‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critique (volume 3)Chapitre 57 sur 68 · DE LA VIEILLE ET JEUNE AMIE · texte numérisé non relu

DE LA VIEILLE ET JEUNE AMIE

Vieille, aussi vieille comme celle Qui après Tonde universelle Du ject de la pierre féconde Engendra la moitié du monde.

Vieille, plus sale qu'Avaricg,

Vieille, qui serois bien nourrice A celle de Nestor le sage.

Vieille qui portes au visage,

Et aux moins laids endroits de toy Des sillons à coucher le doy.

Vieille, qui as, ô vieille beste.

Plus d'yeux que de cheveux en teste.

Vieille à trois petits bouts de dents, Tous rouillez dehors et dedans, Vieille qui as joue et narine Bordées de crasse et farine, De bave la bouche et gencive, Et les yeux d'escarlate vive.

Vieille, qui as telle couleur.

Que celle qui, par grand' douleur, Du bien d'autruy se lamentant, Se va soy mesme tormentant :

Et couchée à plat sur le ventre, En lieu oii point le soleil n'entre.

Pour nourrissement de ses œuvres Se paist de serpens et couleuvres.

Vieille horrible plus que Méduse Vieille au ventre: holà ma Muse, Veux-tu toucher les membres ords Qui point ne se monstrent dehors?

Veu que ce qui au jour se montre Est de si hideuse rencontre.

Que mesmes le soleil se cache.

De peur d'y prendre quelque tache :

Je te pry, ne t'y souille point, De peur que, venant sur le poinct De la beauté, pour qui j'endure,

LES lEl'X RUSTIQUES ^95

Tu n'y apportes qiicUiuc ordure.

Vieille donc plus que toy vilcinc.

Vieille qui rends semblable haleine A celle du stigieux gouphre:

Ou dune manière de souphre:

Et si à rire tu te boutes, Semble à ceux qui sont aux escoutcs, Ouir Tespouvantable voix Du chien portier à trois abbois.

Vieille, peur des chastes familles.

Vieille, peste des jeunes filles.

Que tout père avare et antique.

Et toute matrone pudique.

Craignent trop plus, cjuc le berger Du loup ne doute le danger. Bien infortuné devoit estre

L'astre, sous qui tu vins à naistre.

Et bien estoyent faschez les Dieux, Quand tu nacquis en ces bas lieux.

Qui des maux y semés encore Plus que la fatale Pandore.

O que n"ay-je de véhémence Autant que tu as de semence D'estranges vices, et divers !

Ma plume vomiroit un vers.

Teint au sang de ce malheureux, Qui de peur du traict dangereux Que la Muse alloit débandant, Sauva sa vie en se pendant.

Vieille, que tous oyseaux funèbres, Chats-huans, amis des ténèbres, Avec maint charongneux corbeau Ont jà condamnée au tombeau.

Que di-je ? tu ne mourras point.

Pour ce que la mort, qui tous poingt Quoiqu'elle soit fîere, et terrible, Te voyant encor plus horrible, De toy approcher n'osera, Mais de peur tremblante sera.

Comment ? ell' cuidera ainçoi^ Que la mort de la Mort tu sois !

Ou bien, si le ciel pitoyable

De ce monstre tant incroyable Purge la terre, qui tel fruict Voudroit onques n'avoir produit, Ton ame sale et despitclise,

Sortant de sa prison hideuse, S'en ira blasphémer là-bas, Prenant (comme ici) ses esbas, A donner peines et encombres.

Malheur à vous (ô pauvres ombres) Qui d'endurer serez contraintes Les fouets, torches et attaintes Et la cruelle seigneurie De cette quatriesme furie.

Quand tu vois, ô vieille et immunde Vieille, deshonneur de ce munde, Celle qui (si bien m'en souvient) Sur l'an quinzième à peine vient, Qui envoy jusques aux talons Des cheveux si crespes et blonds, Qu'il font honte au beau soleil mesme:

Cheveux dignes d'un diadème, Cheveux qui d'un fil délié M'ont à eux si très fort lié Que la mort Le seul fer sera Qui ce doux lien brisera.

Cheveux dont ce petit enfant Qui sur les Dieux est triomphant, A fait la corde, dont il tire Traits empennez de doux mârtire.

