HYMNE DE LA SURDITE
.V P, DIC RONSARD, VAXDOMOIS
Je ne suis pas, Ronsard, si pauvre -clc raison.
De vouloir faire à toy de moy comparaison, A toy, qui ne seroit un moindre sacrilège, Qu'aux Muses comparer des pies le collège, A Minerve Aracné, Marsye au Delien, Ou à nostre grand Prince un prince Italien.
Bien ay-je, comme toy, suivi dès mon enfance,
Ce qui m'a plus acquis dhonneur que de chevance :
Ceste sainte fureur, qui pour suivre tes pas,
M"a tousjours tenu loin du populaire bas.
Loin de l'ambition, et loin de l'avarice.
Et loin d'oisiveté, des vices la nourrice.
Aussi peu familière aux soldats de Pallas,
Comme elle est domestique aux prestres et prélats.
Au reste, quoy que ceux, qui trop me favorisent. Au pair de tes chansons les miennes autorisent, Disant, comme tu sçais, pour me mettre en avant. Que l'un est plus facile, et l'autre plus sçavant. Si ma facilité semble avoir quelque grâce. Si ne suis-je pourtant enflé de telle audace. De la contre-peser avec ta gravité.
Qui sçait à la douceur mesler l'utilité.
Tout ce que j'ay de bon, tout ce qu'en moy je prise.
C'est d'estre, comme toy, sans fraude, et sans feintise, D'estre bon compaignon, d'estre à la bonne foy. Et d'estre, mon Ronsard, demi-sourd, comme toy : Demi-sourd, ô quel heur ! pleust aux bons Dieux que Ce bon heur si entier, que du tout je le feusse. [j'eusse
Je ne suis pas de ceux, qui d'un vers triomphant Desguisent une mouche en forme d'Eléphant, Et qui de leurs cerveaux touchent à toute reste, Pour louer la folie, ou pour louer la peste : Mais sans changer la blanche à la noire couleur. Et sous nom de plaisir desguiser la douleur, Je diray, qu'estrc sourd (à qui la différence Sçait du bien, et du mal) n'est mal qu'en apparence.
Nature aux animaux a cinq sens ordonnez,
Le goiistcr, le toucher, l'cril, rorcille, et le nez.
Sans lesquels nostre corps seroit un corps de marbre,
Une roche ,une souche, ou le tronc d'un vieil arbre.
Je laisse à discourir au juj^'^ement commun
Lusa{,'^e, et différence, et vertu d'un chacun,
Lesquels, pour présider en la part plus insigne,
•Sont de plus grand service, et qualité plus digne :
Comme lieil, le sentir, et ce nerf sinueux.
Qui par le labyrinth' dun chemin tortueux
Le son de l'air frappé conduit en la partie.
Qui discourt sur cela, dont elle est axertic :
Le pertuis de Touye, et les trois petis os.
Qui sont à cest eft'ect en nos temples enclos :
])e quel sage artifice, et nécessaire usage
La nature a basti ce petit cartilage,
Qui de l'oreille estant le fidèle portier.
Droit sur le petit trou du'caverneux sentier
Bat éternellement, si dune humeur espesse.
Qui pour sa grand' froideur résoudre ne se lais-^e.
Son bat continuel ne se treuve arresté,
l)"où vient ce fascheux mal, qu'on nomme Surdité :
Fascheux à l'ignorant, r|ui ne se fortifie
Des divines raiso.ns de la philosophie.
Je ne veux estre ici de la secte de ceux.
Qui disent n'estre mal, tant soit-il angoisseux, P^ors celuy, dont nostre âme est attainte et saisie. Et que tout autre mal n'est que par fantasie. Combien que le né sourd, et par tel vice exclus Du sens, qu'on dict acquis, ne s'en fasche non plus (Comme l'on peut juger) que d'estre né sans ailes, Ou nesgaler au cours les bestes plus isnclles. En force les taureaux, les poissons au nagcT, Ou de ne se pouvoir, comme un Dcrmon, changer : D'autant c|ue le regret \-ient de la cognoissance Du bien, duquel on a perdu la jouissance. Et qu'on ne doit aucun estimer malheureux Pour ne jouir du bien, dont il n'est désireux, Xon plus qu'est un cheval, ou autre brsre telle. Pour n'avoir, comme nous, la raison naturelle.
Si est-ce toutefois que pour l'homme estre né Vn animal docile, auquel est ordonné Contre le naturel de chacune autre beste, D'eslever, plus divin, aux estoiles sa teste : Si par estre né sourd, il ne peut concevoir Rien plus haut, que cela que ses yeux peuvent voir. Sans cognoistre celui, qui liommc l'a fait naistre.
