LA COURTISANNE REPENTIE
Du Latin de P. Guillebert.
Retirez-vous, amoureuses pensées
Des faux plaisirs de Venus offensées, Et toy qui es le père du souci, Cruel enfant, retire toy aussi.
Retirez vous, ourdisseurs de finesse, ^
Propos flatteurs, qui gasiez la jeunesse, Larmes, souspirs, nostre plus grand sçavoir, Sublils appas pour les fols décevoir; Retirez vous, petites mignardises.
Et vous, du licL folastres gaillardises. Et tout cela, que par art féminin.
Amour détrempe au miel de son venin.
Adieu, adieu, vous qui m'avez aimée, Et qui m'avez surmonte désarmée : Adieu, troppeau affronteur bien instruit, Troppeau Romain, qui la grand'Louve suit. D'un long adieu, adieu donc, mes complices, Qui vieillissez au bourbier de vos vices. Qui maintenant sur la fleur de vos ans De toutes pars ceintes de courtisans.
Vous assemblez par leur solte largesse Injustement une fausse richesse, Ou qui gaignez, ô misérable gain !
A tous venans nuict et jour vosire pain. Je ne veux plus, pour tels loyers acquerre, Gaigner la solde en l'amoureuse guerre:
Je ne veux plus ces finesses brasser, Je ne veux plus les amans enlacer Par tels appas de promesses frivoles.
Ni pour l'argent donner belles paroles.
Par la cité, portant dessus le front
Le feint martel, je n'iray comme vont, Quand la fureur les a fait plus malades, Du dieu Bacchus les vineuses Menades.
Je laisse là tous ces sifflets menus.
Sifflets tant b'en des amoureux cognus:
Je ne veux plus me pourmener en coche, Marque jadis des Dames sans reproche, Signe aujourdhuy des vices effronlez, Qui ont rendu nos honneurs ehontez.
Rome, qui as veu de tes sept montaignes
Tout l'univers ployé sous tes enseignes,
Tu ne vois plus, pour ton plus grand bonheur,
Qu'un grand troppeau de filles sans honneur.
T'a point laisse Ilie la Vestale
De tant de maux la semence fatale ?
Ou si tu tiens ces désirs vicieux
De celle-là, qui mise entre les Dieux
Pour célébrer ses festes impudiques,
Fait despouiller celles qui sont publiques ?
Tiendrois-tu point, ô Romaine cité.
De ton autheur ton impudicité ?
Qui enleva par publiques rapines Impudemment les craintives Sabines.
Mars te donna un esprit belliqueur.
Tu tiens d'Hie à ceste heure le cœur : Les anciens ont adoré le père.
Et maintenant nous adorons la mère.
Voilà le poinct de toute ma douleur, Voilà l'object de mon premier malheur, La liberté trop librement permise, Qu'impudemment tes vices ont acquise.
Adieu donc, fards, dont mon visage est peint, Boistes, où sont les couleurs de mon teint, Eaux, et empoix, dont la. face on desguise, Croye, et Ceruse, et Biaque de Venise.
Je prens de vous congé pour tout jamais, Je ne veux plus me peindre désormais, / Ains dès ici j'abandonne l'usage
Du fard menteur, qui gaste le visage :
De la beauté je me veux contenter.
Que m'a voulu nature présenter.
Et ne veux plus, pour me faire plus belle,
Changer par art ma forme naturelle.
Plus de pincette, et miroir je ne veux: Adieu le soin de friser les cheveux.
Eaux, et unguents par lesquels on efïace Taches, rougeurs, et rousseurs de la face, Ce qui déride, et plus estroittement Serre la peau dessous le vestement:
Ce qui les dents convertist en yvoire, Et des sourcis la voûte rend plus noire : Ce qui les doigts crasseux, et mal polis, Change en couleur de roses, et de lis.
Adieu vous dy, ô vous herbes encore, Par qui le chef de jaune se colore:
LES JEUX RUSTIQUE5 aOi
Orogvios adieu, vi adieu tout cela
Par qui revint mon poil, qui s'en :ill.i:
Adieu cnc(jr' la caiite médecine.
Qui m'a gardé de réclamer Lucine.
A<lieu par qui s'échaufiFe la froideur.
