LA VIEILLE COURTISANE
Bien que du mal duquel je suis atteinte, Soit désormais tardive la complainte, Et qu'on ne doive imputer à raison Le repentir qui vient hors de saison : Si me plandray-je, et de mon inconstance Renouvelant la vieille repentance, (Quoy que promis j'eusse de ne sentir D"or"enavant un autre repentir) Mefforceray de soulager ma peine Par les souspirs d'une complainte vaine.
Peut estre encor que de mon souspirer
Quelqu'un pourra quelque profit tirer, Et que mon mal, si bien on le contemple, Aux moins rusez pourra servir d'exemple: Recompensant par ce nouveau bienfait, Si mieux ne puis, mon antique forfait.
Donques, à fin de mieux faire cognoistre
Tout mon malheur, venant mon âge à croistre
Plus que mon sens, sur les douze ou treize ans,
Estant nourrie aux délices plaisans,
Que peut gouster une fille légère
Dessous la main d'une impudique mère,
Pour ne laisser dessus l'arbre vieillir
Ma belle fleur, je la laissay cueillir,
Xon à quelqu'un dont on deust faire compte,
Et dont l'honneur peust amoindrir ma honte :
Mais à un serf : un serf eut ce bonheur,
De trionpher de mon premier honneur,
Secrettement : car ma mère discrette
Sceut bien tenir l'entreprise secrette.
Bien tost après je vins entre les mains
De deux ou trois gentils-hommes Romains, Desquels je fus aussi vierge rendue :
Comme j'avoy pour vierge esté vendue :
De main en main je fus mise en avant A cinq ou six, vierge comme devant.
Depuis suivant une meilleure voye,
D'un grand prélat je fus faicte la proye,
Qui chèrement ma jeunesse achepta,
Comm€ pucelle: et si bien me traita,
Que je devins, voire en bien peu d'espace,
Belle, en bon poinct, et de meilleure ^^race. Deslors j'apprins à chanter et ballcr.
Toucher le luth, et proprement parler,
Vestir mon corps d'accoustrement propice,
Et embellir mon teinct par artifice ;
Bref j'apprins lors sous bons enseignemens,
De mon sçavoir les premiers rudimens:
Car le prélat, duquel j'estoy l'amie,
Yoire duquel j'estoy l'ame demie,
Le cœur, le tout, n'avoit autre plaisir,
Que satisfaire à mon jeune désir.
Deux ou trois ans me dura ceste vie,
Jusques à tant qu'il me prist une envie
De la changer: comme on void bien souvent
Trop grand plaisir se convertir en vent,
Et pour ne voir chose qui luy desplaise.
L'esprit humain se fascher de son aise.
O combien mal convient la majesté
Avec l'amour ! rien que la liberté
Ne me falloit : mais défaillant icelle.
Me defailloit toute chose avec elle.
Ni les faveurs, ni les bons traittemens,
Chaisnes, anneaux, et riches vestemens.
De cents valets me voir estre honorée,
Et du seigneur à peu près adorée,
Estre nourrie en repos ocieux :
Bref, s'il y a chose qui plaise mieux,
Quoy que l'on fist, ou dist pour me complaire,
Rien ne pouvoit mon esprit satisfaire.
La liberté de pouvoir deviser,
D'aller en masque, et de se déguiser,
Siffler de nuict par une jalousie.
Faire l'amour, vivre à sa fantasie,
Sans esprouver la fascheuse prison •
De ne pouvoir sortir de la maison
Sans un valet, et sans congé du maistre
N'eser monstfer le nez à la fenestre:
Ce seul désir mon esprit chatouilloit,
Ce seul ennuy mon repos travailloit,
Et peu à peu d'une lente tristesse
DecoLor.oit Ja ileur de ma jeunesse.
Ce que y.oyant cej\iy que je se,ryoyj
2o8 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY
Pour se desfaire honnestement de moy, Fit pas sous main brasser un mariage, Non sans vanter mes biens et mon lignage, Ma bonne grâce, et mon honnesteté, Et par sur tout ma grande chasteté.
A ces appas se vint prendre un jeune homme, Qui peu ruse aux finesses de Rome, Se tint heureux d'avoir tel bien trouvé : Mais quand il eut à sa honte esprouvé Ce que j'estoy, premièrement il use De grands rigueurs : puis d'une plus grand'rusc. Dissimulant son courage odieux Par beau parler, et par caresse dyeux, Ores priant, ores d'une autre grâce A la prière adjoustant la menace.
