CHANSON
Si vous regardez, Madame,
Sans plus à vostre grandeur, Vous desdaignerez l'ardeur, Dont vostre beauté m'enflamme:
Veu que digne je ne suis Du grand bien que je poursuis.
Vous direz (et je confesse Que vous direz vérité) Que ma basse qualité N'égale vostre hautesse, Et que mon affection N'est qu'une presumption:
Mais si vous jugez la force Dont procède mon ennuy.
Et combien est fol celuy Qui contre l'Amour s'efforce, Vous direz mon amitié Estre digne de pitié Le devoir de révérence
Se doit garder en tout lieu, Mais toujours ce petit Dieu Ne fait telle différence : ^ Il est aveugle, et n'a point D'esgard à ceux-là qu'il poingt.
Que la vérité soit telle,
Je n'allegueray les Dieux, Qui sont descendus des cieux Pour une beauté mortelle:
Je ne veux pour m'excuser A ces fables m' amuser.
Du beau pasteur de Latmie L'exemple me suffiroit.
Qui en dormant attiroit Du ciel la Lune s'amie:
Mais je ne demande pas Que vous descendez si bas.
Si grande n'est mon audace D'oser si haut aspirer.
Ne de vouloir espérer Plus que vostre bonne grâce:
Mon cœur ne voudroit penser Rien qui vous peut offenser.
Le loyer de mon service.
Si rien je puis desservir, C'est que seulement servir De vostre gré je vous puisse:
Et que m'octroyez ce bien, Puisqu'il ne vous couste rien.
Alléguant pour ma défense, Que les royales hauteurs Tousjours des bas serviteurs N'ont eu l'amour pour offense:
Et qu'Amour, et majesté, Souvent ensemble ont esté.
Si la loy d'Amour est telle Qu'on ne doive s'abbaisser, Votre grandeur doit laisser Toute chose au dessous d'elle, Pour ce que rien entre nous, Ne sera digne de vous.
Mais si vous suyvez l'exemple
Des Dieux, qui n'ont à desdain, Que d'un rustique la main Des vœux présente à leur temple, Comme eux vous prendrez à gré Mon cœur à vous consacré.
J'entens si vostre excellence Digne de l'amour d'un Roy, Vostre grandeur, et ma foy Met en égale balance, Puis qu'en cela j'ay tant d'heur D'égaler vostre grandeur.
Si un Prince vous honore,
Ce n'est grande nouveauté:
Il prend bien la privauté De plus désirer encore:
Et croit que tout ce qu'il veut.
Refuser on ne lui peut.
Mais celuy, qui hors d'attente De sa requeste obtenir, Sans espoir de parvenir De sa peine se contente.
On peut dire seurement Qu'il aime fidèlement.
Suspecte est l'Amour des princes.
Et de ces amours de court Souvent le bruit, qui en court,
Fait la fable des provinces:
Qui aime plus grand que soy,
Luy mesme se donne loy.
De moy vous ne devez croire,
Que de ma félicité
Par quelque légèreté
Jamais jf me donne gloire:
Je sçay la punition
Du malheureux Ixion.
Je sçay la peine d'Anchise :
Et sçay, mais je ne veux point
Discourir quant à ce poinct
De garder la foy promise :
Je ne veux rien obtenir
Quon doive secret tenir.
Au fort, Dame, s'il vous semble
Qu'on ne me doive excuser,
Veuillez plus tost accuser
Et vous, et l'Amour ensemble:
Et Dieu qui de vous a fait
Un- chef d'oeuvre trop parfait.
Cela vous doit estre preuve
De vostre perfection.
Puis que toute affection
De vous esclave se treuve :
Ne vous faictes estimer.
Ou bien vous laissez aimer.
Si mon cœur a fait offense
De s'estre à vous attaché,
Amour a fait le péché.
Et j'en fais la pénitence :
Un péché, selon les loix,
Ne se doie punir deux fois.
Vous me pouvez bien. Madame,
Commander de ne vous voir.
Mais non de ne vous avoir
Tousjours engravee en l'ame :
Puis qu'Amour avec son traict
Luy-mesme en fit le portraict.
Il faut' donc qu'il y demeure :
Aussi ay-je ferme foy
De remporter avec moy.
Quand il faudra que je meure :
Me vantant le plus heureux
De tous loyaux Amou'-eux.