‹ Œuvres complètes. Avec un commentaire historique et critiqueChapitre 26 sur 115 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

Non que d'excuse, ou feinte véritable, Me soit besoin en ma cause équitable : Non que je soye en doute de la foy Qui vous unit estroitement à moy :

Non que je pense un trait de jalousie Estre fiché dans votre fantasic Pour tout cela, ou pour tel autre poinct, O le cœur mien je ne vous escri point : Mais bien pourtant que la ferme pensée Qui tient mon ame à la vostre enlacée, Ne me permet un seul ennuy sentir,

Ou un seul bien faut vous en advertir.

Or sçachez donc qu'amour qui favorise D'un chaste cœur la louable entreprise.

Au poinct heureux m'a n'aguere advancé.

Dont vous m'avez maintesfois dispensé.

Me remontrant or' Testât de mon âge, Ores les jeux de fortune volage :

Et combien nuit d'attendre au lendemain Ce qu'aujourd'huy se présente à la main. Vous me disiez (il m'en souvient encore) Bien que l'ennuy tout mon plaisir dévore, Pour voir assez combien à l'advenir J'auroy pour toy de triste souvenir, Si veux-je bien te donner cognoissance, Que mon plaisir n'a point tant de puissance Sur ma raison, que ton avancement Je ne préfère à mon contentement.

Or poursuy donq' (ami) ton avantage, Dont le moyen est le seul mariage.

Ce bon conseil vous me donniez alors, Et moy après cent contraires efforts Persuadé de vostre advis honneste, Finablement à ce point je m'arreste, Qui n'a jamais contenté mon désir, Sinon d'autant que c'est vostre plaisir.

Aussi les cieux et les enfers je jure, Que pour ne faire à vostre amour injure, Jamais tel joug mon désir n'eust donté, Qu'il eust despieu à vostre volonté.

Ce n'est un joug qui captive mon âme Tous le lien d'une impudique flamme :

Ce n'est un joug qui donte mon désir Sous l'aiguillon d'un folastre plaisir : Mais c'est un joug d'amitié conjugale.

Qui d'une foy honnestement égale Sépare en deux cette chaste amitié, Dont vous avez la première moitié.

Ceste amitié que vous avez pour gage, Longtemps y a que l'eusses en partage, Et ce fut lors qu'amour et fermeté Me firent serf de vostre honnesteté.

L'autre moitié, celle qui Ta saisie, Croyez qu'elle a si bien esté choisie, Qu'autre ne peut mieux qu'elle mériter L'honneste amour que je vous veux porter.

L'une a été comme la plus âgée. Premièrement sur mon cœur partagée, Et sur luy mesme en mesme chasteté.

Secondement un autre l'a esté Ne craignez donc que soyez dessaisie De vostre droit, ou qu'autre fantasie Puisse ravir ce cœur, qui n'est point mien, Si non d'autant que de vous je le tien. Cœur qui l'honneur si sainctement regarde, Que l'honneur mesme en est la seule garde : Cœur qui ne peut gouster plaisir plus doux, Que tout haïr pour estre aimé de vous : Cœur qui ne peut sentir plus grand dommage Qu'estre atVranchi du droit de vostre hommage.

Plustost les cerfs vivront parmi les eaux, Et les poissons, où vivront les oiseaux : Plustost sera la grande mer sans voiles Les bois sans ombre et le ciel sans estoilles, Et voirra l'on plustost le monde enclos Dedans le sein de son premier Gaos, Que pour vertu en mon cœur imprimée Vostre vertu de moy soit moins aimée, Ou que d'un cœur honnestement lié L'honneste amour soit jamais oublié.

Ains tout ainsi qu'un impétueux fleuve Plus furieux par un autre se treuve, Quand les deux cours en un cours assemblez Vont ravinant les arbres et les bleds, Pierres, maisons, bois et toute autre chose Qui au devant de leur fureur s'oppose : Ainsi l'amour qui en mon chaste cœur D'un autre amour prend nouvelle vigueur. Courra tousjours d'une si vive source, Qu'autre amitié n'arrestera sa course.

O doncq'heureux, heureux double lien, Qui deux esprits unis avecq' le mien, Double lien, qui d'une double force.

Plus fermement que la corde retorse N'estreint les fais, enchaînés dedans moy Trois cœurs unis d'une éternelle foy :

Soit à jamais ta puissance immortelle, Et puisse encor' dessus l'une et l'autre aile De ces deux cœurs, le mien si haut voler, Qu'autre amitié ne le puisse avaller.