Adieu par qui se corrige l'odeur.
Eaux de senteurs, musq', et civette, et ambre,
Parfums du lict, et parfums de la chambre:
Le luth, le bal, et tout ce qui plaist mieux
Soit du Pétrarque, ou soit du Furieux.
Adieu, liens, enchantemens, et charmes,
Qui de nostre art sont les dernières armes. Adieu feneslre, et porte où trop souvent
J'ai amusé l'amoureux poursuivant,
Porte cent fois, d'une main courroucée.
Des fols amans en colère poussée.
Adieu sifïlets, et petits bruits légers.
Signes, qui sont mutuels messagers,
Et tous les arts, dont la vieille rusée
Sçait appaster la jeunesse abusée.
O bon .-Xdvis, si tu es quelque Dieu,
Je prens franchise en ton plus sacré lieu,
Te présentant la despouille du vice.
Comme nonnain vouée à ton service.
J'apporte ici la cendre des plaisirs.
Qui ont brusU' mes plus jeunes désirs,
Et le mespris de tout cela quameine
I^e faux appas de ceste vie humaine:
Affranchis donc mes esprits retenus
Trop longuement sous les.loix de Venus.
Va quant à vous, ô robbes Tyrienn^es,
Robbes de soye, et perles Indiennes.
Petis anneaux par l'oreille passez
Riches carcans h mon col enlacez
Pompeux habits, dont la molle richesse
Fut le loyer de ma folle jeunesse.
Ou soyez-vous par la flamme abolis.
Ou au plus creux de l'onde ensevelis:
Rien n'en demeure, et ne soit, moy bruslee.
JFlammesche aucune à mes cendres meslec.
LA CONTRE-REPENTIE Du mesme Gillebert.
Si mon esprit, qui peut sortir dehors
De ce qui n'est que prison de son corps,
Suivant tousjours sa trace coustumiere
Recherche encor" la liberté première.
Si le séjour d'un travail ocieuXj
Xourrissement des désirs vicieux,
Reveille en moy la flamme accoustumee,
Pourquoy, helas, d'un nœud si rigoureux
Ay-je lié mes ans plus vigoureux ?
Et pourquo)' s'est la douceur de ma vie
Dessous un joug si pesant asservie ?
Folle, pourquoy en lieu si reserré
Dedans mon corps s'est mon cœur enterré,
Si en moy-mesme estant ensevelie.
Je suis encor de la flamme assaillie?
Or adieu donc, vaine captivité.
Qui serve tiens nostre pudicité.
Pudicité sous misérable feinte
D'un soin forcé honteusement contrainte.
Mère d'Amour, suivant mes premiers vœux.
Dessous tes lois remettre je me veux.
Dont je voudrois n'estre jamais sortie.
Et me repens de m'estre repentie.
Car veu le soin, les travaux et dangers.
Dont et par terre, et par flots estrangers
Nous sommes ceints, veu la folie humaine
Ambitieuse aux causes de sa peine.
Ose-tu bien, ô rigoureux Censeur,
De nos plaisirs corrompre la douceur ?
Ose'-tu bien l'Amour nous interdire,
Qui de nos maux le seul bien se peut dire
Reposez donc aux champs Elysiens, Reposez-vous, esprits des anciens :
Et tousjours soyent de roses rougissantes. Et de beaux lis vos urnes florissantes : Pour à bon droit avoir déifié Ce saint trouppeau à Venus dédié, Ce saint trouppeau de filles plus humaines,
Tant révéré des Mat^one^ Romaine».
Cypris ainsi, source de nostre sang,
Entre les l^ieux jadis trouva son rang.
Et sçavcz-vous, qui 1 a faite si grande ?
Cypris la belle estoit de nostre bande.
Si Flore neust fait le peuple héritier
De tant de biens gaignez à ce mestier.
Le peuple neust, pour la mémoire d'elle,
Par tant d'honneurs rendu Flore immortelle.
Et toy, qui es nostre premier honneur,
Romame llie, à ce mesme bonheur
T'appelle encor' ta martiale Rome,
Qui de son sang l'origine te nomme.
Hélas pourquoy allons-nous donc courant
Après l'avis du sot peuple ignorant :
Pourquoy défend la loy mal équitable,
Cela qui est sainctemcnt imitable.'
