SATYRE DE MAISTRE PIERRE DU CUIGNET
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Viateur, si tu as souci
De sçavoir qui m'a mis ici,
Quel homme je suis, et pourcjuoy
Je demeure ainsi à lequoy
A garder ce petit coignet:
Mon nom est Pierre du Cuignet,
Nomme de Cuigneres jadis:
Qui suyvant les Royaux edits,
L"Eglise voulut reformer :
Qui fut cause de m'enfermer
A part en ceste estroite place,
Où je fais si laide grimace.
Et que cela soit la raison
Qui en ceste saincte maison Me fait servir de marmouzet.
Qu'on en demande à Corrozct.
Ores pour satisfaction
De ma folie presumption
Les Dieux m'ont mis ici pour juge,
A fin que je sois un refuge
Contre ces fols ambitieux,
Qui par escrits séditieux
Troublent la concorde ancienne
De Teschole Parisienne.
Ou deux maistres Pierres mutins, Acharnez comme deux mastins, Ont excité la tragédie Où il faut que je remédie Et que je chasse à coups de pierre Ces pierres, qui se font la guerre Dessus la vieille peau d'un lièvre Et sur la laine d'une chievre.
Car c'est une chose permise
Qu'une pierre arbitre soit mise Pour cognoistre sur les excez De deux Pierres qui ont procez.
Cela m'appartient seulement^
Non à la Court de Parlement:
Qui ne se doit point empescher Pour les pierres espelucher :
Car c'est une fable notoire, Indigne d'un tel consistoire:
Consistoire plein d'excellence Où l'équité contrebalance Le droit d'un chacun comme il faut.
Mais quoy? Je vole un peu trop haut Et m'esloigne trop de meserres :
Retournons à nos maistres Pierres, Pierres dignes qu'on les envoyé Paistre aux montaignes de Savoye, Ou parmi l'Auvergne pierreuse Des asnes l'Arabie heureuse.
Quelle Méduse tant énorme
Vous a desrobé votre forme Pauvres Pierres ? quelle rancueur Vous a blessez jusques au cœur.^^ Du même traict, dont fut perse Cestuy-la de la sœur d'Hersé ?
Voicy un Platon tout nouveau,
Qui s'est rongé tout le cerveau A ronger le pauvre Aristote, Désormais dont nul ne se frotte De pénétrer aux obscurs lieux.
S'il n'a ce Rameau précieux :
Car c'est un guide fort habile Dedans le trou de la Sibyle.
Mais qui a mis en chaude choie >\ostre grand magister d'eschole ?
Le grand Atlas, gros de mesdire.
Qui pour nous faire trestous rire.
Enfanta n'aguere à Paris Une ridicule souris.
C'est ceste pierreuse responce.
Plus seiche que pierre de ponce Plus dure que pierre marbrine Plus fresle que pierre ardoisine.
Plus rude que la pierre grise Et plus froide que pierre bize.
O le galand législateur
Qui le poète et l'orateur Bannist avec tous leurs suppôsts Dont neantmoins à tous propos Il emprunte les instrument
Pour forger ses beaux argumens
Qui ne sont creus, comme je cuide,
En sa teste de pyramide.
Mais je ne m'esmerveille point,
Si furieusement il poingt
Les Muses et grâces tant belles,
Veu qu'il est fait en despit délies.
Son oraison tant bien parée.
Semble une Juppé bigaree
De plus de sortes de couleurs,
Que les prez ne portent de fleurs.
Ha je cognois très bien le >tile.
Que sa douce plume distile,
11 est tout Perionizé,
Et quelque peu Tornebuzé ;
Mais il me semble trop cruel
Contre le bon Pantagruel.
l)iray-je encore quelque chose?
Nenny, car maistre Pierre nOsc?
Irriter ces monstres pervers
Qui jà Taguignent de travers,
Dim regard certes plus horrible
Que celuy de ce chien terrible,
Qui fit ioidir en une pierre
Le premier qui le vid sur terre.
Et quoy, si ce pierreux orage
Venoit à leur donner la rage
De la malheureuse Troyenne
Dont les dieux firent une chienne.
