‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 54 sur 68 · A BERTRAN BERGIER · texte numérisé non relu

A BERTRAN BERGIER

Poëte dithyrambique.

Pour avoir songé en Parnase,

Et hume de Teau de Pégase, Ascree en un moment fut fait De bouvier, poëte parfait:

Montrant que la seule nature

Sans art, sans travail, et sans cure Fait naistre le poëte, avant Qu'il ait songé d'cstre sçavant.

Bergier, qui as l'expérience De ceste gaillarde science, Ce qu'Ascree a chante de soy, Tu le peux bien chanter de toy.

Et plus: car sans l'eau cristaline De la fontaine Cabaline, Et sans le mont deux fois cornu Tu es poëte devenu.

Ton ame estant eguillonnee Dune fureur Appolinee, Te fit, et ne sçait-on comment, Xaistre poëte en un moment.

Ta bouche, des Dieux interprète,

Sans mascher le laurier prophele.

Nous découvre les hauts secrets De leurs mystères plus sacrez.

Tu ne prins onques fantasie De lire aucune poësie.

Soit de ce temps, soit de jadis.

Et si fais des vers plus que dix.

Tu ne sçais que c'est de mesures, D'apostrophes, ni de césures.

Ni de ces préceptes divers Qui monstrent à faire des vers.

Aussi les vers du temps d'Orphée, D'Homère, Hésiode, et Musée, Ne venoient d'art, mais seulement D'un franc naturel mouvement.

Les Bergers^ avec leurs musettes, Gardant leurs brebis camusettes, Premiers inventèrent les sons De ces poétiques chansons.

Depuis geisnant tel exercice Sous un misérable artifice, Ce quavoient de bon les premiers, Fut corrompu par les derniers.

De là vindrent ces Eneides,

Et ces fascheuses Thebaides, Où n'y a vers sur qui ses doigts On nait longé plus de cent fois.

Mais toy Berger de franc courage, Qui tiens encor du premier âge, D'un tel mors tu n'as point bridé Ton esprit librement guidé:

Ains comme on void dans la carrière Lors qu'on débouche la barrière.

Le cheval au cours s'élancer, ' Pour ses compaignons devancer, Ta Muse de "fureur guidée, Volant à course débridée, A laissé loin derrière soy Ceux qui sont partis devant toy.

D'un cours plus léger que la foudre

Tu leur as mis aux yeux la poudre, Nous monstrant d'un trac non batu,' Le vray sentier de la vertu.

Premier tu fis des dithyrambes.

Lesquels n'avoyent ni pieds, ni jambes Ams comme balles, d'un grand saut Bondissoient en bas, et en haut.

Tu dis maintes gayes sornettes.

Sur le bruit que font les sonnettes, Accordant au vol des oyseaux.

Les horloges, et leurs appeaux.

Apres en rimes héroïques

Tu fis de gros vers bedonniques, Puis en d'autres vers plus petits Tu fis des hachi gigotis.

Ainsi nous oyons dans Virgile, Galoper le coursier agile, Et les vers d'Homère exprimer, Le fioflotement de la mer.

Que diray-je des autres grâces,

Que les Dieux comme à pleines tasses Ont versé dessus toy, à fin

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D'en faire un chef d'œuvre divin ?

Tu as au chef tant de cervelle,

Qu'une autre Minerve nouvelle Pourroit naistre de ton cerveau, Comme d'un Jupiter nouveau.

Mais ceste barbe vénérable.

Mais ce grave port honorable, Qui d'auguste a je ne sçay quoy, Xe sont-ils pas dignes d'un Roy ?

Si les Roys avoyent cognoissance De toy, et de ta suffisance, Sans toy ils ne prendroient repas, Et sans toy ne fcroicnt un pas.

Car quand il te plaist de bien dire,

Tu dis mille bons mots pour rire, Serenant de ton front joyeux Tout soin et chagrin ennuyeux.

l88 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

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