En peu de temps se gouverna si bien, Qu'il se fit maistre et du sien, et du mien.
Robbes, joyaux, meubles, et ausres choses, Plus chèrement en mes coffres encloses, Argent contant, argent à interest, Tout fut levé sous umbre d'un acquest.
Finablement se dressant un voyage.
Mon bon espoux se met en équipage, Se part de Rome, et sans parler à moy, S'en alla rendre au service du Roy:
Où il mourut, et depuis n'ouy onques Parler de lui. En ce bel estât doncques Je demeuray, sans faveur ne support, Car mon Prélat, de malheur estoit mort : Et ne m'estoit, de toute ma richesse.
Rien demeuré qu'un petit de jeunesse.
Doncques m'aidant de moymesme au besoin, En rejettant toute vergongne au loin, J'ouvre bouticjue, et faite plus sçavante, Vous met si bien ma marchandise en vante, Subtilement affinant les plus fins, Qu'en peu de temps fameuse je devins.
Lors me voyant par Rome assez cogneuë Pour n'estre au ranc d esgaldrine tenue. De deux ou trois h poste je me mis, Lesquels estoyent mes plus fermes amis : Et tous les mois me donnoyent pour salaire Un chacun deux trente escus d'ordinaire.
Je laisse ici à discourir comment,
Je me sçavois gouverner dextrement Avecques eux, à l'un faisant caresse,
A l'autre usanl de plus grande rudesse,
Selon que d'eux je cognoissois le cœur
Se manier par douceur ou rigueur:
N'oubliant pas ceste commune ruse,
De contenter de quelque maigre excuse
Le mal-content : et sans aimer aucun,
Donner à tous le martel en commun.
Par ce moyen chacun se pensant estre
Plus favorit, pour demeurer le maistrc,
Comme à l'envy, par presens achctoit
Ce qu'avoit moins à qui plus il coustoit. C'esloit le bon, quand pour donner licence
A l'un des trois, les deux faisoyent instance :
Comme il avient, que pour chasser un tiers,
Les autres deux s'accordent voluntiers.
Lors je disois, ou que sa laide face.
Son poil rousseau, ou sa mauvaise grâce,
Plus que la mort me faschoyent, toutefois
En le perdant, que je perdois un mois. Eux donc ayans de me demander honte
Une faveur qui ne m'estoit à compte,
Se contentoyent, pour garder amitié,
D'y suppléer chacun pour la moitié.
Ainsi jamais n'amoindrissoit ma rente,
Et me restoit une place vaquante.
Dont je sçavois bien faire mon profit.
Aucunefois je prenois à crédit.
En leur présence, ou supposois des deljtes.
Conclusion, javois mille receptes,
Pour leur tirer les quatrains de la main:
Ores feignant de me faire nonnain.
Ores parlant de quelque mariage,
Ores de faire à Xaples un voyage,
Ou à Venise, ou en quelque autre lieu,
Et que bien tost je leur dirois adieu.
Aucunefois je me faisois enceinte.
Ou me faignois de quelque fièvre atteinte,
Et ce que peut un artifice tel,
Pour s'enchérir, ou pour donner martel.
Voylà comment je traittois l'ami ferme.
Lequel jamais ne failloit à son terme:
Car les pendents, et les bracelets d'or,
Les scofions, et les chaisnes encor,
Gants parfumez, robbes et pianelles,
Garnels, bourrats, chamarres, caparelles,
Licts de parade, et corames dorez,
2lo ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY
Savons de Naple', et fards bien colorez, Miroirs, tableaux ou j'estois en peinture, Masques, banquets, et coches de vecture, Et s'il y a de consumer le bien Austres moyens, n^estoyent comptez pour rien.
Que diray plus? j'avois mille prattiques:
Car tout cela qui s'achepte aux boutiques, Ne coustoit Tien, et mesme le boucher Le plus souvent estoit payé en chair.
Jusqu'aux faquins (si l'honneur me dispence
De dire ainsi) j'espargnoy la despence : Car tout l'argent des honnestes amis, Pour mestre en banque, en reserve estoit mis. J'avoy de plus quelque nuict la sepmaine, Qui m'estoit franche: et lors je meltois peine, De prattiquer quelque nouvelle amour, Et ne passois inutile un seul jour.
A cest eiïect je tenoy pour fantesque Une rusée et vieille Romanesque, Qui descouvrant quelque jeune emplumé, Avant qu'il fust de mon fait informé, Trouvoit moyen de faire Tentreprise Secrettement, et comme bien apprise, N'oublioit pas de prendre avant la main. Disant comment j'estoy de sang Romain, Et que j'estoy femme d'un gentilhomme, Lequel pour lors estoit banny de Rome.