Autrefois les Dieux animoyent
Les pierres qui se transformoyent
Aux corps humains du premier âge;
Mais nos pierres (ô quel outrage !)
En ce grand déluge où nous sommes,
Forment des monstres pour des hommes. Qui ne sçait la fable ancienne
De la harpe Amphionnienne ?
Et les pierres suyvant la trace
De la douce lyre de Thrace,
Dont les accords mélodieux
Charmèrent Lenfer odieux
Arrestant la course roulante
De la pierre toujours coulante ?
Aussi les pierres n'estoyent sourdes,
Comme celles qui sont plus lourdes,
Que la montaigne qui enserre
Le plus grand des fils de la terre.
Ce sont deux Pierres de renom,
Tous deux mes compagnons de nom Et aussi pierres que je suis.
Mais je chastiray si je puis Lerreur de ces beaux escoliers.
Venez, ô mes faux conseillers
Qui portez le nom que je porte:
Venez, et que chacun apporte
Force loix et canons aussi
Pour vuider ce procez ici,
Qui sera long. Dieu sçait combien,
Car maistre Pierre Tentend bien.
O Pierre digne qu'on enchâsse !
Si le temps me fait ceste grâce De vaincre l'envieuse injure, Par Monsieur saint Pierre je jure.
Que jamais la flamme et l'orage Aux Pierres ne feront outrage.
Viens donc, maistre Pierre Thomas, Si en quelque estime tu m'as Ou si n'es ailleurs empesché, Et ne sois s'il te plaist fasché^ Si j'appelle pour cette affaire Maistre Pierre ton adversaire.
Viens, maistre Pierre Pathelin, Qui fut jadis plus fin que lin :
Viens, maistre Pierre de Viliiers, Fin aussi entre deux milliers.
Maistre Pierre Minesardens Et maistre Pierre des Serpens, Maistre Pierre jureur hardi, Et maistre -Pierre Lombardi, - Avec maistre Pierre Fayfeu :
Venez tous esteindre le feu Que ces Pierres ont excité Parmi notre université.
Qui n'estant d'un Recteur guidée Semble une jument desbridee, Ou une barque vagabonde Laissée à la merci de Tonde :
Le Pré aux Clercs en est tesmoin, Oii il n'y a si petit coin De muraille, qu'à coups de pierre On ne fasse broncher par terre Lapidant les champs fructueux
Et les beaux logis somptueux,
Auxquels la pierreuse tempeste
Gresle sans fin dessus la teste.
Deux foudres que deux vents agitent
Si furieux ne le despitent
Alors que dun feu qui esclatte
La flamme parmi l'air s'escarte :
Comme ces pierres tellement
Elles tonnent horriblement.
Bref pour les pierres affoler
On ne voit que pierres voler.
Tant sont chauds ces pierreux alarmes
Où la fureur baille les armes.
Mais faut-il, puisque la nature
Donne aux loups mesme nourriture,
Puisque les Lyons vont ensemble,
Puisque Tours avec l'ours s'assemble,
Que les pierres (ô quel horreur!)
Sentent des pierres la fureur ?
Certes je suis d'opinion
Que pour les mettre en union
Le nom de recteur on me baille :
Car je suis d'assez belle taille
Pour estre chef œconomique
D'une famille académique.
Je désire aussi qu'on m'envoye,
Afin de retrancher la voye
A tant de schismes et abus,
Frère Pierre de Cornibus ;
Qui seroit bien plus asseure
Ayant frère Pierre Doré.
Ce sont les Pierres dont la gloire
Est enchâssée en la mémoire :
Et si encore estoit vivant
Quelque maistre Pierre sçavant,
Aux champs, à la court, à la ville
Qui sur tous Pierres fut habile,
Je luy donne permission.
De voir sur ma commission,
A fin d'amender sagement
Ce qui passe mon jugement.
Car pour vray, le lieu où je suis
Est si obscur, que je ne puis
Voir sans lunettes jusqu'au fond
De ce sac qui est si profond :
Aussi voit-on bien à mon nez^
Et à mes yeux tous charbonnez,
Que je n'ay pas la veiie claire,
Veu que de si près on m'esclaire.