Malheureux je lestime. or" qu'il ne le pense estre, Aussi bien que l'on dit (et nous tenons ce poinct) X'estre plus grand malheur, que cil de n'estre point.
Mais cestuy-là, Ronsard, qui n'est sourd de nature. Ains l'est par accident, s'il a par nourriture Quelque sçavoir acquis, c'est un sourd animal, Privé d'un peu de bien, et de beaucoup de mal. Car tout le bien, qu'on peut recevoir par l'oreille, Procède ou d'un doux son, qui nostre esprit resveille, Ou d'un plaisant propos, dont nostre entendement Reçoit en l'escoutant quelque contentement.
Or celuy, qui est sourd, si tel défault luy nie
Le plaisir qui provient d'une douce harmonie, Aussi est-il privé de sentir maintefois L'ennuy d'un faux accord, une mauvaise voix, Un fascheux instrument, un bruit, une tempeste. Une cloche, une forge, un rompement de teste. Le bruit d'une charrette, et la douce chanson D'un asne, qui se plaint en effroyable son. Et s'il ne peult gouster le plaisir délectable. Qu'on a d'un bon propos, qui se tient à la table, Aussi n'est-il subject à l'importun caquet D'un indocte prescheur, ou d'un fascheux parquet : Au babil d'une femme, au long prosne d'un prestre, Au gronder dun valet, aux injures d'un maistre. Au causer d'un bouffon, aux broquars d'une court, Qui font cent fois le jour désirer d'estre sourd.
Mais il est mal venu entre les damoizelles :
O bien heureux celuy, qui n'a que faire d'elles, Xi de leur entretien ! car . si de leurs bons mots Il n'est participant, par faute de propos Il ne s'estonne aussi, et ne se mord la langue. Rougissant d'avoir fait quelque sotte harangue.
Mais il est soupçonneux, et tousjours dans son cœur Se fait croire qu'il sert d'argument au moqueur : Il ne le doit penser, s'il se pense habile homme, Ains pour tel qu'il se croit, doit croire qu'on le nomme.
Mais il n'est appelé au conseil des seigneurs :
O que cher bien souvent s'achettent tels honneurs, De ceux, qui tels secrets dans leurs oreilles portent, Quand par légèreté de la bouche ils leur sortent !
Mais il est taciturne : ô bien heureux celuy,
A qui le trop parler ne porte point d'ennuy.
Et qui a liberté de se taire à son aise,
.Sans que son long silence à personne desplaise !
Le parler toutefois entretient les amis.
El nous Cbt de nature à cest cffect peinus : Kt ne peut-on pas bien à ses amis escriie, Voire mieux à propos, ce qu'on ne leur peut dire i Si ebt-cc un grand plaisir, dira quelque causeur, D'entendre les discours de quelque beau diseur. Mais il est trop plus grand de voir quelque beau livre, Ou lors que nostre esprit du corps franc et délivre, Voyage hors de nous, et nous fait voir sans yeux Les causes de nature, et les secrets des cieux : Pour ausquels pénétrer, un Philosophe sage Voulut perdre des yeux le nécessaire usage, Pour ne voir rien qui peust son cerveau départir Kt qui plus que le bruit peut l'esprit divertir ? l.a Surdité, Ronsard, seule t'a fait retraire
Des plaisirs de la court, et du bas populaire, Pour suyvre par un trac encores non battu Ce pénible sentier, qui meine à la vertu. Elle seule a tissu l'immortelle couronne Du Myrthe Paphien, qui ton chef environne : Tu iuy dois ton laurier, et la France luy doit Quelle peut désormais se vanter à bon droit D'un Horace, et Pindare, et d'un Homère encore, Selle voit ton Francus, ton Francus qu'elle adore Pour ton nom seulement, et le bruit qui en court : Dois tu donques, Ronsard, te plaindre d'estre sourd ? O que tu es heureux, quand le long dune rive,
Ou bien loin dans un bois à la perruque vive, Tu vas, un livre au poing, méditant les doux sons Dont tu sçais animer tes divines chansons. Sans que l'aboy d'un chien, ou le cry d'une beste Ou le bruit d'un torrent t'étourdisse la teste. Quand ce doux aiguillon si doucement te poingt le croy qu'alors, Ronsard, tu ne souhaites point Ni le chant d'un oyseau, ni l'eau d'une montagne. Ayant avecques toy la Surdité compagne, Qui fait faire silence, et garde ({ue le bruit Ne te vienne empescher de ton aise le fruit. Mais est-il harmonie en ce monde pareille A. celle qui se fait du tintin de l'oreille? Dors qu'il nous semble ouïr, non l'horreur d'un torrent, Ains le son argentin d'un ruisseau murmurant. Ou celui d'un bassin, (|uand celuy qui l'escoute. S'endort au bruit de l'eau, qui tombe goutte à goutte. On dit (ju'il n'est accord, tant soit mélodieux, Lequel puisse esgaler la musique des Cieux,
Qui ne se laisse ouïr en ceste terre basse. D'autant que le fardeau de ceste lourde masse Hebete nos esprits, qui par la Surdité Sont faits participans de la divinité.