Voila comment je traittoy l'estranger:
Mais par sus tout je craignoy le danger Des escroqueurs, ne me tenant mocquée, Sinon alors que j'estoy escroquée :
Ce qui causoit que moins je m'adressois A l'Espagnol, qu'au libéral François, Douce, courtoise, humaine, quant au reste: Mais ce pendant fuyant plus que la peste. Ces jeunes gens, lesquels sans desbourser, A tous propos, pour beaux veulent passer. Nous pensant bien payer d une gambade, D'une chanson, d'un luth, ou d'une aubade: Ce qui nous trompe, et fait que bien souvent, Nous nous trouvons les mains pleines de vent.
J'avois aussi une soigneuse cure
De n'endurer sur mon corps une ordure:
De boire peu, de m'anger sobrement,
De sentir bon, me tenir proprement,
Fust en public, ou fust dedans ma chambre:
OÙ l'eau de naffe, et la civelte, et rambrc,
Le linge blanc, le pcnnachc éventant,
Et le sachet de poudre bien sentani,
Ne manquoient point : sur tout je prcnoy garde
(Ruse commune à quiconque se farde)
Qu'on ne me peusl surprendre le matin.
Bref tout cela qu'enseigne l'Aretin,
Je le sçavoy : et sçavoy mettre en œuvre
Tous les secrets que son livre desca'uvre:
Et d'abondant mille tours incogneus,
Pour esveiller la dormante Venus.
J'estoy pourtant en mes propos honneste,
Et ne faisois à tout le monde feste,
Légèrement caressant un chacun :
J'avoy pour tous un entretien commun,
Et de façons gravement assurées,
Sçavoy fort bien enchérir mes denrées.
De la vertu je sçavoy deviser.
Et me sçavoy tellement déguiser,
Que rien qu'honneur ne sortoit de ma bouche:
Sage au parler, et folastre à la couche.
Aussi voit-on qu'un propos vicieux,
Plus que le vice est souvent odieux:
Et que rien tant que vertu n'est aimable,
Ou ce qui est à la vertu semblable.
Chacun se flatte en son affection,
Où il cognoist quelque perfection:
Et ne peut bien la Dame estre estimée,
Que l'on cognoist indigne d'estre aimée:
Tant la vertu plaist en celles qui l'ont,
Si non au cœur, pour le moins sur le front. Par tels moyens j'acquis faveur en Rome,
Et ne se fust estime galant homme,
Qui n'eust eu bruit de me faire l'amour. Au demeurant, fust de nuict ou de jour, Je ne craignois d'aller sans ma patente. Car j'estois franche, et de tribut exempte. Je n'avois peut d'un gouverneur fascheux, D'un barisel, ni d'un sbirre outrageux, Xi qu'en prison Ion retint ma personne En court Savelle, ou bien en tour de Xonne: Nayant jamais faute de la faveur, D'un cardinal, ou autre grand seigneur, Dont on voyoit ma maison fréquentée:
JIJ
Ce qui faisoit que j'estois respectée, Et que chacun craignoit de me fascher, Voyant pour moy les plus grands s'empescher. Six ou sept ans je fis ce beau mesnage: Ayant passé le meilleur de mon âge En ces plaisirs, (^si plaisir faut nommer Un peu de doux meslé de tant d'amer) Car quel plaisir, helas, me pouvoit estrc. Bien que je prinsse à dextre et à senestre, Davoir soubmis mes membres eshontez A Tappetit de tant de voluntez !
Et d'imiter le vivre d'une beste.
Pour m'enrichir par un gain deshonneste ? Et d'endurer d'un amant furieux Mille desdains, et mots injurieux ?
De supporter une aisselle suante.
Un nez punais, une bouche puante.
Une sottise, et perdre à tous propos Pour un martel, et repas et repos ?
Outre la peur (geine perpétuelle)
D'une vérole, ou d'une pellarelle, Et tout cela dont se trouve héritier.
Qui longuement exerce tel mestier.
Car quant au soin ou chacune se fonde, De se farder, de se faire la blonde, De se friser, de corriger l'odeur, Serrer la peau, réchauffer la froideur, Je n'en di rien, pour estre telle peine Commune encor à la dame Romaine.
O bien heureuse et trois et quatre fois, Qui n'est sugette à si pénibles loix ! Ce fut pourquoy une sepmaine saincte.