Ces traits sont les beaux yeux rians

Qui ont (tant me semblent frians).

Te croy-je, depuis ma naissance.

Ma mort, ma vie, en leur puissance.

L'arc, sont ces beaux sourcis voutis :

Ainsi, d'Amour tous les outils, (Quoy qu'il s'en fasche, ou qu'il en hongne) Sont empruntez de ma mignonne.

Qui a bien d'avantage encores.

Et quoi ? Ton front qui or' et ores Semble le ciel, quand il descœuvre Le plus luisant de son chef-d'œuvre, Ou quand quelque petite nue Nous rend sa clarté moins cogneuë.

Le beau teint, qui nostre séjour

Embellit encor d'un beau jour.

Et tel qu'on voit lorsque l'Aurore L'Orient de pourpre colore :

Teint qui fais le ciel amoureux De la terre, et moy langoureux.

Ce nez, ce menton, cestc joue

Ces lèvres où souvent se joue Amour, quand il monstre en riant Tous les thrésors de l'Orient, l)"où sort une haleine fleurante Mieux qu'Arabie l'odorante :

D'où sort l'angelique parler, A qui ne pourroit s'égaler La plus ravissante douceur Du lut des ennuis effaceurs, Encore qu'Albert le manie :

Mais bien ressemble l'harmonie, Et les accords mélodieux, Qu'on vit à la table des Dieux.

Bref (et de peur que d'aventure

Mon œil, ma main, mon escripture.

Ne s'égarent, ou perdent, voire Par ceste vallée d'yvoire, Et ces petits coustaux d'albastre) , M'amie est un beau petit astre, Si clair, si net, que je crains bien Que le ciel ne l'avoue sien.

Bien estoit Tinfluence heureuse De la belle estoille amoureuse Sous qui m'amie prit naissance, Et les Dieux, qui ont cognoissance De tout, nous furent bien amis, Veu que celle au monde ils ont rais, Qui seule y a plus apporté D'amour, de grâce, et de beauté, Que d'odeurs l'Arabie heureuse, De perles l'Inde plantureuse, Où le verd printemps de fleurette^.

Fidèles tesmoins d'amourettes.

(^)ue pleust aux Muses et Charités D'honorer selon les mérites De la belle, que j'ayme tant.

Sans cesse je l'yroy chantant.

Et par des vers qui seroyent tels, Quelle et moy serions immortels.

Quand tu vois, ô vieille edentee,

Que la beauté que j'ay chantée, D'un œil folastre me sourit, Et nos cœ'urs ensemble nourrit D'humides baisers, qui ressemblent Ceux, qui les colombes assemblent, Remordant, la vindicative,

Ma lèvre de sa dent lascive.

Et d'un long soupir addouci M embrasse et serre tout ainsi Que la vigne aux cent bras espars, Estreint l'ormeau de toutes parts.

Lors de moy approcher tu oses

Pour me fa^re semblables choses, Je suy' ton Dieu plus qu à demi, Tu m'appelles ton doux ami.

Mots qui aux oreilles me sonnent Si doucement, que plus m'estonnent Que les grenouilles, ou cygales, Ou que l'enroué des cymbales De tous les ecouillez ensemble De la vieille qui te ressemble Et court par la montaigne Idée De lyons indontez guidée :

Pour l'amour, qui par tout le monde, Comme toy, la rend furibonde.

Si que mes moiieiles, qui ardent Aux douces flammes, que leur dardent Les yeux archers de ma maistresse, Te voyant, vieille enchanteresse, Deviennent, je ne sçay comment, Toutes froides en un moment.

Or fais-tu maintenant bien voir,

Quel est (ô Amour !) Ion pouvoir ;

Certes vanter tu te peux bien

Qu'en ciel et terre n'y a rien,

Qui plus fort que ton feu se treuve :

Tu en as, vieille, fait Tespreuve,

Qui en ta plus chaude partie

Et plus froide que la Seythie,

Où les hautes Alpes cornues

De neige comme toy chenues.

Toutefois ces regards meslez

Aux doux baisers emmiellez

De deux ensemble perissans

Eschauffent tes os languissans.

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