LES DEUX MARGUERITES
Sus ma Lyre, désormais
Chante plus doux que jamais, L'une et l'autre Marguerite.
Ce sont les deux fleurs d'eslite, Où il faut cueillir ce miel Des chansons dignes du ciel.
Jadis les Dieux transformoyent En astres ceux qu'ils aimoyent.
Et si les vers sont croyables, Les campagnes pitoyables Grosses de sang et de pleurs, Enfantoyent les belles fleurs.
Le ciel qui donne ses loix Sous le sceptre des Valois, A mis au rang des planettes Les plus ardentes et nettes Tous les rameaux bien-heureux De ce tige plantureux.
Là est l'honneur d'Angoumois Charles, et le grand François, François et Charles encores.
Deux feux qui esclairent ores Tout ainsi que les flambeaux Des frères, qui sont jumeaux.
Du sang que j'ay tant loué, Qui des Dieux est avoué, Deux belles fleurs sont venues L'une vole sur les nues Qui a le ciel esclairci.
Et l'autre florit ici.
Ce diamant que voila Est frère de cestuy-la :
Ces roses s'appellent roses, Ces deux fleurettes descloses.
Qui se ressemblent ainsi.
Ont un mesme nom aussi.
ŒUVRES COMPLETES DE J. DU BELl AY
Ne me vantez plus 6 Grecs, De Narcisse les regrets, Ni la fleur de ses pleurs née :
Ni l'ardeur Apollinée, Hyacint', dont le malheur Fit naistre une rouge fleur.
Ne me vantez plus aussi, Ni Phœbus, ni son Souci, Ni la fleur Adonicnnc Ni la Tclamonienne, Ni celles, par qui Junon Acquit de merc le nom.
Ne me vantez le séjour, Qui voit revivre le jour, Ou du marinier sont quises Les Marguerites exquises :
De la France le bonheur Surmonte l'indigne honneur.
Sus donc, ô François esprits, Donnez l'honneur et le pris A la Marguerite saincte :
Faictes de sa mort complaincte, Par qui les avares cieux Ont ravi tout nostre mieux.
Dictes comme elle avait eu L'honneur, Tesprit, la vertu,
Qui tout nostre siècle honore :
Et de celle dont encore Les jours ne sont révolus, Dites en autant, ou plus.
C'est de mes vers l'ornement :
Seule qui divinement
Anime, enhardit, inspire
Les bas fredons de ma Lyre :
C'est elle, et je sçay combien Mes chansons luy plaisent bien,
Si des premiers je n'ay pas Orné le Royal trespas, Aussi ma Musc est trop basse.
Pour une première place :
Et qui sçait si les derniers
Se feront point les premiers ?
Les artisans bien subtils
Anime de leurs outils
L'airain, le marbre, le cuyvre
Mais chacun ne peut pas suivre
Si haut et brave argument,
Comme un royal monument.
Cestuy son sepulchre a bien,
Et cestuy-ci a le sien :
Mais François, dont la mémoire,
Seule tombe de sa gloire,
Par tout le monde s'estend,
Son sepulchre encor' attend.
L'édifice elabouré
Dont Mausole est honoré,
Les erreurs Dedaliennes,
Les pointes Egyptiennes,
Et tout autre œuvre parfait
En un jour ne fut pas fait
Qui a le stile assez haut,
Pour espuiser, comme il faut,
Une gloire si féconde ?
Le grand Monarque du monde
De tout peintre et engraveur
Ne cherchoit pas la faveur. Si me puis-je bien vanter,
De faire ici rechanter
Des trois Angloises Charités,
Qui l'une des Marguerites
Portent aux astres plus hauts
En deux cens pas inégaux.
Les Dieux de nos liens jaloux T'avoyent plantée entre nous,
Royale fleur de Navarre,
Et puis d'une main avare
T'arrachant de ces bas lieux,
Ils t'ont replantée aux cieux.
Là, le chaud et la froideur
Ne seichent point ta verdeur, Verdeur que toujours évente.
Un Zephyre, qui doux vente
8o ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BETXAY
En ces lieux, où en tout temps.
On voit rire le printemps.
Là. de mille et mille esprits Qui volent par le pourpris, Le ciel qui sienne t'appelle, Ne voit une ame plus belle :
Le ciel ne peut-il pas bien Reprendre ce qui est sien ?
Le ciel t'a reprise donc,
Nous laissant d'un mesme tronc C'est' autre fleur ta compagne, Et ta lîlle qui se baigne En ce labeur glorieux.
Qui t'a mise au rang des Dieux. Permette le ciel ami,
Qu'après un siècle et demi La fleur ici florissante A la fleur non périssante Puisse voler d'un prinsaut, Pour se rejoindre là-haut.
Cependant nous qui vivons,
Ces doux vers nous escrivons, Ahn que de race en race L'immortalité embrasse La non mortelle valeur De l'une et de l'autre fleur.