AUTRE ELEGIE D'AMOUR
S'il m'en souvient, vous me distes un jour En vous tenant quelque propos d'Amour, Que vous n'estiez de si le^a^r courage Que de juger du cueur par le visage.
Qu'amour si tost ne se peut enflammer.
Qu'il faut premier cognoistre que d'aymcr. Et qu€ hastif je voulois faire gerbe.
D'une moisson qui est encor en herbe.
"V^os argemens sont fort à redouter, Mais s'il vous plaist mes raisons escouter, Vous cognoistrez qu'à vaincre ils sont faciles, Et qu'ils ne sont ny Hectors ny Achilles.
Quant au premier, je ne veux soustenir Que vous deviez pour oracle tenir Tout ce qu'on dit, ni que (soit vraye ou feincte) Dessus le front tousjours l'amour soit peinte. Les cueurs humains un labyrinthe sont.
Qui maints destours, maintes cachettes ont, Où Ion se perd, qui n'a le fil pour guide D'un bon esprit, et jugement solide.
Or avez-vous l'esprit si cler-voyant, Que nul destour, tant soit-il fourvoyant, "Vos pas certains pourroit tromper en sorte, Qu'ils n'ayent tousjours la raison pour escorte .-' Vos yeux. Madame, ont pouvoir de perser La nue espesse, et le ciel traverser, Passer le roc, sonder le creux de l'onde. Et voyager sous la terre profonde.
Qui pourroit donc empescher leur vigueur De pénétrer au plus profond d'un cueur, Et là au vray descouvrir la pensée D'un amoureux, s'elle est saine ou blessée ?
Quant est de moy, je ne pris oncq' plaisir A contre-faire un amoureux désir, Comme ceux-là qui ayment par la plume.
Et sans aymer, font l'amour par coustume. Je ne suis point si subtil artisan, Que de pouvoir d'un parler courtisan.
D'un faux souspir, et d'une larme feinte Monstrer dehors une amitié contrainte.
Dissimulant mon visage par art,
Car je ne suis ny Thuscan, ny Lombard.
Qu'Amour si tost en nos cœurs ne s'enflamme, Certainement je confesse, Madame, Que qui de soy ne se peut enflammer, Le temps luy sert de beaucoup à aymer : Et n a dit mal, qui dit qu"à sa naissance L'amour est foible, et de peu de puissance. Mais il s'entend de ces froides amours, Qui sont ainsi qu'on void un petit ours, Lequel n'est rien qu'une masse difforme, A qui sa mère en léchant donne forme.
Le vray amour naist du premier regard, Et ne veut point se façonner par art : Et c'est pourquoy ces moitiez séparées, Estans jadis par le monde égarées.
Se retrouvans si bien se rejoigno5^ent, Que jamais plus elles ne s'esloignoyent.
J'ay plusieurs poincts, que je pourrois induire A ce propos, si je voulois déduire Ce fait au long, et demonstrer comment L'amour s'engendre en nous premièrement, Quelle est sa fin, son essence, et nature, D'oii vient souvent qu'on aime à l'aventure Un incogneu, et ne sçait on pourquoy, Fors que Ion trouve en luy je ne sçay quoy. Qui à l'aimer par force nous incite, Comme le fer, qui suit la calamité.
Je parlerois d'autres sortes d'amours , Mais ce propos est de trop long discours. Et me suffit vous avoir fait cognoistre Que par le temps mon amour ne peut croistre.
Quant à vouloir faire preuve de moy.
Si vous vouliez pour gage de ma foy Ma propre vie, ayant receu tel gage, Vous auriez fait à vous mesmes dommage. Perdant en m.oy un fidèle servant.
Qui ne vous peut servir, s'il n'est vivant.
Je suis content d'endurer mille peines. Mille soupirs, mille complaintes vaines.
Mille desdains, et refus rigoureux.
Si autrement on n'est point amoureux :
Mais s'il vous plaist imiter la clémence De cestuy-là, dont la bonté immense Ayant esgard à nostre infirmité Nous donne plus que n'avons mérité, Vous me ferez de vous mesmes la grâce. Que sans mérite envers vous je pourchasse : Sans qu'avec peine et longue passion
LES JEUX RUSTIQUES l6i
J'aye vers vous moindc obligation. Comme j aurois, et telle jouissance Ne seroit grâce, ains plus tost recompense.
Quant à vouloir en herbe moissonner Ce qu'en espy vous me pourriez donner Avec le temps, si j'avois la science i)e le gaigner avecques patience, Je ne voudrois qu'on me peust reprocher Que les fruicts v«rds je voulusse arracher, Ne que si fol, ou si hastif je feussc, Que leur saison attendre je ne peusse ; Mais ne peut-on l'amour assaisonner.
Comme les fruicts, et par art luy donner Maturité, sans bien souvent attendre Si longuement, pour le trouver plus tendre. Que par le temps, ou autre defïaveur 11 ait perdu le goust, et la saveur?
Les fruits d'amour sont de nature telle, Qu'ils plaisent plus en leur saison nouvelle, Qu'en leur hyver, d'autant que leur verdeur Ne se meurit jamais par la froideur, Et n'ont le goust ny la couleur si franche, Quand de soy-mesme ils tumbent de la branche.
L'amour, Madame, en mon affection Est arrivé à sa perfection.
Et ne pourroit ni le temps ni l'usage Y adjouter un seul poinct d'avantage.
Donques pourquoy en sont les fruicts trop verds? Prenez le cas, que sinq ou six hyvers Soyent jà passez, et qu'avec longue peine Ils soyent venus en accroissance pleine: De les cueillir on me peut dispenser.
C'est le moyen, pour l'amour avancer.
l66 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY