs, Un tas de sots imitateurs, Enflans leur vaines poésies De monstrueuses fantaisies,

Ont tout gasté et ceux qui ont

Le mieux escrit pource qu'ils sont Pressez de la tourbe ignorante, Leur gloire n'est point apparente.

Donques, Magny, te tairas-tu ?

Non, tu chanteras la vertu De ton grand Avanson, qui use De plus grand'douceur à ta Muse,

Mariant au grave souci

La Muse et la Musique aussi Comme un Mécène dont la gloire Doit à Virgile sa mémoire.

Le ciel, ains que tu fusses né, T'avoit poète destiné,

Et t'avoit destiné pour plaire Au sçavant et au populaire.

Rare présent, et qu'ici-bas

Le ciel à tous ne donne pas.

Bien-heureux celuy qui assemble L'utile et le doux tout ensemble.

Là donc et d'un plus heureux son Chante l'heur de ton Avanson, Qui d'une trompeuse asscurance N'abusera ton espérance,

Defraudant ta simplicité

Du loyer quelle a mérité Et se fraudant de la louange Que tu luy dois en contrechange.

Et que peut un homme de nom

Mieux acheter qu^un beau renom ?

L'honneur est le présent plus rare, Et tu n'es de grands biens avare.

Mais pourquoy fais-je un si long tour, Ne voulant parler que d'amour ?

Tay-toy donc, ma lyre, on accorde Ton premier chant dessus ta corde.

Et toy, Magny, puis que ton cœur Veut encor l'Archerot vainqueur.

Chante l'Amour, et de la belle Pendant que tu la trouves telle.

Tout ce que nous cachent les cieux,

Tout ce que nous cellent les Dieux, Et tous les secrets que la terre Dedans ses abismes enserre,

Tout cela que l'œil apperçoit.

Tout cela que l'esprit conçoit, Est du poëte, et l'escriture N'est qu'une parlante peinture.

Or si l'Amour premièrement

Courba sur nous le firmament, Balançant et la terre et l'onde D'une forme esgalement ronde :

S'il est, comme chantent nos vers, L'esprit moteur de l'Univers, Et si les semences des choses Sont en luy divinement closes.

Amour auquel tout est suject, Du poëte est le seul object.

Et à bon droit celuy se vante De tout chanter qui l'Amour chante.

Donques, Magny, pour te vanter.

Que tes vers sçavent tout chanter,

Chante l'Amour, et autre chose Pour argument ne te propose.

Couronne tes aiîections

De la fleur des perfections, Dont le ciel ta maistrcsse honore, Comme une seconde Pandore.

Mais, las, mon Magny, garde-toy Si en quelque légère foy Tu as ton amour arreste€, D'estre un second Epimethee.

CONTRE LES PETRAROUISTES

J"ay oublié l'art de Petrarquizer,

Je veux d'Amour franchement deviser,

Sans vous flatter, et sans me déguiser :

Ceux qui font tant de plaintes, X'ont pas le quart d'une vraye amitié, Et n'ont pas tant de peine la moitié, Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,

Jettent de larmes feintes.

Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs, Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs. Ce n'est encor' de leurs souspirs et pleurs,

Que vents, pluye, et orages :

Et bref, ce n'est à ouir leurs chansons. De leurs amours, que flammes et glaçons, Flesches, liens, et mille autres façons

De semblables outrages.

De vos beautez, ce n'est que tout fin or, Perles, cristal , marbre, et yvoire encor, Et tout l'honneur de l'Indique thresor,

Fleurs, lis, œillets, et roses :

De vos douceurs ce n'est que sucre et miel, De vos rigueurs n'est qu'aloës, et miel, De vos esprits, c'est tout ce que le ciel

Tient de grâces encloses.

Puis tout soudain ils vous font mille tors, Disant que voir vos blonds cheveux retors. Vos yeux archers, autheurs de mille morts.

Et la forme excellente De ce que peut l'accoustrement couver, Diane en l'onde il vaudroit mieux trouver. Ou voir Meduze, ou au cours s'esprouver

Avecques Atalante.

S'il faut parler de vostre jour natal, Vostre ascendant heureusement fatal De vostre chef escarta tout le mal.

Qui aux humains peut nuire.

Quant au trépas sçà vous quand ce sera Que vostre esprit le monde laissera ?

Ce sera lors, que là-haut on verra

Un nouvel Astre luire.

Si pour sembler autre que je ne suis.

Je me plaisois à masquer mes ennuis, J'irois au fond des cternelles nuicts

Plein d'horreur inhumaine :

Là d'un Sisyphe, et là d'un Ixion J'esprouverois toute Taffliction, Et l'estomac, qui pour punition,

Vit, et meurt à sa peine.

De vos beautez, sça' vous que j'en dirois ? De vos deux yeux deux astres je ferois, Vos blonds cheveux en or je chanperois,

Et vos mains en yvoire :

Quant est du teinct, je le peindrois trop mieux Que le matin ne colore les cieux :

Bref, vous seriez belle cornme les Dieux,

Si vous me vouliez croire.

Mais cest Enfer de vaines passions, Ce Paradis de belles fictions, Deguisemens de nos affections,

Ce sont peinctures vaines :

Qui donnent plus de plaisir aux lisans. Que vos beautez à tous vos courtisans, •Et qu'au plus fol de tous ces bien-disans

Vous ne donnez de peines.

Vos beautez donq' leur servent d'argumens. Et ne leur faut de meilleurs instrumens, Pour les tirer tous vifs des monumens :

Aussi, comme je pense.

Sans qu'autrement vous les recompensez De tant d'ennuis mieux escrits que pensez, Amour les a de peine dispensez

Et vous de recompense.