Regarde donc, Ronsard, sil y a mélodie
Si douce que le bruit d'une oreille essourdie,
Et si la Surdité par un double bienfait
Xe récompense pas le mal qu'elle nous fait,
En f|uoy mesmes les Dieux, Déesse, elle ressemble.
Qui vous versent l'amer, et le doux tout ensemble.
O que j'ay de regret en la douce saison,
Que je soulois régner paisible en ma maison. Si sourd, que trois marteaux tombans sur une masse De fer estincelant, n'eussent rompu la glace Qui me bouchoit l'ouye, heureux, s il en fut onc : Las, fussé-je aussi sourd, comme j'estois adonc !
Le bruit de cent valets, qui mes flancs environnent, Et qui soir et matin à mes oreilles tonnent, Le devoir de la court, et l'entretien commun. Dont il faut gouverner un fascheux importun, Xe me fascheroit point : un créditeur moleste (Race de gens, Ronsard, à craindre plus que peste) Xe troubleroit aussi l'aise de mon repos, Car, sourd, je n'entendrois ne luy, ne ses propos.
Je n'orrois du Chastel la foudre, et le tonnerre,
Je n'entendrois le bruit de tant de gens de guerre, Et n'orrois dire mal de ce bon Père Saint, Dont ores sans raison toute Rome se plaint Blasmant sa cruauté, et sa grand* convoitise, Qui ne craint (disent-ils) aux despens de l'Eglise Enrichir ses nepveux. et troubler sans propos De la Chrestieiité le publique repos.
Je n'orrois point blasmer la mauvaise conduite
De ceux qui tout le jour traînent une grand" suite
De braves courtisans, et pleins de vanité
Voyant les ennemis autour de la cité.
Portent Mars en la bouche, et la crainte dans l'âme
Je n'orrois tout cela, et n'orrois donner blasme
A ceux qui nuit et jour dans leur chambre enfermez
Ayant à gouverner tant de soldats armez,
Font aux plus patiens perdre la patience,
Tant superbes ils sont, et chiches d'audience.
Je n'entendrois le cry du peuple lamentant
Qu'on voise sans propos ses maisons abbatant. Qu'on le laisse au danger d'un sac espouventable, Et qu'on charge son dos d'un fais insupportable.
O bien heureux celuy qui a recou des Dieux Le don de Surdité ! voire qui n'a point d'yeux, Pour ne voir, et n ouïr en te siècle où nous sommes Ce qui doit oflFen^er et les Dieux, et les hommes !
Je te salue, ô sainte, et aime Surdité !
Qui pour throsne, et palais de ta j^rand'majosté
T'es cave bien avant sous une roche dure
Un antre tapissé de mousse, et de verdure :
Faisant d'un fort hallier son effroyable tour.
Où les cheutes du Xil tempestent à lentour.
Là se voit le Silence assis à la main dextre
Le doigt dessus la lèvre : assise à la senestre
Est la Mélancolie au sourcil enfonsé :
L'Estude tenant l'cril sur le livre abbaissé
Se sied un peu plus bas : l'Ame imaginative,
Les yeux levez au ciel, se tient contemplative
Debout devant ta face : et là dedans le rond
13'un grand miroir d'acier te fait voir jusqu'au fond
Tout ce qui est au ciel, sur la terre,, et sous l'onde,
Et ce qui est caché sous la terre profonde.
Le grave Jugement dort dessus ton giron,
Et les Discours ailez volent à l'cnviron.
Donq' ô grand' Surdité, nourrice de sagesse, Nourrice de raison, je te supply. Déesse, Pour le loyer d'avoir ton mérite vanté, Et d'avoir à ton los ce Cantique chanté, De m'estre favorable : et si quelqu'un enrage De vouloir par envie à ton nom faire outrage, Qu'il puisse un jour sentir ta grande deité, Pour sçavoir, comme moy, que c'est que Surdité.