Estant pour lors ma conscience attainte D'un sainct remords, que quelque bon Dœmon Me fît sentir au milieu d'un sermon.
Sans y penser soudain je me dispose Faire de moy une métamorphose:
Et de changer mon lascif vestement, En un dévot et sainct accoustrement.
Ce que je fis: et devins convertie, Donnant deslors une grande partie
De mes trésors à la religion :
Où tost après changeant d'opinion,
Je me trouvay à mal parti rangée,
Et plus d'habit que de vouloir changée: Donc inhabile au service de Dieu,
J'abandonnay de bonne heure le lieu:
Et retournant d'où je m'estoy partie.
Me repentis de m'estre repentie.
Ainsi tournée à mon premier mesticr.
Pour regaigner tout cela qu'au moustier*
J'avoy laissé, j'ouvris l'escole au vice,
Et commençay d'un plus grand artifice
Qu'au paravant, à dresser mes appas,
Et retenter les amoureux combats,
Où je r'acquis d'un utile dommage.
Tout le perdu, et beaucoup d'avantage.
Adonc je vins en réputation :
Et prins dèslors telle presumption,
De grands seigneurs me voyant courtisée,
Que mon mespris me rendit mesprisec.
Je tais ici pour mon premier bon heur.
Du trente et un le fameux déshonneur,
Et supposé au lieu d'un gentilhomme
Dedans mon lict l'exécuteur de Rome:
Qui ce plaisir devant cent et cent yeux
Recompensa du fouet injurieux.
Je tais encor la verolle goûteuse,
La denterelle, et pelade honteuse,
Et mon visage en tant de lieux frizé,
•Que mille fards ne l'eussent desguisé. J'avois pourtant encor bonne prattique,
Et pour cela ne fermay la boutique:
Car le renom de mon crédit passé,
Et le trésor que j'avois amassé,
M'entretenoyent : et puis ma bonne grâce
Recompensoit d'une si brave audace
Ce que les ans de beau m'avoyent osté,
Que mon Autonne on prenoit pour Esté.
J'avois au lict cent mille gaillardises.
Mille bons mots, et mille mignardises:
De bien baller on me donnoit le pris,
J'avoy du luth moyennement appris,
Et quelque peu enteiidoy la musique:
Quant à la voix, je l'avois angelique, Et ne se fust nul autre peu vanter.
De sç avoir mieux le Pétrarque chanter.
Au demeurant, j'avoy la main divine,
Fust sur la toile, ou fust sur Testamine :
Et volontiers y employoy le temps,
Quand je n'avois un meilleur passetemps.
Aucunefois en accoustrement dhomme,
Je passageoy pompeusement par Rome
Sur un cheval de mesme enharnaché,
Et le pennache à la guelphe attaché,
Xe me monstrois moins superbe et vaillante,
Qu'une Marphise, ou une Bradamante.
Bref, je scavoy de toute chose un peu,
Et n'estoy pas ignorante du jeu,
Fust aux eschets, ou fust à la^premiere :
Oii je n'estois de perdre coustumiere,
Jouant tousjours à moitié pour celuy,
Qui ne prenoit que la perte pour luy.
Aucunefois n'estant de la partie,
J'estoy si bien de mon faict advertie, Qu'autant de fois qu'une reste on gaignoit, Autant de fois là manche on me donnoit. Aucunefois ne m'estant aggreable Quelque joyau, d'une usure honorable A cinq ou six je le faisois payer.
Et leur baillois à la rafle à jouer.
Voylà comment par cent moyens honnestes, Je recueillois la laine de mes bestes : Dont je tondois les unes quelquefois.
Et quelquefois les autres escorchois : Usant par tout de si grand artifice, Que sans mcnstrer un seul poinct d'avance, Ceux-là dont plus de presens j'avoy pris. Se reputoyent estre plus favoris.
Ma maison donc, moins que jamais déserte, Estoit quasi comme une escole ouverte D'honnesteté, oii il falloit venir.
Pour bien sçavoir Dames entretenir:
Là se disoyent mille bons mots pour rire, Là les plus sots s'efforçoyent de mieux dire, Comme à l'envi, et là soir et matin Se rapportoit toute chose au butin.
S'il se faisoit quelque assemblée honnestc,
Quoy que ce fust j'estoy tousjours de feste: Et n'eust esté le banquet bien fourni,
Qui de tels mctz eust este des^arni.