Je commence à devenir vieux,
Et suis quelque peu chassieux:
Mais si est-ce malgré Momus
Que je ne suis point si camus,
Que je ne sente encore assez
Et les abus qui sont passez,
Et ceux là qui dominent ores.
Et ceux là qui viendront encores.
O gaillard peuple de Paris,
Bien que je vous serve de ris.
Comme une pierre réprouvée
Si sera ma gloire eslevee.
Si quelque Pierre en prend le soin,
Bien plus haut que ce petit coin.
Alors mes faits seront cognus.
Et comme ce vieux Terminus, A qui de trongne je ressemble, NULLI CEDO, comme il me semble, Portoit pour la devise sienne:
NULLi PARCO, sera la mienne, Qui suis comme par destinée, La pierre ici déterminée, Pour terminer les maléfices, Et pour exterminer les vices.
Et si on dit, qu'un repreneur Fait à soymesme deshonneur.
Quand la mesme coulpe le poingt:
Je respond que touchant ce poinct Maistre Pierre a donné tel ordre.
Que dessus luy n'y a que mordre.
Je ne crains point la fable antique Du facond nepveu Atlantique, Qui vengea si bien son injure Contre le rustique parjure.
Laissant pour tesmoin du supplice La pierre que l'on nomme Indice:
Car les presens, car les honneurs.
Car la faveur des grands seigneurs, N'ont point sur moi l'autorité D'estrangler une vérité.
Si on me cuide mettre en cendre.
Je ressemble la Salemandre, Qui prend du feu sa nourriture:
Et si on vouloit d'adventure M'ensevelir en l'eau profonde, C'est le plaisir où je me fonde:
Car jay la nature criarde D'une grenouille babillarde.
Et si pour ma voix estoufFer
La langue on me vouloit coupper, Voire tout le corps membre à membre, Je ne crains point qu'on me desmembre Car je suis comme vif argent, A me résoudre diligent.
Bref, pour vous dire tout mon estre, La nature ne m'a fait naistre Tant seulement de double vie, Comme un animal amphibie :
Elle m'a fait également Pour vivre en chacun élément.
Mais quoy si Rome tant honore Et un Pasquile et un Marphore Par leurs escrits si fort fameux, Pourquoy n'escriray-je comme eux ?
Comme eux donques je veux escrire, Afin que Paris puisse dire, Que par un semblable miracle Les pierres luy servent d'oracle.
Et pource que chacun ne peut
Entrer en ce lieu comme il veut.
Pour me servir de protocole. Le Jeusneur, ceste grand' Idole, Pour donner ordre à cest affaire, Me servira de secrétaire.
Mais je suis en un grand esmoy, Que l'abus ne face de moy Ce que fut le Dieu jardinier Plus sale qu'un vieil cuisinier.
Arrière donc tous sots broquars.
Arrière impudiques plaquars.
Arrière, car le Cuignetisme Ne reçoit point de Priapisme:
Arrière ces petits rimeurs Mercenaires des Imprimeurs:
Arrière muse Conardiere, Avec ta rime cagnardiere :
Arrière aussi la ?Tarbetine, Qui a fait la muse coquine:
Maistre Pierre escrit doctement
Et corrige modestement La civile imperfection Qui mérite correction.
Car si la loy de Tostracisme
Pour couper les ailes au schisme
Du populaire fluctueux,
Bannissait bien les vertueux:
Si la moyenne comédie
Estoit à Rome tant hardie:
Si les dieux mesme approuvent bien
Un Mome, qui n'approuve rien :
Pourquoy ne me doit-on permettre,
De corriger en petit maistre
Le vice et Timpudicité
Qui régnent en nostre cité ?
Or à quiconques plaise ou fasche,
Si n'est-il plus temps que l'on cache
La chandelle sous le boisseau.
Quant à moy je sens un monceau
De tourbillons dedans ma teste,
Qui me forgent une tempeste
Pour la ruer de-çà de-là,
Dessus les testes de ceux-là,
Qui voudront maintenir l'usage
De me charbonner le visage.