ANTIQ.UITEZ DE ROME
Ou quelque vieil péché qui d'un discord mutin Exerçoit contre vous sa vengeance éternelle ? Ne permettant des Dieux le juste jugement,
Vos murs ensanglantez par la main fraternelle Se pouvoir asseurer d'un ferme fondement.
Que n'ay-je encor la harpe Thracienne, Pour resveiller de l'enfer paresseux Ces vieux Césars, et les Ombres de ceux Qui ont basti ceste ville ancienne !
Ou que je n'ay celle Amphionienne
Pour animer d'un accord plus heureux De ces vieux murs les ossements pierreux Et restaurer la gloire Ausonienne !
Peusse-jeau moins, d'un pinceau plus agile^ Sur le patron de quelque grand Virgile, De ces palais les portraicts façonner !
J'entreprendrois, veu l'ardeur qui m'allume, De rebastirau compas de la plume Ce que les mains ne peuvent maçonner.
Qui voudroit figurer la Romaine grandeur
En ses dimensions, il ne luy faudroit querre A la ligne, et au plomb, au compas, à l'equerre Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur :
11 luy faudroit cerner d'une égale rondeur
Tout ce que l'Océan de ses longs bras enserre, Soit où l'Astre annuel eschauffe plus la terre, Soit où soufle Aquilon sa plus grande froideur.
Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome. Et si par mesmes noms mesmes choses on nomme, Comme du nom de Rome on se pourroit passer,
La nommant par le nom de la terre et de l'onde : Ainsi le monde on peut sur Rome compasser, Puisque le plan de Rome est la carte du monde.
fA ŒUVRES COMPLÈTES DE j. DU BELLAY
Toy qui de Rome esmerveillé contemples.
L'antique orgueil qui menassoit les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples,
Juge, en voyant ces ruines si amples, Ce qu'a rongé le temps injurieux, Puisqu'aux ouvriers les plus industrieux Ces vieux fragmens encor servent d'exemples, Regarde après, comme de jour en jour Rome fouillant son antique séjour Se rtbastist de tant d'oeuvres divines :
Tu jugeras, que le doemon Romain S'efforce encor d'une fatale main Ressusciter ces poudreuses ruines.
Qui a veu quelquefois un grand chesne asseiché Qui pour son ornement quelque trophée porte, Lever encor' au ciel sa vieille teste morte. Dont îe pied fermement n'est en terre fiché,
Mais qui dessus le champ plus qu'à demi penché Monstre ses bras tout nuds, et sa racine torte, Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte Sur son tronc noùalleux, en cent lieux esbranché :
Et bien qu'au premier vent il doive sa ruine, Et maint jeune à l'entour ait ferme la racine, Du dévot populaire estre seul révéré.
Qui tel chesne a peu voir, qu'il imagine encores Comme entre les citez, qui plus florissent ores Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré !
Tout ce qu'Egypte en pointe façonna
Tout ce que Grèce à la Corinthienne,
A l'Ionique, Attique ou Dorienne,
Pour l'ornement des temples maçonna.
Tout ce que l'art de Lysippe donna,
La main d'Apelle, ou la main Phidienne,
ANTIQUITEZ DE ROME iç
Soiiloit orner ceste ville ancienne
Dont la grandeur le ciel mesme estonna. Tout ce qu'Athene eut oncques de sagesse,
Tout ce qu'Asie eut oncques de richesse.
Tout ce qu'Afrique eut oncques de nouveau, S'est veu ici. O merveille profonde !
Rome vivant fut l'ornement du monde,
Et morte elle est du monde le tombeau.
Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se hausse en tuyau verdissant, Du tuyau se hérisse en espic florissant, D'espic jaunit en grain, que le chaud assaisonne.
Et comme en la saison le rustique moissonne Les ondoyans cheveux du sillon blondissant Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant. Sur le champ despouillé mille gerbes façonne :
Ainsi de peu à peu creust l'Empire Romain,
Tant qu'il fut despouillé par la Barbare main, Qui ne laissa de luy que ces marques antiques,
Qui chacun va pillant, comme on voit le glenneur Cheminant pas à pas recueillir les reliques De ce qui va tombant après le moissonneur.
De ce qu'on ne voit plus qu'une vagne campaigne, Où tout l'orgueil du monde on a veu quelquefois Tu n'en es pas coupable, ô quiconque tu sois Que le Tybre et le Nil, Gange et Euphrate baigne.
Coupables n'en sont pas l'Afrique ni l'Espaigne, Ni ce peuple qui tient les rivages Anglois Ni ce brave soldat qui boit le Rhin gaulois. Ni cest autre guerrier, nourrisson d'Alemaigne,
Tu en es seule cause, ô civile fureur,
Qui semant par les champs TEmathienne horreur Armas le propre gendre encontre son beau père :
Afin qu'étant venue à son degré plus haut,
La Romaine grandeur trop longuement prospère Se vist ruer à bas d'un plus horrible saut.
l6 ŒUVRES COMPLÈTeS DE ]. DU BELLAY
Esperez-vous que la postérité
Doive, mes vers, pour tout jamais vous lire ? Esperez-vous que l'œuvre d'une lyre, Puisse acquérir telle immortalité ?
Si sous le ciel fust quelque éternité,
Les monumens que je vous ai fait dire, Non en papier, mais en marbre et porphyre, Eussent gardé leur vive antiquité.
Ne laisse pas toutefois de sonner
Luth, qu'Apollon m'a bien daigné donner, Car, si le temps ta gloire ne desrobe,
Vanter te peux, quelque bas que tu sois. D'avoir chanté le premier des François L'antique honneur du peuple à longue robe.