Je nie trouvois de ducats plusieurs milles,
Qui ne m estoyent en un coffre inutiles :
Javois meublé une belle maison,
Et richement, et selon la saison:
Et sur la porte avois mis pour devise,
La pluye dor de la, fille dA( rise :
Voulant j)ar là honnestement monstrer,
Que par l'or seul on y pouvoit entrer Heureuse, las, heureuse, et trop heureuse.
Si Cupidon de sa torche amoureuse,
Pour chastier cent mille indi^^nitez
De tant damans, que j'avois mal traittez,
Neust allumé dans mes froides mouellcs
Le feu vengeur de ses flammes cruelles :
Me contraignant d'aimer plus que mes yeux,
Plus que mon c<rur, un jeune audacieux,
Qui d'autant plus que d'une humble caresse
Je m'efforçois d'amollir sa rudesse,
Plus me fuyoit, et se paissoit, cruel,
De mon tormcnt et pleur continuel.
Las, quantefois jalousement malade,
Courant par tout, ainsi qu'une Menade,
Ay-je suivi, sans crainte du mocqueur,
Cest inhumain, qui m'emportoit le ctrur ?
Las, quantefois, en lieu d'estre endormie,
Le pensant estre es bras dune autre amie,
Xuds pieds, nud chef, au temps des longues nuicts,
Ay-je rompu et fenestres et huis,
Injuriant de mille outrages celle,
Qui reçeloit mon ennemi chez elle ?
Las, quantefois suis-je allée au devin,
Et quantefois aux sorcières, à fin
Do retenir par liens et par charmes
Cest obstiné vainqueur de telles armes ? Le poil au chef me hérisse d'horreur.
Me souvenant de ce que la fureur
Me faisoit faire : ores d'un cimetere.
Tirant de nuict quelque umbre solitere.
Ores du ciel la Lune ensanglantant,
Ores le cours des fleuves arrestant.
Le.i vers sacrez, les célestes augures,
Les points couplez, les magiques figures,
Les saincts fuseaux, les noms ensorcelez,
Les os des morts, et les lauriers bruslez:
Ce que du front des poulains on attire,
Les yeux de loup, les images de cire,
Jl6 ŒUVRES COMPLÈTES DE j. DU BELLAY
Ja-s nœuds charmez, et le nombre de truJS, Avec le mal qu'on appelle des mois : Bref, tout cela que peut telle science, (Et tout en vain) jen fis Texperience. Ce n'est pas tout: les presens amoureux,
Et tout le bien, que mes ans plus heureux M'avoient acquis avec peine infinie, Vignes, maisons, argent à compaignie, En moins d'un an tout cela fut vendu, Et en banquets et presens despendu Pour cest ingrat, ingrat, ingratissimc, Lequel tenoit de mes pensers la cime, Puis me planta, voyant tout consume Ce qu'il avoit tant seulement aime. Et puis voici pour m'achever de peindre,
Celle que plus les Dames doyvent craindre, Sur un baston marchant à pas comptez, Dame Vieillesse aux cheveux argentez :
Qui ravissant dune main larronnesse Ce qui restoit encor de ma jeunesse.
Ne m'a laisse que la gravelle aux reins, La goutte aux pieds, et les galles aux mains, La toux aux flancs, la micraine à la teste, Et à loreille une sourde tempestc.
De ce beau chef tout l'honneur est esteinct. Ce beau visage a changé son beau teinct En teinct de mort: et ceste bouche blesme. Dessus ses bords a peincte la mort mesme. Ces deux beaux yeux jadis flambeaux d'amour, Se sont cachez de peur de voir le jour, Et pour pleurer leurs fautes, et mes peines. Sont de flambeaux convertis en fonteines. Je ne puis plus ni sentir, ni gouster,
Plus ne m.e plaist les doux sons escouter, Le sens me faut, et l'esprit qui me laisse. Plus que le corps se sent de la vieillesse. j'ay oublié tout cela qu'autrefois, f'avoy apprins du luth et de la voix, j'ay oublié tous mes bons mots pour riie. Je ne sçay plus que me plaindre et mesdire, le ne sçay plus que tousser et cracher, Fascher autruy, et d'autruy me fascher.
Quant au mestier, dont il faut que je vive, C'est de filer, ou laver la lessive, Faire traffiq de quelques vieux drappeaux, Composer faids, contrefaire des eaux, \ 3ndre des fruicts, des herbes, des chandelles
Aux jours de feste, et crier les chambelles. Voilà 1 estât, où je gaigne mon pain,
Pour ma vieillesse armer contre la faim,
Kl pour payer une chambre locande,
Ce qui est or' ma despense plus grande.
