‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 53 sur 68 · EPITAPHE DE L'ABBE BONNET · texte numérisé non relu

EPITAPHE DE L'ABBE BONNET

Cy gist Bonnet, qui tout sçavoit, Bonnet, qui la prattique avoit De tous les secrets de nature, Dont il parloit à l'aventure, Car il eut si subtil esprit , Qu'onq' il n'en leut un seul escript.

Bonnet ne leut onq' en sa vie Un seul mot de philosophie, Et si en sçavoit, ce dit-on, Plus qu'Aristote, ni Platon.

Bonnet fut un docteur sans titre,

Sans loy, paragraphe, et chapitre.

Bonnet avait leu tous autheurs, Fors poètes et orateurs:

D'histoires, et mathématiques, Et telles sciences antiques, Il s'en mocquoit: au demeurant De rien il n'estoit ignorant.

Mais sa science principale Estoit une occulte Caballe, Qui n'avait rien de defifendu, Car on n'y eust rien entendu.

Bonnet entendoit la Magie

Aussi bien que l'Astrologie:

Bonnet le futur predisoit,

Et de tous présages faisoit

Sur mutations de provinces.

Sur guerres, et sur morts de princes

Mais il n'eut onques le sçavoir

De pouvoir la sienne prévoir.

Bonnet sceut la langue Hébraïque Aussi bien que la Caldaïque, Mais en Latin le bon Abbé N'y entendoit ni A, ni B.

Bonnet avoit mis en usage Un barragouin de langage Entremeslé d'Italien, De François, et Savoysien.

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Bonnet fut de l'Académie

De ceux qui soufflent l'Alchemie, Et avoit soufflé tout son bien, Pour multiplier tout en rien.

Bonnet sçavait donner au verre La couleur d'une belle pierre :

Bonnet sçavoit un grand trésor, Bonnet sçavoit un fleuve d'or, Et avoit trouve des minières De métaux de toutes manières.

Bonnet avait deux pleins tonneaux De bagues, de pierres, d'anneaux, D'or en masse, et parloit sans cesse De ses biens, et de sa richesse.

Bonnet estoit de tout mestiers, Bonnet fréquentoit les moustiers, ■ . Et tousjours barbottoit des lèvres:

Bonnet sçavoit guérir des fièvres Par billets au col attachez:

Bonnet detestoit les péchez, Mais en procès, en plaidoirie, C'estoit ime droicte Furie.

Bonnet fut cholere et mutin, Bonnet resembloit un Lutin, Qui va, qui tourne, qui tracasse Toute la nuict parmi la place.

Bonnet portoit barbe de chat.

Bonnet estoit de poil de rat Bonnet fut de mo5-en corsage.

Bonnet estoit rouge en visage, Avecques un œil de furet.

Et sec cornme un haran soret :

Bonnet eut la teste pointue.

Et le col comme une tortue.

Bonnet s'accoustroit tous les jours De deux soutanes de velours, Et ne changeoit point de vesture Pour le chaud, ni pour la froidure.

Bonnet estoit tousjours crotté En hyver, et poudreux l'esté :

Et tousjours trainoit par la rue Quelque semelle décousue.

Bonnet, soit qu'il plust ou fist beau,

Portoit tousjours un vieux chappeau, Et ne porta, tant fust grand'feste, Qu'après sa mort bonnet en teste.

Bref, ce Bonnet fut un Bonnet,

Qui jamais ne porta bonnet.

Bonnet alloit sur une mule

Aussi vieille que Pape Jule, Accompagné d'un gros vallct Tousjours crotté jusqu'au collet, Avec la bride et couverture Digne d'une telle monture.

Bonnet pour la chambre vestoit Une chamarre, qui estoit De peau de loup. Quant à sa table Il usoit pour mets délectable D'oignons tous cruds, et de porreaux, Et tousjours il sentoit les aulx:

Les aulx estoient le musq' et l'ambre.

Dont Bonnet parfumoit sa chambre.

Bonnet beuvoit grec et latin, Bonnet s'enyvroit au matin Pour tout le jour, et après bpire Bonnet s'en vouloit faire croire.

Bonnet en tout se cognoissoit.

Bonnet de tous maux guerissoit, Et si n'usoit que d'eau de vie :

Mais la mort, qui en eut envie, Tellement ses forces ravit.

Que son eau rien ne luy servit.

Bonnet faisoit mille trafiques,

Bonnet scavoit mille pratiques

En procez : et les plus famez

De ces courtisans afiFamez,

En matière de bénéfices

Près de luy n'estoient que novices.

Pour bien emboucher un tesmoin, Et pour bien s'aider au besoin D'une vieille lettre authentique, Pour trouver quelque titre antique, Pour rendre un procez éternel, Pour faire un civil criminel.

Et pour donner une traverse Au droit de sa partie adverse, Pour estonner de son caquet Un juge, une court, un parquet.

Pour faire une importune instance, Pour appeller d'une sentence, Pour cognoistre cela qui poingt Et pour soudain prendre le poinct De quelque matière profonde, Il n'estoit qu'un Bonnet au monde.

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Vray est, qu'on luy fit maint excez, Mais il gaigna tous ses procez :

Et fut Bonnet tant habile homme, Quonq" ne perdit en court de Romme, Ou fust à droit, ou fust à tort, Procez si non contre la mort :

Dont encores il se lamente (Ce croy-je) devant Rhadamante:

Mais Bonnet aura beau crier, S'il peut Rhadamante plier.

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