Pourquoy sont tant nos désirs ennemis
De ce qu'aux Dieux les hommes ont permis r
Pourquoy nous a la liberté ravie
Ce faux honneur, tyran de nostre vie : Rome, feignons qu'on nous chasse d'ici,
Soudainement tu te verras aussi
Abandonner, car ceste seule perte
Pourra suffire à te rendre déserte:
Soudain de toy l'estranger s'enfuira,
D'y demeurer le moyne s'ennuyra,
Et de tes murs se rendra fugitive
Des courtisans la grand'troppe lascive. Des monuments par le temps dévorez
Nous sommes seuls ornemens demeurez.
Seuls ornemens de l'antique mémoire.
Et de ce lieu la renaissante gloire.
Rome, qui sceus tout le monde donter,
Tu le peux bien encore surmonter
Par le moyen des armes Cypriennes,
Et regaigner les palmes anciennes.
Désormais donc à mon col soit permis
Jetter le joug, où je Pavois soumis,
Et désormais retourne la franchise
De père en fils à nostre sang acquise:
Franchise las, que fort mal j'entendi
Lors qu'en ce lieu serve je me rendi
Mais qui fera désormais sa demeure
Avecques moy, jusqu'à tant que je meure. Dévotes sœurs, qui estes sur la fleur
De vus beaux ans, je plains vostre malheur, Je plains le soin qui vous ronge sans cesse, Je plains le temps, je plains vostre jeunesse. Las vous seichez, et les flambeaux ardens 13e vos désirs vous bruslent au dedans, Comme du bled les forests jaunissantes Ardent parmi les flammes ravissantes.
Comme le feu en la fournaise estraint Va forcenant, le vostre ainsi contraint Secrettement vous ard jusqu'aux moelles, Et en bruslant acquiert forces nouvelles. Vous languissez, et voyant tout autour Vos corps serrez d'un effroyable tour, Vous efforcez, avecques mains craintives, Rompre les lacs, qui vous tiennent captives.
Ainsi l'oyseau en la cage enfermé
Recherche en vain son bois accoustumé,
Ainsi en vain la beste prisonnière
\'eut retourner en sa vieille tasniere.
Et vous ainsi voulez sortir de là:
Mais les destins s'opposent à cela,
\^ous enserrant plus fort que la noire onde,
Qui court là bas en neuf tours vagabonde.
Peu à peu donc vos corps se brusleront,
Et tous seichez en cendres tumberont :
Mais quant à moy, libre je m'en déporte.
Et de bonne heure eloisgne vostre porle.
Adieu verroux, adieu portaux ferrez,
Les petits trous des huis tousjours serrez Les lieux dévots, les chambrettes petites. L'enroué son des chansons tant redite^, Le long silence, et le tumbeau des corps Devant leur mort mis au nombre de- morts, Les neufves nuicts. et l'aiguillon qui touche Les tendres cœurs en leur déserte couche.
Cherchez, cherchez qui d'un teint palissant Trompe l'ardeur de son feu languissant:
Ou qui par ;irt un mari se façonne Et son plaisir elle mesme se donne Ou qui si fort l'imagine en veillant. Qu'eir le ressent encor' en sommeillant : Ou qui avec quelque compagne sienne Voie imitant la docte Lesbienne.
Je ne veux plus nature décevoir
Par ce qu'on peut en dormant concevoir. Je ne veux plus d'un Dœmon estre femme,
Je ne veux plus contr' imiter la flamme De ces Jumens, qui pleines bien souvent Pour leur mari n'ont autre que le vent, Quand le printemps (miracle de l'Espagne) Les espoinçonne à travers la campagne.
Je laisse là ces plaisirs contrefaits, Je veux sentir les naturels efîects.
Et m'en retourne aux tentes plus heureuses Gaigner la solde aux guerres amourcu^os. Et quant à vous, armes de chasteté,
Habits tesmoins de nostre honnesteté, Le vermoulu, et les teignes encore.
Et le reclus désormais vous dévore :
Je vous délaisse, et promets ne sentir Dorénavant un autre repentir.
cgO^^^^NOgîDcgQv^^^vO^^c^Q^^^^^C/gîJ^