Au demeurant je ne discours ici.
Par le menu le chagrin, le souci,
Et le soupçon, que la vieillesse cache
Dedans son sein : le mal cjui plus me fasche.
Et qui me fait cent fois le jour périr,
C'est de vouloir, et ne pouvoir mourir O que je suis différente de celle,
Que j'estois lors, quand jeune, riche, et belle.
Un escadron j'avoy de tous costez
De courtisans pompeusement montez,
M'accompagnant ainsi qu'une princesse,
Fust au matin, quand j'allois à la messe.
Ou fust au soir, alors qu'il jne plaisoit
De me trouver 011 le bal se f aisoit ! I.as, maintenant un chacun me desdaigne,
Et seulement pauvreté m'accompaigne.
Ceux que jadis desdaigner je souloy,
M'appellent vieille, et se mocquent de moy.
Et ceux dont plus j'estoy favorisée,
Sifflent sur moy d'une longue risée:
Se vergongnans de m'avoir voulu bien.
Pour rien en moy ne cognoistre du mien. Jusques ici a couru ma fortune,
Selon le temps adverse, ou opportune.
Mais, ô chetive ! encor n'est-ce le poinct
Qui plus au vif le courage me poingt ;
T.e seul object de ma complainte amere
C'est, c'est l'ennuy de me voir pauvre, et mère,
Xon d'un qui soit d'âge pour se nourrir.
Ou qui me puisse au besoin secourir.
Mais d'une fille encor jeune et débile, Qui sur les bras m'est en charge inutile.
Et sera, las, si cest astre inhumain Règne long temps sur le climat Romain. J'ay veu Léon, délices de son âge,
J'ay veu Clément de ce mesme lignage, J'ay veu encor ce bon Paule ancien.
Premier honneur du sang Farnesien :
Après cestuy j'ay veu Jules troisième, Ores je voy le grand Paule quatrième.
De tous ceux-là je me doy contenter:
De cestui-ci je me veux lamenter.
2i8 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY
Pour avoir mis d'une loy rigoureuse Dessous les pieds la franchise amoureuse, Abolissant d'un edict défendeur Ce qui estoit de Rome la grandeur.
Car si de ceux que Rome plus honore, De courtisans, et des autres encore' On veut ainsi les plaisirs limiter, Quels estrangers y viendront habiter ? Tous s'en fuiront, ou pour dernier remède Exerceront l'amour de Ganymede, Où sans cela ne sont que trop appris Ceux qui ont loy de n'estre point repris. G temps ! ô mœurs ! ô malheureuse année ! O triste règne 1 ô Rome infortunée !
N'estoit-ce assez, que le discord mutin T'eust faict du monde un publique butin, Et d'avoir veu sur ta rive Latine Si longuement la guerre et la famine, Si malheureuse encor tu ne perdois La liberté: liberté, que tu dois Plus regretter, que tes palais antiques, Dont nous voyons les poudreuses reliques. Fille, qui m"es plus chère que mes yeux,
Hélas, pourquoy font fait naistre les cieux Sous un tel siècle ? ou, pourquoy si durable Ay-je vescu, pour te voir misérable?
Hélas, faut-il que ce beau chef doré.
Ces deux beaux yeux, ce pourpre coloré, Ce front, ce nez, ceste bouche divine, Et ce beau corps, qui des Dieux estoit digne, Soit le butin, non point d'un courtisan. Mais d'un faquin, ou d'un pauvre artisan ? Pour cela donc d'une main si soigneuse, T'ay-je eslevée ? ô fille malheureuse.
Si tu devois par telle indignité Perdre la fleur de ta virginité !
Estoit-ce là ceste belle jeunesse, Dont je faisois mon baston de vieillesse, Estoit-ce ainsi que mes travaux passez Dévoient un jour estre recompensez ?
O ciel cruel, estoiles conjurées, N'avois-je assez de peines endurées, Si en ma fille, en cest âge oij je suis, Je ne voyois renaistre mes ennuis ?
Je n'en puis plus, et mes pleurs qui scspandent, A grands ruisseaux, le parler me défendent : Donque? priant ceux là qui me liront,
Et de mes pleurs (peut estre) se riront. De m'excuscr, si par trop de langai;c (Vice commun à celles de mon âge) J'ai discouru et mon mal, et mon bien. Je feray fin : que poussé-je aussi bien, Pour n'estre plus à ces maux asservie, Comme à mes pleurs, mettre fin à ma vie !