Combien qu'un clou par l'autre se repousse, Ne pensez voir par aucune secousse L'accord premier entre nous commencé, Par le second estre desavancé :

Car la vertu dont cestuy prit naissance, A cestuy-là donne encor' accroissance.

Le feu ne peut habiter nullement Avecques l'eau, son contraire élément :

Les animaux de diverse nature Ne prennent point ensemble nourriture :

Mais un amour sagement entrepris, Qui sur vertu son fondement a pris.

Ne craint jamais l'amour, qui luy ressemble, Car la vertu à la vertu s'assemble.

CHANSON

On peut feindre par le cizeau,

Ou par l'ouvrage du pinceau

Toute visible chose :

Mais d'amour le seul poignant traict

Vous peut figurer le portraict

De ma tristesse enclose.

On peut diffinir au compas

De tout ce qu'on voit ici-bas

La forme en rond unie :

Mais on ne sçauroit mesurer

Le mal, qui me fait endurer

Mon amour infinie.

Au centre, autour duquel se fait

Du monde le cercle parfait,

Toutes les lignes tendent :

Et le divin de vos beautez

Est le poinct où mes volontez Egalement se rendent.

L'esprit infus en ce grand corps Unit par difterens accords Et les cicux et la terre, Et vos sainctes perfections

Assemblent mes art'ections Par une douce guerre.

Du chaud et de Ihumidité

Procède la fécondité

Des semences du monde,

Et de ma violente ardeur

Jointe à vostre lente froideur,

Naist ma peine féconde.

Le mal d'un corps intemperé

Peut estre csteinct ou modéré

Par jus d'herbe ou racine,

Mais du trop de mon amitié

Ou la mort, ou vostre pitié.

Sera la médecine, La gloire incite l'Empereur,

La richesse le laboureur

Le butin l'homme d'armes :

Mais tout le gain que je reçoy

De mon inviolable foy,

Ce sont soupirs et larmes.

Tout cela qu'on voit de mondain,

Suivant du ciel le cours soudain,

Se change d'heure en heure :

Mais le désir ambitieux

Qui me tire après vos beaux yeux,

Tousjours ferme demeure.

La pierre dont le seul toucher

Guide l'aiguille du nocher,

Tousjours se tourne au Pôle :

Et mon cœur de vos yeux touché

Ne peut si bien estre attaché,

Qu'après eux il ne vole.

Le roc des flots marins battu

N'est jamais par eux abbatu,

Mais demeure imployable :

Et mon cœur plein de fermeté

De mille peines tourmenté

N'est jamais variable, La cire transformer se peut

En telle image que Ion veut,

Non pas la gemme dure,

Qui plustost se laisse briser,

Qu'en autre portraict desguiser

Sa première figure.

Amour grava vostre beauté

Au plus fort de ma loyauté

De vous tant esprouvée,

Et mon cœur si bien la reçoit.

Qu'autre beauté, tant belle soit,

N'y peut estre engravée.

Tout cœur léger est incité

Par les dons, ou l'auctorité

Que le vulgaire adore :

Mais le mien qui vous est acquis,

Par or ne peut estre conquis,

Qui par grandeur encore.

Par force, mine, ou trahison,

On peut gaigner une maison.

Tant soit-elle tenable :

Mais la forteress' de mon cœur

Dont vostre œil fut le seul vainqueur

S'est rendue imprenable Il ne faut muraille ou rempart

Pour garder qu'un autre y ait part,

Car soyez asseurée

Que plus ferme et entière foy

De loyal sujet à son Roy

Ne fut oncques jurée.

Quant à celle que je vous doy.

Croyez que vous estes de moy

Encore mieux servie,

Et que pour vostre honneur garder,

Je voudrais le mien hazarder,

Qui m'est plus que la vie.

Si vous traittez si mal celuy

Qui vous a plus chère que luy,

86 ŒUVRES COMrLKTES DE J. DU BELLAY

Que pourriez-vous pis faire A vostrc cruel ennemi.

Ou celuy qui sous nom d'ami Vous seroit adversaire ?

Toutefois si mon desplaisir Peut contenter vostre désir.

Soyez moy pitoyable Ou comme bon vous semblera, Jamais rien ne me desplaira Qui vous soit agréable.

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