A BERTRAND BERGER DE MONTEMBŒUF
Natif de Poictiers, Poète Bedonnique-boujfonnique.
Bergers couchez à l'envers
A l'ombre des saules verds,
Bergers qui auprès des ondes
Du Clain lentement fuyant,
Arrestez le cours oyant
De ses Nymphes vagabondes, Desmanchez vos chalumeaux
Et dictes à ces ormeaux
A ces antres et fontaines,
N'escoutez plus nos chansons,
Ni ses ruisseaux, ni leurs sons
Enfans des roches hautaines.
Mais oyez le son divin
Du chalumeau Poictevin,
Renouvellant la mémoire
Du pasteur sicilien
Et du grand Italien
La vie et durable gloire.
Naguères vostre Berger,
Traversant d'un pied léger
Le dos chenu des montagnes,
Ramena les doctes Sœurs,
Abbreuvant de leurs douceurs
Les Poictevines compagnes.
C'est luy premier des Bergers,
Qui dédaignant les dangers
De l'envieuse ignorance
A ses vers osta le frain,
Les faisant d'un libre train
Galopper parmi la France.
Ses vers de fureur guidez,
Comme fleuves desbridez,
D'une audacieuse fuite Nos compagnes vont foulant, Mais les ruisseaux vont coulant Tousjours d'une mesme suite.
O qu'ils ont tardé souvent Et les ondes et le vent, Quand les Nymphes Poictevines Et les dieux aux pieds de bouc Trespignoient dessous le joug De ces cadences divines!
Mais bien les trouppeaux barbus Oyant des sommets herbus Ses aubades nonpareilles, Ont fait mille et mille sauts, Et les plus lourds animaux En ont chauni des oreilles.
Ainsi le grand Thracien De son lut musicien Tiroit les pierres oyantes, Les fleuves esmerveillez Et des chesnes oreillez Les testes en bas ployantes.
Heureux berger désormais, Tu seras pour tout jemais L'honneur des champs et des prées, L'honneur des petits ruisseaux, Des bois et des arbrisseaux, Et des fontaines sacrées :
Pour sonner si bien tes vers Sur les chalumeaux divers Dont la douceur esprouvée Aux oreilles de bon goust.
Coule plus doux que le moust De la première cuvée
L'amour se nourrit de pleurs Et les abeilles de fleurs, Les prez aiment la rosée, Phœbus aime les neuf Sœurs, Et nous aimons les douceurs Dont ta Muse est arrousée.
Ores, ores il te faut
Avec un stile plus haut Pousser la royale plainte, Jusqu'aux oreilles des Rois, Sacrant du pré Navarrois La fleur nouvellement saincte.
Ainsi l'Arcadique Dieu Te favorise en tout lieu Et tes brebis camuscttes , Ainsi à toy seulement Demeure éternellement L'homme des vieilles musettes.