Si je n'ay peinct les miens dessus le front, Et les assauts que vos beautez me font, Si sont-ils bien gravez au plus profond

De ma volonté franche :

Non comme un tas de vains admirateurs, Qui font ainsi par leurs souspirs menteurs, Et par leurs vers honteusement fiateurs

Rougir la carte blanche.

Il n'y a roc, qui n'entende leur voix. Leurs piteux cris ont fait cent mille fois Pleurer les monts, les plaines, et les bois,

Les antres, et fontaines :

Bref, il n'y a ni solitaires lieux.

Ni lieux hantez, voire mesmes les cieux, Qui çà et là ne montrent à leurs yeux

L'image de leurs peines.

Cestuy-là porte en son cueur fluctueux

De rOcean les flots tumultueux, Cestuy l'horreur des vents impétueux

Sortans de leur caverne :

Lun d'un Caucase et Montgibel se plaint, L'autre en veillant plus de songes se peint, Qu'il n'en fut onq' en cest orme, qu'on feint

En la forme d'Averne.

Qui contrefait le Tantale mourant Brusle de soif au milieu d'un torrent:

Qui repaissant un aigle dévorant,

S'accoustre en Promethee :

Et qui encor par un plus chaste vœu, En se bruslant. veut Hercule estre veu. Mais qui se mue en eau, air, terre, et feu,

Comme un second Protee.

L'un meurt de froid, et l'autre meurt de chaut, L-un vole bas, et l'autre vole haut, Lun est chetif, l'autre a ce qu'il luy faut.

L'un sur l'esprit se fonde, L'autre s'arreste à la beauté du corps: On ne vid onq" qui horribles discords En ce chaos, qui troubloit les accords

Dont fut basty le monde.

Quelque autre après, ayant subtilement Trouvé l'accord de chacun élément.

Façonne un rond tendant esgalement

Au centre de son ame :

Son firmament est peint sur son beau front. Tous ses désirs sont balancez en rond, Son pôle Artiq;, et Antartiq", ce sont

Les beaux yeux de sa Dame.

Cestuy, voulant plus simplement aimer.

Veut un Properce, et Ovide exprimer.

Et voudroit bien encor se transformer

En lesprit d'un TibuUe :

Mais cestuy-là, comme un Pétrarque ardent. Va son amour et son stile fardant, Cest autre après va le sien mignardant,

Comme un second Catulle.

Quelque autre encor la terre dédaignant Va du tiers ciel les secrets enseignant, Et de l'Amour, où il se va baignant,

Tire une quinte essence :

Mais quant à moy, qui plus terrestre suis, Et n'ayme rien, que ce qu'aymer je puis, Le plus subtil qu'en amour je poursuis,

S'appelle jouissance.

Je ne veux point scavoir, si l'amitié

LES JEUX RUSTIQUES , e-,

Prit du facteur, qui jadis eut pitié Du pauvre Tout fendu par la moitié,

Sa céleste origine :

Vous souhaitter autant de bien qu'à moy, Vous estimer autant comme je doy, Avoir de vous le loyer de ma foy.

Voilà mon Androgine.

Nos bons Ayeux, qui cest art demenoyent, Pour en parler, Pétrarque n'apprenoient, Ains franchement leur Dame entretenoient

Sans fard, ou couverture :

Mais aussi tost qu'Amour s'est fait scavant, Luy, qui estoit François auparavant.

Est devenu flatteur, et décevant,

Et de Thusque nature.

Si vous trouvez quelque importunité En mon amour, que vostre humanité

Préfère trop à la divinité

De vos grâces cachées, Changez ce corps, object de mon ennuy : Alors je croy, que de moy, ni d'autruy. Quelque beauté que l'esprit ait en luy,

Vous ne serez cerchees.

Et qu ainsi soit, quand les hyvers nuisans Auront seiche la fleur de vos beaux ans. Ridé ce marbre, esteinct ces feuz luisans.

Quand vous verrez encore Ces cheveux d'or en argent se changer, De ce beau sein Tyvoire s'allonger, Ces lis fanir, et de vous s'estranger

Ce beau teinct de l'Aurore.

Qui pensez vous, qui vous aille cercher, Qui vous adore, ou qui daigne toucher Ce corps divin, que vous tenez tant cher ?

Vostre beauté passée Ressemblera un jardin à nos yeux Riant naguère aux hommes, et aux Dieux, Ores faschant de son regard les cieux.

Et l'humaine pensée.

N'attendez donq' que la grand" faux du Temps Moissonne ainsi la fleur de vos printemps, Qui rend les Dieux, et les hommes contents :

Les ans, qui peu séjournent, Ne laissent rien, que regrets et souspirs, Et empennez que nos meilleurs désirs, Avecques eux emportent noz plaisirs.

Qui jamais ne retournent.

Je ry souvent, voyant pleurer ces fouis,

l6o ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELAY

Qui mille fois voudroient mourir pour vous. Si vous croyez de leur parler si doux

Le parjure artifice :

Mais quant à moy, sans feindre ni pleurer, Touchant ce poinct, je vous puis asseurer, Que je veux sain et dispos demeurer.

Pour vous faire service.

De vos beautez je diray seulement, Que si mon œil ne juge folement, Vostre beauté est joincte esgalement

A vostre bonne grâce :

De mon amour, que mon affection Est arrivée à la per:^ection De ce qu'on peut avoir de passion

Pour une belle face.

Si toutefois Pétrarque vous plaist mieux, Je reprendray mon chant mélodieux, Et voleray jusqu'au séjour des Dieux

D'une aile mieux guidée:

Là dans le sein de leurs divinitez Je choisiray cent mille nouveautez.

Dont je peindray vos plus grandes beautez

Sur la plus belle Idée.

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